Ecrittératures

18 mai 2011

William Dalrymple sur la destruction des vestiges arméniens

Classé dans : Uncategorized — denisdonikian @ 5:18
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Consacrant plusieurs pages à la destruction des vestiges arméniens par le gouvernement turc,  William Dalrymple déplore, lors d’un second passage à Sivas, en  1988, la disparition de monuments funéraires arméniens qui côtoyaient des pierres tombales grecques et ottomanes (in Dans l’ombre de Byzance , Phébus éditions, Libretto, Paris, 2011, pp118-125). Un ami lui racontera que des stèles à croix arméniennes (ou khatchkars) dans la région de Maydanlar avaient été détruites et évacuées par des fonctionnaires d’Erzerum.

Dalrymple avait déjà amassé quantité de témoignages sur la vitesse alarmante avec laquelle s’évanouissaient les églises arméniennes. L’inventaire du Patriarcat de Constantinople, en 1914, fait état de 210 monastères, 700 églises abbatiales, 1639 églises paroissiales. En 1974,  sur 913 bâtiments connus,  464 avaient disparu, 252 étaient en ruines, 197 étaient en état.  Si certains avaient souffert des secousses sismiques, d’autres avaient été détruits pour l’utilisation de leurs matériaux,  ou pâti des forages pratiqués par des paysans à la recherche de « l’or d’Arménie ».

Pendant de longues années, les autorités turques laisseront les édifices arméniens s’écrouler tandis qu’elles restauraient ou consolidaient les bâtiments seldjoukides ou ottomans. En outre tout chercheur, turc ou non, travaillant sur les sites archéologiques arméniens ou devant rédiger des ouvrages historiques sur cette communauté était empêché sous divers prétextes. Le faire sans autorisation pouvait vous valoir un procès en justice, comme ce fut le cas pour Jean-Michel Thierry en 1975.

Le cas du barrage de Keban, près d’Elazig, est significatif du désintérêt délibéré de la Turquie concernant les monuments arméniens puisque deux églises du Xe siècle ont été submergées, alors que deux mosquées ottomanes furent reconstruites dans un autre lieu. Par ailleurs, en 1986, Madame Hilda Hulya Potuoglu a été arrêtée pour avoir évoqué le royaume arménien de Cilicie dans une note de l’Encyclopœdia Britannica. Dès lors cette encyclopédie rejoindra les ouvrages mis à l’index comme l’Atlas mondial du Times et l’Atlas mondial du National Geographic.

Tous les spécialistes arméniens restent convaincus qu’une campagne délibérée orchestrée par les autorités turques vise à éradiquer la présence séculaire des Arméniens en Anatolie orientale. La disparition avancée des églises par quelque cause que ce soit rejoint le fait que tous les villages arméniens ont été systématiquement rebaptisés.

4 octobre 2009

Diaspora arménienne ou les cocus de l’Arménie

La diaspora arménienne se réveille. L’imminente signature entre les États arménien et turc des protocoles d’accord sur l’ouverture des frontières qu’ils pourraient figer comme intangibles semble l’avoir piquée au vif, touchée dans son amour-propre, atteinte au plus profond de son combat. Elle qui se voyait faire partie d’un seul peuple se retrouve aujourd’hui comme une part oubliée de son histoire et de son destin. Et voici qu’elle touche le fond de sa schizophrénie.

En fait, les différences entre la diaspora arménienne et le gouvernement d’Arménie sont d’autant plus grandes que l’une vit le problème des frontières de manière symbolique, tandis que l’autre le ressent au plus profond de sa survie même. L’une peut pérorer autant que le temps lui en laisse le temps, l’autre n’en a pas le temps. Le principal souci de l’Arménie, c’est de trouver des issues pour offrir une respiration économique à un peuple géographiquement exposé à l’asphyxie. Sachant que sur les quatre fenêtres que l’histoire lui a octroyées, la fenêtre azerbaïdjanaise est close pour longtemps et que les fenêtres iranienne et géorgienne peuvent se fermer du jour au lendemain, la première en raison non seulement de l’instabilité qui règne dans un Iran désormais nucléarisé mais aussi de la suspicion  que lui vouent les occidentaux et certains pays du Moyen-Orient, la seconde en raison de son assujettissement à l’épée de Damoclès russe. Le président Sarkissian aurait-il tort de chercher par tous les moyens une large ouverture vers l’ouest ?

Mais chaque fois que l’interlocuteur turc signe quelque chose, tout devient suspect à juste titre. Les Arméniens savent d’expérience que l’État turc joue sur tous les tableaux et selon tous les registres dans le but de parvenir à ses fins. La diaspora vit cette inquiétude dans sa chair. Pour autant, les Arméniens d’Arménie ne sont pas en reste. Eux aussi savent quel degré de dissimulation peut atteindre le cynisme diplomatique turc. Il suffit de voir comment Erdogan « balade » les uns et les autres, Américains, Arméniens et même Azéris, soufflant le chaud et le froid, le vrai et le faux, dans le seul but de leur embrouiller l’esprit et de faire avancer ses propres pions. Ce que confirmait hier le Père Félix Charmetant (1844-1921) en écrivant : « …Le Turc, en effet, ne cède jamais qu’à la force. Sur le terrain diplomatique, il ne craint personne ; il possède au plus haut degré l’art des réponses évasives, des formules dilatoires ; il est le maître dans l’art de feindre, dans les discussions, et nul ne sait mieux stériliser les négociations et gagner le temps dont il a besoin pour ajourner une solution et faire échouer les combinaisons qui le gênent. »

On peut « dégommer » Serge Sarkissian au gré de ses propres fantasmes, mais je crains qu’on serait mal venu de lui prêter autant d’angélisme politique que le font les contestataires et les pétitionnaires en tous genres. À l’appui de cette thèse, on devrait retenir que Sarkissian a combattu à un haut niveau pour la défense de l’Artsakh, au point d’être décoré par son ennemi d’aujourd’hui, Levon Ter Petrossian. Par ailleurs, je doute que le moindre protestataire de la diaspora qui s’effraie à l’idée de je ne sais quel bradage du génocide et du Karabagh ait plus que lui conscience qu’il n’y a rien à céder sur ces terrains là. Enfin, pour continuer dans ce registre, il conviendrait de reconnaître que les Turcs ont devant eux un interlocuteur qui sait habilement se jouer des règles internationales du droit. Voilà un homme qui, sans vergogne, s’était « vu » président plusieurs mois avant les élections et qui l’est devenu, quitte à y mettre le prix, à savoir au mépris de toute transparence. Un homme qui pratique la démocratie par le mensonge, les coups bas et le coup de poing. Et qui laisse sans fléchir une opposition baver sur lui en place publique. Cet homme est assurément un dur, un fourbe, un guerrier, un machiavel, mais qu’on ne me dise pas qu’il s’agit d’un mou ou d’un naïf.

Dans ce jeu avec l’État turc, il sait qu’il y a des risques à prendre. Mais il sait aussi que le plus grand risque pour  l’Arménie, que la diaspora n’est pas à même de mesurer, c’est celui de l’enclavement. Nous l’avons dit : les pays qui entourent l’Arménie sont instables. Ils ne sont pas à l’abri de conflits qui pourraient éclater du jour au lendemain, au point de fermer leurs portes au moindre coup de chaud. Si Serge Sarkissian ne cherche pas à pousser la porte turque, demain, en cas de problèmes au nord ou au sud, on lui reprochera de n’avoir rien prévu. Puisque selon l’adage, gouverner, c’est prévoir.

Dans ce cas de figure, la diaspora a-t-elle son mot à dire ? Mais encore faudrait-il déterminer comment elle se manifeste en tant que conscience nationale.

