Ecrittératures

8 novembre 2010

Trois grâces (1)

Classé dans : Trois grâces — denisdonikian @ 8:10
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Les trois grasses.

Dessin de mobidic

(avec son aimable autorisation)

*

Personnages :

Rosy. En robe grise.

Rinette. Pantalon et châle à l’indienne, très colorés.

Marny. Pantalon et veste en jean’, avec  casquette assortie.

L’hôtesse de l’air : En tailleur d’hôtesse, talons hauts, très sexy.

L’homme : Grand, jeune, très mâle.

Lieu :

Un hall d’aéroport avec deux portes, l’une dans le coin droit, l’autre dans le coin gauche.

*

Marny : (Au téléphone) … You us forgotten ? You hurt me.  Person’ come for nous, alors ?  Uncredible, you know !   We three girls alone. Alone… Alone… Méret kounem ! Trafic ? What Trafic ? … OK. ( Elle raccroche). Méret…

Rosy : Et tu crois qu’il t’a comprise ? Avec ton anglais de bric et de broc, tu pourrais même pas prêcher l’évangile à une chèvre…

Marny : Une chèvre, hein ? Voyez-vous ça ! Mais toi tu m’as pénétrée, au moins ? Bécasse !

Rosy : Mon beatnik adoré, je sais bien qu’on est là à moisir depuis deux heures… Pas besoin de ton charabianglais pour ça. Nos amphitryons nous invitent à parler de notre poésie et ils sont même pas foutus de nous arracher à ce hall d’aéroport. Au moins, chez nous l’hospitalité, c’est sacré. Cinq heures d’avion, plus deux heures à croquer marmotte… Ça fait une journée dans les bras. Et toujours pas de messie pour nous sortir les épingles de notre fessier. Tu écris chez toi, tranquillement, sur ta table de cuisine, des choses à te tâter de joie.

Marny : À te tâter de joie…

Rosy : C’est à moi que je m’adresse… Tes vers à toi, ils sont équarris à la hache…

Marny : C’est ça parle pour toi. T’es une jasante, enfant de nanane !

Rosy : Et un jour, tu te retrouves assise à cul plat, dans un avion qui s’envole vers un pays dont tu ne sais rien. Tout ça parce qu’on t’a demandé de venir exhiber tes intimités à des gens dont tu ne soupçonnais pas l’existence.

Rinette : Tes intimités… Mais quelles intimités ? Mademoiselle aurait-elle l’obligeance de bien vouloir exhiber… ses intimités ?

Marny : Et pas n’importe quelle intimité. Des intimités de demoiselle. Des intimités non déviargées, en quelque sorte.

Rosy : Sac à chicane !

Rinette : Comme tu y vas ! C’est la seule géographie que tu connaisses, la géographie de tes intimités ? Le mont de Vénus, le pain de sucre et la vallée de larmes… Quant à celle de ton voisinage, c’est de la chnoute, hein ?

Marny : À peine si elle connaît la géographie de son appartement. Cuisine, chambre, toilettes.

Rinette : Ah ! Tu as beau jeu de ronger ton mors. Mais exulte,  au lieu de te monter ! Vieille moumoune ! Grâce à ta plume, tu es sortie de ta cuisine.

Marny : Qui plus est, une plume plantée dans ses intimités. Intimités antérieures ou postérieures ?

Rinette : Bonjour la visite… Mais Rosy, ma rose nanane, tu vois donc pas qu’ici, c’est la civilisation !  Allume tes lumières, Hottentote à cul en plateau ! Regarde un peu autour de toi ! Même dans cette salle d’attente. Ici, ma grosse, les murs sont montés droit, les plafonds blancs comme neige.  Tout est d’équerre. La géométrie n’épargne aucune construction. Pas comme chez nous où tout va de guingois. Ici, c’est de la culture à la brasse. La grande culture.

Marny : Ouais. Rien à voir avec ta cuisine.

