
Mean Streets / Les Rues chaudes :
un regard singulier sur les clans dans la capitale arménienne /
A qui appartient Erevan ?
par Vahan Ishkhanyan

[Note de la rédaction : La règle de la loi du clan est acceptée, respectée dans les onze districts qui composent Erevan. Il s’agit d’une spécificité propre à la vie dans cette capitale, aussi réelle que le trafic routier chaotique et le système inefficace de distribution d’eau. Mais ce n’est pas une question susceptible d’être "officiellement" étudiée. Journaliste émérite, plusieurs fois primé, Vahan Ishkhanyan est un spécialiste de l’histoire d’Erevan, où il réside. Ce rapport est basé sur un savoir qu’il a accumulé suite à de nombreuses années de reportages sur cette ville, et sur une information qui, bien qu’éloignée des études officielles, est néanmoins considérée comme une réalité. Autrement dit, un récit entendu, quoique rarement rendu public, dévoilant comment cette ville fonctionne véritablement.]
A qui appartient Erevan ?
Comme de nombreux sujets concernant la vie en Arménie, cette question comporte plus d’une réponse…
Officiellement, juridiquement, constitutionnellement, la capitale appartient à ses habitants, lesquels, grâce aux élections, choisissent onze préfets (le maire d’Erevan est nommé par le Président).
En réalité, et selon des modalités qui concernent surtout les citoyens ordinaires, en particulier de petits entrepreneurs, la ville appartient à des clans organisés, parfois criminalisés – “akhperutiouns”, ou corporations, lesquelles affirment leur pouvoir grâce à leur position ou leurs relations.
Comme dans les films de gangsters imaginés par Hollywood ou tel épisode de la série des « Soprano », cette capitale est la propriété de factions qui luttent parfois pour leur territoire ; pour leur part d’un revenu soutiré d’affaires à l’ancienne mode – par la force et l’intimidation. Ils sillonnent la ville par convois entiers de luxueux SUV. Les restaurants leur font place nette, tandis que des gardes du corps à l’encolure de taureaux flanquent les tablées, revolvers glissés dans les plis de leur imposante taille.
Les chefs ont des surnoms par lesquels ils sont connus, mais jamais cités en leur présence. Beaucoup sont en outre membres du Parlement, s’attribuant le pouvoir de faire les lois-mêmes au moyen desquelles leurs affaires sont régies. (De récents changements dans la Constitution ont aussi entraîné une séparation des pouvoirs accordant davantage d’autonomie à l’Assemblée Nationale.)
Les clans tirent des revenus clandestins des communes, principalement à partir des marchés et des foires (tout en ne payant pas d’impôts, habituellement), attribuant des terres et vendant des espaces commerciaux. Selon le territoire concerné, les préfets de ces communes retirent entre 4 000 et 25 000 dollars de l’attribution des terres. Ils perçoivent aussi des pots de vin au titre de l’attribution de licences et autres documents.
La dimension du clan s’exprime selon des modalités diverses à travers la capitale. Globalement, aucune instance unifiée de gouvernement ne fonctionne dans la ville, tandis que la direction de chaque commune relève d’un clan appartenant au système du pouvoir. Pour être élu préfet, responsable d’une commune ou député, il convient d’obtenir un “prakhod” (“laissez-passer”, en argot russe), autrement dit la permission d’un clan ou d’un officiel pour être élu. Et, pour les affaires, un “dabro” (confirmation) est nécessaire.
Les principaux responsables accordant un “dabro” sont le Président, le Procureur, le ministre de la Défense. En deuxième position viennent le Premier ministre, le président du Parlement et le ministre aux Collectivités territoriales. A leur tour, les préfets accordent “prakhod” ou “dabro” au titre d’affaires et de territoires.
Les clans sont fondés sur une certaine idéologie. Les akhperoutioun trouvent leurs racines dans certains éléments du droit pénal et des traditions de la vie familiale arménienne (ojakh). A l’époque soviétique, il y avait encore des autorités pénales dans les districts d’Erevan, y compris des criminels et des kharoshi (“braves types”, en argot russe). Guidés par les lois souterraines, elles-mêmes reprises des prisons russes.