Pour l’instant, je m’en tiendrai à deux de ses tendances principales, l’une comme force de mobilisation, l’autre comme puissance solidaire. La mobilisation pour la reconnaissance du génocide est surtout assumée par les troupes d’un parti traditionnellement actif dans la défense, fût-elle aveugle, des intérêts nationaux. Ceux qui agitent aujourd’hui le drapeau rouge et jettent la suspicion sur Serge Sarkissian en l’accusant de tout brader, même ce qu’il a défendu par les armes, n’en sont pas à une caricature près, quitte à jouer sur les peurs, les frustrations et à réactiver les mythes et les utopies. À ce compte, les plus modérés qui se frottent aux extrémistes deviennent extrémistes et les plus naïfs tombent dans la surenchère. On me dira qu’en la matière, mieux vaut prêcher le pire pour éviter toute éventuelle déconvenue, même si on espère qu’elles n’arriveront jamais. Mais la diaspora est également une force de solidarité économique sans laquelle l’Arménie serait au plus bas. Cette diaspora est non seulement un effet du génocide, mais encore une construction politique voulue par l’État  arménien depuis l’indépendance. En obligeant les hommes à travailler à l’étranger, l’État  soulage sa propre responsabilité tandis qu’il prend appui sur cette richesse extérieure plus ou moins acquise à la cause patriotique. L’aide financière que chaque exilé apporte à ses parents ou à ses enfants constitue une manne qui fait fonctionner directement ou indirectement le pays. Quant à la diaspora issue du génocide, elle contribue elle aussi à combler les carences de l’Etat arménien, par ses aides ciblées (Phonéton, jumelages des villes et autres) ou éparses par le biais de diverses associations. Sans compter, ces cousins de l’extérieur qui aident leurs familles ou ces généreux donateurs qui profitent de leurs voyages pour secourir des inconnus sous forme de microcrédits. On ne peut non plus passer sous silence tous ceux de la diaspora qui apportent leur concours à l’Arménie sur le plan purement culturel (cours, formations, manifestations ou autres). De la sorte, je n’hésite pas à dire comme je l’ai toujours fait, que ces membres de la diaspora qui se sentent en responsabilité envers l’Arménie peuvent à bon droit être considérés comme des citoyens économiques ou culturels du pays.  Même s’ils n’ont pas le statut à part entière de citoyen de facto. Il est vrai que cette diaspora ne reçoit pas en retour la considération politique que sa contribution à la vie du pays pourrait lui faire espérer. Plus précisément parlant, aujourd’hui, dans cette affaire de protocoles qui touche à l’essentiel de son combat contre l’État  turc, la diaspora n’aura compté pour rien. Et pour cause.

Aujourd’hui, cette diaspora vient de recevoir une douche froide. C’est que, depuis l’indépendance, la puissance solidaire qu’elle a représentée semble s’être exprimée à fond perdu. En n’exigeant aucune contrepartie politique, les contributeurs financiers de la diaspora sont devenus les cocus de l’Arménie. Non seulement leurs aides sont partiellement ou totalement détournées (à l’image des secours apportés lors du tremblement de terre), mais elles semblent unilatérales (permettant ainsi aux oligarques et aux politiciens d’affaires de continuer à s’enrichir et de se construire sans vergogne des demeures somptueuses). Depuis l’indépendance et malgré les efforts de la diaspora, certes concentrés sur le Karabagh, la campagne arménienne croupit dans une pauvreté crasse. Force est de constater que la diaspora n’ayant pas voix au chapitre de la politique interne du pays, n’a pas su monnayer son aide en obligeant l’État  arménien à élaborer une réelle politique sociale. C’est dire à quel point le mépris politique que l’on voue aux Arméniens de la diaspora est profondément humiliant au regard de l’intérêt financier qu’elle représente. La création d’un ministère de la diaspora n’a pas d’autre but que de canaliser les richesses extérieures vers le pays (cf les différentes propositions de parrainage des campagnes par de richissimes arméniens ou d’aides aux particuliers par le microcrédit).

Il n’est donc pas étonnant qu’aujourd’hui la diaspora se sente flouée. De fait, vue d’Arménie, elle n’a jamais compté pour grand-chose. (L’aghperoutyoun est un leurre : entre le frère d’Arménie et son frère de la diaspora les rapports sont ceux d’un voleur et d’un naïf). Aujourd’hui, elle paie pour avoir trop complaisamment ménagé les susceptibilités de l’État  arménien. Quand Serge Sarkissian s’est installé à la tête du pays dans les conditions frauduleuses que l’on sait, quand il a jeté les opposants en prison, qu’il continue à incarcérer des personnalités de la diaspora ayant combattu au Karabagh, qu’il leur refuse même la citoyenneté arménienne, les représentants de cette diaspora et ses militants n’ont pas été aussi furieux et menaçants qu’ils le sont aujourd’hui où l’on semble toucher à leur génocide. Comme si les morts étaient à leurs yeux plus vivants que les vivants eux-mêmes. En n’accompagnant pas l’opposition démocratique qui s’égosille à longueur d’année contre les surdités et les absurdités du régime Sarkissian, en abandonnant à leur sort des campagnes volontairement laissées à l’abandon, en ne dénonçant pas d’une manière ferme le génocide blanc de l’émigration économique, la diaspora devait s’attendre à recevoir un jour la juste monnaie de sa pièce. Quel opposant d’Arménie, habitué des meetings de protestation, ne sourirait pas amèrement pour avoir lu ou entendu dans les médias rapportant les incidents liés à la venue de son président à Paris, ce qu’il ne cesse de crier depuis des mois : « Sarkissian démission ! »

De fait, l’inacceptable et le dangereux dans cette histoire de protocoles, c’est qu’au moment où Sarkissian se présente devant les Turcs, son régime n’a toujours pas soldé les comptes internes et obscurs du pays. La démocratie n’est pas apaisée, les meurtres du 1er mars ne sont pas élucidés, la justice est à la botte du pouvoir, l’économie est totalement déséquilibrée aux dépens des campagnes, les oligarchies maffieuses fleurissent à tout va et le Karabagh est toujours sans solution. Pour un pays aussi jeune, aussi fragile et aussi petit que l’Arménie, ces composantes négatives et aléatoires constituent une faiblesse sinon une faille au regard du destin national. Nul doute que ces problèmes non résolus ne soient autant de bombes à retardement. Si la diaspora avait constitué une force politique réelle, elle n’aurait pas manqué pour le moins de mettre en garde un gouvernement qui joue avec la vérité et qui gouverne avec cynisme. Encore aurait-il fallu que cette diaspora fût sensible aux signaux d’alerte donnés ici ou là en accordant la parole à ceux qui n’ont jamais craint de déchirer les drapeaux sous lesquels se dissimule une culture de la haine de soi. Où l’on voit aujourd’hui que tout est lié. Silence complice et sacralisation aveugle de la nation ont produit en diaspora ces censures ayant eu pour effet d’encourager les exactions qui pourrissent de manière endémique le tissu socio-politique du pays. En détournant l’attention vers l’intense combat contre le négationnisme, la diaspora a nourri à l’égard du régime Sarkissian  des complaisances qui se retournent aujourd’hui contre ce qu’elle a de plus cher. Non seulement elles mettent à mal l’objectif de la reconnaissance et des réparations par l’État turc, mais encore elles mettent en danger un pays qui n’est probablement pas en mesure d’affronter l’ouverture des frontières en toute sérénité.

Mais on aurait tort de reprocher à la diaspora d’être une force en proie à l’égarement. Mais quelle force au regard de l’État  arménien ? Ses représentants n’ont aucune légitimité et pour le moins, quels qu’ils soient, ils ne m’ont pas demandé l’autorisation de parler en mon nom. En l’occurrence, l’État  arménien, qu’on serait en droit d’accabler pour de multiples raisons, n’a en face de lui qu’une nébuleuse menée par des forces militantes qui monopolisent la parole diasporique selon une idéologie qu’elles veulent croire comme exprimant les idéaux de tous. On ne saurait non plus reprocher à cette diaspora d’avoir trop tardé à se constituer comme force politique externe, capable d’infléchir le destin du pays et de conduire avec lui un combat unitaire concernant la reconnaissance du génocide. Les aléas de l’histoire contemporaine ne l’auront pas permis. Mais il semblerait qu’aujourd’hui, la crise grave qui pointe entre l’Arménie et la diaspora mondiale arménienne, à l’occasion de la signature des protocoles, devrait accélérer le processus d’une structuration capable de jouer sur les décisions politiques du pays. D’ailleurs, la récente fermeture du quotidien Haratch a violemment secoué les esprits au point que beaucoup aujourd’hui voient avec lucidité les dangers qui guettent l’existence même de la diaspora. Ils se hâtent pour établir un état des lieux de notre destin, dans l’espoir qu’ils sauront être assez persuasifs pour réorienter dans un sens plus pragmatique les éléments de notre survie. Reste à savoir si les hommes clés qui contribuent inconsciemment à fossiliser notre culture suivront ces « donneurs de leçons ».

Il reste que la Turquie aura réussi à neutraliser la diaspora en établissant, comme il se doit en pareil cas, des relations d’État à État  avec l’Arménie. Or, dans ce contexte, la diaspora ne constitue pas un Etat, même pas un État en exil.

