Ecrittératures

1 avril 2011

L’humanitarisme, dernier avatar du négationnisme

Classé dans : CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 8:03
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Tout est bon à la méchanceté pour se couvrir sans craindre le ridicule, même se couvrir de bonté. Ainsi fait l’Etat turc dont la dernière trouvaille pour faire oublier qu’il est l’héritier actif d’un génocide est de proclamer des sentiments humanistes partout où le monde l’exige, sauf chez soi, bien sûr.

Cette méthode viendrait en complément de sa subtile stigmatisation des Arméniens en ce qu’ils seraient éduqués à la haine. Et comme rien n’est plus européen que de haïr la haine, la Turquie se donne des airs de dignité démocratique en chantant à l’unisson des idéaux  occidentaux, de manière à faire oublier qu’elle porte en elle un génocide, tue ou coffre journalistes et religieux, terrorise, menace, assimile ou massacre des individus ou des populations au sein de ses frontières et même au-delà.  Décrire les Arméniens comme haineux, c’est forcément chercher à se placer dans le symétrique opposé, à savoir l’humanisme. Je tue, je tire bénéfice de ce meurtre, puis je proclame le meurtre hors-la-loi et immoral. C’est que la Turquie sait comment se façonner une virginité en parlant d’éthique tout en pratiquant en sous-main une politique continue du nettoyage par le sang. Elle sait prendre le masque du vrai ou de la respectabilité pour camoufler des pratiques propres à préserver ses intérêts, son territoire, ses ambitions.  Elle est capable d’user de mots pour déshumaniser ses ennemis alors que ces mots lui sont en tous points applicables.  L’art de brouiller les cartes, de détourner le sens des concepts, de fasciser le vocabulaire. Ainsi en est-il du mot terrorisme appliqué aux Kurdes par la Turquie. Or qui est le plus terroriste, du Kurde qui défend son droit à être lui-même là même où il a toujours vécu, ou de l’Etat turc qui lui défend d’avoir ce droit ? Tout le monde sait qu’un Etat peut être terroriste. Mais la Turquie est arrivée à imposer au monde l’idée selon laquelle seuls les Kurdes sont terroristes, et ce par la grâce de sa diplomatie, celle-ci étant comprise comme une manière de subvertir la sémantique universelle au profit d’une sémantique de l’intérêt national. Exactement de la même façon que le bloc communiste utilisait le mot république pour camoufler sa dictature dite prolétarienne.

Autre mode de camouflage du génocide, l’histoire. En effet, quoi de plus respectable que la vérité historique ? Quoi de plus respectable que le respect des faits, rien que des faits ? C’est que le fait devrait défaire l’opinion et conduire tout être raisonnable à adhérer à une vérité démontrée par les documents. Dans le litige qui porte sur la dénomination des événements de 1915, les Turcs avancent et proclament partout qu’il faut donner la parole aux historiens, rien qu’aux historiens. Respecter le verdict de l’histoire, voilà qui est fort respectable. Et ceux qui n’y souscrivent pas encourent le risque de se mettre automatiquement au ban des nations civilisées. Or pour les Arméniens, l’histoire s’est déjà maintes fois prononcée, ne serait-ce que par la bouche des rescapés ou celle des spécialistes. Se remettre à table, c’est pour eux entrer dans un jeu de dupes, tant le négationniste, fût-il « historien », manipule, ratiocine, au gré d’une mauvaise foi manifeste, de mille et une contorsions de la réalité, au profit non de la vérité universelle, mais d’une vérité nationale. Or les Arméniens ne font rien d’autre que d’opposer l’universel au national, la vérité selon les hommes à la vérité selon l’Etat turc.

Aujourd’hui, dans sa course à la respectabilité,  la Turquie se drape dans les valeurs du monde occidental, oubliant volontairement qu’elle a d’abord à mettre ces valeurs à l’épreuve de ses propres pratiques démocratiques. C’est pourquoi tout sonne faux dans la bouche de Monsieur Erdogan quand il s’indigne sur le sort des Palestiniens, quand il se jette à leur secours ou à celui des ressortissants libanais de Lybie. Mais la vérité – sinon le camp – du personnage, avide d’honneurs et de respectabilité, s’est révélée avec l’acceptation  du Prix international Kadhafi pour les Droits de l’Homme en novembre 2010.

