Ecrittératures

30 octobre 2011

La véritable catastrophe, c’est…

Classé dans : CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 2:00
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La véritable catastrophe, c’est la mort du témoin. Voilà une phrase qui pourrait passer pour apophtegme en matière de génocide. Ce ne serait plus le génocide en lui-même que les Arméniens d’aujourd’hui considéreraient comme une catastrophe, mais l’impossibilité d’en témoigner. Comme si la victime d’un crime violent avait brusquement moins de valeur que son témoin, puisque la disparition de ce dernier équivaudrait à l’effacement du crime.

Certes, nous le comprenons bien. Un génocide ne réussit que s’il se dissout dans l’histoire. Dans une histoire virginisée par l’amnésie volontaire d’une nation criminelle soucieuse de se hisser au rang des pays civilisés, fusse par le mensonge.

Il est vrai aussi que par définition un témoin mort ne pourra jamais témoigner dans un procès qui ne pourra plus jamais avoir lieu.

Mais la mort du témoin, sa mort en tant que personne et sa mort en tant que témoin, parvient-elle jamais à faire oublier un crime aussi massif ? Le témoin mort, reste son témoignage. Par exemple tout le travail de Raymond Kévorkian dans son livre magistral intitulé «  Le génocide des Arméniens » s’appuie, entre autres, sur ce qui ce qui a été rapporté par les victimes.  D’autres historiens ont fait de même. La Turquie peut toujours protester aujourd’hui en disant : « Prouvez-le ! » Il n’empêche. Le Nuremberg des Jeunes-Turcs a eu lieu, fût-il un Nuremberg avorté.

N’en déplaise aux partisans de la thèse du témoin mort, je ne crois pas qu’elle empêche que soit avéré le génocide commis en 1915.

Car la chose demeure. Elle demeure comme un trou noir, tant dans l’histoire que dans les hommes. L’effacement matériel n’étant jamais absolu, il existe comme substance d’un manque. Et quand bien même on aura réduit en poussières les églises et remplacé les noms, il restera toujours l’emprunte du néant dans les esprits, dans la mémoire des corps. Au bout d’un siècle, cette mémoire fonctionne encore. L’interrogation travaille aujourd’hui de plus en plus la société turque. Aujourd’hui les petits-enfants des Arméniennes mariées à des Turcs découvrent leurs origines. Demain, viendra le tour des Turcs eux-mêmes soucieux de savoir si leurs ancêtres étaient parmi les bourreaux.

De fait, à la question de savoir ce qui constitue la véritable catastrophe du génocide des Arméniens, chacun pourra donner son point de vue.  A ce jeu, chaque survivant viendra ajouter sa part à la part de l’autre. Aux appréciations intimes se mêleront des considérations plus générales, les partielles aux plus exhaustives, les intelligentes aux plus banales…

Pour ma part, la véritable catastrophe, c’est que survive encore la pathologie de l’amputation.

Je dis pathologie dans la mesure où la perte brutale du territoire ancestrale et la perte par le mépris et la mort de leur humanité demeure chez les Arméniens un cancer moral qui, à des degrés divers, les travaille ou les ronge au plus intime. Les Arméniens sont restés des âmes errantes qui hantent les pays du monde sans, dans le fond, trouver leur place. Ce sont esprits flottants qui n’ont plus où s’ancrer, même si un pays existe et qu’une langue se parle qui racontent leur mémoire. Mais un pays comme un pis aller qui n’aura jamais la saveur du vrai lieu.

Je dis amputation car de la même manière qu’un mutilé éprouve une douleur dans la jambe qu’on lui a arrachée, les Arméniens ont mal aux terres auxquelles leurs parents furent brutalement soustraits. Ces terres, leurs terres, celles-là mêmes où leurs ancêtres développèrent leur humanité. Une humanité qu’on leur a déniée et qu’on leur dénie encore.

Non, rien n’est mort. Tout se perpétue, à savoir l’humiliation sans pardon, l’humiliation continue, la déshumanisation permanente non  par le sang, mais par le viol du droit sous l’œil d’une communauté humaine ramollie par l’absence de toute conscience morale. La mort du témoin physique n’a pas clos le débat. Celui qui est en chaque Arménien comme une plaie vive, faite de rage, de douleurs et de folies.

d. donikian

28 avril 2009

Grande Catastrophe ou génocide : Obama serait-il raciste ?

