Ecrittératures

9 octobre 2011

Aznavour se rebiffe. Moi aussi…

Depuis que l’Arménie existe, la diaspora semble n’avoir d’autre voix pour se faire entendre que celle de son chanteur patenté. Comme c’est une voix fameuse, chaude, réussie donc, qui se produit tantôt sur scène, tantôt sur les plateaux de la télévision ou sur les radios, grâce à elle cette diaspora s’écouterait parler sur des tribunes où elle n’a pas accès. Quand cette voix parle, la diaspora parle. Quand cette voix se tait, elle se tait. Les autres sont si petites que même en haussant le ton, même en s’accompagnant de chants révolutionnaires au rythme des tambours, même en étant portées par des masses indignées de marcheurs, elles n’arrivent pas à entrer aussi profond dans les oreilles des grands que celle-là, la voix de Charles Aznavour.

Loin de moi l’idée de jeter la pierre sur celui qui est notre honneur depuis qu’il s’occupe des affaires arméniennes plus ouvertement que jamais. Peu importe ici que j’aime ou n’aime pas le chansonnier ou le personnage. Il faut reconnaître que son engagement envers le peuple arménien reste et restera admirable, inconditionnel, efficace sur toute la ligne.  En effet, pour réussir aussi bien et aussi longtemps, alors que les détracteurs n’ont jamais cessé de ricaner contre lui, il faut savoir aller à l’essentiel et mouiller sa chemise. Aznavour aura montré ce qu’un petit peuple comme le peuple arménien est capable de donner au monde. Or des Aznavour, dans tous les domaines de l’art, de la science et autres, le peuple arménien en a beaucoup. Mais aucun n’a une voix qui porte au-delà des frontières, là où elle veut.

Mais voici qu’après vingt années d’Arménie indépendante et quatre-vingt seize ans de négationnisme turc, Aznavour se rebiffe. Il aura tout essayé pourtant. Mais son Arménie perd ses hommes et la Turquie lui fait perdre patience. Et en chanteur efficace, Aznavour change de stratégie. Et la diaspora tourne avec lui. Ou presque.

Si le mot génocide gêne les Turcs pour reconnaître 1915, employons un autre mot, qu’il fait. Cela ne veut absolument pas dire qu’Aznavour tourne sa veste, et se fait négationniste pour convertir les négationnistes turcs à la vérité historique. Non. Aznavour fait un pas vers le gouvernement turc, afin que les Turcs fassent un pas vers les Arméniens. Seulement, faire un pas vers les Turcs, les Arméniens connaissent. L’excès de confiance a conduit les Arméniens à la mort. A ce stade, cette alerte qui est en chaque Arménien vibre, sonne, se rebiffe. D’autant que des Turcs eux-mêmes, avertis, connaisseurs, droitsdelhommistes admettent qu’il y a eu génocide, à savoir une intention d’effacement par le massacre. Nul n’a le droit d’écraser un fait historique considérable à des fins d’euphémisation tout aussi considérables. La voix d’Aznavour n’est pas la voix de l’histoire. Et on ne peut rien contre l’histoire. Chassez-la aujourd’hui, elle se réveillera demain plus forte, plus outragée, plus dangereuse….

L’autre sujet d’impatience de Charles Aznavour est provoqué par la maffiaïsation qui sévit en Arménie. Une gangrène qui conduit les hommes à fuir le pays au risque d’un affaiblissement de plus en plus critique de la population.  Mais Charles Aznavour serait-il assez naïf pour croire que la maffia arménienne agirait comme un corps constitué indépendamment des politiques ? De ces politiques auxquels il n’accorderait plus aucun crédit, si l’on s’en tient à une de ses confidences, donc tant pour leurs promesses trahies dans la défense de la cause arménienne que pour la paupérisation des Arméniens en Arménie même. Est-ce à dire que cette récente interview donnée à Nouvelles d’Arménie Magazine sonne le réveil dogmatique d’Aznavour ? Est-ce à dire qu’il aura été baladé par les différents présidents arméniens, habiles à tirer profit de sa notoriété sans rien céder de leurs intérêts propres ? Dix années durant, Aznavour aura fréquenté le président Kotcharian dans l’intention d’être utile à son pays. Durant ses mandats, Kotcharian aura gagné cinq milliards de dollars rien qu’en violant ses pauvres. Aznavour le pragmatique, le lucide, l’efficace Aznavour, le compassionnel Aznavour a fréquenté pendant dix années le fossoyeur des Arméniens sans discontinuer, comme ça, à l’aveugle, pour «  être utile à son pays ». Que n’a-t-il coupé les ponts avec ce Kotcharian quand ses sbires ont assassiné Poghos Poghossian au restaurant Paplavok ? Que n’a-t-il forcé  le même Kotcharian à infléchir sa politique intérieure vers plus de social tandis qu’il déposait des aides européennes sur sa table ? Ne pouvait-il mettre sa voix dans la balance pour faire la morale à un président qui était plutôt enclin à l’instrumentaliser qu’à écouter ses doléances ? Dix années au service de l’Arménie qui n’ont servi à rien. Dix années de flatteries mutuelles, de courbettes, qui ont fait de la voix d’Aznavour une voix sans issue dans les changements nécessaires au pays. Dix années à s’acoquiner avec des politiques favorisant l’enrichissement des uns aux dépens du plus grand nombre par des moyens plus que douteux. C’est que maintenant, monsieur Aznavour, vous serez dans l’histoire celui qui par son silence, par ses fréquentations et par ses choix aura contribué à fragiliser l’Arménie. Car tout artiste qui se respecte ne serre pas la main sale d’un politicien sale. Et vous l’avez fait. Et en le faisant vous avez sali davantage ceux qui en Arménie ont faim et ont froid, faim de démocratie et froid de désespoir.

Qui plus est,  aujourd’hui  vous en remettez une couche en choisissant le côté du fléau Sarkissian. Aujourd’hui, tout en étant le représentant de l’Arménie en Suisse, votre voix se fait entendre pour dénoncer les dérives de la politique actuelle (maffia, émigration) tandis que la voix de la rue en Arménie gronde depuis plusieurs années pour les mêmes raisons. Pendant ces années, vous n’avez pas levé le petit doigt en faveur des indignés d’Arménie. Au contraire, vous avez accompagné, de près ou de loin, par votre engagement, votre silence ou votre sens de la réserve, ceux qui les ont matraqués, ceux qui ont frappé leur voix d’interdit. Et maintenant, voilà que vous y venez. Je veux bien croire que c’est pour une Arménie idéale que vous avez chanté devant le président arménien et le président français. Vingt ans, ça se fête ! Et vous avez raison de voir le verre à demi plein de l’Arménie indépendante plutôt que le même verre à demi vide d’une Arménie au bord du gouffre. Mais c’est ce même vide qui aujourd’hui vous indigne, vous fait peur, vous fait pousser des cris d’orfraie. Car ce vide, c’est la désespérance généralisée des Arméniens dont vous avez fêté en grandes pompes vingt années d’une existence libre. Mais quelle liberté quand ils étouffent et qu’ils doivent fuir le pays pour survivre !

Vingt années… Vingt années qui auraient pu faire de l’Arménie une Suisse du Caucase…

On peut toujours chanter.

Thème : Rubric. Propulsé par WordPress.com.

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Joignez-vous à 25 followers