Les trois grasses.
Dessin de mobidic
(avec son aimable autorisation)
Rosy : Il y a des jours où…
Marny : On regrette d’avoir plaqué sa cuisine.
Rosy : Des jours où le temps se morpionne tellement…
Rinette : Qu’on voudrait se consoler. Toute seule.
(Un temps)
Marny : Mais vous l’avez vue, cette gougoune ?
Rinette : Habillée comme une guedouche. Sortie tout droit d’un Boeing venant d’Arabistan.
Rosy : C’est qu’elle était montée, la pâte molle. Vous avez vu comme elle piquait du talon pour faire parloter ses fesses ?
Marny : Je lui aurais bien flanqué une mornifle à celle-là.
Rinette : Qu’est-ce qu’elle croyait ? Nous donner des leçons de déhanchement ? À traverser la salle comme un tréteau de mode.
Rosy : Laide comme un cul avec ça.
Rinette : Une autruche faisant son fier pet…
Marny : Et plus de poudre sur le nez que de plomb dans la tête…
Rosy : Tu la vois, cette pas-grand-chose, se faire huiler la poulie ? Tout juste bonne pour faire un score d’un soir dans un parking. Rien de plus.
Marny : Surtout avec des quenouilles pareilles. De vraies perches. Et aussi maigre qu’un râteau avec ça.
Rosy : Un râteau ? Un cure-dent plutôt. Elle ferait mieux de faire cailler son pipi hors de nos yeux, cette pigouille.
Rinette : J’y pense… Et s’ils s’étaient mis en tête de nous envoyer une poudrée comme elle ?
Marny : Ah les renards ! Les ratoureux ! Ils oseraient, vous croyez ?
Rinette : C’est qu’il nous faudra bien quelqu’un pour aller dans le trafic. Un beau déniaisé si possible.
Rosy : Vrai. Tu nous vois nous mouver les fesses derrière une baveuse enculassée comme une vache de prêtre ? J’ai du mal.
Rinette : Et pourtant si c’était, on n’aurait rien à rétorquer.
Rosy : Marny, téléphone, toi qui bredouilles de l’anglais ! Comment est-ce qu’on reconnaîtra le cowboy qui doit nous prendre ? Demande-leur en faisant des finesses !
Rinette : Et comme ça, ils sauront quel est notre credo. Un homme… Même s’il a la tête comme une face de pet…
Rosy : Ou comme une fesse. C’est un monsieur qu’on désire. Dis-leur !
Marny : En tout cas, il nous faut sortir de cette merdouille. On est comme des chiennes pataugeant dans l’eau bénite. (Marny consulte un document. Puis décroche le téléphone, fais un numéro). I am Marny, you know. Yes… Yes… Yes… No. A man, please. We want a man meet us, no woman. No… Méret kounem. No ! OK… OK…Ya… OK…
Je crois qu’ils ont compris. Ils nous envoient un taxi, avec un homme.
Rinette : Un homme… Quel homme ?
Marny : Le chauffeur pardi !
Rosy : Le chauffeur. Et rien d’autre ?
Marny : Rien d’autre. Du moins, je crois. Après tout, on ne va pas attendre la lune à marmotter comme on fait depuis plus de deux heures, non ? C’est pas la fin du monde si on nous fournit un homme qui n’est pas mettable. Comme si c’était pour une partie de fesses dans un taxi ! Vous n’êtes pas à crever dans un génocide, que je sache ? Alors lâchez-moi ces faces de mi-carême !
Rinette : C’est pas un génocide, c’est sûr. Mais un homme, ça nous aurait mis de la mine dans le crayon. Après tout ce temps perdu à attendre on ne sait qui. Moi je ne suis déjà plus dans ma soupe.
Rosy : On vient. On leur livre la marchandise. On pourrait au moins être reçus comme des paons…
Marny : Et quoi ? C’est notre lot d’attendre, non ? Attendre toujours. Il y a plus de quarante ans, moi, que j’attends. Pas vous ? Nous sommes nées pour attendre. Notre pays tout entier est une salle d’attente. Et nous attendons…
Rosy : L’électricité qui ne vient pas. L’eau qui se fait désirer. Nous attendons… Du bonheur…
Marny : De la démocratie…
Rosy : Des bordels pour femmes…
Rinette : Que les femmes soient autorisées à lâcher un beugle quand elles sont sous leur mari. C’est naturel, un beugle.
