Ecrittératures

8 novembre 2009

Conférence de Janine Altounian à Kigali (Rwanda)

Classé dans : ARTICLES — denisdonikian @ 3:14
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par Janine Altounian

Kigali les 12 /13 nov 2008

Survivre à la mémoire insoutenable des violences grâce à son déplacement dans le temps et le lieu de son élaboration

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Malgré votre aimable invitation à ce colloque et bien sûr malgré l’émotion et le plaisir que je ressens à être parmi vous, ma présence ici me semble quelque peu injustifiée pour les raisons que je commencerai par exposer:

Tout d’abord, je demeure hélas sceptique vis-à-vis du propos de notre rencontre car, en héritière de parents survivant au génocide des Arméniens perpétré en 1915 par l’Empire ottoman, j’ai toujours considéré, dans mes élaborations d’analysante, la stratégie du déplacement comme condition nécessaire, aussi bien au travail psychique de deuil qu’au travail politique exigé par le scandale d’un tel héritage. Il m’a semblé jusqu’à maintenant qu’un double déplacement – transgénérationnel et géographique – était indispensable aux héritiers d’un semblable patrimoine meurtrier pour inscrire des violences non subjectivables dans une subjectivité, la leur, et partant celle de leurs contemporains, afin de pouvoir, en leur propre nom, historiciser dans le monde où ils vivent le vécu inouï de leurs ascendants. Devant s’acquitter d’une dette infinie aux morts, ils ont évidemment à transmettre la mémoire de leurs proches suppliciés, à dénoncer la réalité de ce à quoi ont survécu ceux qui restent en vie. En prêtant ainsi parole à des êtres humains assassinés dans le laisser-faire du monde, ils les remettent et se remettent eux-mêmes en lien avec ce monde-la pour les réinsérer, se réinsérer dans l’histoire d’un monde qui les avait ignorés. C’est par cette remise en lien qu’ils peuvent élaborer ce qui les habite, quelque peu s’en affranchir et inaugurer un nouvel investissement de la vie.

Or je crois que, chez les héritiers d’une mémoire et d’une culture saccagées, cette remise en lien avec le monde et la séparation d’avec les morts, qui alors s’effectue en eux, ne sont possibles qu’à la faveur d’un déplacement dans le temps et dans la langue et la culture d’un lieu tiers fantasmé comme étranger aux crimes. Les héritiers d’un patrimoine traumatique ne sont en mesure de  se l’approprier, le subjectiver et le transmettre qu’en le déplaçant linguistiquement, culturellement, institutionnellement, politiquement. Un héritage traumatique ne se met à parler hors de l’emprise des souvenirs de violence que dans un excentrement offrant ainsi un espace transitionnel de médiation pour interroger les institutions politiques des pays qui furent impliqués dans le génocide.

Celles-ci, censées se prêter en démocratie à une vérification, autoriseraient à penser que si le Tiers fut compromis, tous ses membres ne le furent et ne le sont pas. On pourrait donc les interpeller afin de rencontrer en eux des répondants, eux-mêmes intéressés par la « désidentification »[i] d’avec les impostures des falsifications officielles. L’exemple qui va clore mon exposé montrera combien cette interpellation est bien sûr favorisée ou entravée par les conditions sociopolitiques que les héritiers rencontrent dans les pays tiers.

Je ne mérite donc pas d’être aujourd’hui parmi vous car j’ai eu ainsi la chance, si je puis dire, de profiter de ces deux modalités de déplacement en bénéficiant, une génération après la violente transplantation des rescapés arméniens, exilés dans différents pays dits « d’accueil », du privilège d’un éloignement spatio-temporel par rapport au double traumatisme d’un meurtre de masse et d’un arrachement territorial et culturel. Je suis née et j’ai appris à penser bien loin des bourreaux de mes parents. Paris est pour l’instant protégée des pratiques meurtrières d’une Turquie où récemment encore, en janvier 2007, le journaliste arménien Hrant Dink a été assassiné à Istamboul pour avoir évoqué l’existence de ce génocide.

Comme le temps de l’illusion est indispensable pour que s’élabore un quelconque travail de deuil et que se constitue, dans les générations suivantes, un certain investissement du sens, j’ai vécu, jusqu’à l’irruption dans les médias du génocide des Tutsis, protégée par une double illusion : j’étais en effet trop jeune au moment de la Shoah pour pouvoir m’extraire de l’atmosphère d’une maison familiale pleine des traces d’un désastre auquel les parents n’avaient survécu qu’une vingtaine d’années avant ma naissance et je pensais que ce qui s’y racontait ou plutôt s’y taisait était à reléguer dans des temps largement révolus, que le monde en progrès était désormais à l’abri de telles réalités inhabitables.

Cette illusion s’est donc effondrée, mais l’autre est provisoirement encore demeurée : j’ai travaillé jusqu’à présent dans un pays et une culture d’accueil où son « École de la République », que j’avais estimée et aimée, m’a formée et m’a appris une langue dans laquelle j’ai pu dénoncer ce qui avait été vécu par les miens. Jusqu’à ce que soit entérinée l’entrée de la Turquie en Europe, en dépit de la décision du Parlement européen qui, en 1987, posa la reconnaissance de ce génocide par la Turquie comme condition de son adhésion à l’Union Européenne, jusque-là, je peux plus ou moins espérer qu’une certaine démocratie, même toute relative à présent, permettra de juguler les relents menaçants du négationnisme, d’inscrire et de transmettre au monde l’histoire de mes ascendants. Mon parcours personnel entre donc à priori en contradiction avec les conditions d’existence des survivants Tutsis qui, obligés de partager un espace commun avec leurs bourreaux, ne peuvent bénéficier de ces circonstances autorisant, à mes yeux du moins, une fragile reconstruction psychique.

Pourtant, à y bien réfléchir, mon expérience se trouve également en porte-à-faux à l’égard des conditions d’existence que la France actuelle offre aux enfants d’émigrés-pourchassés de différents territoires meurtriers. C’est pourquoi, après avoir exprimé mon scepticisme et mes réserves, je me dois d’espérer que les déterminations historiques des collectivités, en analogie avec celles des individus, suivent des évolutions différentes et entraînent des formes de créativité imprévisibles selon l’époque et le lieu des souffrances et des luttes. Obstacles et réponses aux handicaps sont susceptibles de varier d’une Histoire à une autre, d’une implantation géopolitique à une autre. Une situation semblable à celle que j’ai connue étant barrée chez les survivants du génocide des Tutsis, il leur faut donc chercher d’autres modalités de déplacement. Alors, dans la mesure où il peut être profitable de connaître des modalités de deuil particulières à des événements traumatiques donnés, pour imaginer, créer des réponses innovantes à des configurations historiques différentes, j’exposerai ce qui m’a amenée, moi, à l’hypothèse qui s’énoncerait ainsi: la temporalité psychique veut qu’une période de latence gèle d’abord le souvenir des violences pour que puissent s’instaurer, à la faveur de certains déplacements, une élaboration, réappropriation subjective de l’héritage traumatique, une reconstitution psychique.