C’est dans cette même perspective que se situe la déclaration d’Ahmet Davutoglu, Président du Comité des Ministres du Conseil de l’Europe, à l’occasion de la Journée internationale pour l’élimination de la discrimination raciale le 21 mars dernier :

« Dans l’Europe d’aujourd’hui, de plus en plus diverse, nous ne devons jamais oublier le principe fondamental selon lequel tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. […]  Aujourd’hui plus que jamais, alors que nous relevons les défis de nos sociétés en mutation, nous devons lutter contre toutes les formes de racisme et de xénophobie. […] Le Conseil de l’Europe est résolu à poursuivre son action, en utilisant tous les moyens dont il dispose – notamment la Cour européenne des droits de l’homme, la Commission européenne contre le racisme et l’intolérance et le Commissaire aux droits de l’homme – pour veiller à ce que nul ne soit victime de discrimination ou exposé à la haine en raison de sa race, sa couleur, son sexe, sa langue, sa religion, son origine ou d’autres motifs ».

Ecce Homo.

 

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Nouvelle poussée d’humanisme d’Erdogan ICI

21 janvier 2010

Entretien avec Sarkis Seropyan et Pakrat Estukyan, de la rédaction d’Agos

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(Traduction Georges Festa)

« L’affaire Ergenekon était le rêve de Hrant »

par Yonca Poyraz Doğan

Todays Zaman, 18.01.10

« Si Hrant vivait et voyait l’affaire Ergenekon, il serait aux anges ! », nous confie Sarkis Seropyan. « Il suivrait beaucoup plus cette affaire que nous ne pouvons le faire à Agos. Il ne se contenterait pas de présenter les actualités liées à Ergenekon. »

Seropyan se réfère à l’enquête visant Ergenekon, un groupe néo-nationaliste présumé issu d’un réseau clandestin de groupuscules comprenant des membres des forces armées et accusé d’être derrière plusieurs assassinats non résolus de journalistes, universitaires, leaders d’opinion et écrivains.

« C’était son rêve de voir tous ces gens démasqués. », note Seropyan, se référant aux membres présumés d’Ergenekon, poursuivis par le Procureur public d’Istanbul.

Une enquête, suite à l’assassinat de Dink, a révélé qu’un groupe d’ultranationalistes était derrière ce meurtre. De fortes preuves laissent penser que certains membres de ce groupe avaient des liens avec les services de police au nord, à Trabzon, lieu d’attache des conspirateurs.

Des gendarmes ont ensuite confirmé avoir été informés du complot visant à tuer Dink, avant que le meurtre ne soit commis.

Les avocats de la famille Dink ont affirmé à plusieurs reprises que la police a tenté de masquer les preuves. Fethiye Çetin, qui représente la famille Dink à ce procès, nous avait confié  en 2008 que certaines personnes, arrêtées suite à l’opération Ergenekon, furent très actives dans le processus qui conduisit au meurtre de Dink.

Néanmoins, bien que trois ans se soient écoulés depuis l’assassinat de Dink, l’enquête concernant ce crime haineux, n’a abouti à aucune conclusion.

Deux rédacteurs d’Agos, Seropyan et Pakrat Estukyan, ont répondu à nos questions sur Agos après Hrant Dink et d’autres sujets.

