Vahé Avétian, Boghos Boghossian et les autres…
Le 17 juin dernier, au restaurant Harsnakar à Erevan, appartenant à l’oligarque Rouben Hayrapetian, alias "Nemets Roubo", trois médecins militaires étaient sévèrement battus par les gardes de sécurité pour des raisons restées inconnues. Vahé Avétian, 33 ans, l’une des victimes, devait décéder près de deux semaines plus tard à l’hôpital. Six hommes inculpés d’agression furent mis en détention préventive. La mort d’Avétian déclencha aussitôt une vague d’indignation dans la capitale, provoquant une série de manifestations de rue pour protester contre l’impunité dont jouissent aussi bien les riches hommes d’affaires proches du gouvernement que leurs gardes du corps. La colère des manifestants conduisit Hayrapetian à démissionner de son mandat de député du Parti républicain. Tout en reconnaissant sa responsabilité morale, Hayrapetian a fortement nié toute implication dans ces événements. Après avoir répondu positivement à la demande de Tigran Yegorian, l’un des deux avocats représentant la famille de la victime, d’accéder au dossier, le chef de la police, Ruben Mkrtchian, aurait fait, depuis, marche arrière. Dès lors, à l’heure où nous écrivons, les avocats de la victime craindraient une éventuelle tentative de dissimulation des pièces de cette affaire. Selon un haut fonctionnaire, les enquêteurs ne verraient aucune raison juridique de poursuivre Hayrapetian, étant donné qu’il n’était pas présent à Harsnakar lors de l’incident. Les dirigeants de l’opposition qui exigèrent une enquête parlementaire distincte sur l’agression, ont vu leur demande rejetée par la majorité pro-gouvernementale à l’Assemblée nationale, au motif que les investigations policières étaient objectives et transparentes.
Il n’aura échappé à aucun protestataire en Arménie à quel point cette triste histoire rappelait la manière dont un sbire du président Robert Kotcharian avait tabassé à mort Boghos Boghossian, dans la nuit du 24 au 25 septembre 2011, au restaurant Aragast, autrement nommé Paplavok. Interrogé plus tard sur cet événement, Charles Aznavour, l’invité du président ce soir-là, aura vivement répliqué en disant qu’il s’agissait probablement d’une crise cardiaque. Pour autant, on peut douter qu’il ait avancé cette explication par ignorance. En proférant pareille contre-vérité, c’était comme s’il nous révélait de quel côté de la conscience universelle il jouait son honneur. Depuis, les gazouillis d’Aznavour nous éraillent les oreilles. Comme on dit, la langue n’a pas d’os. Ce même soir, les autres clients n’auront pas boudé leur plaisir pour autant. Ils auront tranquillement continué leur dîner en plongeant le nez dans leur soupe au son de la musique ambiante. Intelligentsia friande de jazz comme il se doit. Les jours suivants, quelques journaux comme Haykakan Jamanak, Yerguir, Aravot… auront sauvé l’honneur du journalisme en publiant des déclarations indignées comme celle d’un groupe d’intellectuels, ou plus mesurées de David Haroutounian, Ministre de la Justice, ou franchement critique du député arménien, Emma Khoudabachian, membre du Parti Populaire arménien. Puis l’affaire fut enterrée. (Pour plus de détails, lire les textes que nous lui avons consacrés dans Un Nôtre Pays, Paris, Publisud, 2003, pages 154 et suiv.)
En réalité, cette sale histoire s’inscrit dans le paradoxe d’une culture chrétienne qui n’aura pas réussi à s’affranchir d’une violence primaire. Au cours des dix années qui précèderont celle de Boghos Boghossian, combien de prévenus entreront vivants dans les locaux de la police pour en ressortir morts d’une crise cardiaque ou suicidés, jusqu’au cas de Lévon Loulian, témoin malheureux d’un règlement de compte devant son restaurant. (On trouvera une liste des victimes de la police arménienne au chapitre 33 de notre roman Vidures, Paris, Actes Sud, 2011).