D’aucuns pensent que la reconnaissance du génocide est avant tout une affaire morale. On peut admettre que le moralisme est de plus en plus présent dans les consciences politiques du moment, ne serait-ce que sous l’égide d’une part, des principes européens qui agissent dans le sens d’une pacification des peuples, et d’autre part de la nouvelle donne américaine. Mais si un criminel ne reconnaît son crime que contraint et forcé, il n’y a aucune raison de penser que l’État turc puisse céder quoi que ce soit sous la pression de la morale aux dépens de ses propres intérêts. En effet, on voit difficilement un pays céder une once de son âme s’il n’a rien à y gagner. En revanche, c’est au sein même de la société civile turque que cette conscience du mal peut être agissante et à terme pousser au changement de mentalité. Il est vrai aussi que les tenants d’une confrontation avec l’État turc n’ont ni le temps ni les moyens d’attendre. Cette foi ne porterait ses fruits que si elle était soutenue par une structuration de la diaspora au niveau mondial de façon à dénoncer efficacement, à dénoncer sans relâche, un négationnisme qui n’a que trop duré et dont les ignorants se font facilement les complices.

Tout compte fait, il semblerait que la crise d’identité que traverse aujourd’hui notre diaspora, rendue immédiatement sensible à l’occasion de la perte du journal Haratch et de l’affaire des protocoles, n’ait d’autre cause que cette hypertrophie de la pensée génocidaire dans un contexte négationniste tenace qui a réduit à rien la seule chose qui aurait pu donner une respiration à l’esprit, à savoir la culture. Non une culture fossilisée, condamnée au culte de la langue, de l’Église ou de je ne sais quel mythe, mais une culture vivante, aimante et humoristique. En lieu de quoi, nous avons réussi à faire fuir nos artistes, à crisper notre réflexion, à pratiquer des censures et des ostracismes, à transformer le génocide en idéologie castratrice.

Der Voghormia ! Der Voghormia !

Denis Donikian

4 octobre 2009

In english, translated by Viken ATTARIAN :  The Armenian Diaspora or the Cuckolds of Armenia

En Arménie dans Lragir

A lire du même auteur :

Grande Catastrophe ou génocide ? Réponse à Cengiz Aktar.

Grande Catastrophe ou génocide ? Obama serait-il raciste ?

Diaspora. Foi et entropie 1 – Rien ne se perd, tout se métamorphose…

Diaspora. Foi et entropie 2 – Mort d’un Journal, mort de la pensée

Diaspora. Foi et entropie 3 – Parler la langue, avec qui et pour quoi ?

Diaspora. Foi et entropie 4 – Oxymore d’une Eglise nationale

Diaspora. Foi et entropie 5 – L’écriture dans le noeud de la fin

30 août 2009

La réception en Turquie du récent arrêt d’un tribunal américain

Ayse Gunaysu

par Ayse Gunaysu*

The Armenian Weekly, 27.08.09

Parmi les milliers de dépêches dont nous inondent des agences du monde entier, aucun quotidien, aucune chaîne de télévision turque n’a laissé passer l’information relative à l’arrêt d’une cour d’appel fédérale aux Etats-Unis, s’opposant aux demandes arméniennes relatives aux polices d’assurances non versées. De nombreux éditoriaux firent montre d’un ton à peine voilé de victoire, signalant que ce tribunal a frappé un « grand coup » contre les Arméniens. Certains se montrant un peu plus professionnels, se contentant de refléter leur satisfaction : « Un arrêt de justice irrite les Arméniens. » Même ceux qui sembleraient davantage « objectifs » usent de mots présentant le sujet comme une défaite de la part des « Arméniens » – et non une violation des droits des légitimes bénéficiaires, les clients de compagnies d’assurances qui ont tiré profit de l’extermination par un gouvernement de ses propres citoyens. Même le quotidien Taraf, considéré comme engagé dans un combat des plus courageux contre « l’Etat profond », titre : « Mauvaise nouvelle d’un tribunal américain pour les Arméniens » (22 août 2009, p. 3), un éditorial qui, qu’on le veuille ou non, renforce la conception essentialiste des Arméniens, largement répandue en Turquie, et qui reflète une pseudo-impartialité impitoyable – « mauvaise nouvelle ! » – face à l’usurpation exaspérante des droits d’autrui.

Mise à  part une poignée de gens, personne en Turquie, regardant les nouvelles ou lisant les manchettes (souvent sans lire le texte dans son intégralité), ne sait qu’au tournant du siècle dernier plusieurs milliers d’Arméniens des provinces de l’ancienne Arménie avaient souscrit des polices d’assurances, dont les bénéfices s’élevaient à plus de 20 millions de dollars en 1915 – dollars restés impayés aux héritiers légaux des victimes qui périrent sous un climat de terreur. Rien d’étonnant, puisque l’opinion ignore même qu’à l’aube de la Première Guerre mondiale, il existait 2 925 agglomérations arméniennes dans l’ancienne Arménie, comptant 1 996 écoles qui enseignaient à 173 000 élèves, garçons et filles, et 2 538 églises et monastères – preuve vivante de la présence arménienne dans l’empire ottoman. Lorsque j’ai tenté d’expliquer cela à ma mère, âgée de 83 ans, qui pensait que le tribunal américain avait fait une bonne action pour la Turquie, elle n’en croyait pas ses oreilles. Elle me demandait, presque sincère : « Des compagnies d’assurances occidentales ? A cette époque ? A Kharpert, à Merzifon, à Kayseri ? Tu es sûre ? » Car elle ne peut imaginer que ce qui constitue maintenant pour nous des villes éloignées, moins développées, à l’environnement rural où dominent encore des modèles pré-capitalistes – des endroits plus ou moins isolés des métropoles actuelles – furent jadis, avant 1915, des centres urbains riches et développés, dont les habitants étaient beaucoup plus proches, par leurs activités économiques, leur structure sociale et leur manière de vivre, du monde occidental que leurs concitoyens musulmans. Bien que diplômée de l’université (chose rare pour une femme en Turquie, à cette époque), cultivée, avec un sens réel de la justice dans toutes ses actions, ma mère subit un système éducatif fondé sur une histoire réécrite afin de reconstruire une identité nationale faite de fierté, et qui bouleversa la réalité. Résultat : un être « éclairé » qui ignore tout de ce que fut son pays – adoré – et de ce qui arriva quelque dix ans avant sa naissance.

Comment s’attendre alors à ce que ma mère sache à quel point Talaat Pacha, membre du triumvirat du Comité Union et Progrès et l’un des organisateurs du génocide arménien, choqua par son audace Henry Morgenthau, ambassadeur des Etats-Unis à Istanbul en 1925, lorsqu’il lui dit : « J’aimerais que vous ameniez les compagnies américaines d’assurances-vie à nous adresser une liste complète de leurs souscripteurs arméniens. Ils sont maintenant pratiquement tous morts et n’ont pas laissé d’héritiers pour recueillir cet argent. Naturellement tout cela échoit à l’Etat. C’est maintenant le gouvernement qui en est bénéficiaire. Le ferez-vous ? »

L’opinion turque, mise à part cette poignée de gens, qui a reçu le message au sujet de l’arrêt d’une cour d’appel américaine s’opposant au droit des Arméniens de demander justice, ne songe pas un instant que cela concerne les droits les plus fondamentaux de l’homme.

Or la raison est toute simple : une idéologie nationale bloque l’esprit des gens. En Turquie, une signification particulière est attachée au mot « compensation ». Les gens croient que toute reconnaissance sera suivie de demandes de compensation, lesquelles conduiront naturellement à des demandes territoriales. Si bien que la référence à une « compensation » (devant être payée aux « Arméniens ») dans ces reportages est directement liée dans leur esprit aux demandes territoriales des Arméniens.

Tout cela est lié au déni. Le déni n’est ni un phénomène isolé, ni une politique indépendante de tout autre aspect. Le déni est un système. Un tout intégré. Vous ne niez pas seulement ce qui est arrivé ; pour nier ce qui est réellement arrivé, vous devez nier l’existence même des gens à qui cela est arrivé. Pour nier leur existence, vous devez éliminer la preuve de leur existence à partir de leur environnement à la fois physique et intellectuel. Sur le plan physique, cela correspond aux 2 925 agglomérations arméniennes comptant 1 996 écoles et 2 538 églises et monastères, maintenant disparus. Sur le plan intellectuel, cela correspond à la perception qu’a ma mère de l’arrêt d’une cour d’appel américaine comme quelque chose de bon pour la Turquie.

J’ai vu un film à la télé ce soir, Rhapsodie en août d’Akira Kurosawa, un film sur une vieille dame, une hibakusha (mot japonais pour les victimes des bombardements atomiques d’Hiroshima et Nagasaki lors de la Seconde Guerre mondiale) et ses quatre petits-enfants. En regardant ce film, j’ai vu des gens commémorant leurs morts avec un grand respect, prenant soin de leurs monuments avec un amour infini, élevant leurs enfants dans le même esprit, observant les rituels bouddhistes, priant pour les dommages qu’ils ont subis. Les détails montrant tout cela étaient dépeints avec élégance et très impressionnants. En voyant une hibakusha aveugle nettoyer avec beaucoup de soin la plate-forme en marbre d’un monument, je songeais aux Arméniens de mon pays, qui sont privés de ce droit des plus élémentaires d’honorer publiquement la mémoire de leurs disparus. Or cette interdiction est tissée dans la structure même de la société turque, car les fondateurs de la nouvelle République de Turquie et leurs successeurs bâtirent une nation et mirent avec succès en pratique un « modelage des esprits » en vertu duquel les gens sont convaincus, amenés à croire sincèrement, que de telles commémorations les outragent directement.