Pour lire l’ensemble de la   Conférence de Kigali


[i] Jacques Rancière, « La cause de l’autre » in Aux bords du politique, La fabrique éditions, 1998, p. 160, 159 : « la cause de l’autre comme figure politique, c’est d’abord [...] une désidentification par rapport à un certain soi [...] Une subjectivation politique implique toujours un ”discours de l’autre“ [...] il y a de la politique, parce qu’il y a une cause de l’autre, une différence de la citoyenneté à elle-même »

 

Actualité de Janine Altounian

Contribution au colloque de Cerisy-la-Salle : Arménie, de l’abîme aux constructions d’identité

France-Culture, Emission Foi et traditions des Chrétiens orientaux, le 13 décembre de 8h à 8h30 avec Anahide Terminassian, durant laquelle sera présenté son dernier livre (voir ci-dessous)

Dernière publication : Mémoires génocide arménien – Presse.pdf

Sa table des matières : Sommaire

4 novembre 2009

Entretien avec Ara Baliozian

Classé dans : ARTICLES — denisdonikian @ 5:26
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par Liana Aghajanian

IanyanMag, 13.10.2009

« Les deux atouts majeurs d’un écrivain : une sensibilité d’écorché vif et le cuir d’un rhinocéros », écrit Ara Baliozian sur son blog, qui héberge ses réflexions quotidiennes sur des thèmes allant de la religion à l’argent, la politique, la littérature et naturellement des thématiques arméniennes. Les écrits de Baliozian, auteur et traducteur, lui valent nombre de flèches de la part du lectorat arménien, mais cela ne l’empêche pas de distiller ses critiques et observations.

Né en Grèce et éduqué à Venise, Baliozian vit actuellement à  Kitchener, au Canada. Il a publié plusieurs ouvrages, dont Armenians : Their History and Culture et In the New World et en a traduit beaucoup d’autres. Il publie maintenant ses œuvres principalement sur des forums internet arméniens, mais il a accepté de répondre à quelques questions pertinentes.

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Liana Aghajanian : Ma première question sera simple, mais il sera peut-être difficile d’y répondre : pourquoi écrivez-vous ?

Ara Baliozian : J’écris parce qu’écrire est devenu une habitude et, comme l’on sait, il est plus facile de conserver des habitudes que de s’en défaire.

Liana Aghajanian : Quel est le meilleur conseil que vous donneriez à un jeune écrivain arménien comme moi ?

Ara Baliozian : Etre honnête avec vous-même et vos lecteurs. Ne rien accepter sur quelque autorité que ce soit. Dans notre monde actuel, plus les gens s’élèvent, plus ils mentent.

Liana Aghajanian : Beaucoup d’écrivains de votre génération, qu’ils soient arméniens ou non, ne se sont pas adaptés à internet avec votre facilité. Comment et quand avez-vous commencé à utiliser internet pour faire partager vos écrits ? Quel a été l’élément déclencheur ?

Ara Baliozian : Je dois ma pratique d’internet à mon cher ami Noubar Poladian, qui est venu me voir à plusieurs reprises depuis Toronto (96 km) pour m’apprendre à utiliser un ordinateur alors que je lui disais ma résistance à abandonner ma vieille machine à écrire.

Liana Aghajanian : Quels sont vos rituels d’écriture, si tel est le cas ? Ecrivez-vous à tel moment de la journée ou dans un lieu particulier ?

Ara Baliozian : J’écris très tôt le matin, quand tout le monde dort et qu’il fait noir au dehors. Je n’écris qu’une simple page. Il m’arrive de prendre des notes durant la journée, dont j’écarte la plupart le matin venu.

Liana Aghajanian : Que pensez-vous des protocoles entre l’Arménie et la Turquie et comment voyez-vous ceux qui dans la diaspora font campagne contre ces protocoles ? Si vous êtes opposé à ces protocoles, quelle est l’alternative ? Et selon vous, quel est le meilleur moyen pour la diaspora d’exprimer ses inquiétudes ?

Ara Baliozian : Je suis totalement pour une amitié avec nos ennemis, du moment que nous pouvons obtenir davantage de concessions de leur part comme amis, plutôt que comme ennemis. J’ajoute que je ne prends pas au sérieux ces protocoles. Mais c’est un début, ce qui est mieux que rien. La mère patrie et la diaspora ont des priorités différentes. Il serait égoïste de notre part de considérer nos priorités comme supérieures ou plus urgentes que celle de la mère patrie. Laissons les choses suivre leur cours. Laissons la mère patrie gérer ses affaires. De toute manière, les Turcs savent que l’Arménie ne représente pas la diaspora. Quant à nos inquiétudes, je pense que les Turcs en sont aussi conscients. Et si leur intention est de nous diviser, à nous de ne pas tomber dans le piège.

Liana Aghajanian : A quelles sortes de concessions pensez-vous ?

Ara Baliozian : On pourrait commencer par demander aux Turcs de nous permettre de prendre soin de nos anciens monuments à Ani, Van et ailleurs. Quant aux concessions territoriales, il me semble que si nous nous dirigeons vers une sorte d’Union ou une liberté de circulation dans le cadre d’Etats-Unis du Moyen-Orient ou du Caucase, les frontières de l’Arménie historique et de l’Azerbaïdjan deviendront obsolètes.

Liana Aghajanian : Vous faites l’objet de rudes critiques de la part de nombreux Arméniens qui n’approuvent pas vos écrits et vos opinions, allant même jusqu’à vous insulter à de nombreuses occasions. Comment vous en accommodez-vous et qu’est-ce qui dans vos écrits dérange les Arméniens ?

Ara Baliozian : En règle générale, je suis insulté par des lecteurs endoctrinés, exposés à d’innombrables prêches et discours, sans avoir lu le moindre écrivain. Ce qui les dérange, c’est le fait que je me refuse à recycler une propagande chauviniste. Des choses comme la bataille d’Avaraïr (dont même certains de nos historiens nient l’existence), être la première nation qui se soit convertie au christianisme (la véritable question est : avons-nous jamais été de bons chrétiens ?), la première nation à avoir été la cible d’un génocide (au nom de quoi s’en vanter ?). Nous serions intelligents ? En politique nous n’arrivons même pas à nous qualifier sur le tard.