L’ethno-sociologue Svetlana Lurie écrit au sujet des années 1960-1970 : « Ceux qui reviennent des prisons ramènent avec eux non seulement le jargon des gangsters et leur façon d’établir des relations mutuelles, mais aussi les notions d’ ”intérêt” crapuleux, de “travail” crapuleux… Les affrontements crapuleux étant les plus sanglants. Trottoir contre trottoir, quartier contre quartier, et même ville contre ville. »
Elle ajoute (in Erevan, mythologie d’une ville moderne) que, néanmoins, Erevan est devenue l’une des villes les plus pacifiques où la criminalité contre les personnes a totalement disparu. A l’époque soviétique, les gangsters étaient limités par leur sous-culture, sous la pression constante des autorités. Après l’effondrement de l’Union Soviétique, lorsque la compétition pour les sources de revenus devint incontrôlable, les gangsters se hâtèrent d’infiltrer le système gouvernemental.
Cette sous-culture s’étend à des domaines plus vastes – l’armée, le système éducatif, les structures gouvernementales.
“Les groupes dans la population doivent être gérés. Sinon, des modalités informelles de gestion sont créées.”, précise Mme Lyudmila Harutyunian, titulaire de la chaire de Sociologie à l’Université d’Etat d’Erevan, expliquant ainsi l’émergence d’ “akhperoutioun”. « Partant, les lois des structures fermées (prisons) sont transférées aux structures ouvertes (districts, écoles). »
Le clan originaire d’Aparan
Le clan des Aparanians (officiellement l’Union Compatriotique « Nig-Aparan », dirigée par M. Aghvan Hovsepian, Procureur général de la République, l’un des plus proches associés du président, M. Robert Kotcharian), s’est emparé du pouvoir dans la commune d’Ajapnyak d’Erevan après un long combat. (Dans les années 1950, plusieurs villages furent regroupés ici depuis la ville d’Aparan).
M. Hovsepian fut nommé pour la première fois Procureur en 1998. Suite aux meurtres du 27 octobre 1999 en plein Parlement, M. Kotcharian (sous la pression, dit-on, de membres influents de l’opposition) le démit de ses fonctions.
En 2004, alors que l’opposition politique tentait une révolution, le Président réinstalla M. Hovsepian en tant que Procureur général. Ce dernier lança immédiatement des poursuites pénales contre l’opposition et fit arrêter plusieurs dizaines de citoyens, acte qui entraîna une large réprobation à l’étranger.
M. Hovsepian est l’un des propriétaires de l’usine « Shant » en activité à Ajapnyak et d’un complexe de restauration homonyme, qui est l’un des plus grands d’Arménie.
La lutte pour la domination à Ajapnyak se fit plus intense en 1999, lorsque le Parti Républicain et le clan Aparanian s’affrontèrent. Les candidats au poste de préfet de la collectivité étaient M. Ashot Aghababian (surnommé “Burnash”), membre du Parti Républicain, directeur du stade Hrazdan et propriétaire du marché adjacent, et M. Artsrun Khachatrian (connu sous le nom de “Tsivo”).
Le 11 juillet de cette même année, jour des élections municipales, les partisans de M. Aghababian s’en prirent aux bureaux de vote, malmenant des représentants de l’opposition et tirant à l’arme automatique. Le frère de M. Artsrun Khachatrian fut blessé dans la mêlée.
M. Aghababian ne fut pas jugé, contrairement à certains de ses partisans. Le scrutin fut invalidé. Quelque temps après, le Premier ministre, M. Vazgen Sargsian, nomma son affidé, M. Rafik Mkrtchian, préfet de la commune. Après le 27 octobre 1999, jour de l’assassinat du Premier ministre, le clan Aparanian contraignit M. Mkrtchian à démissionner. Lors d’une interview, celui-ci déclara : « L’une des parties ayant pris part à ces événements bien connus, commença un mois environ après le 27 octobre à répandre la rumeur que les gens qui m’avaient porté au pouvoir n’existaient plus. »
En 2000, M. Khachatrian devint le dirigeant de la commune. En 2003, il fut proposé, ainsi que M. Arman Sahakian, du Parti Républicain, comme candidat à la préfecture d’Ajapnyak. (M. Sahakian est le fils de M. Galust Sahakian, le chef du Parti Républicain au Parlement, et parent de M. Ashot Aghababian, déjà député de l’Assemblée nationale). M. Khachatrian remporta l’élection. Cet affrontement fut largement considéré comme opposant le Premier ministre et le Procureur général, ce dernier l’emportant et démontrant qu’il était plus puissant que le Premier ministre. Néanmoins, le Premier ministre nomma M. Arman Sahakian maire-adjoint afin de montrer sa position de force.
Selon certains commentateurs, la défaite des Républicains serait due au fait qu’ils furent incapables de protéger le mafieux local et l’empêcher d’être arrêté. Résultat, les criminels se rangèrent aux côtés du clan Aparanian et l’aidèrent à assurer la victoire de M. Khachatrian. M. Ashot Aghababian ne se présenta pas aux élections législatives en 2003 à Ajapnyak, mais fut élu pour représenter une région éloignée.