  • Yonca Poyraz Doğan : Après le meurtre de Hrant Dink, vous avez continué à publier Agos sans aucune interruption. Comment les choses se sont-elles passées ?
  • Sarkis Seropyan : Beaucoup de gens ont défilé dans nos bureaux juste après la nouvelle. Certains – que nous connaissions ou que nous ne connaissions pas – sont venus nous aider à éditer le journal. Grâce à leur contribution, nous avons pu éditer un numéro spécial. Qu’ils ont fait. C’est Ümit Kıvanç, aujourd’hui disparu et qui a travaillé longtemps à Agos comme graphiste, qui a réalisé cette couverture inoubliable. Ce numéro s’est vendu à 50 000 exemplaires, alors que notre tirage normal ne dépasse pas 5 000.
  • Yonca Poyraz Doğan : Quel est votre tirage actuellement ?
  • Sarkis Seropyan : Avec ce numéro spécial, notre tirage a augmenté, mais depuis il a progressivement décliné, pour s’équilibrer entre 8 000 et 10 000 exemplaires.
  • Yonca Poyraz Doğan : Les Amis de Hrant viennent de publier un communiqué de presse rappelant que trois ans se sont écoulés depuis son assassinat et que ceux qui l’ont commandité sont toujours en liberté. Qu’en pensez-vous ?
  • Sarkis Seropyan : Dans les crimes d’honneur, les adultes utilisent des mineurs afin d’éviter des condamnations plus lourdes et c’est apparemment ce que des adultes ont fait en planifiant le meurtre de Hrant. Un rapport préparé par les avocats de la famille de Dink précise les faits et le processus grâce auquel l’affaire n’a pas été résolue, en dépit de ces mêmes faits. Seuls deux jeunes hommes ont été présentés devant le tribunal en tant qu’assassins. Certaines personnes que je sentais respirer derrière moi lors des audiences sont maintenant jugées en liaison avec Ergenekon. Ce sont des soi-disant avocats, juristes, généraux, etc, mais ils sont maintenant responsables devant la justice. Tôt ou tard, l’affaire Hrant trouvera un lien avec l’affaire Ergenekon, même si nous ignorons jusqu’où Ergenekon sera poursuivi. Mais s’il l’est, ce sera une bonne chose pour le pays. Si Hrant était vivant et voyait l’affaire Ergenekon, il serait aux anges. Il sauterait de joie. Il suivrait beaucoup plus l’affaire Ergenekon que nous ne pouvons le faire à Agos. Il ne se contenterait pas de présenter les actualités liées à Ergenekon. Cette affaire visant Ergenekon, il en rêvait. C’était son rêve de voir tous ces gens démasqués.
  • Yonca Poyraz Doğan : Selon vous, qu’aurait fait Dink à Agos en liaison avec l’affaire Ergenekon ? Pouvez-vous l’imaginer ?
  • Sarkis Seropyan : Il était tellement différent ! Il aurait sûrement fait quelque chose que nous n’imaginons même pas. Fatih [Le Conquérant] Sultan Mehmet II fit transporter ses navires à travers les terres. Hrant aurait transporté lui aussi ses navires à travers les terres. Qui peut se le figurer ?
  • Yonca Poyraz Doğan : Qu’est-ce qui vous frappe le plus dans le rapport préparé par les avocats de la famille de Dink ?
  • Sarkis Seropyan : Le rapport répète la phrase "Hrant Dink a été tué le 19 janvier 2007, dans plusieurs paragraphes. Il nous rappelle fréquemment le fait, car nous avons fréquemment besoin de nous en souvenir. Nous ne devons jamais oublier ce fait et nous n’oublierons pas. Car si nous l’oublions, l’affaire Ergenekon perdra en importance. Le processus de démocratisation de la Turquie est directement lié au meurtre de Hrant. Personne ne doit oublier que Hrant a été tué le 19 janvier 2007. Tous ceux qui éprouvent un réel amour pour ce pays doivent s’en souvenir. Nous aimons ce pays. Nous aimons l’Anatolie, où vécurent nos grands-parents. Quand je vais en Anatolie, j’ai tellement envie de ressentir cette terre que j’y marche nu-pieds. Je ne le fais même pas chez moi à Istanbul. J’ai 75 ans, j’ai beaucoup de problèmes de santé, de l’hypertension au diabète, mais je vais mieux quand je suis en Anatolie. Là-bas, ma pression sanguine baisse, même quand je mange du fromage salé et une nourriture riche.
  • Yonca Poyraz Doğan : Dink allait-il aussi en Anatolie ?
  • Sarkis Seropyan : Parfois, mais le temps lui manquait. Avant d’être assassiné, il voyageait fréquemment à l’étranger. Il était invité à des colloques. Il n’obtint son passeport que deux ans avant son assassinat, ayant été interdit de sortie du territoire à cause de ses activités politiques de gauche durant sa jeunesse.