Le résultat d’un tel modelage, tout ce système complexe de déni, est très difficile à démonter. L’élite turque au pouvoir ne reconnaîtra le génocide ni à court terme, ni à moyen terme. A long terme, peut-être. Mais la durée de ce « long » terme reste inconnue. La dynamique pouvant activer le processus est la reconnaissance par le bas, à savoir la reconnaissance par le peuple – processus très long, mais beaucoup plus prometteur qu’une reconnaissance officielle dans un avenir prévisible. En Turquie, les gens passent chacun par une sorte d’éclairage très particulier – aller à la rencontre des faits, en apprendre davantage sur l’histoire proche, nouer des contacts plus étroits avec des Arméniens ici et ailleurs (par exemple, rencontrer et écouter le professeur Marc Nichanian s’exprimer dans la langue de la philosophie et de la littérature, l’entendre expliquer combien des excuses ont peu de sens lorsque ce qui est arrivé aux Arméniens est « impardonnable », évoquer le sens de l’« usurpation du deuil » et l’« impossibilité de se représenter » ce que les Arméniens ont vécu. De plus en plus de récits paraissent dans les quotidiens et les périodiques en Turquie à propos de nos grands-mères et grands-pères d’origine arménienne, qui furent dépouillés de leur identité arménienne, du moins dans la sphère publique. De plus en plus de livres sont publiés au sujet du génocide, permettant aux lecteurs d’essayer d’imaginer l’inimaginable.

C’est cela qui activera un long processus de reconnaissance par le bas, une reconnaissance dans les cœurs qui interagira inévitablement avec le processus de reconnaissance officielle – un impératif pour une véritable justice -, quel que soit le temps qu’il faudra.

* Ayse Gunaysu exerce la profession de traductrice. Féministe, elle a été membre jusqu’en 1995 du Comité contre le racisme et la discrimination des droits humains en Turquie, ( branche d’Istanbul). Elle écrit dans un quotidien pro-kurde depuis 2005. Chacun se souvient de sa lettre de pardon adressée aux Arméniens sur le site de Yevrobatsi.

Source : The Armenian weekly

Traduction : © Georges Festa pour Denis Donikian – 08.2009

23 août 2009

Entretien exclusif avec Sibel Edmonds, qui dénonce le FBI

Sibel Edmonds

par Khatchig Mouradian

The Armenian Weekly, 21.08.2009

[Le 23 avril 2007, j’ai rencontré à Washington, D.C., Sibel Edmonds, dénonciatrice du FBI, pour un long entretien qui fut publié dans The Armenian Weekly et ZNet, et qui connut une large diffusion. Le 18 août 2009, j’ai eu un entretien téléphonique suivi avec Sibel, qui se trouvait alors en Nouvelle-Zélande. Cet entretien fait le point sur ce qui a transpiré de son dossier depuis 2007, avec un accent particulier sur sa déposition dans l’affaire Schmidt-Krikorian au début de ce mois.

Sibel Edmonds, linguiste au FBI, a été licenciée de son poste au siège du FBI à Washington en mars 2002. Son crime fut d’enquêter sur des infractions à la sécurité, diverses tentatives pour étouffer des affaires, rétention d’information et corruption de citoyens américains, dont des officiels de haut rang. Le secret d’Etat a été souvent invoqué pour bloquer les procédures juridiques la concernant, et le Congrès des Etats-Unis a même été bâillonné afin d’empêcher tout débat ultérieur. Sibel Edmonds a révélé, par exemple, une relation secrète entre des groupes turcs et l’ancien président de la Chambre des Représentants, Dennis Hastert (républicain – Illinois), lequel aurait reçu plusieurs dizaines de milliers de dollars de pots de vin en échange du retrait d’une résolution sur le génocide arménien de l’agenda parlementaire en 2000.

Née en Iran en 1970, Sibel Edmonds est diplômée de criminologie et de psychologie de l’Université George Washington et titulaire d’un mastère en politique publique et commerce international de l’Université George Mason. Elle est la fondatrice et directrice de la National Security Whistleblowers Coalition (NSWBC) [Collectif d’alerte sur la sécurité nationale] et a reçu en 2006 le Prix du Premier Amendement du PEN/Newman. Elle parle le turc, le farsi et l’azéri.

Ce qui suit est la transcription intégrale de cet entretien suivi.]

Khatchig Mouradian : En 2007, je t’ai demandé ce qui avait changé durant ces cinq années, depuis 2002, lorsque tu as contacté pour la première fois la Commission juridique du Sénat pour leur révéler l’affaire de la corruption par la Turquie d’officiels de haut rang. Tu disais : « Il n’y a eu aucune audition et personne n’a eu à rendre de comptes. On se retrouve pratiquement au point de départ […] » Deux autres années ont passé, nous avons un nouveau président et j’ai envie de te reposer la même question : des changements se sont-ils produits ?

Sibel Edmonds : Rien n’a changé. S’agissant du Congrès, les démocrates ont la majorité depuis novembre 2006 et je n’ai observé aucun intérêt de la part du Congrès pour procéder à des audiences – quelles qu’elles soient – à ce sujet, que ce soit sur la question des privilèges des secrets d’Etat ou les affaires complexes de corruption. La majorité actuelle est au moins aussi négative que la précédente. Au moins, les républicains avaient le cran de venir dire : « Nous ne toucherons pas à ça ! » Mais la nouvelle majorité ne dit rien !

L’administration Obama est toute nouvelle. Pour ce que j’observe, ils continuent la politique antérieure de l’administration concernant les privilèges des secrets d’Etat. Quant à la protection de ceux qui dénoncent cela et à la législation les concernant, la nouvelle équipe de la Maison Blanche a déjà dit clairement qu’ils ne veulent accorder aucune protection pour ceux qui dénoncent la sécurité nationale – à savoir ceux issus du FBI, de la CIA et de tous les autres institutions en liaison avec les services secrets et le maintien de l’ordre, et bien sûr le Département d’Etat.

Quant aux principaux médias, du moins pour ce que j’observe, la situation s’est en fait aggravée. C’est, à mon avis, la principale raison qui se cache derrière l’inaction et l’absence de volonté de rechercher des responsables, de la part du Congrès et de la Maison Blanche. Et la pression des principaux médias n’existant pas, ils se gardent naturellement de le faire. Ils sont conditionnés par cette pression. Or, aujourd’hui, les principaux médias ne remplissent pas leur rôle et leur responsabilité en exerçant cette pression.

Des trois – le Congrès, le pouvoir exécutif et les médias – je dirais qu’en l’espèce, le principal coupable ce sont les grands médias.

Khatchig Mouradian : L’exemple le plus récent de ce silence assourdissant des grands médias a été ta déposition dans l’affaire Schmidt-Krikorian, le 8 août dernier. Tu évoquais sous serment comment le gouvernement turc et une nébuleuse de groupes de pression, d’officiels américains de haut rang et de membres du Congrès ont été conduits à la trahison et au chantage. Une affaire énorme à tout point de vue, et qui n’a été couverte que par la presse arménienne et quelques blogs. Comment expliques-tu ce silence ?

Sibel Edmonds : Je connais des reporters de terrain qui sont passionnés et qui veulent suivre cette histoire. Mais quand ils arrivent dans leurs rédactions – et je parle des grands médias et d’excellents journalistes d’investigation -, leurs rédacteurs refusent d’aborder le sujet. Si tu regardes la vidéo ou que tu lis la transcription, tu vois à quel point cette déposition est explosive. Et, rappelle-toi, je parlais sous serment. Si à quelque titre que ce soit, en quelque manière je mentais ou n’étais pas sincère, j’allais en prison. Je réponds sous serment à ces questions et pourtant les principaux médias refusent d’aborder le sujet. C’est très semblable à ce que nous avons vu dans l’affaire AIPAC-Larry Franklin (1).

J’ai souligné le fait que l’American Turkish Council (ATC), le lobby turc et ces groupes de pression turcs oeuvrent de concert en partenariat avec l’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee) et le JINSA (Jewish Institute for National Security Affairs). Si bien que non seulement il y a cette pression sur les médias de la part du lobby turc et des personnalités américaines impliqués dans la corruption, mais ils exercent aussi cette pression sur les médias via leurs partenaires issus du lobby pro-Israël – or l’influence de ce dernier sur les grands médias aux Etats-Unis est indéniable.