Sans montrer le moindre plan apparent de développement, le nouveau mandat de M. Khachatrian vit la privatisation des biens sans aucun regard pour les besoins du lieu ou de la commune. Dans les rues Leningradian et Shinararneri, par exemple, des biens furent privatisés, alors qu’ils constituaient des espaces verts publics depuis des années.
Jadis verdoyante, la rue Shinararneri est devenue l’une des rues les plus sinistres de la capitale, où les trottoirs des deux côtés ont été transformés en corridors séparant des magasins. Même le service de la Sécurité présidentielle s’est intéressé à la situation dans cette rue, mais, comme l’on sait, n’importe quelle instance en Arménie est impuissante face au clan Aparanian.
« La rue Shinararneri est une honte, déclare M. Armen Lalayants, adjoint auprès de l’architecte en chef de la ville. Aucune norme de construction ou écologique n’a été respectée. Exemple lumineux, montrant comment il ne faut pas construire. »
Main basse sur Davidashen
Les Aparanyans ont aussi pris le contrôle du district de Davidashen, qui jouxte Ajapnyak. Davidashen fut autrefois un village d’Aparanians, proche de la banlieue. Dans les années 1980, un vaste secteur de grands immeubles fut construit à cet endroit. Le village et les immeubles devinrent une commune distincte.
Jusqu’en 2002-2003, la commune appartint à M. Ruben Gevorgian (aussi appelé “Tsaghik [Fleur] Rubo”). Condamné pour meurtre à l’époque soviétique, M. Gevorgian commanda le détachement « Sasna Tsrer » lors de la guerre du Karabagh. Il fut préfet de Davidashen jusqu’en 1999, date à laquelle il fut élu à l’Assemblée Nationale (en dépit du fait qu’en 1995 il ne fut pas autorisé à postuler pour un emploi, à cause de son passé criminel).
Une fois membre du Parlement, il nomma l’un de ses associés, M. Surik Ghukasian, pour le remplacer en tant que préfet. Mais le roi de Davidashen demeurait M. Ruben “Tsaghik Rubo” Gevorgian. Son étoile commença à pâlir lorsque le Parti Républicain au pouvoir se déchira. Une partie de celui-ci, dirigée par le Premier ministre, M. Andranik Margarian, resta aux affaires, tandis que l’autre passa à l’opposition.
M. Gevorgian rejoignit les rangs de l’opposition lors de l’éclatement du parti. Le 13 juillet 2000, son neveu, M. Artyom Gevorgian, et un associé attaquèrent un magasin de tapis, situé sur l’avenue Komitas, pour le dévaliser. Le neveu fut arrêté. Afin d’assurer sa libération, M. Ruben Gevorgian accepta de se retirer des hautes instances de l’opposition. Lors des dernières élections législatives, il fut battu. Il continua cependant d’exercer le pouvoir à Davidashen.
M. Samvel “Lfik Samo” Alexanyan, l’un des hommes d’affaires les plus riches d’Arménie, commença alors à s’immiscer dans Davidashen. M. Alexanian est le principal importateur de sucre, céréales, produits pharmaceutiques, et possède plusieurs usines de production. En 2003, il fut élu à l’Assemblée Nationale.
Du sang pour un territoire
En 2002, M. Alexanian réclama un nouveau territoire à Davidashen, mais sa demande tourna court, sur ordre, dit-on, de M. Ruben Gevorgian au préfet Ghukasian. Un affrontement entre clans s’ensuivit, lors duquel cinq personnes furent tuées.
La guerre clanique la plus sanglante eut lieu le 25 juin 2003, près d’une décharge municipale, dans le district de Nubarashen. M. Arkady Gevorgian, neveu de M. Ruben Gevorgian, son ami M. Garik Harutyunian, directeur adjoint du service de Santé au ministère de la Défense, et le chauffeur de la voiture dans laquelle ils se déplaçaient furent tués par des hommes armés de kalashnikovs. Un autre neveu fut gravement blessé.
M. Ruben Gevorgian fut arrêté cinq mois plus tard, soupçonné d’avoir organisé une tentative d’assassinat visant M. Samvel Alexanian. MM. Alexanian et Gevorgian signèrent ensuite un accord de paix et M. Gevorgian fut relâché.
D’après la Constitution de la République d’Arménie, le Parlement élabore les lois et le gouvernement les applique. Or, mis à part les lois, qui sont les “chefs” en Arménie ? Et qui élabore et applique les lois non écrites ?