Rosy : Pas besoin d’ouvrir grand les yeux pour voir qu’on n’est pas dans le cul du diable. N’empêche que leur grande culture nous met dans une grande attente. Ils nous passent de travers ou quoi ? Et cesse de me parler comme un curé. Avec tous ces falbalas sur ta carcasse de citrouille, tu vas nous faire rougir de honte. T’es une bergère qui vient de quitter ses moutons. Tu dois encore puer la crotte.

Rinette : Et tu t’es vue, tour de Babel ? Avec ta robe grise de haut en bas. Tu sors d’un pénitencier ?

Rosy : Oui d’un pénitencier, qu’est-ce que tu imagines ? C’est pas à toi que je vais apprendre comment on respire dans notre pays… Qu’est-ce qu’il est, hein ? Sinon un pénitencier. Notre naissance est une prison. Et notre sexe, une prison dans la prison. La fille donne sa fleur à son mari et s’enferraille à jamais dans sa famille. Ah, mariez-vous mes grâces ! Se marier, c’est comme se faire enfirouaper jusqu’à l’os. Un enterrement de première classe. La mise en caisse. Des clous partout. Et cherche une sortie dans le noir après ça… Notre culture, elle te met pas de la gripette dans le corps.  Ah ça non !

Marny : (À Rinette) Tiens, en parlant de sexe. Dans tes poèmes, tu sers de la vulve à la louche…Tu en as même un qui flatte ton clitoris… Dégoûtant.

Rosy : Tu sais ce que les journaux de la capitale disent de toi ? Ecrivain pornographique…  Auteur de caniveau…

Marny : Elle l’a bien cherché…

Rinette : Et alors ? C’est ce que notre corps a de mieux pour nous consoler d’être au monde, non ? Mon clitoris ! Quand je déprime, c’est lui qui me fait oublier notre pays merdocratique. Pas vous ? Il suffit de le titiller des doigts. Et tout le corps se met à chanter. Qu’il fasse beau, qu’il fasse gris, seul mon grigri me fait dodo. C’est comme une drogue à portée de mains.

Rosy : Résultat : t’es pas en odeur de sainteté dans les cercles littéraires. Seulement la proie de ceux qui te passent la lèche…

Marny : Sans compter que tu pues au nez d’une professeure qui s’égarouille chaque fois qu’elle donne la fessée à tes textes devant ses étudiantes. Si c’est toi qu’elle avait sous la main, elle te clouerait à ton cercueil.

Rinette : Celle-là, elle a déjà remisé son clitoris au placard. Quant à son vagin, il n’a pas pu se mouiller en lavette plus de trois fois.  Une pour chaque enfant. Dans notre culture, une mère n’a pas droit au cri de jouissance. Sinon, c’est une picrelle.

Rosy : Nous, on se rentre les doigts, mais rien ne sort. Faute de partir en balloune, on fait de la poésie.

Marny : Tu parles pour qui, là ? Question vie, je suis loin d’être donneuse. Si c’est pour être débandée… Merci. J’en ai fini avec les farfinages maintenant. Si j’attends quelque chose, c’est qu’on vienne nous chercher à cette heure. Car je n’ai même pas une taule pour me mouiller le gosier. Quel micmac, je vous jure !

Rosy : Toi ? Mais t’as une crotte sur le cœur.

Rinette : Faire des patatounes pour la jouissance, c’est ennuyant à la longue. Comme si tu marchais sans but, à gosser autour du même poteau. C’est bien parce qu’on est insatisfaite qu’on écrit. Dans le fond, nous autres, on a cette rage de l’enfantement dans les tripes et dans les méninges. Ça peut pas être retenu les idées qui font la bête…

Marny : C’est ça. Ta question est : si j’avais enfant et mari, écrirai-je ? Blessant. You hurt me.

Rosy : Toi un mari ? Mais tu t’emportes, voyons. Retiens-toi. Un peu de pudeur …

Marny : Parle pour toi, bouboule. Moi, j’ai mes substituts.

Rosy : En attendant, mes belles, le guide qui devrait nous accueillir avec des fleurs dans le cul n’est toujours pas là.