L’ironie de l’histoire c’est que ma déposition a été publiée en une des journaux turcs – et la Turquie ne se vante pas de la liberté des médias -, alors que les grands médias n’ont pas écrit un mot à ce sujet.

Khatchig Mouradian : Dans un article que tu as écrit à propos du 4 Juillet (2), intitulé « It Ain’t about Hot Dogs and Fireworks » [« Il ne s’agit pas de hot-dogs, ni de feux d’artifice »] (3), tu dis : « Rappelons ces termes du serment constitutionnel selon lequel tous les fonctionnaires fédéraux, tous les juges fédéraux, tous les personnels militaires, tous les nouveaux citoyens sont requis de prendre du recul et d’accorder une attention particulière à ces phrases : « soutenir et défendre la Constitution et les lois des Etats-Unis d’Amérique contre tous les ennemis – étrangers et de l’intérieur ». Maintenant demande-toi ce que signifie « ennemis de l’intérieur ». Parle-moi de ces « ennemis de l’intérieur ».

Sibel Edmonds : Les ennemis de l’intérieur auxquels je fais allusion, ce sont ces officiels américains, élus ou nommés, qui ne représentent pas les intérêts du peuple américain – que ce soit des intérêts liés à la sécurité nationale ou à la politique étrangère – et qui, au contraire, ne représentent que leur cupidité, leurs bénéfices financiers et/ou des intérêts étrangers. Dennis Hastert (4) en fournit un bon exemple.

Moins de trois ans après que Vanity Fair ait publié un article sur les relations secrètes d’Hastert avec des groupes turcs, le groupe d’Hastert annonça qu’il faisait régulièrement pression pour le gouvernement de Turquie, recevant 35 000 dollars par mois au titre des intérêts de la Turquie. Quelle preuve de plus veulent les grands médias américains ? Pendant des années, cet homme est passé à la caisse, alors qu’il devait sous serment se montrer loyal et représenter les intérêts américains et la Constitution. Alors qu’au Congrès, cet homme représentait non seulement des gouvernements étrangers, mais aussi des entités étrangères criminelles. Dès que cet homme a quitté le Congrès (5), il est sorti du placard et devint officiellement le représentant d’intérêts étrangers. Bob Livingston [ancien membre du Congrès, républicain – Louisiane] (6) en fournit un autre exemple. Dès qu’il a quitté le Congrès, il s’est fait enregistrer au titre du FARA (Foreign Agents Registration Act) afin de représenter des intérêts étrangers. Je pourrais citer aussi Steven Solarz [ancien membre du Congrès, démocrate – New York] (7).

Autre exemple frappant, Mark Grossman, du Département d’Etat. Pendant des années, il a représenté des entités étrangères. En fait, il violait les lois criminelles aux Etats-Unis. Et tu sais quoi ? Il quitte le Département d’Etat en 2005 et il est immédiatement inscrit sur liste d’émargement par une société en Turquie nommée Ihlas Holding ; il rejoint un groupe de pression et se met à représenter les intérêts d’entités turques.

Or ces opportunités ne se produisent pas lorsque ces gens quittent leurs emplois. Pour que ces gens s’assurent ces emplois et ces salaires lucratifs, ils doivent servir ces entités étrangères alors qu’ils sont en fonction. Et c’est ce qu’ils ont fait !

Là, les victimes sont le peuple américain, sa sécurité nationale et l’intégrité de ce gouvernement. Et dans de nombreux cas dont j’ai connaissance, cela concerne nos informations liées à la sécurité nationale, à nos services secrets, qui sont communiquées en toute facilité à des entités étrangères par ces individus. Au titre des lois que nous avons depuis l’origine de cette nation, ces gens devraient être poursuivis sur le plan criminel.

Khatchig Mouradian : Ça me rappelle ce proverbe : « Que Dieu me protège de mes amis et je m’occuperai de mes ennemis. » La Turquie n’est-elle pas censée être une alliée des Etats-Unis ?

Sibel Edmonds : Si tu consultes le tout dernier rapport de notre gouvernement, à la rubrique espionnage, les pays numéro 1 sont Israël, la Chine et la Turquie en troisième ou quatrième position. Tu vois ici deux pays alliés, Israël et la Turquie, pénétrant et s’appropriant des informations sur nos services secrets, notre technologie militaire et classée confidentielle. Pourquoi tes alliés pénètrent ton Département d’Etat, le Département de la Défense et s’en tirent comme ça ? Que veulent-ils te prendre ?

Khatchig Mouradian : Parlons de l’affaire Krikorian-Schmidt. Plus précisément, pourquoi as-tu décidé de témoigner et que peux-tu dire des tentatives visant à bloquer ton témoignage ?

Sibel Edmonds : J’ai été contactée par les avocats de M. Krikorian, qui m’ont dit qu’ils voulaient recevoir mon témoignage sous serment et me faire déposer en tant que témoin dans l’affaire qu’ils plaident en justice. Je suis allée voir leur dossier et j’ai constaté qu’il implique le lobby turc et certains groupes d’intérêts turcs, ainsi qu’une représentante, Jean Schmidt (républicains – Ohio) (8), qui recevait des dons de campagne de la part de ces groupes. J’ai constaté, d’après une information accessible publiquement depuis leur dossier, qu’il y avait un cadre commun et j’ai décidé que mon témoignage serait directement utile et de la plus grande importance dans cette affaire, bien que je ne disposais d’aucune information particulière au sujet de Schmidt (j’ai quitté le FBI en 2002). Alors j’ai dit oui. A condition qu’ils m’assignent à comparaître et qu’ils demandent officiellement ma déposition sous serment, je le ferais pour eux.

J’ai alors rempli mes obligations, en tant qu’ancienne contractuelle du FBI signataire de divers accords relatifs à la non divulgation du secret, d’informer le FBI et le Département de la Justice qu’il m’avait été demandé d’apporter mon témoignage, car je suis censée les en informer. Ils avaient 24 heures à peu près pour répondre. Ils ont laissé passer la date limite. Après quoi, ils sont revenus à la charge, munis d’un avertissement étrangement peu constitutionnel disant qu’au titre de l’accord passé relativement à la non divulgation du secret, le FBI et le Département de la Justice avaient besoin de 30 jours pour étudier ce sur quoi j’allais témoigner. Les avocats ont vérifié et il s’est avéré que ce n’était pas légal, car un témoignage oral ne peut y être soumis – tu ignores ce qui va t’être demandé au tribunal. Donc, l’avertissement qu’ils m’ont remis était inconstitutionnel et illégal. Ils n’avaient aucun motif légal de m’empêcher de témoigner, si bien que je suis allée et, durant une déposition de cinq heures, j’ai répondu à toutes les questions et parlé de tout ce que je savais au sujet des affaires de corruption au Congrès, impliquant diverses entités turques.

Khatchig Mouradian : Depuis plusieurs années, c’est une affaire très frustrante pour toi. Tu as renoncé ? Y a-t-il quelque espoir de changement ?

Sibel Edmonds : Au niveau lambda, j’ai renoncé. J’ai fait tout ce qu’il était possible d’imaginer, que ce soit approcher le Congrès, le tribunal, l’Inspection Générale, les grands médias ou témoigner sous serment. Il n’y a plus rien à faire. Voilà où on en est. Il y a un blocage.

Au niveau plus global, je suis citoyenne des Etats-Unis et mère de famille. J’ai l’obligation, la responsabilité de défendre la Constitution, lorsqu’il me revient, et qu’il est de mon rôle de changer quelque chose. Et pour cela je ne renoncerai jamais. Aux Etats-Unis nous constatons nombre d’éléments de ce que nous considérons comme une politique d’Etat. J’observe cela dans des pays comme l’Iran, la Turquie, l’Egypte ou l’Arabie Saoudite. Or nous observons ces éléments aux Etats-Unis, une nation qui se vante d’être à l’avant-garde de la liberté, de la démocratie et des libertés civiques. Qu’arrive-t-il à cette nation ?

En tant que mère, je veux élever ma fille dans un endroit où elle se sente libre d’exprimer son opinion. Elle se trouve actuellement dans un pays où sa mère a été réduite au silence par des ordres visant à museler et une politique de secrets d’Etat.

J’ai grandi en subissant cela et je ne veux pas que ma fille grandisse en subissant cela.