L’autorité de M. Ruben Gevorgian déclina et la commune échappa à son contrôle. Le préfet en exercice reprit son indépendance et refusa d’obéir à son ancien chef. Pour rétablir son autorité, M. Gevorgian tenta à nouveau de devenir préfet. Mais, lors des dernières élections, il perdit face à M. Surik Ghukasian, soutenu par le Procureur de la république via l’Union Compatriotique de Nig-Aparan. Cette seconde commune passa ainsi sous l’influence (palpable) du Procureur. Bien que ses intérêts se situent principalement dans le district de Sebastia-Malatia, M. “Lifik Samo” Alexanian a récemment élargi son territoire à Davidashen, où il possède un supermarché et où il construit actuellement un grand immeuble à plusieurs étages.
D’après les observateurs des clans, l’expansion de M. Alexanian vers Davidashen démontre que, bien que M. Alexanian reste un poids lourd incontestable, le véritable chef de Sebastia-Malatia est M. Hakob “Lady Hakob” Hakobian, propriétaire du Marché de l’agriculture et de l’une des plus grandes foires d’Arménie. M. Hakobian a été membre de l’Assemblée Nationale jusqu’en 1999. C’est un vétéran de la guerre du Karabagh. Il doit son autorité à son courage et au fait d’être un proche associé de l’ancien Premier ministre. Il est maintenant en bons termes avec le ministre de la Défense, M. Serge Sargsian (lequel a généralement une influence sur beaucoup d’autres communes).
Peu d’autorités dans la république seraient susceptibles de résoudre les questions concernant M. Hakobian sur un pied d’égalité. Il n’a aucune intention de devenir préfet, depuis que le préfet en exercice, M. Aghvan Grigorian (qui a été réélu pour un second mandat le 5 juin dernier, lors des dernières élections), soit sous son influence et qu’il puisse décider qui deviendra préfet dans cette commune.
M. Samvel Alexanyan est sorti de son territoire pour affirmer ses prétentions sur le domaine de M. Hakobian à Malatia-Sebastia, si bien qu’il s’étend maintenant vers Davidashen, où le clan au pouvoir semble affaibli.
Jusqu’en mai dernier, Davidashen était sous l’influence du responsable d’Avan, M. Ruben “German Rubo” Hayrapetian. Comme M. Ruben Gevorgian, M. Hayrapetian fut aussi préfet. Il fut élu à l’Assemblée Nationale en 1999 et fit nommer préfet un de ses affidés. Il fut aussi l’un des actionnaires des sociétés Armtabak, jusqu’à ce qu’’il ce qu’il vende ses parts l’année dernière. M. Hayrapetian est aussi président de la Fédération Arménienne de Football.
Alors qu’il luttait pour obtenir la propriété de l’usine de tabac d’Erevan, il survécut à un attentat. Il l’emporta ensuite sur l’un des plus puissants personnages d’Arménie entre 1995 et 2000, le ministre de la Défense du Karabagh, M. Samvel Babayan. L’autorité de M. Hayrapetian s’accrut alors de façon décisive. La presse rapporta à deux reprises de quelle manière M. Hayrapetian, aidé de ses gardes du corps, malmena publiquement des membres du Parlement, dont l’actuel ministre de la Protection de la Nature.
Le pouvoir en prime
Au printemps dernier, il fut décidé aux échelons les plus élevés du pouvoir d’accorder le district d’Avan au clan du Premier ministre. Le préfet en exercice démissionna et, cartes en main, le fils du Premier ministre, M. Taron Margarian, âgé de 27 ans, fut élu le 22 mai. Les autres opposants renoncèrent à se faire élire, laissant le fils Margarian seul candidat.
(Selon certains observateurs de la vie politique, la commune fut accordée au clan du Premier ministre en tant que fief, au cas où il perdrait son emploi.)
La commune d’Erebuni est largement considérée comme étant la plus dominée par les clans. Le préfet, M. Mher “Tokmakhi Mher” Sedrakyan, y est au pouvoir depuis l’époque soviétique. M. Sedrakyan jouit de l’appui du ministre de la Défense. Il contrôle aussi une entreprise qui semble sortie directement d’Hollywood, car il a autorité sur Tokmakh Gyol, le cimetière le plus prestigieux de la ville, où réserver une concession d’un mètre quatre-vingt coûte 25 000 dollars.
En juillet 2003, la Mercedes dans laquelle M. Sedrakian était assis, dans une station service qu’il possède, explosa, à cause d’une bombe apparemment. M. Sedrakian fut gravement blessé. Cette tentative d’assassinat était liée, dit-on, à son rival en affaires, M. Misha Kalantarian, lequel, en présence de plusieurs témoins, assassina l’homme d’affaires M. Hovhaness Manukian. Un tribunal le déclara non coupable au motif d’une “responsabilité amoindrie”. L’accusé ne comparut même pas à son procès.