Rosy : Nous attendons un monsieur à tête de Jésus. Qu’il vienne nous l’ouvrir l’huître perlière avec son couteau. À force, nous avons attrapé la morfondure. Déjà que nous avions du gros lard à faire notre lavage à la main…
Rinette : Qu’est-ce que vous proposez alors ? D’attendre cet inconnu qui ne vient pas ou bien de se crisser au large ? D’attendre ce qu’on nous a promis ou de plus attendre du tout ? Faut-il qu’on retourne à notre froid national ? Dans un pays qui marche avec des prières ? Où la justice vous met à quatre pattes. Avec des élections de loups contre renards. Des prisons pleines de maudits. Des écoles pleines de perroquets. Une Église qui fait son argent de la Croix. Des ravageurs qui étouffent dans leur graisse et des ravagés qui peinent à la pelle. Des chiées de gens qui en ont plein le capot. Des chiées qui sont à la gogaille. Quel pays, non, que le nôtre ! Qui vous fait aller et par en haut et par en bas.
Marny : Il reste une chose de vraie, c’est que des gens qui parlent instruit nous ont invitées. Même si c’est pas un cadeau, c’est notre pays qu’on va mettre en dimanche. Et avec des poésies qu’on a écrites dans nos cuisines.
Rosy : Quand ce pays veut bien remettre la lumière après nous l’avoir retirée.
Marny : (à Rinette) Pas la tienne de poésie, en tout cas. Je t’entends déjà hurler comme une démone en train de jouer aux fesses avec les mots.
Rinette : C’est mieux que la pluie qui tombe dans la tienne.
Rosy : C’est bon… C’est bon… Finissez avec vos jalouseries. On va pas se batailler comme des coqs jusqu’à ce que l’autre arrive !
Rinette : S’il arrive.
Marny : Il faudra bien… Ça fait une pipe qu’on attend…
Rinette : On peut toujours croire aux contes de fées. Je penche plutôt qu’on nous fait jouer des cocues.
Rosy : Je le pense aussi. Tout ça commence à tourner en eau de vaisselle, mes petits cœurs. Ne dites pas qu’on ne s’est pas fait fourrer. On a beau se suer le cerveau, on se demande où toute cette chiennerie veut nous conduire. Je vais finir par me lâcher en convulsions à cause de ce méchant. Je tremblote déjà. Sans compter que depuis le temps, j’aimerais bien me vidanger l’arrosoir. Et ça, mes majorettes, ça n’attend pas.
Marny : Et s’il arrivait par surprise, le tête d’eau qui nous fait perdre notre temps ? C’est qu’on taponne depuis notre descente d’avion.
Rosy : C’est bien pour ça que je suis à rebrousse-poil. Je me sers les tripes. Peur que ça déborde. Vous me voyez laisser ma carte de visite sur leurs carreaux ? Ils l’auraient bien mérité, après tout. Mais nous avons encore un zeste de civilisation. Ça nous épargne de passer par-dessus la palissade.
Rinette : Et si c’était l’armée rouge qui déclenchait les hostilités, comme ça, sans crier gare ?
Rosy : Alors là, je serais dans l’eau chaude. Et si le bonhomme débarquait sur le coup, ce serait Waterloo.
Rinette : Bénis le ciel alors et gratte-toi la fourche ! Tant que ça ne vient pas, ça ne vient pas.
Marny : Pour toi aussi, d’ailleurs, ça ne vient pas… Hein, Rinette ? Sciante je suis, sciante je reste. Tu es dans le rouge depuis quand, dis ? Tu n’écris plus. On croyait que tu l’avais dans les sangs la poésie. Mais rien. Et cela depuis des lustres. Certains disent que tu es à la fin de ton rouleau. Que t’es bloquée dans le coude. Tu ne rimes plus. Ton mental n’est plus en rut d’écriture. Et tu nous contes des pipes avec tes poèmes vieux comme les pierres d’il y a plusieurs années. Des resucées comme des orémus. Parfois on ferait mieux de barrer ses mâchoires.
Rinette : Vrai, je suis dans une mauvaise passe. Une misère du diable qui me force à écrire des miettes de petites choses. Ça ne donne que du micmac. Je me vois comme un os vidé de sa moelle. Vous comprenez… Je patauge dans la dèche. Ma mère est à bout d’âge et marche vers son lit de mort. Et mon frère, c’est un enterrement à lui tout seul. Il n’a pas le génie de la gagne. Surtout dans un pays où les gras durs font la nique à ceux qui ont le cul sur la paille. Vous savez toutes ces choses. Alors je peux plus passer mon temps à bretter avec les bœufs. Ni à écrire des coquetteries déguisées en courants d’air. Ni des scènes où on joue aux fesses. De celles pour lesquelles je me fais descendre et qui vous font perdre les nerfs.