En d’autres termes, depuis le premier assassinat policier, en Janvier 1993, celui Roudik Vardanian, 22 ans, convoqué le matin même dans le cadre d’une enquête sur un vol, jusqu’au meurtre de Vahé Avétian, s’est installé en Arménie un climat de violence et d’impunité, fait d’enquêtes inabouties, et qui a culminé une première fois avec l’attentat au Parlement du 27 octobre 1999, puis avec les événements du 1er mars 2008. En réalité, on ne peut s’empêcher de penser que les vrais responsables de la mort de Vahé Avétian sont ceux qui ont choisi d’ignorer les faits ou de garder le silence depuis le crime du Paplavok jusqu’au « suicide » de Lévon Loulian. Mais l’histoire n’oublie personne.
Depuis plus de quarante ans, à la faveur de nos allées et venues en Arménie, et depuis l’indépendance, de nos analyses (lire à ce propos Erevan O6-O8, Erevan, Actual Art, 2008), de notre implication comme observateur dans divers processus électoraux, sans parler de nos rencontres dans le pays profond au cours de multiples randonnées (Siounik Magnificat, Erevan, Actual Art, 2010, L’Enfer fleuri du Tavouch, Erevan Actual Art, 2011), nous avons constaté que si les différents régimes avaient permis des changements, comme n’importe quel pays en l’espace d’une ou deux générations, c’était autant dans le sens d’une libération factice que dans celui d’un enlisement sournois et progressif. Or, le pourrissement d’une situation socio-économique arrive à maturité quand il crée une exaspération telle parmi les populations concernées qu’elle engendre deux sentiments antagonistes, à savoir la révolte et la résignation. Actuellement, les Arméniens donnent l’impression d’être partagés entre ces deux attitudes, sans qu’on sache laquelle va l’emporter. Les optimistes s’accorderont à fonder leur espoir sur le réveil des mouvements civiques, tandis que les autres resteront minés par l’impuissance et la lassitude à l’origine d’une émigration de plus en plus inquiétante. De fait, l’Arménie se trouve à la croisée des chemins, au moment le plus critique de son histoire comme république indépendante, balançant entre ces deux tendances naturelles qui animent les peuples quand tout les pousse au désespoir : le sursaut ou la fuite.
A un de ses disciples qui lui demandait un jour à quelles conditions un pays pouvait vivre en paix, Confucius en donna trois : des armes en suffisance, assez de vivres et la confiance du peuple envers ses dirigeants. Il est évident qu’en Arménie tout le monde ne se nourrit pas normalement et que la foi s’est perdue. Quand un pays est déserté par une grande partie de sa population et que l’autre ne pense qu’à la suivre, c’est bien qu’il est déjà en voie de déliquescence. Car tout est conditionné par la confiance du peuple envers ceux qui le gouvernent. Sans cette confiance, la puissance militaire n’est rien. Et s’il fallait négliger une autre condition, ce serait la nécessité de se nourrir. Certes, des hommes mourront. Mais on peut accepter ce sacrifice si les chefs sont à la hauteur des enjeux politiques pour cristalliser les forces nécessaires au salut. Dans le cas contraire où les citoyens cessent de croire en eux, c’est l’assurance d’un effondrement général. Or, Arménie des villes ou Arménie des campagnes, tout le pays n’est que plainte, défiance, dégoût, haine, cris et grincements. Le cœur n’y est plus. L’absurdité fait loi. L’arbitraire dégaine plus vite que son ombre…
Voici quelques-unes des formes que prend la démobilisation des esprits.
Il y a peu, Hovhannès Ishkhanian, auteur de nouvelles sur son expérience de soldat, a été inquiété par les autorités militaires. Il dénonçait les aberrations, la démoralisation et l’ambiance délétère qui règnent au sein de l’armée. Si nous ajoutons à cela les protestations hebdomadaires des mères de soldats morts dans leur rang au cours de circonstances jamais élucidées, nous sommes tenté de reconnaître qu’un malaise profond traverse l’armée arménienne.
Le droit à manifester son opposition au pouvoir en Arménie redécouvre l’arbitraire de la répression politique après l’amnistie décrétée en 2011 sous la pression internationale et en particulier des Européens. Quatre jeunes militants du Congrès national arménien, qui s’étaient heurtés à la police un an auparavant, reconnus coupables de violence contre les forces de l’ordre et « hooliganisme » seront condamnés à des peines allant de deux à six années d’emprisonnement. Les inculpés ont réagi avec colère à l’énoncé des verdicts. Celui-ci a provoqué l’indignation de dizaines d’opposants présents dans la salle d’audience, suscitant par la suite des manifestations de rue qui stigmatisaient le procès comme purement politique.