Liana Aghajanian : Vous avez récemment écrit sur votre blog : « J’estime que le génocide résulte de deux erreurs monumentales commises par des nationalistes fanatiques et forcenés des deux côtés. Il va sans dire que le massacre de civils innocents est un crime bien plus grave que la stupidité et l’ignorance. Il se peut que l’ignorance soit la plus innocente de toutes les transgressions, mais dans la vie c’est celle qui est la plus sévèrement punie. S’il est des lois inflexibles dans la vie, celle-ci en fait à coup sûr partie. En parlant de lois inflexibles, en voici une autre : si vous refusez de tirer quelque enseignement de vos erreurs, vous vous condamnez à les répéter. Qu’avons-nous appris de notre génocide ? Que dire, sinon que nous sommes à la merci de conditions historiques inévitables ou de forces qui nous dépassent ? Même erreur, même propagande, même Super Mensonge fabriqué et recyclé par des hommes qui sont trop paresseux ou stupides pour penser par eux-mêmes. » – Pourriez-vous être plus explicite ? Quels ont été les erreurs majeures de la culture arménienne en tant que telle ? Pouvons-nous faire des progrès, selon vous ?

Ara Baliozian : Notre grande erreur – ou plutôt celle de nos révolutionnaires – a été de croire dans les promesses verbales des grandes puissances. A cette idée que leur soutien nous rendait invulnérable. Dans la diplomatie internationale, les promesses verbales, même les traités, n’ont aucune valeur si l’on n’a pas les moyens de les mettre en œuvre. Notre seconde erreur est d’imputer nos malheurs actuels (l’expatriation et l’assimilation dans la diaspora – qualifiée aussi de génocide blanc) à des conditions sociales, politiques et culturelles qui nous dépassent… autrement dit, d’adopter une position passive, au lieu d’assumer un rôle actif en nous organisant, nous montrant solidaires, en mettant fin à des conflits et divisions mutuelles.

Liana Aghajanian : Avez-vous des regrets, professionnels ou personnels ?

Ara Baliozian : L’un de mes plus grands regrets est d’avoir attendu la trentaine avant de me consacrer à temps plein à l’écriture. J’aurais dû le faire plus tôt.

Liana Aghajanian : Quels sont vos héros dans la vie ?

Ara Baliozian : Platon, Gandhi, Thoreau… pour n’en citer que trois parmi tant d’autres.

Liana Aghajanian : Si vous deviez choisir, quels seraient, selon vous, les meilleurs modèles ou dirigeants dans la communauté arménienne dont les Arméniens pourraient beaucoup apprendre ? Et s’il n’y en a pas, selon vous, pourriez-vous expliquer pourquoi ?

Ara Baliozian : Nous pouvons apprendre un tas de choses de nos écrivains – Grégoire de Narek, Raffi, Baronian, Odian, Zohrab, Zarian, Massikian… Hélas, je ne vois personne de nos jours qui leur arrive à la hauteur !

Liana Aghajanian : Pourquoi, selon vous, est-il si difficile pour les Arméniens d’avoir un débat franc et raisonné sans confrontation, préjugé ou a priori ?

Ara Baliozian : Ceux qui ont subi un lavage de cerveau ont tendance à être dogmatiques, autrement dit, intolérants. Or les intolérants ne peuvent s’engager dans un dialogue, ils préfèrent donner des sermons et pérorer.

Liana Aghajanian : Quand vous n’écrivez pas, que faites-vous de vos loisirs ?

Ara Baliozian : Rien ne me fait davantage plaisir que jouer du Bach à l’orgue.

Liana Aghajanian : Ayant décidé de vouloir être un écrivain, vous auriez pu facilement ne pas écrire à propos des Arméniens. Pourquoi avez-vous décidé de le faire ?

Ara Baliozian : J’ai commencé par écrire et publier des romans, qui m’ont valu plusieurs prix littéraires et bourses du gouvernement canadien – jusqu’à ce que je réalise que le but du roman est de divertir la bourgeoisie. Comprendre et expliquer la réalité : voilà ce que je veux faire maintenant… et j’y éprouve davantage de plaisir qu’à écrire des histoires d’amour ou, pour citer Sartre, sur « les affres mutuelles de l’amour ».

Liana  Aghajanian : Quels sont vos livres favoris ?

Ara Baliozian : En arménien : Le Voyageur et sa route, de Zarian. En russe : Pères et fils, de Tourgueniev. En anglais : Reconsidérations, de Toynbee. En français : Les Mots, de Sartre. En grec : Zorba le Grec, de Kazantzakis.

Liana Aghajanian : Quels sont vos plats arméniens favoris ?

Ara Baliozian : Je suis végétarien.

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Liana Aghajanian est rédactrice en chef d’IanyanMag, tout en étant éditeur à temps plein et écrivain à ses heures à Los Angeles. « Je prends mon tchaï sans sucre, mais mon dolma avec beaucoup de yaourt ! »

Blog d’Ara Baliozian : http://baliozian.blogspot.com/

Source : http://www.ianyanmag.com/?p=1230

Traduction : © Georges Festa pour Denis Donikian, 10.2009

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Il existe une traduction en français d’un choix d’aphorismes sous le titre PERTINENTES IMPERTNENCES faite par Mireille Besnilian, Dalita Roger et Denis Donikian. (10 euros+2 de port). S’adresser à Denis Donikian

3 novembre 2009

Les protocoles en question

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Dessin de Firuz ( copyright)

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Dans les années 60, en Turquie, et même en France, le sujet du génocide était inexistant. Aujourd’hui, il est partout. Les Arméniens de la diaspora n’ont pas démérité de leurs martyrs. Or,  voici que l’État arménien semble leur voler l’ultime étape à accomplir. Reste à savoir qui dans la diaspora éprouve cette frustration. Les tenants du non ont submergé la voix de tous les autres. Les Arméniens, peuple normal, sont divisés sur cette question. Mais nos divisions tiennent à un déficit de démocratie en Arménie et à un déficit d’organisation en diaspora. Nous offrons au monde le spectacle d’une nation divisée contre elle-même. Et comme tout est dans tout, les incohérences culturelles de la diaspora ne sont pas sans rapport avec le chaos démocratique qui règne en Arménie. Ceux qui en diaspora récusent les protocoles, et même les autres, auront trop tardé à tancer les autorités arméniennes sur les malversations en tous genres qui mettent les Arméniens en souffrance et l’Arménie en péril. Étaient-ils légitimés à le faire ? Autant qu’aujourd’hui quand ils s’en prennent directement au chef de l’État. C’est que l’aide massive de la diaspora à l’Arménie lui donne certains droits à la critique. À cette différence près, que les Arméniens de la  diaspora, pour autant qu’ils puissent être considérés comme des citoyens économiques par leur participation induite au budget national, ne connaissent ni les affres de la misère, ni la pression des frontières, ni le poids de la guerre qui pèsent sur chaque citoyen réel du pays.  Dans un contexte géopolitique instable, qui oserait donner des leçons à un chef d’État, quel qu’il soit, soucieux de prévoir le pire, à savoir l’enclavement absolu ? Et qui oserait penser que l’homme qui a combattu en Artsakh, conquis le pouvoir et s’y maintient avec force et machiavélisme, puisse brader quoi que ce soit ? On s’étonne d’ailleurs des craintes de la diaspora au sujet du génocide. Les Arméniens ont la vérité de leur côté. La Turquie peut tromper son monde un temps, elle ne trompera pas le monde tout le temps. Et dans le fond, une commission bipartite d’historiens, mais arbitrée par des spécialistes étrangers, ne permettrait-elle pas d’une manière ou d’une autre d’instaurer le débat en Turquie ? Le peuple turc, qu’il le veuille ou non, devrait enfanter cette vérité dans la douleur, peut-être même dans la guerre civile. Avec l’ouverture des frontières, le Mémorial de Dzidzernakapert va enfin recevoir les visiteurs qu’il attendait.