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Oeuvre de Firuz Kutal spécialement pour Biz Myassine

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Ainsi donc, dans ce suspens du « prononcera/prononcera pas le mot génocide », le Président Obama, aura préféré la solution compassionnelle à l’affirmation juridique, l’appellation arménienne à l’expression universelle en faisant usage de Medz Yeghern dans son discours du 24 avril 2009. De ce fait, en voulant ménager le chou arménien et la chèvre turque, il aura réussi à décevoir les Arméniens et à blesser les Turcs. En ce sens, au regard des Arméniens, l’État turc aura triomphé une fois de plus. Et aux yeux des Turcs, l’oubli par Obama de leurs propres pertes humaines sera tenu pour inacceptable.

Malgré le fond tragique de l’histoire, cette affaire ne manque pas de sel. Ballotté entre les pressions de la diaspora arménienne, les susceptibilités turques et les intérêts américains, le président des Etats-Unis, qui aura voulu jouer la neutralité tout en acceptant de recevoir des coups comme une balle de tennis entre deux raquettes, aura été le troisième dindon d’une farce dès lors que la difficile mais inéluctable vérité universelle avait été délibérément bannie du terrain de ce jeu diplomatique.

Pour les Arméniens, le président Obama aura failli à ses promesses électorales. Pour les Turcs, il aura manqué de respect envers leurs morts. Dans les deux cas, Obama le métis aurait-il fait un discours raciste ? Toujours est-il que l’homme a beau avoir le respect de l’homme chevillé au corps, il aura obtenu par son discours l’effet inverse de ses propres intentions.

Les Turcs n’auront pas aimé ce discours qui cache, dévoile, et finalement pèche par omission. Mais l’évocation du Medz Yeghern un 24 avril devait-elle obliger Barack Obama à noyer les morts arméniens dans une comparaison absurde avec les morts turcs durant la première guerre mondiale ? Qu’il y ait eu des représailles arméniennes, je le conçois. Qu’il y ait eu, côté turc autant de civils massacrés qu’on a pu en compter dans la population des déportés arméniens, ma raison, confortée par les faits eux-mêmes, m’impose de réfuter pareille allégation. Mais pour l’Etat turc, un mort est un mort, oubliant qu’un soldat qui meurt les armes à la main ne meurt pas de la même manière qu’une femme, qu’un enfant, qu’un vieillard qu’on tue par la soif, la faim, la maladie ou le feu. Tout l’art négationniste de la propagande turque consiste à opposer aux comptabilités arméniennes un équivalent turc, comme si en matière de génocide la mort était quantifiable alors qu’il est un meurtre de masse construit sur une intention. En brandissant leurs 1 500 000 morts, les Arméniens ont quantifié le Crime de 1915 et prêté le flanc à la critique turque négationniste qui joue à loisir avec ce chiffre et assimile ainsi les meurtres antiarméniens à des morts normales comme en produisent toutes les guerres, forcément sales. Mais les Turcs fanatiques de la turcité ne pourront jamais, pour le moins, opposer aux accusations arméniennes l’équivalent de cette nuit d’avril où des centaines d’intellectuels furent soumis à une rafle sans précédent dans l’histoire, ni l’équivalent des camps de la mort en Mésopotamie. Que les Turcs nous montrent chez eux l’équivalent d’un Komitas qui aurait été déporté et mentalement détruit du seul fait des Arméniens. Par ailleurs, depuis que les Arméniens ont érigé le 24 avril en date symbolique du génocide, ils l’ont malheureusement vidé de son poids de souffrances. Le 24 avril serait-il devenu une rengaine abstraite qui ne dirait plus rien à personne ? Or, les Français doivent savoir que cette nuit-là, on aura déporté Roland Barthes, Max Gallo, Alain Finkielkraut, mais aussi Pierre Boulez, Daniel Mesguish, Michel Bouquet, Richard Anconina, Vincent Perez, Philippe Torreton, et tant d’autres que lecteur complètera selon ses goûts en allant les chercher chez les journalistes, les députés, les grands médecins, les juristes, les professeurs d’université et à condition qu’il en trouve 600 (mais en réalité 20 000 environ, à l’échelle de la population globale française)… Cette nuit-là ces 600 intellectuels vont se retrouver dans la nuit et dans le froid avant d’être expédiés par wagons entiers à l’intérieur du pays. Quelques mois plus tard, Yves Bonnefoy, avec Philippe Jaccottet et trois autres compagnons seront conduits dans un ravin, près d’une rivière. On les obligera à se déshabiller pour ne pas souiller leurs vêtements, avant qu’on leur plonge des poignards dans le corps. Seul Bonnefoy résiste jusqu’à ce qu’il meure éventré tandis qu’on lui crèvera les yeux pour le punir. Voilà ce qui est arrivé aux frères en poésie d’Yves Bonnefoy et Philippe Jaccottet, à savoir Daniel Varoujan et Roupen Sevag. L’État turc ne pourra jamais « aligner » le même type d’atrocité censée avoir été commise par des Arméniens. Mais il continue à opposer ses morts aux morts arméniens, incapable qu’il est de hisser son peuple de l’émotion nationaliste à la raison universelle, des non-sens que traîne derrière elle la raison d’État à la conscience qui anime la famille humaine.