NdT :

  1. Allusion à  l’affaire récente impliquant Larry Franklin, colonel en retraite de l’US Air Force et chargé des questions iraniennes au Pentagone, commandité par le FBI, et l’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee) [Commission aux Affaires publiques Etats-Unis – Israël], soupçonné d’espionnage au profit d’Israël.
  2. Fête nationale américaine.
  3. http://123realchange.blogspot.com/2009/07/it-aint-about-hot-dogs-fireworks.html (blog de Sibel Edmonds).
  4. Dennis Hastert, ancien représentant (républicain, Illinois) au Congrès, qu’il présida de 1999 à 2007.
  5. Dennis Hastert a démissionné de son poste de représentant en novembre 2007.
  6. Notice biographique in http://en.wikipedia.org/wiki/Bob_Livingston.
  7. Notice biographique in http://en.wikipedia.org/wiki/Stephen_J._Solarz.
  8. Notice biographique in http://en.wikipedia.org/wiki/Jean_Schmidt

Source : http://www.hairenik.com/weekly/2009/08/21/exclusive-interview-with-fbi-whistleblower-sibel-edmonds/

Traduction : © Georges Festa pour Denis Donikian – 08.2009. Avec l’aimable autorisation de Khatchig Mouradian.

5 juin 2009

Accords et désaccords avec Laurent Leylekian (2ème partie)

« Un homme, ça s’empêche… » (Albert Camus)

Un matin, juchée sur un âne, une jeune fille d’à peine seize ans, mariée dans l’urgence, son époux de deux ans son aîné et la sœur de celui-ci quittent Malatia pour fuir vers Alep. On imagine mal dans quels déchirements et en proie à quelles angoisses, sachant qu’ils auront à traverser des régions  hantées par la haine de l’Arménien.  Ils étaient mes parents et ma tante. Moins de sept ans auparavant, Malatia avait été un centre de transit pour tous les déportés du nord et de l’ouest, non loin du terrible camp de Frendjelar. Longtemps je me suis demandé par quel miracle mes parents avaient échappé au sort réservé à tous les Arméniens de l’Empire ottoman durant ces années noires. Tout d’abord, grâce au maire de Malatia, Moustapha agha Aziz oglou, qui n’eut de cesse de travailler pour sauver des vies arméniennes et qui mourut en 1921, assassiné par un de ses fils pour son aide aux ghiavour. Mais aussi grâce à la protection de l’agha dont ma grand-mère maternelle avait sauvé des flammes la caisse de son commerce sur le marché. Maintenant, dites-moi, Monsieur Leylekian, si je dois prononcer avec vous l’anathème que vous avez lancé à Althen-les-Paluds, à l’adresse de Monsieur Baskin Oran : « Eh bien, oui, vos grands-pères étaient des nazis, ou leurs équivalents » ?

L’expression « ou leurs équivalents » n’adoucit en rien l’usage que vous faites du mot nazi, fût-il repris à Monsieur Baskin Oran qui le récuse. Or, l’incongruité anachronique de ce terme, précisément connoté dans l’imaginaire européen, conduit à obtenir l’effet inverse de celui que vous aviez souhaité. Il dessert votre démonstration, par ailleurs fort subtile, en la plaçant d’emblée sur le registre de l’émotion. Sans oublier que votre acrobatie verbale, qui consiste à opérer un transfert comparatif douteux avec le génocide juif, laisserait penser que le génocide arménien ne possèderait pas ses propres mots pour contredire ceux qui le nient. Comparaison n’est pas raison. Et même si l’esprit génocidaire se retrouve dans tous les génocides accomplis, leurs modalités historiques ne sont ni interchangeables, ni superposables.

On pourrait comprendre que votre « raccourci » avait pour seul but de provoquer un choc. Or, comme on ne guérit pas un cheval de sa fièvre en le fouettant, on ne « réveille » pas un négationniste turc avec ce genre de formule cinglante, fût-il plus averti qu’un ultranationaliste aveugle comme la Turquie sait en produire. Au contraire, on conforte sa négation. Mais pire que cela : maintenant que votre phrase, qui assimile les grands-pères des Turcs d’aujourd’hui à des nazis, circule via Internet et dans les journaux, non seulement vous aurez donné raison aux négationnistes orthodoxes contre les 30 000 signataires de la pétition, mais vous aurez surtout réussi à hérisser les personnes de conscience qui auraient souhaité comprendre et s’informer. En d’autres termes, vous aurez réussi à créer du négationnisme, de ce négationnisme dont se nourrissent vos activités à Bruxelles,  quand la tâche des Arméniens a toujours été de le faire reculer par tous les moyens. (Au point qu’on se demanderait si vous ne l’avez pas fait intentionnellement). La situation aurait été désespérante si tous les Arméniens qui vous ont écouté ce jour-là avaient partagé votre point de vue. Mais certains qui auront « rattrapé » votre mauvais coup auront gardé quand même ouverts les voies de la persuasion et les chemins qui perpétuent les rencontres.

Si votre radicalité convient à Bruxelles, dans laquelle je ne doute pas que vous devez exceller, ce jour-là, à Althen-les-Paluds, elle n’était pas de mise. Les affrontements émotionnels finissent souvent par des empoignades. Or, ce jour-là vous aviez l’occasion de parler d’homme à homme avec Monsieur Baskin Oran, de raison à raison, et vous avez cédé à la tentation de la rancœur. Une rancœur vieille de près d’un siècle, contenue en vous comme un héritage sacré, et que vous avez libérée comme si c’étaient tous nos ancêtres qui crachaient ces mots : « Eh bien, oui, vos grands-pères étaient des nazis, ou leurs équivalents » sur un Turc que vous teniez enfin à votre merci. Comme si les morts d’hier autant que les vivants d’aujourd’hui vous autorisaient en les prononçant à franchir les limites de la raison, fort que vous étiez de ce droit universel dont se réclament les victimes passées et présentes d’un crime aussi absolu que le génocide de 1915.

Et pourtant, je vous le répète, mon histoire ne se reconnaît pas dans vos mots lâchés en forme de couperet. Dès lors, en prenant l’initiative de parler au nom de tous, sans aucune distinction, fort de ce droit absolu que confère à ses victimes un crime de génocide, vous vous êtes autorisé à négliger que d’autres pouvaient penser autrement l’actualité de la cause arménienne. Ce jour-là, par vos mots, vous m’avez volé quelque chose qui ne vous appartenait pas.  En transférant le combat au nom de la nation arménienne contre l’État turc, des instances internationales au sein d’un débat public, vous avez imposé un point de vue que vous croyiez général sans tenir compte de ceux qui n’auraient jamais prononcé vos paroles, ni vous embarrasser d’une éventuelle confusion des genres. C’est que, à Althen-les-Paluds, vous étiez devenu tous les Arméniens tandis que Monsieur Baskin Oran était devenu l’État turc.

Dois-je rappeler que, quoi qu’on puisse penser de lui, Monsieur Baskin Oran  aurait dû être salué pour son courage à venir se présenter en personne, tel qu’il est, c’est-à-dire un intellectuel suffisamment attaché à son pays (eût-il un passé « nazi ») pour prendre le risque de commencer à le nettoyer de ses mensonges (fût-il lui-même de ceux que les récits du génocide arménien ne rendent pas « fous »), selon le rythme qui lui convient et dans le contexte sensible d’une société sourcilleuse ? De fait, invité par des Arméniens, dans le cadre d’un débat sur la cause arménienne, Monsieur Baskin Oran n’avait pas à subir ce manquement aux règles de l’hospitalité que vous lui avez infligé. J’imagine mal Monsieur Marc Nichanian, au cours des conférences qu’il a données à Istanbul, invité par ces mêmes intellectuels que vous assimilez à des serviteurs de l’État turc, devant essuyer une sentence du même genre que la vôtre ou son équivalent.

Votre phrase serait anodine si vos lecteurs aujourd’hui la négligeaient au profit de votre démonstration. Il reste que la seule chose qui sera retenue, à coup sûr, seront ces mots : « vos grands-pères étaient des nazis ». Or, il suffit de les rapprocher de votre titre : « Société civile et intellectuels turcs au service du négationnisme d’Etat », pour comprendre ce que vous sous-entendez. Dès lors tout s’explique ainsi : « Puisque vos grands-pères étaient des nazis, vous étiez déterminés, pour le moins, à devenir vous-mêmes des négationnistes. En somme, si vos grands-pères étaient des nazis, vous êtes aussi par le même coup plus ou moins voués à le devenir sous la forme de son avatar moderne qu’est le négationnisme. » Il n’y a pas d’échappatoire. Comme si j’étais voué à être alcoolique parce que mes grands-parents l’étaient.  En l’occurrence, Monsieur Baskin Oran ne pourra pas nier qu’il est un négationniste, pour la bonne raison que ses grands-parents se sont comportés comme des nazis.  Monsieur Baskin Oran aura beau protester, vous opposer qu’il ne sait pas dans le fond comment se sont comportés ses grands-parents en 1915, rien n’y fera. Le mois de février a trente jours de la même manière que les grands-parents de Monsieur Baskin Oran étaient des nazis, comme l’exige le système. On voit par là que l’anti-négationnisme peut vite se muer en enfermement, pour ne pas dire en un fanatisme  prompt à virer au complexe de persécution. Même s’il existe des anti-négationnistes intégristes du genre intellectuel comme vous l’incarnez, Monsieur Leylekian.