Denis Donikian. Article paru dans Nouvelles d’Arménie Magazine, Novembre 2009

LIRE EGALEMENT : L’histoire turc et le miroir arménien

L’histoire turque ou le miroir arménien

Numériser

Tout militant arménien de la reconnaissance du génocide sait désormais qu’il ne suffit pas à la vérité d’être vraie pour qu’elle soit crue. Chaque Arménien vivant crie d’une seule voix dans le même désert que celui où ont crié jusqu’à la mort les Arméniens déportés en 1915. Il ne suffit pas que la vérité soit aussi forte que le droit de la promouvoir  pour que ce droit soit universellement entendu. Comme la vérité se crie, le droit s’arrache. Le droit à la vérité est un combat permanent mené contre ceux qui mentent en permanence. On peut aisément imaginer pour quelles raisons mentent les bourreaux. Mais le militant de la reconnaissance ne parvient pas à comprendre pour quelles raisons leurs enfants et leurs petits-enfants les imitent. Un Arménien qui reconnaît l’innocence de ces enfants et petits-enfants de bourreaux a du mal à comprendre qu’ils veuillent échapper à leur responsabilité. Car sans être coupables d’un crime qu’ils n’ont pas commis, les Turcs d’aujourd’hui ne sont pas moins responsables de son héritage. C’est qu’ils vivent aujourd’hui non seulement de la mort des Arméniens d’hier, mais avant tout de la sueur de leur travail et du sang millénaire de leur nation. Longtemps, les Arméniens d’aujourd’hui se sont heurtés au mur de protection que la Turquie avait édifié autour des Turcs. Mais comme les Turcs ont détruit les églises arméniennes, les Arméniens détruisent peu à peu ce mur noir de la négation. Et comme les Turcs ont détruit la mémoire arménienne, les Arméniens leur renvoient la mémoire turque. Car cette mémoire forcément oubliée n’était pas pour autant une mémoire forcément perdue. Elle était tapie en chaque Turc attendant qu’un cri arménien vienne la réveiller, les Arméniens étant la mémoire que les Turcs attendaient. Et les Turcs peuvent compter sur les Arméniens pour ne pas l’oublier. C’est le cadeau que les Arméniens leur doivent. Dès lors, les Turcs n’auront plus de sommeil car ils dormiront avec leur mémoire. Une mémoire de sueur et de sang. Car la mémoire arménienne est le miroir de l’histoire turque. Les Arméniens n’en finiront pas de tendre ce miroir aux Turcs. Afin que les Turcs s’y voient tels qu’en eux-mêmes leur histoire les aura figés. Et la raison pour laquelle les Turcs ne veulent pas croire à la vérité, c’est qu’ils ne veulent pas se voir tels qu’en eux-mêmes le miroir de cette vérité les fige. Les uns, par fidélité à leurs pères massacreurs, les autres en raison de l’horreur que cette image d’eux-mêmes pourrait leur inspirer. Et comme il est impossible d’échapper à son héritage d’horreur, il reste qu’on peut encore sauver des choses en les regardant avec les yeux de ceux que cette horreur fait encore pleurer.

Denis Donikian

Novembre 2009

 

LiRE EGALEMENT : Les protocoles en question

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Image : sculpture de D.D.

1 novembre 2009

La Toussaint rwandaise cinquante ans après !

Classé dans : Uncategorized — denisdonikian @ 11:33
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Merci à  Yolande Mukagasana, auteur de ce texte, de nous avoir donné l’autorisation de le reproduire.

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Yolande Mukagasana est née au Rwanda en 1954. Elle a été infirmière-anesthésiste pendant dix-neuf ans au centre hospitalier de Kigali, puis infirmière en chef d’un dispensaire privé qu’elle avait ouvert à Kigali, jusqu’en 1994. Victime des massacres qui dévastèrent alors son pays, elle survécut toutefois au génocide des Tutsi — et des Hutu ayant refusé l’idéologie qui y présida — mais perdit ses trois enfants, son mari, son frère et ses sœurs. Réfugiée en Belgique, elle a été naturalisée en 1999. Actuellement (2003) elle a adopté trois de ses nièces orphelines et elle s’occupe d’une vingtaine d’orphelins au Rwanda. Elle a publié des ouvrages autobiographiques et des contes . Elle a également coécrit, avec le Groupov, la pièce de théâtre Rwanda 94. (Couverture intérieure de Les blessures du silence Interview et Menaibuc).

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Oui, Papa, cinquante ans après. Te souviens-tu ? Aujourd’hui, ça fait juste un demi-siècle.

Je vois tout comme si c’était hier, pourtant j’avais cinq ans. Seulement cinq ans.

Je te vois encore désemparé car nous devons tous fuir. Pourquoi fuir ? On massacre les Tutsi.

Non, on massacre les hommes et les garçons Tutsi car ce sont eux qui font les Tutsi. Les filles et les femmes, il suffirait d’en faire leurs lapins pour produire la race Hutu. Les enfants ne sont que hutu ou tutsi par leur géniteur. Il n’est pas nécessaire de tuer les filles et les femmes. Mais nous devons tous fuir. Pourquoi ?

Il y a cinquante ans, les Tutsi se sont fait massacrer pour la première fois. Papa. Je m ‘en souviens comme si c’était hier. La peur  que tu m’as transmise sans doute sans nous en rendre compte. Je me souviens de toute l’histoire.

Maman nous réveille et dit que tu dois partir et nous devions te dire adieu. Pourquoi ? Papa ne reviendra peut-être plus. Il fallait que vous partiez avec Musoni , mon grand frère. On tuait les garçons et les hommes Tutsi. Nous vous avons dit Adieu. Pourquoi Adieu ? Pourquoi devons- nous nous séparer. Je ne comprends pas du tout. En plus, maman dit que tu ne dois pas oublier d’avertir ton petit frère et de partir avec lui. Pauvre de toi, grand-mère. Les seuls enfants que tu avais, les voilà tous exposés à la mort. Pourquoi ?