Pareillement, les Arméniens du monde entier n’ont pas aimé non plus le discours du président Obama qui sut naviguer entre mille et un écueils de mots, de chantages et de susceptibilités. Leur principal grief serait qu’Obama n’ait pas fait usage du terme qui fâche en même temps qu’il les aurait libérés. On attendait génocide, c’est Medz Yeghern qui est sorti de son chapeau de magicien. Tel fut notre Waterloo ce jour-là. Nul doute que nous étions pourtant à deux doigts de l’entendre ce mot de l’obsession arménienne. Mais Obama ne l’a pas prononcé et nous sommes forcés de nous en tenir à ce fait, car dans le cas contraire la face du monde arménien aurait certainement changé, sinon du monde lui-même. Devenu président, Obama aura donc préféré le diplomatique à l’éthique. Le politique à la mystique, aurait renchérit Charles Péguy. Même si Medz Yeghern, paré de ses majuscules comme le font certains des nôtres avec le mot génocide (Génocide Arménien) vous a un parfum de chose sacrée, tant la mort dans ce cas exsude de partout son mystère qui rend les hommes impuissants. Obama aura donc choisi l’expression qui sera venue tardivement dans la bouche des survivants qui, faute de mieux, durent puiser dans leur « tradition », les victimes étant elles-mêmes trop ahuries par l’horreur pour nommer l’innommable chose. Or, en matière de pogroms, les Arméniens de Turquie, après les massacres de 1894-1896, puis ceux de 1909, ne manquaient pas de tradition. Le lecteur odar, heureux profane, est bien loin d’imaginer combien la « chose » a travaillé au plus près de leur vie quotidienne, des générations d’Arméniens. Cela veut dire qu’ils étaient plongés durant des décennies dans l’émotion la plus noire. Ce n’est que dans les années soixante, mais bien sûr avec le lent réveil de la conscience aux réalités juridiques formulées par Lemkin, que les générations nouvelles ont substitué au terme interne de Medz Yeghern celui universel de génocide. Que chacun revoie ce qui se publia en arménien et surtout en français autour du cinquantième anniversaire du 24 avril. Le seul opuscule du Centre d’Etudes Arméniennes intitulé Le Deuil National Arménien suffirait à éclairer les curieux. Les années qui ont suivi n’ont fait que renforcer ces revendications sur le plan juridique. Et c’est sur ce mot que se sont prononcés de multiples pays pour signifier au monde que le monde était partie prenante des indignations et des revendications arméniennes.