Rinette : Le guide… Et si c’était une femme ?

Rosy : Ils vont pas nous servir une femme ! Du genre hôtesse d’accueil et qui vous a un air chromé. Ce serait atroce.

Marny : Surtout si c’est une miss quelque chose et dure de comprenure question poésie…

Rosy : Pour trois poètes, une femme sublime et bêtasse, je dirais pas. Mais pour nous…

Marny : Mais pour nous, quoi ? Un homme ou une femme, qu’importe, pourvu qu’on nous sorte de là.

Rosy : Et si c’était ça le tataouinage qui les rend malades. Quel sexe nous envoyer pour nous tenir la main…

Marny : Mais un asexué, si ça leur fait plaisir !

Rosy : Ou un ange peut-être ?

Marny : Ou un eunuque.

Rinette : Un homme ? Une femme ? Ou peut-être les deux à la fois. Je veux dire deux en un. Une fofolle, ce serait rigolo, non ?

Rosy : À moins qu’ils soient tombés sur une tête de mailloche qui répugne à exécuter sa mission.

Rinette : Comment ça ?

Marny : Tu veux dire que aux yeux de  ce zig-là on passerait pour des monstres ? Je suis sans homme légal, je comprends. Vieille fille, je le comprends aussi. Je fais même la vilaine. Mais je tricoterai du vers d’ici jusqu’à demain, si je voulais. Aussi serré qu’une maille à mitaines, je le peux aussi. Ça vous pose un sexe, tout de même, la poésie ! C’est plus respectable qu’un toton qui fait le touitte à tour de bras, non ?

Rosy : C’est à se demander si notre réputation physique n’a pas précédé notre réputation poétique…

Marny : C’est bien ce que je disais. Tu nous prends pour des monstres. On n’est pas des étoiles, ni des enfants de chœur, mais des monstres … Toi, peut-être. Et même sûrement. Vieille sacoche !

Rinette : Tu veux qu’on se mette à poil pour comparer ?

Marny : Qu’est-ce qu’ils savent de nous, après tout ? Seulement ce que nous avons écrit. Rien d’autre. Des monstres… Je vous jure que je lui donne une dégelée s’il me regarde comme une Marie Caca.

Rosy : Il n’empêche… Si on était du genre vénus, est-ce qu’on aurait besoin d’écrire ? Non. Vous connaissez, vous, une diva ayant le démon de la poésie ?

(Silence)

Rinette : Et si c’était, qu’est-ce qu’elle écrirait, ta belle femme, d’ailleurs ? De la poésie de belle femme. Rien de plus.

Marny : De la poésie clitoridienne, tu veux dire ?

Rinette : Merci…

Marny : Halte là, mon bichon ! Ce n’est pas du tout ce que j’ai dit… Le poème sur ton clitoris, c’était pour qu’on parle de toi. Avec tes vers à coucher dehors, tu voulais réveiller les gens corrects. Mais tu es à côté de la coche, ma vieille. Dans le fond, tu dois jouir d’être traînée dans la boue. Tu construis à coups de scandale ton image de martyr. C’est finaud, je l’avoue. Les jeunes filles te connaissent parce qu’elles découvrent leur corps grâce à tes doigts de fée fouineuse. Et Dieu sait que tu leur en donnes des idées… de consolation.

Rosy : Plus mademoiselle fait dans le vaginal, plus elle jouit d’être mise à l’index.

Marny : Grosse cochonne ! C’est ça, tu n’es qu’une grosse cochonne…

Rinette : Voilà que vous grimpez sur vos argots, mes petites mémés fripées par les vents du désert. Faut pas. N’empêche que c’est avec des mots que vous compensez ce que votre corps ne vous a pas donné.  Ce que j’écris vous est haïssable ? En fait, c’est votre corps qui vous met dans la haine contre moi. Et vous croyez me blesser… Akh ! je fonds de détresse… You hurt me, you know… Au moins, mes belles, ma poésie est physique. Je ne tricote pas des mitaines pour les grands froids. Chez moi, tout est vivant ! C’est de la chair…

Marny : Du lard, tu veux dire.