Tu ne peux pas comprendre, tu n’es qu’une enfant, me disait maman quand je posais des questions. Ma grande sœur Thérèse devait prendre Népo sur le dos qui était un bébé et partir. Ils sont partis avec Consolata et Hilde, mes autres grandes sœurs. Elles devaient aller chez notre grand père. Nous habitions près d’une route, c’était plus dangereux.

Pourquoi dangereux? C’était si beau de voir passer les voitures puisque nous n’en avions pas. Je ne comprenais toujours pas. Mes questions n’avaient qu’une réponse. Toujours la même, tu es trop jeune pour comprendre ce qui nous arrive.

Adieu Papa, Adieu Musoni ! On ne les verra plus jamais maman? Je ne sais pas, mais c’est mieux comme ça. Ce brouhaha, cette vitesse. Un vrai tourbillon. J’avais encore sommeil,

Je ne peux pas savoir quelle heure on était. Je ne comprenais même rien aux heures

J’avais sommeil, j’étais à moitié réveillée ou à moitié endormie. Je ne sais toujours pas.

Thérèse, mets le bébé sur ton dos. Partez. Ngarukiye vous accompagne.  Ngarukiye, celui-là qui  gardait nos vaches, Papa. Te souviens-tu de lui ? Il est parti avec mes sœurs et mon petit frère. Mais il n’est pas revenu non plus. Il n’avait plus de vaches à garder. Kamandwa, notre voisin qui nous informait sur le déroulement des massacres est passé prendre quelques unes de nos vaches,  il a promis de  nous les rendre après le tourbillon. Ce n’est pas moi qui invente ce mot Papa, souviens-toi qu’après on disait que quand le tourbillon va passer on allait nous rendre nos vaches. Même après, on n’a jamais prononcé le mot massacres. Chaque fois qu’on en a parlé, les grands ont toujours dit : « Pendant le tourbillon ». Kamandwa aurait dû prendre toutes nos vaches. Je me souviens d’Ingorabahizi, cette vache que tu aimais beaucoup, Papa.

Cette vache que nos voisins avaient surnommée Rwamuzungu, « la vache du blanc » car ils nous croyaient riches. Mais j’ai aussi l’impression qu’il ne me manquait de rien. Ils avaient peut-être raison. Souviens-toi qu’elle allaitait. Lorsqu’on lui a donné un coup de machette, le lait a jailli et s’est mélangé au sang. Je n’ai plus bu du lait. Pourtant je l’adorais.

Ils ont mangé  nos vaches, ces assassins. Je me souviens de la cruauté avec laquelle ils tuaient nos vaches aussi. Pourtant ils étaient nos voisins. Je passais ma journée à jouer avec leurs enfants. Comment est-ce possible ?

Ma sœur n’avait qu’un petit pot de lait pour Népo, mon petit frère. Rien d’autre comme bagage. Pour combien de temps ? Personne ne savait. A peine partis, des hommes qui portent des feuilles de bananier, sur la tête et autour des hanches font irruption dans notre parcelle. Un interrogatoire musclé à ma mère pour dire où tu étais. Maman n’a rien dit. Je les connaissais tous. Ils disaient que même s’ils ne nous faisaient rien, il y’avait un groupe de pygmées qui devaient passer nous rendre une petite visite. Ils me faisaient peur car je ne les connaissais pas et je ne les ai jamais vus.

Te souviens-tu en 63 quand Maman nous empêchait de regarder le ciel qui était rouge?

Elle nous disait que c’était le sang des Tutsi du Bufundu. Mais nous, rien ne nous est arrivé.

C’est drôle. Mais souviens toi dix ans après, en 1973 quand Musoni est rentré de Gatumba en haillons, tabassé par les gens de Gatumba. On avait failli le tuer et le noyer dans la Nyabarongo comme on en a fait pour les autres Tutsi qui habitaient là. Lui qui avait des armes dans la maison, puisqu’il surveillait des mines avec une équipe armée. Qui aurait pensé qu’il sera désarmé pour mieux le traquer? Il n’a même pas pu protéger Népo qui vivait avec lui et qui était encore mineure. Il est revenu très tard quand nous ne l’attendions plus et que nous avions fait le deuil. Il avait marché des jours et des nuits pour rejoindre la maison et n’arrivait pas à raconter. Il avait assisté aux assassinats à partir de sa cachette dans la brousse. Il avait demandé refuge à un prêtre tutsi qui lui a plutôt dit de partir de là car lui-même n’était pas sûr de sa survie. Il nous a dit qu’il ne priait plus Dieu, un ancêtre. Notre grand-mère Nyiragaju que nous ne connaissions que de la bouche de nos parents.

Vingt et un an après, en avril 1994, maintenant ça fait quinze ans. On a fini par massacrer tous les Tutsi Papa. Un génocide. Cette fois-ci, on ne tuait pas seulement des hommes et des garçons. On tuait tout ce qui pouvait ressembler aux Tutsi, jusqu’à ce qui pouvait faire penser à eux. On tuait tous les hommes, toutes les femmes et tous les enfants.

Quels cauchemars ! Papa, si tu savais comme cela me fait très mal de le répéter. Il n’y a même pas de raison. Je veux seulement te raconter la suite que tu n’as pas vu et heureusement.

Tu as bien fait de partir, même si cela nous a fait croire que tu es parti trop tôt. J’en suis contente maintenant car si tu savais. Un an  après : un génocide. J’ai vu tout ce qu’il ne fallait pas voir.

Peux-tu imaginer Papa, que l’on a même tué les malades tutsi sur les lits dans les hôpitaux !

Par qui tu crois, Papa ? Par leurs médecins. Aujourd’hui qui se promènent comme s’ils n’avaient rien fait. Beaucoup les croient, tu sais, beaucoup à l’extérieur du Rwanda, mais pas au Rwanda. Ils ne peuvent pas y aller et tous les prétextes sont bons pour clamer leur innocence. Ils n’osent pas croiser nos regards sans nous agresser. Nous sommes l’image de leur crime, nous sommes l’image de la haine envers eux-mêmes.

Toi qui aimais les vaches, Papa, si tu savais comme les vaches des Tutsi ont souffert pendant le génocide ! Ils ont subi le même sort que nous. Je croyais qu’il y n’en aura plus au Rwanda.

Qui ne tuait pas Papa ? Il est difficile à dire. Seulement après, je me suis rendue compte que quelques-uns, un chiffre minime avait protégé des Tutsi. J’ai dû aller à leur recherche pour comprendre l’incompréhensible. Certains hommes gardaient des femmes tutsies sous prétexte de les protéger. Mais tu sais, c’était pour pouvoir les garder en otage sexuel sous prétexte de les cacher aux autres assassins. Car pour eux, il y avait pire. Mais pour moi, ils se ressemblaient tous et sentaient tous de la même façon. Le sang et la saleté.