L’année dernière [2009], M. Sedrakian fut réélu préfet d’Erebuni. Il se présenta sans adversaires.
Préfet “indépendant” comme M. Sedrakian, M. Gaguik “Chorni” (Noir) Beglarian gère le district de Kentron, au centre d’Erevan, et est connu pour ses liens avec les autorités et le milieu russe.
Durant son mandat de préfet, il devint propriétaire du Gum, le plus grand marché d’Arménie. M. Beglarian n’est pas réputé être soumis à l’autorité de quelque clan que ce soit, mais serait, dit-on, sous l’influence directe de l’élite politique du pays. Il est très lié avec le ministre de la Défense et le ministre des Collectivités territoriales, M. Hovik “Muk” Abrahamyan.
Les affaires les plus lucratives se situent au centre-ville (hôtels, établissement vinicole, etc), tandis que leurs propriétaires comptent parmi les autorités du pays. Grâce aux liens de M. Beglarian, ses biens sont, dit-on, exempts d’impôts. M. Beglarian exercerait aussi son pouvoir sur les médias qui lui garantissent une publicité positive sur ses activités. Il aspirerait, dit-on, à devenir maire d’Erevan.
Rixe pour une route
La famille, l’amitié, la corporation (akhperoutioun) constituent une idéologie sacro-sainte. Dès les bancs de l’école, les jeunes qui acceptent cette idéologie méprisent l’enseignement, persuadés que la richesse et le statut social à Erevan ne s’acquièrent pas grâce à des aptitudes intellectuelles, mais avec l’appui et l’argent des clans. Ceux que guident l’idéologie clanique criminelle finissent par intégrer les akhperoutioun, obtenant certaines positions et sources de revenus.
Un des plus puissants, plus controversés et célèbres “akhperoutioun” d’Erevan est M. Gaguik “Dodi Gago” Tsarukian, proche associé de la famille du Président et membre du Parlement depuis 2003.
Des membres de l’akhperoutioun de M. Dodi Gago se sont affrontés au printemps dernier avec un autre akhperoutioun au “Tetsi Krug” pour le contrôle d’un circuit de minibus. Une bande estimée à quelques 200 individus se livra à une rixe organisée qui fit un mort et au moins deux blessés.
Des accusations furent lancées, sans atteindre cependant les principaux responsables de cette “razborka” (émeute). Ces mêmes “responsables”, MM. Hraïr “Artashatsi Hro” Harutyunyan et Ashot “Bangladeshtsi Hamo” Avetisyan incitèrent leur “akhperoutioun” à agresser des photo-reporters, malmenant des participants à un rassemblement le 5 avril 2004, lors d’une manifestation organisée par M. Artashes Geghamyan, membre de l’opposition.
L’influence de M. Gaguik Tsarukian s’étend à Abovian, ville satellite d’Erevan, ainsi qu’au village d’Arinj. Il possède aussi des territoires à Erevan. Il y a deux ans, il est devenu président du Comité National Olympique d’Arménie. A l’époque soviétique, il fut condamné pour viol. Mais, il y a trois ans, un tribunal arménien annula cette condamnation.
Récemment, “Arménie Prospère”, parti politique fondé par M. Tsarukyan, est devenu plus actif et aurait réclamé plusieurs postes lors des élections législatives de 2007.
Le système des clans est si largement accepté à Erevan que le quotidien Haykakan Jamanak possède même une rubrique intitulée “Akhperoutioun“, signalant “rixes” et répartition de sphères d’influence.
Les sociologues observent souvent qu’un système basé sur le clan et la corporation féodalisent un pays. En témoigne le fait que des autorités non officielles comme M. Tsarukian sont qualifiés de rois dans leurs territoires. Ce dernier n’est pas élu, mais jouit du pouvoir et son autorité est incontestée.
« Les prémisses d’un système féodal capitaliste ont émergé en Arménie, note la sociologue Lyudmila Harutyunian. Le pays n’a pas survécu à d’autres époques. L’esclave est devenu propriétaire d’esclaves. Aucun autre modèle n’est à l’œuvre. Les strates qui demeuraient dans l’inconscient des gens se sont réactivées, rétablissant immédiatement l’ordre féodal. »
Mars 2006
Source : http://hyeforum.com/index.php?showtopic=13518
Traduction française : © Denis Donikian – 04.2010.