Ce qui rend votre anathème particulièrement insupportable, c’est qu’on y retrouve un relent de cette doctrine communiste de l’influence directe qu’aurait exercée l’origine de classe des parents et des grands-parents sur l’accusé. En l’occurrence, la culpabilité de Monsieur Baskin Oran contiendrait la culpabilité de tout le peuple turc. J’imagine ce qu’il a pu ressentir ce jour-là à Althen-les-Paluds. Mais surtout les Arméniens qui s’y trouvaient. Par votre phrase : « vos grands-pères étaient des nazis », le monde était brusquement devenu irrespirable.

De fait, vous ne vous embarrassez pas de cette notion de culpabilité concernant les Turcs d’aujourd’hui. Qu’ils n’aient pas trempé, par la force des choses, dans le génocide arménien, ne vous trouble pas. Qu’ils aient subi un formatage qui a duré plusieurs décennies ne vous intéresse pas non plus. Qu’ils soient éduqués aujourd’hui dans le mensonge, qu’ils baignent dans une société ultranationaliste, qu’ils soient plongés dans une démocratie militariste, pour ne pas dire ergenekonisée en profondeur,  vous dérange encore moins. Et pourtant, la plupart d’entre eux, moins ces 30 000 signataires de la pétition dont fait partie Monsieur Baskin Oran, plaident non coupables concernant les événements de 1915. Loin de leur faire comprendre qu’ils ont une responsabilité dans cette « histoire » sur laquelle s’est bâtie la République de Turquie, vous vous êtes contenté de les charger aussi fortement que s’ils avaient été eux-mêmes les bourreaux des Arméniens. Loin de leur reconnaître des circonstances atténuantes, vous vous empressez d’en faire des innocents diaboliques. « Vos grands-pères étaient des nazis ».

Vous vous dites lecteur du Procès de Kafka. Et justement, votre réquisitoire porte moins sur un crime commis par votre accusé que sur ce qu’il cache. Vous glosez sur ce que Monsieur Baskin Oran aurait dit et écrit pour le juger sur ce que ses paroles dissimulent. En réalité, ce n’est pas vous, en personne, qui menez l’accusation, mais le système que vous représentez, c’est-à-dire la substance même du procès. Car le droit absolu qui réclame une justice absolue pour un crime aussi absolu que le crime de génocide vous conduit à vous ériger en tribunal absolu. Ce que nous dit Le Procès, comme le précise Milan Kundera, c’est que le tribunal selon Kafka «  est une force qui juge, et qui juge parce qu’elle est force ; c’est sa force et rien d’autre qui confère au tribunal sa légitimité ». Cette légitimité, vous la puisez dans l’absolu de ce crime absolu, absolument impuni qu’est le génocide des Arméniens. Voilà pourquoi, ce jour-là, à Althen-les-Paluds,  vous avez transformé Monsieur Baskin Oran en une victime kafkaïenne et vous vous êtes érigé en tribunal kafkaïen.

Vous ne me ferez pas croire qu’en étant l’un des quatre initiateurs de la pétition de pardon, Monsieur Baskin Oran appartienne à la masse figée des négationnistes turcs. Cette pétition aurait au moins eu le mérite de tenter une sortie hors de la pensée systématisante dans laquelle on a plongé l’ensemble des Turcs. Ne vous en déplaise, bon an mal an, avec toutes les précautions et les réticences qu’elle nécessite, cette pétition revêt tous les aspects d’une pensée expérimentale, telle que je l’ai définie dans ma première partie. Une pensée qui se trompe, une pensée qui piétine, une pensée qui s’embourbe dans ses contradictions, mais  une pensée qui donne de l’espoir. Les Arméniens, puristes, orthodoxes et revanchards de tous poils, auraient tort de lui cracher dessus. Car jamais une telle brèche n’a été ouverte en Turquie. En revanche, force est de constater que votre sentence en forme de couperet : « vos grands-pères étaient des nazis », ne me donne guère l’impression que vous soyez, de votre côté, sorti de votre système. C’est  que vous ne vous en apercevez même pas, soucieux que vous êtes de rester vous-même par fidélité à nos morts, de répercuter le vrai au sein d’un même milieu, où l’on pense ce qu’il faut penser, incapable de répondre aux exigences spitituelles de votre moi dans le seul but de ressembler à ceux qui comme vous se nourrissent du système. Dès lors, les changements qui s’opèrent autour de vous ont pour seul effet de vous garder inchangé.

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Denis Donikian, écrivain, dernier livre paru Vers l’Europe, du négationnisme au dialogue arméno-turc ( Éditions actual art, Erevan, 2008)

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PS. Pour prévenir l’usage que pourraient faire de ce texte des personnes mal intentionnées, l’auteur rejette toute responsabilité pour toute utilisation partielle ou tronquée qui en serait donnée, sauf en cas de reproduction in extenso, ce post-scriptum compris.

28 avril 2009

Grande Catastrophe ou génocide : Obama serait-il raciste ?

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Oeuvre de Firuz Kutal spécialement pour Biz Myassine

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Ainsi donc, dans ce suspens du « prononcera/prononcera pas le mot génocide », le Président Obama, aura préféré la solution compassionnelle à l’affirmation juridique, l’appellation arménienne à l’expression universelle en faisant usage de Medz Yeghern dans son discours du 24 avril 2009. De ce fait, en voulant ménager le chou arménien et la chèvre turque, il aura réussi à décevoir les Arméniens et à blesser les Turcs. En ce sens, au regard des Arméniens, l’État turc aura triomphé une fois de plus. Et aux yeux des Turcs, l’oubli par Obama de leurs propres pertes humaines sera tenu pour inacceptable.

Malgré le fond tragique de l’histoire, cette affaire ne manque pas de sel. Ballotté entre les pressions de la diaspora arménienne, les susceptibilités turques et les intérêts américains, le président des Etats-Unis, qui aura voulu jouer la neutralité tout en acceptant de recevoir des coups comme une balle de tennis entre deux raquettes, aura été le troisième dindon d’une farce dès lors que la difficile mais inéluctable vérité universelle avait été délibérément bannie du terrain de ce jeu diplomatique.

Pour les Arméniens, le président Obama aura failli à ses promesses électorales. Pour les Turcs, il aura manqué de respect envers leurs morts. Dans les deux cas, Obama le métis aurait-il fait un discours raciste ? Toujours est-il que l’homme a beau avoir le respect de l’homme chevillé au corps, il aura obtenu par son discours l’effet inverse de ses propres intentions.

Les Turcs n’auront pas aimé ce discours qui cache, dévoile, et finalement pèche par omission. Mais l’évocation du Medz Yeghern un 24 avril devait-elle obliger Barack Obama à noyer les morts arméniens dans une comparaison absurde avec les morts turcs durant la première guerre mondiale ? Qu’il y ait eu des représailles arméniennes, je le conçois. Qu’il y ait eu, côté turc autant de civils massacrés qu’on a pu en compter dans la population des déportés arméniens, ma raison, confortée par les faits eux-mêmes, m’impose de réfuter pareille allégation. Mais pour l’Etat turc, un mort est un mort, oubliant qu’un soldat qui meurt les armes à la main ne meurt pas de la même manière qu’une femme, qu’un enfant, qu’un vieillard qu’on tue par la soif, la faim, la maladie ou le feu. Tout l’art négationniste de la propagande turque consiste à opposer aux comptabilités arméniennes un équivalent turc, comme si en matière de génocide la mort était quantifiable alors qu’il est un meurtre de masse construit sur une intention. En brandissant leurs 1 500 000 morts, les Arméniens ont quantifié le Crime de 1915 et prêté le flanc à la critique turque négationniste qui joue à loisir avec ce chiffre et assimile ainsi les meurtres antiarméniens à des morts normales comme en produisent toutes les guerres, forcément sales. Mais les Turcs fanatiques de la turcité ne pourront jamais, pour le moins, opposer aux accusations arméniennes l’équivalent de cette nuit d’avril où des centaines d’intellectuels furent soumis à une rafle sans précédent dans l’histoire, ni l’équivalent des camps de la mort en Mésopotamie. Que les Turcs nous montrent chez eux l’équivalent d’un Komitas qui aurait été déporté et mentalement détruit du seul fait des Arméniens. Par ailleurs, depuis que les Arméniens ont érigé le 24 avril en date symbolique du génocide, ils l’ont malheureusement vidé de son poids de souffrances. Le 24 avril serait-il devenu une rengaine abstraite qui ne dirait plus rien à personne ? Or, les Français doivent savoir que cette nuit-là, on aura déporté Roland Barthes, Max Gallo, Alain Finkielkraut, mais aussi Pierre Boulez, Daniel Mesguish, Michel Bouquet, Richard Anconina, Vincent Perez, Philippe Torreton, et tant d’autres que lecteur complètera selon ses goûts en allant les chercher chez les journalistes, les députés, les grands médecins, les juristes, les professeurs d’université et à condition qu’il en trouve 600 (mais en réalité 20 000 environ, à l’échelle de la population globale française)… Cette nuit-là ces 600 intellectuels vont se retrouver dans la nuit et dans le froid avant d’être expédiés par wagons entiers à l’intérieur du pays. Quelques mois plus tard, Yves Bonnefoy, avec Philippe Jaccottet et trois autres compagnons seront conduits dans un ravin, près d’une rivière. On les obligera à se déshabiller pour ne pas souiller leurs vêtements, avant qu’on leur plonge des poignards dans le corps. Seul Bonnefoy résiste jusqu’à ce qu’il meure éventré tandis qu’on lui crèvera les yeux pour le punir. Voilà ce qui est arrivé aux frères en poésie d’Yves Bonnefoy et Philippe Jaccottet, à savoir Daniel Varoujan et Roupen Sevag. L’État turc ne pourra jamais « aligner » le même type d’atrocité censée avoir été commise par des Arméniens. Mais il continue à opposer ses morts aux morts arméniens, incapable qu’il est de hisser son peuple de l’émotion nationaliste à la raison universelle, des non-sens que traîne derrière elle la raison d’État à la conscience qui anime la famille humaine.