Peux-tu imaginer Père, que les mamans aussi ont violé des garçons! Si tu revenais tu préférerais mourir encore et pour de bon, Papa. Ce que nous avons vécu est inexprimable. Nos yeux ont vu des choses de trop. Les mamans qui violent un enfant!

Papa, je suis désespérée car la justice ne nous sera jamais rendue. Je n’en connais pas un seul de tous les tribunaux créés qui répare. Je n’en connais pas qui ne blesse pas les rescapés

Les pays des droits de l’homme, les mêmes qui portent des responsabilités dans le génocide, protègent les assassins. Ces mêmes pays qui se targuent d’avoir écrit la déclaration des droits de l’homme et qui est universelle pour eux. Mais nous, nous ne sommes pas des hommes à leurs yeux sans doute? Les assassins peut-être, mais pas les rescapés. C’est l’hypocrisie qui domine plus que tout.

Tu es fatigué  Papa ? Je vais te laisser reposer. Mais laisse-moi te raconter un peu de cette hypocrisie. Tu vas rigoler comme d’habitude. Te souviens-tu de Madame ? Celle pour laquelle on ne prononçait pas le nom car son mari était Général et chef d’Etat. Oui, tu as tout compris. Elle est en France depuis le 8 avril 1994. Que fait-elle ? Elle vit et elle vit bien. Le président ami qui dit qu’un génocide dans nos pays, ce n’est pas important, l’a accueilli à bras ouverts. De l’argent, une maison, tout. Le Président suivant a suivi les consignes, l’actuel a eu honte peut-être, et ne lui a pas encore accordé l’asile politique. Mais je cois qu’elle n’en a pas besoin puisqu’on lui donne tout, Papa. De quoi elle vit ? De qui ? Tu crois qu’un autre réfugié peut rester dans ces pays pendant 15 ans sans papiers et se promener partout où elle veut en Europe ? Je viens d’appendre une autre blague Papa. Accusé par le Rwanda d’implication dans le génocide de 1994, un Général français veut se défendre devant les tribunaux. Il déplore le manque de soutien de l’Elysée! Pour qui on nous prend ? C’est normal que l’on nous croit bête, après avoir survécu à plus d’un million des nôtres et accepter la survie.

Mon Papa chéri, tu me manques, tu me manqueras toujours comme, Maman, Joseph, Christian, Nadine, Sandrine, Népo, Thérèse et tous les autres. Mais pour ce qui concerne Consolata, pardonne-moi de ne pas  savoir comment elle a été tuée et où je peux trouver ses os. On m’a dit que c’est le véhicule communal qui est venu la chercher, avec d’autres femmes tutsies de notre colline et c’est tout. Pourtant, tous nos voisins sont encore là et ne veulent rien me dire.

Je suis fatiguée Papa, mais je suis encore debout, je le resterai jusqu’à la fin de mes jours.

Je continue de reconstruire la vie sur la mort, je reconstruis l’amour sur la haine et je suis sûre de la victoire. Repose en paix avec tout un million de frères, n’oublie pas de t’occuper de mon mari, de mes enfants et des tiens, Je sais que maman est toujours à tes côtés pour t’épauler.

Mais sachez aussi qu’ « il y a des choses qui ne sont vues que par des yeux qui ont pleuré ».

Yolande Mukagasana

Ta fille qui t’adore

*

Pour en savoir plus sur Yolande Mukagasana

29 octobre 2009

Entretien avec Gérard Torikian

A l’occasion de la représentation prochaine de sa pièce en Turquie, Le concert arménien ou le proverbe turc, (Voir l’annonce) Ecrittératures s’est entretenu avec Gérard Torikian:

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Ecrittératures : Comment a été mise en place cette représentation de ta pièce en Turquie et grâce à qui ?

Gérard Torikian : Le désir de porter le spectacle en Turquie, et en Arménie, remonte à sa conception. C’est en le jouant au festival d’Avignon il y a 3 ans, que ce désir a vraiment commencé à prendre forme. Un spectateur anonyme, de nationalité turque, assiste à l’une des représentations de la pièce, à l’issue de laquelle il me demande si je serais prêt à aller le représenter en Turquie. Il ajoute qu’il serait très honoré d’être l’artisan de cette tournée. Un an plus tard, je me retrouve à communiquer avec des intellectuels et des artistes turcs, qui accueillent cette perspective avec beaucoup d’enthousiasme et de chaleur. Aussi, la rencontre “physique” avec ces interlocuteurs s’impose d’elle-même, et me voici en partance pour Istanbul avec mon ami Serge Avedikian. Là, à travers toutes mes rencontres, je découvre auprès de ces hommes et de ces femmes, une implication artistique, et politique aussi, absolument extraordinaires. Parmi tous ces contacts, un homme remarquable qui allait devenir le co-producteur turc de la tournée du spectacle, Osman Kavala (Anadolu Kültür).

Ecrittératures :  Pourquoi en Turquie et pas en Arménie ?

Gérard Torikian : Ah… Il se trouve que le spectacle a été invité en Arménie, dans le cadre du festival “High Fest”, c’était en Octobre 2007. En recevant cette invitation, j’étais très heureux bien sûr, car comme je l’ai dit tout à l’heure, j’étais convaincu que la vocation du spectacle ne serait remplie qu’une fois celui-ci représenté et en Arménie et en Turquie. En deux mots, et pour être franc, j’ai eu le sentiment que cette “invitation” n’était que de pure forme. Autrement dit, tout m’a paru compliqué, voire même démobilisant, décourageant, tant dans la communication avec les instances organisatrices que dans l’esprit qui l’animait. Sans pour autant attendre de me voir dérouler un tapis rouge à mon arrivée, j’ai réalisé petit à petit que je devrais tout prendre en charge moi-même, et prendre le risque, ce que j’ai fini par refuser, de représenter le spectacle dans de mauvaises conditions. J’ai fini par me dire que la chose se serait peut-être passé différemment si le propos du spectacle avait traité de botanique…

Ecrittératures :  Que représente pour toi cette prestation d’un point de vue symbolique ?

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Gérard Torikian : Il y aurait bien des choses à dire à ce sujet. C’est un acte fort, à titre personnel bien sûr, mais aussi à titre collectif. La chose essentielle à mes yeux réside dans sa dimension artistique, même si d’autres implications l’entourent inévitablement. Ma démarche artistique, et personnelle aussi, est disons pacifiante… pacificationnelle… pacifique. Que ce spectacle, co-écrit par un Français d’origine arménienne et une Française de pure souche, mis en scène par un Français né en Arménie, traduit en turc pour les besoins des représentations à Diyarbakir et à Istanbul, soit “offert” à un public turc en Turquie, voilà pour moi la symbolique la plus forte, à savoir celle de pouvoir donner à entendre et à voir haut et fort la multitude d’”amnésies”, d’ignorances et de secrets bien gardés, poisons de la conscience et du corps de tout être humain.

