La véritable catastrophe, c’est la mort du témoin. Voilà une phrase qui pourrait passer pour apophtegme en matière de génocide. Ce ne serait plus le génocide en lui-même que les Arméniens d’aujourd’hui considéreraient comme une catastrophe, mais l’impossibilité d’en témoigner. Comme si la victime d’un crime violent avait brusquement moins de valeur que son témoin, puisque la disparition de ce dernier équivaudrait à l’effacement du crime.
Certes, nous le comprenons bien. Un génocide ne réussit que s’il se dissout dans l’histoire. Dans une histoire virginisée par l’amnésie volontaire d’une nation criminelle soucieuse de se hisser au rang des pays civilisés, fusse par le mensonge.
Il est vrai aussi que par définition un témoin mort ne pourra jamais témoigner dans un procès qui ne pourra plus jamais avoir lieu.
Mais la mort du témoin, sa mort en tant que personne et sa mort en tant que témoin, parvient-elle jamais à faire oublier un crime aussi massif ? Le témoin mort, reste son témoignage. Par exemple tout le travail de Raymond Kévorkian dans son livre magistral intitulé « Le génocide des Arméniens » s’appuie, entre autres, sur ce qui ce qui a été rapporté par les victimes. D’autres historiens ont fait de même. La Turquie peut toujours protester aujourd’hui en disant : « Prouvez-le ! » Il n’empêche. Le Nuremberg des Jeunes-Turcs a eu lieu, fût-il un Nuremberg avorté.
N’en déplaise aux partisans de la thèse du témoin mort, je ne crois pas qu’elle empêche que soit avéré le génocide commis en 1915.
Car la chose demeure. Elle demeure comme un trou noir, tant dans l’histoire que dans les hommes. L’effacement matériel n’étant jamais absolu, il existe comme substance d’un manque. Et quand bien même on aura réduit en poussières les églises et remplacé les noms, il restera toujours l’emprunte du néant dans les esprits, dans la mémoire des corps. Au bout d’un siècle, cette mémoire fonctionne encore. L’interrogation travaille aujourd’hui de plus en plus la société turque. Aujourd’hui les petits-enfants des Arméniennes mariées à des Turcs découvrent leurs origines. Demain, viendra le tour des Turcs eux-mêmes soucieux de savoir si leurs ancêtres étaient parmi les bourreaux.
De fait, à la question de savoir ce qui constitue la véritable catastrophe du génocide des Arméniens, chacun pourra donner son point de vue. A ce jeu, chaque survivant viendra ajouter sa part à la part de l’autre. Aux appréciations intimes se mêleront des considérations plus générales, les partielles aux plus exhaustives, les intelligentes aux plus banales…
Pour ma part, la véritable catastrophe, c’est que survive encore la pathologie de l’amputation.
Je dis pathologie dans la mesure où la perte brutale du territoire ancestrale et la perte par le mépris et la mort de leur humanité demeure chez les Arméniens un cancer moral qui, à des degrés divers, les travaille ou les ronge au plus intime. Les Arméniens sont restés des âmes errantes qui hantent les pays du monde sans, dans le fond, trouver leur place. Ce sont esprits flottants qui n’ont plus où s’ancrer, même si un pays existe et qu’une langue se parle qui racontent leur mémoire. Mais un pays comme un pis aller qui n’aura jamais la saveur du vrai lieu.
Je dis amputation car de la même manière qu’un mutilé éprouve une douleur dans la jambe qu’on lui a arrachée, les Arméniens ont mal aux terres auxquelles leurs parents furent brutalement soustraits. Ces terres, leurs terres, celles-là mêmes où leurs ancêtres développèrent leur humanité. Une humanité qu’on leur a déniée et qu’on leur dénie encore.
Non, rien n’est mort. Tout se perpétue, à savoir l’humiliation sans pardon, l’humiliation continue, la déshumanisation permanente non par le sang, mais par le viol du droit sous l’œil d’une communauté humaine ramollie par l’absence de toute conscience morale. La mort du témoin physique n’a pas clos le débat. Celui qui est en chaque Arménien comme une plaie vive, faite de rage, de douleurs et de folies.
d. donikian