Pareillement, les Arméniens du monde entier n’ont pas aimé non plus le discours du président Obama qui sut naviguer entre mille et un écueils de mots, de chantages et de susceptibilités. Leur principal grief serait qu’Obama n’ait pas fait usage du terme qui fâche en même temps qu’il les aurait libérés. On attendait génocide, c’est Medz Yeghern qui est sorti de son chapeau de magicien. Tel fut notre Waterloo ce jour-là. Nul doute que nous étions pourtant à deux doigts de l’entendre ce mot de l’obsession arménienne. Mais Obama ne l’a pas prononcé et nous sommes forcés de nous en tenir à ce fait, car dans le cas contraire la face du monde arménien aurait certainement changé, sinon du monde lui-même. Devenu président, Obama aura donc préféré le diplomatique à l’éthique. Le politique à la mystique, aurait renchérit Charles Péguy. Même si Medz Yeghern, paré de ses majuscules comme le font certains des nôtres avec le mot génocide (Génocide Arménien) vous a un parfum de chose sacrée, tant la mort dans ce cas exsude de partout son mystère qui rend les hommes impuissants. Obama aura donc choisi l’expression qui sera venue tardivement dans la bouche des survivants qui, faute de mieux, durent puiser dans leur « tradition », les victimes étant elles-mêmes trop ahuries par l’horreur pour nommer l’innommable chose. Or, en matière de pogroms, les Arméniens de Turquie, après les massacres de 1894-1896, puis ceux de 1909, ne manquaient pas de tradition. Le lecteur odar, heureux profane, est bien loin d’imaginer combien la « chose » a travaillé au plus près de leur vie quotidienne, des générations d’Arméniens. Cela veut dire qu’ils étaient plongés durant des décennies dans l’émotion la plus noire. Ce n’est que dans les années soixante, mais bien sûr avec le lent réveil de la conscience aux réalités juridiques formulées par Lemkin, que les générations nouvelles ont substitué au terme interne de Medz Yeghern celui universel de génocide. Que chacun revoie ce qui se publia en arménien et surtout en français autour du cinquantième anniversaire du 24 avril. Le seul opuscule du Centre d’Etudes Arméniennes intitulé Le Deuil National Arménien suffirait à éclairer les curieux. Les années qui ont suivi n’ont fait que renforcer ces revendications sur le plan juridique. Et c’est sur ce mot que se sont prononcés de multiples pays pour signifier au monde que le monde était partie prenante des indignations et des revendications arméniennes.

Or, voici qu’à la suite de Cengiz Aktar ( à lire sur ce même blog "Grande catastrophe ou génocide ? Réplique à Cengiz Aktar") ,qui fut l’un des quatre signataires de la demande de pardon, le président Obama aura cru bon de renvoyer aux Arméniens ce mot à usage interne qu’ils avaient l’habitude d’utiliser avant qu’ils ne s’éveillent du cauchemar dogmatique de leur tragédie. A ce propos, Janine Altounian écrit justement : « avoir recours à un signifiant arménien, c’est poser la réalité arménienne comme intraduisible dans la langue de la culture universelle, inaccessible à elle, c’est la ghettoïser dans sa langue. » De fait, sous couvert de nous comprendre, voici qu’on nous piège dans notre propre vocabulaire, comme si les événements de 1915 restaient dans le fond une douleur purement arménienne qui ne pouvait accéder au statut juridique d’un crime intéressant l’humanité toute entière. Et pour reprendre une image de Janine Altounian, on a l’impression que dans l’autobus ségrégationniste de l’humanité, le président Obaman ait confiné les Arméniens aux sièges du fond afin qu’ils mâchonnent à loisir leur Medz Yeghern, sans leur permettre d’accéder au rang de ceux qui représenteraient les hommes, tous les hommes. Mais ce bus, l’Arméniens l’avait déjà pris depuis les années hamidiennes tout en revendiquant un statut d’être humain à part entière. Combien de Rosa Parks les Arméniens n’ont-ils pas compté qui refusaient d’être remisés derrière ? Et combien de Martin Luther King et combien d’autres qui ont voulu déplacer les mentalités en Turquie ont été aussitôt exterminés. Les Arméniens qui ont subi la déshumanisation permanente de la part des différents gouvernements turcs ne cessent, depuis qu’on les a dispersés, de revendiquer aujourd’hui une place dans la conscience des hommes partout où le sort les aura jetés. Et voici qu’aujourd’hui encore, le président des États-Unis les a renvoyés d’un mot à la case départ.

Je ne relèverai pas le paradoxe pour dire de Barack Obama qu’il vient d’accomplir le premier geste raciste de son mandat présidentiel. Mais je retiens qu’à la douleur des Arméniens, il a ajouté la honte que peut éprouver un être humain à qui on refuse son statut d’être humain. De ce fait, mutatis mutandis, les Arméniens furent et restent dans le monde des sortes de Noirs qui ruminent leur Medz Yeghern sans que pointe pour eux l’espoir d’un repos dans la paix d’une reconnaissance universelle.

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Le texte de la déclaration de Barack Obama.

THE WHITE HOUSE

Office of the Press Secretary

April 24, 2009

Statement of President Barack Obama on Armenian Remembrance Day

Ninety four years ago, one of the great atrocities of the 20th century began. Each year, we pause to remember the 1.5 million Armenians who were subsequently massacred or marched to their death in the final days of the Ottoman Empire. The Meds Yeghern must live on in our memories, just as it lives on in the hearts of the Armenian people.

History, unresolved, can be a heavy weight. Just as the terrible events of 1915 remind us of the dark prospect of man’s inhumanity to man, reckoning with the past holds out the powerful promise of reconciliation. I have consistently stated my own view of what occurred in 1915, and my view of that history has not changed. My interest remains the achievement of a full, frank and just acknowledgment of the facts.

The best way to advance that goal right now is for the Armenian and Turkish people to address the facts of the past as a part of their efforts to move forward. I strongly support efforts by the Turkish and Armenian people to work through this painful history in a way that is honest, open, and constructive. To that end, there has been courageous and important dialogue among Armenians and Turks, and within Turkey itself. I also strongly support the efforts by Turkey and Armenia to normalize their bilateral relations. Under Swiss auspices, the two governments have agreed on a framework and roadmap for normalization. I commend this progress, and urge them to fulfill its promise.

Together, Armenia and Turkey can forge a relationship that is peaceful, productive and prosperous. And together, the Armenian and Turkish people will be stronger as they acknowledge their common history and recognize their common humanity.

Nothing can bring back those who were lost in the Meds Yeghern. But the contributions that Armenians have made over the last ninety-four years stand as a testament to the talent, dynamism and resilience of the Armenian people, and as the ultimate rebuke to those who tried to destroy them. The United States of America is a far richer country because of the many Americans of Armenian descent who have contributed to our society, many of whom immigrated to this country in the aftermath of 1915. Today, I stand with them and with Armenians everywhere with a sense of friendship, solidarity, and deep respect.

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