Ecrittératures : Comment définir cette pièce somme toute très hybride, qui échappe en tout cas aux canons traditionnels et qui ne peut être jouée que par toi, ne serait-ce que pour les morceaux de piano ?

Gérard Torikian : Cette pièce est pour moi une sorte de sésame. Elle suscite l’interrogation, la mise en distance vis-à-vis de nous-mêmes. Elle réclame de moi, et à travers moi de tout un chacun, de sortir de nous-mêmes pour mieux être nous-mêmes. Elle impose la légèreté, la farce même, la nécessité de se traverser soi-même pour être en mesure de vivre l’intolérable héritage de l’Histoire. A l’inverse, elle peut n’ouvrir aucune porte en nous, surtout si nous n’avons pas la moindre idée de ce que peut être une porte et de l’endroit où elle se trouve en nous. Dans ce cas, la pièce n’est plus un sésame, mais un concombre ou une asperge.

Mon credo pourrait se résumer dans cette phrase : “Pour être en paix avec son passé, il faut apprendre à se jouer de lui en riant”. Pour ce qui est de l’impératif à ce que je sois seul à pouvoir la représenter, cela reste à voir… Il me semble que j’aimerais beaucoup la découvrir assis dans le public, mais je suis persuadé également que la richesse de cette expérience est intimement liée au fait que ce soit moi qui la serve.

Dans cette pièce génocide et volonté de dialogue semblent fortement imbriqués. Oublier, réparer, pardonner… ?Comment devenir sourd au chant des Sirènes ?

Le génocide perpétré contre les Arméniens par les Jeunes Turcs est une monstruosité du passé. De quel autre outil que le partage et le dialogue disposè-je au présent en tant qu’artiste ?

Comme il est dit par le personnage dans le spectacle, s’adressant à deux marionnettes, l’une arménienne, l’autre turque : “C’est quoi, votre problème, à tous les deux ?” Interloquées, l’une et l’autre ne peuvent faire autre chose que de rester campées sur la “tradition de loyauté” de leurs cultures respectives, interdisant totalement une transformation profonde de leurs comportements. Que faire d’autre que parler et écouter, avec bienveillance “si possible” ?

Parler et écouter pour apprendre de l’autre, de l’autre qui vit aujourd’hui dans le monde d’aujourd’hui, bien loin de ce drame du passé ? Or, si je me mets à douter de la parole de l’autre, que va-t-il se passer ? Je ne l’écouterai plus, je ne l’entendrai plus. A moi, le cortège infini des ombres d’une mémoire lointaine. A moi, le retour à la case départ de la haine.

Une dernière phrase du spectacle dans ce sens, dite par la défunte Mère du personnage  : “Tu pourris ta vie en la trempant jour après jour dans le jus de mort du passé, de sorte que tu continues l’oeuvre des criminels. Idiot !”

Ecrittératures :  Qu’avez-vous fait, d’un point de vue technique, Serge Avédikian et toi-même, pour rendre cette pièce compréhensible par un non francophone ?

Gérard Torikian : Il serait préférable de poser la question à Serge en ce qui concerne son travail de metteur en scène du spectacle. Pour moi, j’évoquais tout à l’heure les notions d’”amnésies”, d’ignorances et de secrets. Ces notions, chaque homme et chaque femme, quelle que soit leur nationalité, les portent en eux, quand bien même ils n’en ont pas conscience.

Une seconde notion, partagée, sinon par tous les peuples, en tout cas par bon nombre d’entre eux, voire partagée par des ethnies ou des régionalismes vivaces, est celle d’un drame du passé, de luttes fratricides, d’une tragédie de l’Histoire. Cette volonté d’ouverture a accompagné l’écriture de la pièce à chaque instant. Comme on dit, on n’est jamais autant universel qu’en évoquant ses spécificités culturelles et personnelles. Je n’ai jamais souhaité écrire ou jouer un spectacle communautariste, tout simplement parce qu’à mes yeux une telle démarche est tournée vers le passé et l’enfermement. L’un des témoignages les plus inattendus est certainement celui d’une jeune spectatrice française venue assister à l’une des premières représentations du spectacle. Elle me confie qu’elle a eu un peu de mal à “rentrer” dans le spectacle au début, et qu’à un moment donné, lui est revenu en mémoire un pan de son histoire vendéenne que lui avait livré son grand-père. Elle m’a simplement remercié pour avoir retrouvé cette partie d’elle-même.

Ecrittératures :  Attends-tu des répercussions concrètes de cette représentation ?

Gérard Torikian : Oui et non. Oui. Mon souhait le plus cher, en tant qu’artiste - j’ai déjà quelques idées à ce sujet – serait de créer en collaboration avec des artistes turcs, kurdes, et autres… Non, sans être gasconian, dans le sens où je ne n’attends rien d’autre de la tournée en Turquie que ce qu’elle va m’apporter dans le présent, les 12, 16 et 17 Novembre prochains.

Je m’en satisfais entièrement.

Ecrittératures :  Tu as récemment collé ta voix sur des  textes de Denis Donikian dans un CD intitulé Une Nôtre Arménie. Peux-tu dire pour quelles raisons tu t’es prêté à ce jeu de massacre ?

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Gérard Torikian : Je ne pourrai dévoiler certaines de ces raisons qu’à Denis Donikian “hors interview”, car trop personnelles. Pour le reste, j’ai pris un plaisir immense à lire ses textes, tout simplement parce qu’ils me touchent énormément. Ce mélange d’apparente cruauté envers ses congénères, de plume sans complaisance aucune, sans la moindre concession, cachent l’exigence d’une relation d’amour à son “Peuple” comme à une “bien-aimée”. “Qui aime bien châtie bien !” En ce qui le concerne, je lui préférerais la formule suivante : “Qui vénère bien massacre bien !”

Denis Donikian : Ch…Ch… Chnor…Chnoraga… gaga..loutyoun Barone Gérard Torikian.

 

Site de Gérard Torikian : http://www.gerardtorikian.com/

27 octobre 2009

Le génocide se jouera en Turquie

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Tract CAPT Turquie

LE CONCERT ARMENIEN OU LE PROVERBE TURC

Spectacle interprété et écrit par Gérard Torikian, co-écrit par Isabelle Guiard, et mis en scène par Serge Avedikian, sera représenté en Turquie, au Théâtre Municipal de Diyarbakir le 12 Novembre prochain à 20h, et les 16 à 21h et 17 Novembre à 19h et 21h15 au Garajistanbul à Istanbul.

Cette tournée, qui depuis longtemps avait à mes yeux un sens tout particulier, a été rendue possible grâce à la détermination et à la générosité de quelques personnes, françaises, turques et arméniennes, que je remercie à nouveau très sincèrement au passage.