"La politique officielle ne convainc plus les gens."

  • Yonca Poyraz Doğan : "Pensez-vous que le meurtre de Dink ait joué un rôle dans l’empathie croissante au sein de la société turque à l’égard des Arméniens ?"
  • Pakrat Estukyan : Oui, tout à fait. A l’arrière-plan de cette empathie, il y a le fait que la politique officielle de l’Etat ne convainc plus les gens. Si l’Etat n’avait pas adopté une politique de déni, le meurtre de Dink aurait pu n’être qu’un assassinat de plus d’un journaliste. Mais à partir du moment où il fut tué, du fait qu’il était Arménien, 72 millions de gens en Turquie ont su qu’il avait été tué parce qu’il était Arménien. Pourquoi lui et pas d’autres Arméniens ? Parce que lui disait la vérité. La cérémonie des obsèques montra clairement les réactions des gens.
  • Yonca Poyraz Doğan : D’après vous, ces sentiments d’empathie existent-ils toujours ?
  • Pakrat Estukyan : L’euphorie initiale disparut quelque temps après, mais ce genre d’événements peuvent constituer des étapes décisives dans la vie des gens. J’ai lu une réflexion de ce genre dans un article d’Hilal Kaplan, journaliste à Taraf, qualifiant Dink de "Hrant Abi" [mon frère Hrant]. Elle écrit qu’elle fut profondément affectée par deux événements dans sa vie. Le premier, lorsqu’elle s’inscrivit à l’université qu’elle souhaitait, mais dont elle fut exclue à cause de son foulard, et le second est le meurtre de Dink. Elle explique ensuite pourquoi elle se réfère à Dink en tant que "Hrant Abi", alors qu’elle ne le connaissait même pas avant sa mort. Elle lut, dit-elle, tous les écrits de Dink après son assassinat, se sentant suffisamment proche de lui pour l’appeler "Hrant Abi" et qu’elle ressentit beaucoup de peine de ne jamais l’avoir rencontré. En assistant à ses obsèques, écrit-elle, elle eut l’impression de donner un sens à sa vie. L’on peut donc dire que certaines personnes, en particulier les intellectuels, ont éprouvé ce genre d’expériences. Mais pour revenir à votre question, si nous parlons de l’opinion en général, je ne pense pas que tel soit le cas. Certaines personnes présentes aux obsèques de Dink il y a trois ans, pensent maintenant que l’enquête visant des généraux au titre de l’affaire Ergenekon est un coup des islamistes. Ce sont les paradoxes de la société turque.
  • Yonca Poyraz Doğan : Comme Dink voyageait avant sa mort et que ses idées étaient observées de près, comment était-il perçu ici ?
  • Pakrat Estukyan : Avec étonnement, car c’était un homme peu conventionnel. Disant que les Turcs sont un peuple très bon, mais que la politique étatique est fasciste. Pour un Arménien lambda, qui n’est jamais allé en Turquie ou n’a jamais eu de contact avec un Turc, ce n’est pas acceptable car lui ou elle confond les Turcs et l’Etat turc. Le point positif qui surgit après la mort de Dink, c’est que des Turcs et des Arméniens en Allemagne et en France se sont rassemblés lors de manifestations commémoratives. Depuis l’époque où des Turcs sont partis en Allemagne comme ouvriers – et il y avait quelques Arméniens parmi eux -, les associations turques et arméniennes se gardaient d’organiser ensemble des activités sociales. Il est donc significatif qu’elles le fassent maintenant. C’est là un écho aux paroles de Hrant, que certains ont intériorisées.
  • Sarkis Seropyan : La Turquie a récemment commenté la libération de Mehmet Ali Ağca [qui assassina le journaliste turc Abdi İpekçi et tenta d'assassiner le pape Jean-Paul II]. J’ai noté à la télévision hier soir que les caméras montraient la rue Abdi İpekçi, et je me suis demandé pourquoi la Mairie d’Istanbul n’a pas choisi de rebaptiser Şafak Street, où Hrant fut assassiné, Hrant Dink Street. Des explications risibles ont été données par cette même Mairie, y compris le fait que les postiers auraient des difficultés à trouver la rue si son nom était modifié ! Ceci en dépit du fait que le maire d’Istanbul est présent lors de nos actions commémoratives, en souvenir de Hrant. Même genre de problèmes lorsque nous avons pris l’initiative d’ériger un mémorial discret à l’endroit où Hrant a été assassiné. Je me réfère à cela car votre question concernait les perceptions en Europe. A Marseille, 16 rues portent le nom de personnalités arméniennes. Une rue de cette ville porte même le nom de Hrant. A Paris, il existe une école nommée Hrant Dink. En Arménie, l’amphithéâtre d’une université a pris le nom de Hrant Dink.