Or, voici qu’à la suite de Cengiz Aktar ( à lire sur ce même blog "Grande catastrophe ou génocide ? Réplique à Cengiz Aktar") ,qui fut l’un des quatre signataires de la demande de pardon, le président Obama aura cru bon de renvoyer aux Arméniens ce mot à usage interne qu’ils avaient l’habitude d’utiliser avant qu’ils ne s’éveillent du cauchemar dogmatique de leur tragédie. A ce propos, Janine Altounian écrit justement : « avoir recours à un signifiant arménien, c’est poser la réalité arménienne comme intraduisible dans la langue de la culture universelle, inaccessible à elle, c’est la ghettoïser dans sa langue. » De fait, sous couvert de nous comprendre, voici qu’on nous piège dans notre propre vocabulaire, comme si les événements de 1915 restaient dans le fond une douleur purement arménienne qui ne pouvait accéder au statut juridique d’un crime intéressant l’humanité toute entière. Et pour reprendre une image de Janine Altounian, on a l’impression que dans l’autobus ségrégationniste de l’humanité, le président Obaman ait confiné les Arméniens aux sièges du fond afin qu’ils mâchonnent à loisir leur Medz Yeghern, sans leur permettre d’accéder au rang de ceux qui représenteraient les hommes, tous les hommes. Mais ce bus, l’Arméniens l’avait déjà pris depuis les années hamidiennes tout en revendiquant un statut d’être humain à part entière. Combien de Rosa Parks les Arméniens n’ont-ils pas compté qui refusaient d’être remisés derrière ? Et combien de Martin Luther King et combien d’autres qui ont voulu déplacer les mentalités en Turquie ont été aussitôt exterminés. Les Arméniens qui ont subi la déshumanisation permanente de la part des différents gouvernements turcs ne cessent, depuis qu’on les a dispersés, de revendiquer aujourd’hui une place dans la conscience des hommes partout où le sort les aura jetés. Et voici qu’aujourd’hui encore, le président des États-Unis les a renvoyés d’un mot à la case départ.

Je ne relèverai pas le paradoxe pour dire de Barack Obama qu’il vient d’accomplir le premier geste raciste de son mandat présidentiel. Mais je retiens qu’à la douleur des Arméniens, il a ajouté la honte que peut éprouver un être humain à qui on refuse son statut d’être humain. De ce fait, mutatis mutandis, les Arméniens furent et restent dans le monde des sortes de Noirs qui ruminent leur Medz Yeghern sans que pointe pour eux l’espoir d’un repos dans la paix d’une reconnaissance universelle.

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Le texte de la déclaration de Barack Obama.

THE WHITE HOUSE

Office of the Press Secretary

April 24, 2009

Statement of President Barack Obama on Armenian Remembrance Day

Ninety four years ago, one of the great atrocities of the 20th century began. Each year, we pause to remember the 1.5 million Armenians who were subsequently massacred or marched to their death in the final days of the Ottoman Empire. The Meds Yeghern must live on in our memories, just as it lives on in the hearts of the Armenian people.

History, unresolved, can be a heavy weight. Just as the terrible events of 1915 remind us of the dark prospect of man’s inhumanity to man, reckoning with the past holds out the powerful promise of reconciliation. I have consistently stated my own view of what occurred in 1915, and my view of that history has not changed. My interest remains the achievement of a full, frank and just acknowledgment of the facts.

The best way to advance that goal right now is for the Armenian and Turkish people to address the facts of the past as a part of their efforts to move forward. I strongly support efforts by the Turkish and Armenian people to work through this painful history in a way that is honest, open, and constructive. To that end, there has been courageous and important dialogue among Armenians and Turks, and within Turkey itself. I also strongly support the efforts by Turkey and Armenia to normalize their bilateral relations. Under Swiss auspices, the two governments have agreed on a framework and roadmap for normalization. I commend this progress, and urge them to fulfill its promise.

Together, Armenia and Turkey can forge a relationship that is peaceful, productive and prosperous. And together, the Armenian and Turkish people will be stronger as they acknowledge their common history and recognize their common humanity.

Nothing can bring back those who were lost in the Meds Yeghern. But the contributions that Armenians have made over the last ninety-four years stand as a testament to the talent, dynamism and resilience of the Armenian people, and as the ultimate rebuke to those who tried to destroy them. The United States of America is a far richer country because of the many Americans of Armenian descent who have contributed to our society, many of whom immigrated to this country in the aftermath of 1915. Today, I stand with them and with Armenians everywhere with a sense of friendship, solidarity, and deep respect.