Nous avons vu de quelle manière les dignitaires de l’Eglise apostolique arménienne avait perdu tout crédit auprès des paroissiens de Nice, mais aussi de Genève et de Bruxelles, en voulant s’imposer en force à tous les échelons de la vie cultuelle. C’est dire de quelle image négative cette Eglise vénale vient de se parer aux yeux d’une diaspora profondément choquée.
Mais cette crise de confiance se manifeste principalement à chaque élection. Les fraudes sont devenues la règle. Car ceux qui gouvernent non seulement contrôlent tous les rouages du processus électoral mais n’auront pas cherché à éclairer une population toujours habitée par les peurs héritées du système soviétique. Car en Arménie certains ignorent encore que voter est un acte secret, libre et inviolable. Atavisme dont se seront accommodés les trois présidents dans la mesure où chacun d’eux, loin de respecter la voix du peuple, et d’œuvrer pour l’affranchir, n’aura cherché qu’à la détourner à son profit. En ce sens, depuis vingt ans, le peuple arménien est un peuple qui aura été méprisé par ceux qui sont censés le conduire à plus de démocratie, plus d’égalité, plus de justice, plus de dignité.
Plus de dignité. Mais surtout moins de violence, aura clamé Hranouche Kharatian, sociologue, lors de la manifestation organisée le mardi 7 août, aux abords du restaurant Harsnakar, pour le 40e jour anniversaire de la mort de Vahé Avétian, en souvenir duquel des bougies ont été allumées. Au fil des jours qui suivirent son décès, l’indignation fut générale. Des mouvements de protestation civique (actia), impensables il y a quelques années, mais qui se sont renforcées chaque fois qu’on portait atteinte à l’espace public (affaire des kiosques de l’avenue Machtots), à la nature (construction d’une centrale hydroélectrique près d’une cascade dans le Shirak), aujourd’hui à des manifestants de l’opposition ou à de simples citoyens (ces trois médecins militaires tabassés dont faisait partie le malheureux Vahé Avétian), mais aussi à la littérature (Hovhannès Ishkhanian dont les ennuis ont provoqué la mobilisation des intellectuels en sa faveur). Sans parler du soutien apporté aux mères de soldats morts sans qu’on sache comment. Des succès ont même été remportés à l’exemple des affaires des kiosques ou de la cascade dans le Shirak. A telle enseigne que l’ambassadeur américain John Heffern a voulu saluer la croissance de l’activisme civique en Arménie. Faisant état d’une récente estimation de l’Agence américaine pour le développement international (USAID) classant ces mouvements dans les républiques de l’ex-Union Soviétique, il a révélé que la société civile en Arménie arrivait en deuxième position. On peut regretter que le Comité de Coordination des Associations Arméniennes de France (CCAF) ne se soit pas fendu d’une déclaration de soutien à la société civile arménienne à l’instar de cet ambassadeur. Il est vrai qu’il a beaucoup plus affaire avec les morts du peuple arménien qu’avec la survivance de l’Arménie.
Vahé Avétian serait-il le Mohamed Bouazizi d’Arménie, ce vendeur ambulant tunisien qui s’était immolé par le feu le 17 décembre 2010, en signe de protestation, et dont le décès fut à l’origine des émeutes qui déclenchèrent la révolution dans le pays ? Toujours est-il que sa tragédie aura brutalement réveillé les Arméniens en les jetant dans les rues pour conspuer l’arrogance des oligarques et dénoncer leur mainmise sur l’économie nationale. Les manifestants ont déjà obtenu que Nemets Roubo soit démis de sa fonction de député et ne lâcheront pas l’affaire tant que les vrais coupables ne seront pas jugés. Même si le traumatisme causé par les dix morts du 1er mars 2008 est encore trop vif pour que l’exaspération sociale, après des années de laisser faire, produise cette explosion radicale dont elle aurait besoin. Mais nul doute que se soit développée une sensibilité civique inédite, dont l’effet aura au moins eu le mérite de ringardiser la classe politique actuelle. Accompagnés par des personnalités de premier plan comme Hranouche Kharatian, Larissa Alaverdian, Zarouhie Postandjian, Artour Sakounts et surtout l’indécrottable grande gueule qu’est Vartkès Gaspari, présent à tous les rassemblements de protestation et capable, de sa grosse voix, d’éructer à la face des policiers qu’ils ne sont que des ordures (tagank), des voyous, des hooligans.