Les relations turco-arméniennes vont se normaliser

  • Yonca Poyraz Doğan : Lorsque Agos fut fondé en 1996, un de ses objectifs était de contribuer à la normalisation des relations entre Turquie et Arménie. Gardez-vous quelque espoir, compte tenu des avancées à cet égard ?
  • Sarkis Seropyan : Ces étapes sont retardées. J’avais plus d’espoir au début, pas maintenant. Des deux côtés, les forces nationalistes sont trop puissantes et ne sont guère enthousiastes à l’idée d’avoir de bonnes relations de voisinage, encore moins d’amitié. L’opposition soutient que tout ce que fait le gouvernement dans ce processus est mauvais et que c’est eux qui ont raison !
  • Yonca Poyraz Doğan : J’aimerais m’adresser à M. Estukyan sur ce point et lui demander son opinion à ce sujet. Gardez-vous l’espoir que les relations s’améliorent avec l’Arménie ?
  • Pakrat Estukyan : J’ai espoir, même si je suis d’accord avec Sarkis sur le fait que les politiciens n’ont pas pour habitude d’être sincères et que l’opposition n’aide pas non plus. Mais je garde espoir car le monde change, en ce sens qu’il existe une volonté de régler de vieux problèmes, en particulier au Caucase. Dans le passé, seuls la force militaire et les accords militaires ont importé dans cette région du monde stratégiquement importante. Mais aujourd’hui, la question concerne les ressources énergétiques, les voies de transport et comment celles-ci peuvent être protégées et sûres. L’Arménie et la Turquie se trouvent toutes deux dans la région, et un conflit dans cette zone ne contribuerait pas au développement et au transfert des ressources énergétiques. Apparemment, l’Ouest ne veut pas prendre ce risque, et les Etats-Unis comme l’Union Européenne pensent de même.
  • Yonca Poyraz Doğan : Pensez-vous que la communauté internationale aidera aussi à éliminer les problèmes entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan ?
  • Pakrat Estukyan : Elle doit le faire. Afin de mettre un terme aux conflits dans cette région, facteurs d’instabilité.
  • Sarkis Seropyan : J’aimerais ajouter que je ne trouve pas les politiciens sincères, mais finalement les frontières s’ouvriront et les gens auront plus d’échanges. Depuis la fondation de la république de Turquie, jusqu’à très récemment, les autorités turques ont déclaré que "la Turquie est entourée d’ennemis". Comment a-t-il été possible que la Turquie fusse en mauvais termes avec tous ses voisins ? Les choses évoluent maintenant dans un sens positif. Tous les voisins de la Turquie seraient-ils bons maintenant, sauf l’Arménie ? Cela aussi va changer.

Les Amis de Hrant demandent : qui a tué  Hrant Dink ?

  • Voici notre réponse : c’est une volonté collective officielle qui a tué Hrant. Ceux qui ont manifesté cette volonté sont brutaux, lâches et fourbes. Ils n’apparaîtront jamais en pleine lumière; ils n’osent même pas se montrer !
  • Souvenez-vous du complot de la Cage révélé au sein de l’Etat profond. Souvenez-vous comment le meurtre de Hrant fut présenté comme une "opération".
  • Ils essaient aussi de nous entraîner dans leurs ténèbres – nous, les amis et proches de Hrant, qui demandons justice. Ils veulent nous faire mordre la poussière des prétoires, ils veulent nous faire désespérer dans notre quête de justice. Nous nous y refusons. Nous n’en avons pas le droit !