2 avril 2009

Interrogations du monde sur un événement historique : réponse à Cengiz Aktar

Par Gérard Torikian

Inspiré par le texte de Cengiz Aktar daté du 12 mars 2009.

Génocide, épidémie, massacres, suicide de masse, crime de guerre, asphyxie, actes de représailles, chute de cheval, meurtre collectif, irradiation, crime contre l’humanité, choléra, "G word", méditation, extermination, vague de dysenterie, actes de répression, Grande Catastrophe, accidents de la route, assassinats ou raz-de-marée ?

Quel est le mot juste ?
Qu’attendons-nous de lui ?

arrestation1

execution2

pendaison33

decapitation4

cadavre51

corps6

pipe2

29 mars 2009

Grande Catastrophe ou génocide ? Réplique à Cengiz Aktar

Votre dernier article paru dans le journal Agos tente de démontrer que, concernant les événements de 1915, le concept de Grande Catastrophe vous paraît plus adéquat que celui de génocide arménien. À l’appui de cette thèse, vous faites remarquer à juste titre que c’est toute l’Anatolie qui subira alors un phénomène de « désintégration humaine, économique, sociale, politique et culturelle et de déclin », touchant aussi bien les Arméniens, que les Assyriens et les Grecs. Les drames produits par ces événements furent d’autant plus vivaces en ces lieux mêmes où ils éclatèrent qu’ils touchèrent, dans la confusion des années qui suivirent, aussi bien les victimes que certains de leurs bourreaux et que leurs conséquences seraient de près ou de loin toujours actuelles. Pour respecter votre pensée, je retiens ce que vous écrivez, à savoir que « si la reconnaissance du génocide sera une punition, l’étude de la Grande catastrophe serait une vertu frayant la voie pour une nouvelle vie ensemble ». Voilà pourquoi les quatre initiateurs de la campagne de pardon commencée le 15 décembre 2008, dont vous faites partie, auraient choisi ce terme de Grande Catastrophe de préférence à celui de génocide.

Votre démonstration appelle plusieurs remarques. Il n’est pas tout à fait juste d’affirmer que les Arméniens auraient choisi le terme de Grande Catastrophe au moment des événements. Si je m’en tiens aux recherches faites par Marc Nichanian dans son livre La perversion historiographique, cette expression ( Aghed en arménien) ne serait apparue qu’en 1931 sous la plume de l’écrivain Hagop Oshagan tandis qu’il écrivait son roman Mnatsortats ( Ce qui reste ou Les Rescapés). Je remarque au passage que le mot sera utilisé par les Palestiniens pour évoquer l’arrivée des sionistes en Palestine. De fait, c’est le terme Yeghern qui sera en usage vers 1919, lequel s’inspirait de la façon dont on qualifiait les massacres hamidiens de 1895 et ceux de 1909. Proche par le sens de « pogrom » (mot russe du début du XIXe siècle signifiant extermination), Yeghern équivaut à ce qui fut, ce qui est advenu, l’Événement. Mais cette approche littéraire en cache le vrai sens qui n’est autre que celui de crime. Dans ma propre famille comme dans les autres familles arméniennes, le terme le plus souvent employé était Ak’sor, c’est-à-dire l’exil, et plus précisément la déportation.

La grande difficulté en la matière consiste à dire le fait. Mais quel fait ? Comment nommer l’innommable ? Il est vrai qu’un Arménien et un Turc ne peuvent avoir la même approche pour la bonne raisons qu’ils ne parlent pas à partir de la même histoire personnelle. Nous allons supposer, faute de mieux, et sans prétendre épuiser la complexité de la « chose » même, qu’on pourrait l’appréhender selon deux catégories, celle de l’émotion et celle de la raison, la première s’appliquant à la notion de Grande Catastrophe, la seconde à celle de génocide. Si, comme vous le prétendez, la Grande Catastrophe est plus porteuse d’avenir pour un éventuel vivre ensemble, la seconde relève de la punition, sous-entendant sans doute qu’elle couperait l’espérance d’une réconciliation future.