Marny : Il y a des jours comme ça. On est tout en démanche. Un corps sans âme. Des jours de pluie. Où on se sent parqué dans le malheur.
Rosy : Sauf que c’est pas un génocide…
Rinette : Maintenant, je travaille d’arrache-poil pour me faire de l’argent. Je ne peux plus niaiser aux portes. Je me brûle à la télévision. Avec ma petite notoriété et ma verve, on me fait noter des fifilles, des grenouilles, des girafes. Tout un zoo de gros zéros qui dansent la gigue ou pissent de la voix dans le but d’être élus champions d’un jour.
Rosy : Un beau chiart, tout ça. Quel gâchis !
Rinette : Je fais bon visage. Je clapote des mains. Je ris à point. Mais au moins, je ne me laisse pas bosser par la malchance. J’assume la famille. Je pourvois à l’ordinaire. Je débourse pour les hôpitaux. Et vous savez qu’y mettre le pied vous coûte une somme, avant même le premier soin. Maintenant, je n’écris plus. Mais j’attends de remonter la côte.
Marny : C’est triste de jeter toute sa semence dans le même champ. Triste…
Rosy : Mais toi, Marny ? Je crois savoir que t’es cassée comme un clou. Je me trompe ?
Marny : Je ne vais pas vous conter des romances. Je flagellais les empotés et déculottais leurs impostures dans une gazette. Histoire de fournir mon effort de guerre contre les tromperies. J’aime me jeter dans le trouble des bassesses. Chaque matin je me levais du mauvais bout à lire dans les journaux comment les loups nous rongeaient le pays. J’avais des impatiences. Je me vouais à donner l’heure juste. On ne peut pas se faire saucer tout le temps par un président qui empiffre sa famille et fait au peuple des promesses d’ivrogne. Mais cette gazette avait elle aussi son esprit de paroisse. C’était pas l’évangile, loin de là. Plutôt un nid de guêpes. Ils m’énervaient à jouer de l’égoïne ou à chapitrer les bouchés d’en face. Ils n’avaient pas plus qu’eux de moralité démocratique. Pendant ce temps, tout le pays courait à la démence. Déjà qu’il avait la débâcle avec ces gens au dernier trou qui décampaient ailleurs. Jusqu’au jour où j’ai été débandée à mon tour. Prise en sandwich entre la peste et le choléra, j’ai pété une crise de nerfs. Et je me suis mise à la rue moi-même plutôt que de me livrer à des manigances… C’est pas moi qui aurais fait le limoneux.
Rosy : Personne n’est blanc comme neige.
Rinette : Et maintenant ? Tu fais ton petit bonheur toi-même… Tu te consoles en te caressant le champignon. Pas vrai ?
Marny : Toi tu m’éreintes à croire que tu me connais comme si tu m’avais tricotée. Ne me prends pas pour une valise ! Va te pogner le cul ailleurs et lâche-moi un peu avec tes vieux légumes ! Tu me pompes.
Rinette : Mange pas tes lacets comme ça ! Ton cœur va se mettre à débattre comme une cloche. Je voulais pas faire l’haïssable, pour une fois. Juré craché. Mais on dirait que j’ai mis le doigt sur ton bobo.
Marny : Si tu veux tout savoir, je vais t’ouvrir la trappe une bonne fois pour toutes. Mon vagin, je l’ai remisé dans la cave et j’écris au grenier.
Rosy : Sous le toit… Pour entendre les gouttes ?
Marny : Tu beurres épais, ma grosse. J’aime mieux écrire en pluie qu’avoir les épaules carrées.
(Brusquement, paraît un homme, du coté droit de la scène. Grand, racé, en costume de ville, il se met à traverser l’espace d’un pas nerveux et rapide. Il s’arrête une ou deux fois, fait mine de chercher quelqu’un, sans tenir compte des trois femmes qui le regardent, ébahies. L’arrivée de l’homme les a figées sur place, comme si elles étaient transformées en statues. Sa disparition, côté gauche, va les laisser inertes un moment. Elles se réveilleront lentement comme au sortir d’un songe…)
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Copyright Denis Donikian ( Reproduction interdite)

On n’a plus tellement envie de rire malgré les boutades de ces femmes qui tentent encore de parader ; perce un vrai désespoir …
Commentaire par Dzovinar — 10 novembre 2010 @ 5:27 |