De fait, les plus jeunes et plus actives figures de la contestation se défendent de mettre en avant leur individu au détriment du groupe. Communiquant par Internet, à la barbe et au nez des autorités, cette jeunesse vivante et bouillante a réussi à développer dans tout le pays une réactivité à l’injustice qui n’existait pas auparavant. Par ailleurs, quelques écrivains courageux, critiques et briseurs de tabou, (Violette Krikorian, Mariné Pétrossian, Tigran Paskevitchian, Vahan Ichkhanian et autres), appartenant à la génération de leurs aînés, jouent encore un rôle d’éveilleurs à travers leur blog ou leurs textes, en pointant du doigt les machinations de la politique et les absurdités de la vie sociale. Sans oublier le travail pionnier de sites où figurent des textes fondamentaux de la pensée occidentale, propres à nourrir la réflexion critique. Pour exemple, le site Arteria.am tenu par Mkrtitch Matévossian, dans lequel figurent des textes de Michel Foucault, mais aussi des interventions d’auteurs locaux comme Vartan Djaloyan, sans oublier les contributions des intellectuels de la diaspora. Soulignons que ce même Mkrtitch Matévossian, éditeur militant de la culture, publie depuis plusieurs années, et vend au prix d’un lavach, des traductions d’auteurs français contemporains en édition bilingue, avec l’aide du service culturel de l’ambassade de France à Erevan. Dans le domaine de la littérature étrangère, nous devons également mentionner l’excellente revue Artasahmanian Grakanutyun (littérature étrangère) tenue à bout de bras par Samvel Mkrtitchian, traducteur d’Ulysse et fervent connaisseur de James Joyce. Quant à l’association UTOPIANA, basée à Genève et créée par Anna Barseghian et Stefan Kristensen, elle travaille à mettre les jeunes artistes arméniens en contact avec les problématiques esthétiques du monde contemporain. Enfin, au 16 rue Halabyan à Erevan, se dresse le fameux Centre TUMO, une école de premier plan où des jeunes, triés sur le volet, sont formés pour marier technologies et créativité.
Tandis que l’homo sovieticus arménien, qu’il soit politicien, écrivain, artiste, universitaire ou autre, s’accroche encore aux vieilles lunes d’avant l’indépendance, un nouveau monde des idées et de la citoyenneté est en train de naître sous nos yeux en Arménie. Fatalement, c’est cette génération qui va gagner la bataille de la démocratie, du droit et du progrès technique en Arménie, laissant derrière elle blettir les vieilles têtes, les vieilles idées et les vieilles méthodes qui étouffent encore la société. Un mouvement profond, sain et contestataire pousse à la roue les mentalités pour vivifier l’esprit civique. L’Arménie bouge, même si les tenants du profit contre le bien public, du prestige contre le respect de l’individu n’ont pas encore compris ce qui se jouait sous leurs yeux.
Dans un parc du quartier de Nork, après l’inauguration de sa statue, des ouvriers s’affairent à la construction d’un musée dédié à Nansen. Interviewé par un journaliste, un habitant du quartier fait part de son étonnement. « Je comprends qu’on rende hommage à Nansen, car il le mérite. Mais pourquoi ne pense-t-on pas à construire des toilettes publiques ? » C’est que, cher monsieur, l’Arménie vaut plus que l’Arménien. Et vous vivez encore dans une société où l’individu à qui on inculque le devoir de mémoire ne doit pas pisser quand l’envie lui titille le prépuce.
Seulement voilà, et c’est nouveau, cet habitant et d’autres, veulent des toilettes. Le jour où les dirigeants de l’Arménie auront compris que l’homme arménien, avant d’être un acteur économique et un élément politique de la société, est un corps inscrit dans un environnement naturel nécessaire à sa survie, la révolution pour l’individu sera proche. Elle arrive déjà.