Ce que je n’aime pas dans votre texte, c’est de toute manière, la primauté donnée à l’émotion (Grande Catastrophe) au détriment de la raison juridique (génocide). Je crois savoir, pour vous avoir entendu et fréquenté, que le fait génocidaire n’appelle chez vous aucune réticence. Mais votre texte semble habilement établir un glissement vers une sorte d’amuïssement de la notion juridique comme tentent de le faire certains des initiateurs de la campagne de pardon. Devrait-on s’attendre prochainement à son éclipse totale au nom de je ne sais quelle stratégie visant à aller de l’avant, à savoir vers plus d’Europe dans une Turquie qui en a bien besoin ?

Les Arméniens, tout adeptes du pardon chrétien qu’ils soient, entendent mal ce raisonnable et forcené dialogue auquel les soumet une frange avancée de la société civile turque en ce qu’il pourrait occulter la notion même de génocide. Si l’Europe vous veut, les Arméniens ne vous y verraient pas autrement qu’avec une figure franche, et non enfarinés comme au théâtre pour jouer la comédie du pardon sur les planches des instances internationales et maintenir le principe d’un négationnisme chronique dans la vie réelle. C’est que votre texte n’est ni clair, ni noir, mais gris. Il semble inviter, sous une forme autrement subtile que vos collègues, à préférer aujourd’hui la part émotionnelle des événements de 1915 à sa version juridique.

En réalité, avec vous qui vivez en Turquie, on ne sait jamais d’où vous parlez. Les Arméniens veulent bien admettre que pèsent sur vous l’épée de Damoclès de l’article 301 et que par conséquent il vous faut déjouer certains écueils. En ce sens, il semblerait que votre article ait été écrit dans les limites qui permettent à l’État qui vous gouverne de gagner du galon démocratique auprès des Européens tout en entrant dans son jeu qui consiste à édulcorer les événements de 1915 par des mots qui juridiquement restent sans contenu. Dès lors qu’il existe en Turquie des voix qui ne font ni dans le gris ni dans l’obscur concernant le génocide de 1915, comme celles d’Ahmet Atlan ou d’Ayse Gunaysu, un Arménien est en droit d’attendre de vous la même franchise.

Ce n’est pas moi qui vous apprendrais que le crime sans nom ne saurait entrer dans l’Europe par la petite porte d’une demande de pardon. Que vous le vouliez ou non, la Grande Catastrophe, puisque vous employez ce mot, fut d’abord et reste encore le lot des Arméniens. Pour ma part, je peux dire sans me tromper, que je suis né dedans, depuis le ventre de ma mère, les conversations que partageaient mes parents avec d’autres réfugiés, mes années d’école et d’études, celles de mon militantisme autour du cinquantenaire du génocide jusqu’à aujourd’hui. Et je ne suis pas le seul. Dois-je éprouver une certaine honte à vous démontrer que la perte pour les Arméniens est sans commune mesure avec les bouleversements qu’aurait connus ou que connaîtrait encore la nation turque, travaillée par la pathologie nationaliste et les cris des cadavres cachés dans les caves de son histoire ?

Mais je vous rejoins volontiers en pensant comme vous que nous sommes tous victimes de cette « histoire ». Nous pour avoir été hier déshumanisés par l’époque de non-droit où furent encouragés le meurtre, le viol, le pillage, la déportation, la perte forcée d’identité, et pour tout dire la spoliation absolue, et aujourd’hui par le négationnisme dur ou sournois que nous font subir les Turcs, vous pour l’inhumanité dont vous avez fait preuve hier dans une époque de non-droit où furent encouragés le meurtre, le viol, le pillage, la déportation, la perte forcée d’identité et pour tout dire la spoliation absolue, et aujourd’hui par le négationnisme dur ou sournois que vous faites subir aux Arméniens. Dès lors comment allons-nous recouvrer notre humanité pleine et entière si ce n’est en nous reconnaissant mutuellement devant les autres hommes au sein d’instances solennelles qui permettraient au deuil d’opérer ?

