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Général Nam’: Te le laisser, charogne ! Mais tu ne vois pas qu’il tache déjà notre drapeau ! Et à propos de drapeau, dis-moi de quelle couleur est le nôtre ? Dis-le-moi, cafard !
Capitaine Haï : Rouge, Général. Rouge.
Général Nam’ : C’est bien, ça. Il est rouge. Et quelle est la couleur de ton sang, dis-moi ?
Capitaine Haï : Rouge aussi, Général. Comme le vôtre.
Général Nam’: Mais le mien, ce n’est pas n’importe quel sang ! Ce sang-là, c’est le sang du sacrifice ! Le sang dont est teint le drapeau de nos conquêtes. Le sang qui donne vie à l’empire. Et maintenant, je vais t’écraser le corps jusqu’à ce que ton sang fasse disparaître la tache de ton nom.
Capitaine Haï : Général, voici dix ans que je sers loyalement l’empire. J’ai tué autant d’ennemis qu’il était possible. Les mêmes que les vôtres. Accordez-moi au moins de mourir en défendant nos frontières, pas d’être écrasé comme un vulgaire cancrelat sous la botte de mon Général !
Général Nam’: Pas comme un cancrelat ! Hein ! Entendu. Ah, tu veux mourir en défendant nos frontières ! J’y consens. Je te renvoie sur ton île. Quel poste plus avancé que cette île, non ? Tu pataugeras dans les microbes laissés par les cadavres des chiens. Tu te confronteras à l’immensité du néant que l’empire y a laissé. Tu pourras même prier dans les ruines de ton temple. Et s’il reste des chiens pour te dévorer, eh bien, qu’ils s’en donnent à cœur joie ! Qu’ils mangent ta chair, rongent tes os et nous débarrassent en même temps de ton nom ! Je vais te rendre invisible, Haï de malheur ! Invisible et inodore !
(Quatrième sonnerie. Spot. Voix off)
Général Nam’. Ici la confusion est totale.
Figurez-vous qu’au moment des convocations, la salle de la mairie était occupée par un mariage.
La fête battait son plein. Au moment où les nouveaux mariés se rapprochaient pour se donner le premier baiser, un groupe armé a fait irruption et a mitraillé tout le monde.
Les mariés sont morts sur le coup.
On a compté quarante-deux cadavres, dont deux malheureux chiens.
Le maire étant écroué, personne n’est en mesure de prendre des décisions.
La police nous demande de commencer à creuser des fosses pour enterrer ces morts.
Comme nous étions déjà occupés à sortir les autres, nous avons proposé d’ensevelir les nouveaux dans les fosses fraîchement libérées.
Ce qui aurait évité de creuser ailleurs et permis d’économiser du temps.
Mais chacun y va de son avis. Les uns sont partisans d’attendre, les autres non.
Qui plus est, mon Général, la chaleur, exceptionnellement forte, accélère la putréfaction des cadavres.
Et vous pensez bien, qu’en ces lieux reculés de l’empire, on ignore ce qu’est une chambre froide.
Des protestations s’élèvent pour que soient respectées les mesures d’hygiène élémentaire. L’air est saturé de microbes.
Le chef de la police craint les épidémies. Il demande que le gouvernement fasse appel d’urgence aux services de l’Institut Pasteur en France. Sans quoi toute la région risque d’être décimée.
Il ne sait plus où donner de la tête.
D’autant que toute la parentèle présente au mariage ayant été exterminée, les corps des défunts sont pour ainsi dire livrés à eux-mêmes.
Entre ces morts qu’on doit déterrer et ceux qu’on doit inhumer, les terrains communaux qui sont sens dessus dessous, nos tranchées en arrêt, et les monceaux de terre qui surgissent ça et là, sans oublier ces multitudes de morts, les frais et les putréfiés, il y a de quoi devenir fou.
Tout cela pour vous dire, Général, qu’au train où vont les choses, ce n’est pas demain que la Compagnie des Oléoducs Réunis sera en état d’alimenter en gaz naturel la capitale de l’empire.
(Le Général Nam’ se redresse comme ivre… Il traverse la scène à la recherche de quelque chose, les yeux en l’air, scrutant le vide. Il a sorti son pistolet et menace ses officiers.)
Général Ba : Général ! Général ! Vous n’allez pas tirer sur vos frères d’arme ?
(On entend un hurlement de chien, puis un autre, et d’autres encore… Le Général Nam’ tourne des yeux.)
Général Nam’ : D’où viennent ces hurlements ? Est-ce votre chien qui vous appelle, Général ? (Il regarde le Général Ba. Puis se tournant du côté du Sous-lieutenant Mot’) Ou peut-être, Lieutenant, dois-je comprendre que les chiens qui vous ont échappé seraient plus nombreux qu’il n’aurait pas fallu ? Quand on vous a ordonné de procéder à leur éradication totale, qu’avez-vous entendu ? Hein ! Dites-moi un peu. Les restes de l’épée sont toujours des restes de trop. Vous les entendez ? Ils me narguent de leurs hurlements. Notre ville, cité millénaire, devenue capitale de notre empire, devra-t-elle longtemps passer ses nuits à la merci de ses fantômes ? Aucune aube chantée à la gloire du Dieu immense de nos conquêtes ne saurait nous laver de ces clameurs appelant des voix mortes. On dirait que les chiens rescapés réclament l’âme de leurs frères abandonnés sur notre île. Mais, vous ne savez donc pas qu’ils n’existent plus, bandes de bâtards ! Jouissez du privilège d’avoir été épargnés et bouclez-la une fois pour toutes ! Bouclez-la !
Général Ba : Le néant vit, mon Général. Mon chien Ara gratte la porte de ma mémoire avec sa patte…
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