Elle sera pour nous le moyen d’aller à la rencontre d’un public avec lequel le dialogue n’a que trop tardé à s’instaurer.

Merci de bien vouloir diffuser cette information aux personnes insensibilisées, euh… sensibilisées.

Gérard Torikian

20 octobre 2009

Parution : Arménie : de l’abîme aux constructions d’identité

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Actes du Colloque de Cerisy-la-Salle  du 22 au 29 août 2007 sous la direction de Denis Donikian et Georges Festa.

4ème de couverture :

Du 22 au 29 août 2007, Cerisy-la-Salle accueillera l’Arménie à l’occasion d’un colloque intitulé : De l’abîme aux constructions d’identité. Le thème choisi portait en lui-même les éléments dramatiques d’une réflexion qui devait être nécessairement plurielle. Cependant, il s’agissait beaucoup plus d’évoquer de près ou de loin ces ondes de choc aux résonances multiples provoquées par la déflagration génocidaire de 1915 que de revenir sur la réalité historique du fait lui-même. Ainsi, le pluralisme des interventions aura-t-il permis d’opérer des ouvertures, des percées, pour ne pas dire des échappées inhabituelles vers des analyses lumineuses, des rapprochements culturels audacieux, des illustrations intimes fortes ou des abstractions esthétiques éclairantes. Il n’est donc pas interdit de dire qu’au cours de ces journées, c’était moins l’austérité de l’histoire qui était convoquée qu’une sorte de géographie mentale éclatée, à l’image non seulement de la dispersion des générations touchées par le génocide, mais surtout d’une quête de sens opérant dans toutes les directions possibles de l’esprit par des esprits impliqués dans la nécessité de dénouer le chaos du monde.

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Table

Argument

Introduction de Denis Donikian.

I – Ecritures dans la crise

Frédéric Nevchehirlian : Dans le stade

Janine Altounian : Un héritage traumatique ne se met à parler que déplacé dans le temps et l’espace culturel

Anahit Dasseux Ter-Mesropian : ArTménie, Le temps de La Joie.

Annick Asso : La transmission du traumatisme génocidaire au théâtre

II. Identités de recherche

Hélène Piralian-Simonyan : En quoi consiste la reconnaissance du génocide des Arméniens ?

Martine Hovanessian : Identités narratives : exil et sentiment d’appartenance.  Les retours

Jacqueline Starer : Martin Melkonian, une identité au carrefour d’elle-même

Frédéric Gross-Quelen : Perec la lettre déportée

III. Questions d’histoire

Grégoire Krikorian : Le Parlement européen ou l’anti-Lausanne

Georges Festa : Arménie et Arméniens dans les manuels d’Histoire en classe de Première

IV. Géographies

Antoine Chaudagne : Arménie, Ethiopie, itinéraire sur une géographie imaginaire

Wadad Kochen-Zebib : Revisiter Cana

Georges Festa en collaboration avec Marc Koharian et Albert Khazinedjian  : Les Arméniens d’Algérie avant 1962 : témoignages de familles

V. Métamorphoses

Denis Donikian : Chemin de Crète

Varvara Basmadjian : Serviteurs du Palais ou artistes hors des contraintes, quelle identité pour les peintres arméniens de l’Empire ottoman ?

Barbel Pfander : Le cinéma disjonctif d’Artavazd Pelechian

Christine Kiffer, conteuse

Raphaëlle Vierling, artiste

Milo Dias  : De la souffrance à la révolte

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Arménie : de l’abîme aux constructions d’identité : éditions L’Harmattan, Paris, octobre 2009.

ISBN : 978-2-296-09191-7

Prix : 24 euros

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Couverture : Masque de Denis Donikian (1994)

“On a beau vivre à l’envers

vivre sans trop peser sur l’heure qui est

les souvenirs ont manqué d’horizon”.

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Frédéric Gross-Quelen et Georges Festa présentent le livre sur   AYP FM, ARCHIVES, AU FIL DES PAGES du 7/11/2009

AUTRE PARUTION   CD : Une Nôtre Arménie

Jeux du cirque en Arménie

Classé dans : EVENEMENTS — denisdonikian @ 7:23
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lionne

COEURS SENSIBLES S’ABSTENIR DE REGARDER CETTE 

VIDEO.

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Nous avons longtemps hésité avant de montrer cette video.

Mais voici à quoi jouent les oligarques arméniens, en l’occurrence Gagik Tsarukian, dit Dodi Gago, par ailleurs chef du parti Arménie Prospère et député.

On m’objectera qu’ en Afrique les animaux meurent ainsi. Mais l’Arménie n’est pas la jungle. A moins que…

19 octobre 2009

Le CD de DD est arrivé !

CD

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Gérard Torikian vient de donner sa voix aux textes de Denis Donikian à travers un livre CD fabriqué en Arménie, le pays de tous les dangers, de toutes les absurdités, et grâce à Dieu, encore habité par des Arméniens. Ceux que l’humour chatouille aux oreilles– et qui ont de l’amour pour les mots choisis comme des plumes ou des pointes de fleuret – vont à coup sûr se désarméniser l’esprit le temps d’une écoute. Mais pour obtenir la chose auditive et purgative, il faudra faire la queue. En cette période de restriction budgétaire, de réchauffement kleptocratique, de pénurie en matière hygiénique de Papier d’Arménie, faudra faire vite. Une fois le stock épuisé, les CD ne cèderont à aucune plainte. Et comme c’est bientôt Noël, chacun peut commencer à prendre ses dispositions. Et si Gérard lisant Donikian arrive à faire rire Donikian lui-même, croyez-moi, faut vraiment pas attendre.

S’adresser à l’auteur : denisdonikian@gmail.com

13 euros + 2 de port = 15 euros le bijou par chèque.

Pour la bafouille, en page 3, faire la demande.

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Les textes choisis sont extraits des ouvrages suivants :

Le peuple Haï (Publisud, Paris, 1995)

De père en fils (page 98)

Description des Tarariens (page 82)

Un Nôtre Pays, Trois voyages en troisième Arménie (Publisud, Paris, 2003)

Papier d’Arménie  (page175)

Les jupes fendues (page 116)

Hayoutioun, Chronique d’une Arménie virtuelle (Nouvelles d’Arménie Édition, Paris, 2005)

Dieu est-il arménien ? (page 26)

Les Arméniens aiment-ils les Arméniens ? (page 13)

En route (page 192)

Typologie du voyageur  (page 193)

Portrait de groupe avec guide (page 193)

La douane (page 194)

Le point de vue de Komitas  (page 107)

Le point de vue des tontons flingueurs  (page 94)

Chauffer ceux qui sont nus  (page 106)

La porte étroite (page 252)

Recette pour faire un Arménien (page 29)

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