Si j’ai été à mon tour un des initiateurs de la lettre de remerciement à votre campagne de pardon, je ne suis pas naïf pour autant pour applaudir et passer outre les exigences d’une reconnaissance juridique du génocide. J’ai signé cette lettre pour saluer l’avènement de la conscience dans un pays où elle aura été trop longtemps étouffée et dans l’espoir, comme vous le dites, que le processus long et douloureux dans lequel s’engage la Turquie permette à sa société civile d’admettre l’ampleur des malheurs qui ont commencé il y a cent ans pour qu’elle-même accepte la justice des hommes et accède à sa propre humanité.

Denis Donikian, écrivain. Dernier livre paru Vers l’Europe, du négationnisme au dialogue arméno-turc ( Actual Art, Erevan, décembre 2008)

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Pour rappel, voici les mots de Raphaël Lemkin, dits en 1949, lors d’une interview.

Raphael Lemkin: “I became interested in genocide because it happened to the Armenians; and after[wards] the Armenians got a very rough deal at the Versailles Conference because their criminals were guilty of genocide and were not punished. You know that they were organized in a terroristic organization which took justice into its own hands. The trial of Talaat Pasha in 1921 in Berlin is very instructive. A man (Soghomon Tehlirian), whose mother was killed in the genocide, killed Talaat Pasha. And he told the court that he did it because his mother came in his sleep … many times. Here, …the murder of your mother, you would do something about it! So he committed a crime. So, you see, as a lawyer, I thought that a crime should not be punished by the victims, but should be punished by a court, by a national law.”

17 janvier 2009

A un ami turc désespéré

Nommons-le Kadir, ce correspondant turc qui m’écrit de temps en temps et dont j’ignore l’histoire et le visage sinon qu’il a eu des amis d’enfance arméniens et qu’il aime s’exprimer en français. Malgré la lettre d’excuses des intellectuels turcs qui secoue encore aujourd’hui une société tapie dans l’ignorance et recroquevillée sur le tabou des événements de 1915, Kadir est pessimiste. Il ne voit pas comment son peuple osera amorcer l’étape du grand pardon pour entrer dans le cercle des nations humanistes. Il ne voit pas d’issue à cette inflexible dénégation du crime dans laquelle on a plongé la nation turque, si profondément que l’obscurité idéologique lui tient lieu aujourd’hui de lumière.

Dans une de mes chroniques écrites voici un an, j’écrivais ceci :
« Au temps où la pensée soviétique empêchait de penser, je fus invité par un couple d’intellectuels russes à Moscou, lui astrophysicien, elle enseignante, parents d’un garçon et d’une fille, tous deux adolescents. Ils me parlèrent du climat d’hostilité qui les entourait et me livrèrent quelques anecdotes sur les absurdités du régime. Plus tard, je m’enquis d’eux auprès d’amis communs. On m’apprit que leur jeune fille avait perdu la raison, n’ayant pas supporté deux versions violemment antagoniques de la réalité soviétique, celle de ses professeurs le jour, celle de ses parents à la maison. Les enfants turcs seront un jour ou l’autre, qu’ils le veuillent ou non, confrontés à ce même problème, pris entre l’enclume d’une vérité dehors et le marteau d’un mensonge chez soi. »

Aujourd’hui, les intellectuels qui ont demandé pardon au peuple arménien pour un crime qu’ils n’ont pas personnellement commis mais dont ils assument personnellement la charge sont dans l’espoir que la vérité doit faire désormais son chemin au sein de la société civile turque. Par ce geste risqué et courageux, ils ont décidé de ne plus être complices d’un système éducatif dangereux pour l’esprit de leurs propres enfants. Car un enfant a besoin de vérité pour se construire. Cette vérité qui se donne conjointement avec l’amour. Je ne veux pas imaginer une société où il ne serait pas donné à la vérité de faire son chemin vers les consciences.

Au-delà de tous ces problèmes de politique qui tournent autour de la Grande Catastrophe de 1915, au-delà de toute autre considération, ce qui importe aujourd’hui à la nation turque, c’est de sauver ses enfants. Sauvez vos enfants, Kadir, en reconnaissant devant eux ce qui a été fait aux enfants arméniens en 1915.

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