Rinette : Mais oui, grosse dinde, du lard !

Marny : C’est ça, faut se rouler la bille pour écrire ce genre de patate…

Rinette : Mieux. Tremper sa plume dans l’encrier. Mais ton encrier à toi, y a longtemps qu’il est sec. Poétesse tu es née, poète tu mourras.

Marny : J’espère bien.

Rinette : Tu espères changer de sexe, c’est ça ? Tu fais pas dodo dans le tien. C’est comme rien. Vu comment tu te fringues, mon loulou. Tu piques déjà comme une chenille à poil.  Qui sait si le reste va pas finir par te pousser ?

Rosy : Le reste ? Quel reste ?

Marny : Et dire que je dois voyager avec cette punaise. Mon Dieu ! J’espère que tu ne vas pas vomir ta cerise sexuelle devant nos invitants. C’est ton peuple qui va rougir de honte.

Rinette : Au moins, c’est pas pire que pire, comme tes poèmes de pisse-vinaigre… Il faudrait chenailler loin pour pas t’entendre. Ou s’acheter un parapluie si on tient à les lire.

Rosy : Et une bonne douzaine de mouchoirs. Quand ça pleut pas, ça pleure… Une poésie qui prend l’eau.

Rinette : Un pissat de lamentation, oui… D’ailleurs, mes zizettes, qu’est-ce que vous croyez ? Qu’ici ils vont rosir jusqu’aux oreilles en écoutant ma poésie amoureuse ? Eh bien vous vous mettez le doigt dans la moumoute ! Bon. C’est clair comme de la vitre. Ces étrangers sont aussi froids que leurs salles d’aéroport. Mais ils ont couru bien plus vite que nous question noce de chiens. Chez nous quand l’épouse fait le trou, elle doit se bâillonner le reste du corps. Durant la passe copulatoire, quand notre homme ahane, sa femme doit faire la muette. Ici, pas de je veux je veux pas. Faut que ça déborde. Que ça brame, que ça vagisse, que ça piaille… Et vas-y que je t’engueule ! Vas-y que je t’engouffre ! On se décamisole les images. Tellement qu’elles vous montent à la tête comme si vous étiez aux petites vues. C’est votre cinéma qui défile, l’intime, celui de vos tréfonds. On se fait péter les bretelles. On se casse tous les boutons. On prend une voix du diable et on brasse des paradis… Leur mâle,  il aime ça quand il prend sa botte. Le cri d’amour, c’est un indicateur de performance. Sans compter qu’ils en ont une longue, ces étrangers, question littérature érotique. J’en ai lu des choses qui m’ont mise en bouillie. J’avais le nez dans la révélation.

(Tout à coup, surgit du côté gauche de la scène une hôtesse de l’air en uniforme : talons hauts et tailleur très moulant. Elle marche à pas très lents, très souples, donnant à voir le balancement de ses formes comme dans un défilé de mode mais à vitesse réduite. Médusées, fascinées, figées dans leurs derniers gestes, les trois femmes la suivront des yeux d’un côté de la scène jusqu’à l’autre. On entend seulement claquer les talons de l’hôtesse sur le sol. Sophistiquée et habitée par son image, la belle se plaît à faire entrer son corps dans le regard des trois grâces. En bout de course, elle disparaitra de la scène aussi furtivement qu’elle y était entrée. Long silence. Peu à peu, les trois femmes se réveilleront d’un rêve dont elles ne sauront s’il fut noir ou rose…)

*

Copyright : Denis Donikian ( Reproduction interdite)

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2 Commentaires »

  1. Il y a beaucoup de mots pour lesquels je vais avoir besoin d’explications ! Mais quelle verve !

    Commentaire par Dzovinar — 9 novembre 2010 @ 6:14 | Réponse

  2. On peut parler de sexe sans vulgarité…

    Commentaire par Louise Kiffer — 9 novembre 2010 @ 12:52 | Réponse


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