Source : http://www.todayszaman.com/tz-web/mobile.do?load=wapDetay&link=198828

Traduction : © Georges Festa pour Denis Donikian – 01.2010

Cliché  Hrant Dink : http://cmes.hmdc.harvard.edu/files/uploaded_images/hrant-1.jpg

15 décembre 2009

Aphorisme (4)

Classé dans : APHORISMES — denisdonikian @ 4:21
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La preuve que la Turquie n’est pas un pays normal, c’est qu’Aznavour n’y a jamais chanté.

23 août 2009

Entretien exclusif avec Sibel Edmonds, qui dénonce le FBI

Sibel Edmonds

par Khatchig Mouradian

The Armenian Weekly, 21.08.2009

[Le 23 avril 2007, j’ai rencontré à Washington, D.C., Sibel Edmonds, dénonciatrice du FBI, pour un long entretien qui fut publié dans The Armenian Weekly et ZNet, et qui connut une large diffusion. Le 18 août 2009, j’ai eu un entretien téléphonique suivi avec Sibel, qui se trouvait alors en Nouvelle-Zélande. Cet entretien fait le point sur ce qui a transpiré de son dossier depuis 2007, avec un accent particulier sur sa déposition dans l’affaire Schmidt-Krikorian au début de ce mois.

Sibel Edmonds, linguiste au FBI, a été licenciée de son poste au siège du FBI à Washington en mars 2002. Son crime fut d’enquêter sur des infractions à la sécurité, diverses tentatives pour étouffer des affaires, rétention d’information et corruption de citoyens américains, dont des officiels de haut rang. Le secret d’Etat a été souvent invoqué pour bloquer les procédures juridiques la concernant, et le Congrès des Etats-Unis a même été bâillonné afin d’empêcher tout débat ultérieur. Sibel Edmonds a révélé, par exemple, une relation secrète entre des groupes turcs et l’ancien président de la Chambre des Représentants, Dennis Hastert (républicain – Illinois), lequel aurait reçu plusieurs dizaines de milliers de dollars de pots de vin en échange du retrait d’une résolution sur le génocide arménien de l’agenda parlementaire en 2000.

Née en Iran en 1970, Sibel Edmonds est diplômée de criminologie et de psychologie de l’Université George Washington et titulaire d’un mastère en politique publique et commerce international de l’Université George Mason. Elle est la fondatrice et directrice de la National Security Whistleblowers Coalition (NSWBC) [Collectif d’alerte sur la sécurité nationale] et a reçu en 2006 le Prix du Premier Amendement du PEN/Newman. Elle parle le turc, le farsi et l’azéri.

Ce qui suit est la transcription intégrale de cet entretien suivi.]

Khatchig Mouradian : En 2007, je t’ai demandé ce qui avait changé durant ces cinq années, depuis 2002, lorsque tu as contacté pour la première fois la Commission juridique du Sénat pour leur révéler l’affaire de la corruption par la Turquie d’officiels de haut rang. Tu disais : « Il n’y a eu aucune audition et personne n’a eu à rendre de comptes. On se retrouve pratiquement au point de départ […] » Deux autres années ont passé, nous avons un nouveau président et j’ai envie de te reposer la même question : des changements se sont-ils produits ?

Sibel Edmonds : Rien n’a changé. S’agissant du Congrès, les démocrates ont la majorité depuis novembre 2006 et je n’ai observé aucun intérêt de la part du Congrès pour procéder à des audiences – quelles qu’elles soient – à ce sujet, que ce soit sur la question des privilèges des secrets d’Etat ou les affaires complexes de corruption. La majorité actuelle est au moins aussi négative que la précédente. Au moins, les républicains avaient le cran de venir dire : « Nous ne toucherons pas à ça ! » Mais la nouvelle majorité ne dit rien !

L’administration Obama est toute nouvelle. Pour ce que j’observe, ils continuent la politique antérieure de l’administration concernant les privilèges des secrets d’Etat. Quant à la protection de ceux qui dénoncent cela et à la législation les concernant, la nouvelle équipe de la Maison Blanche a déjà dit clairement qu’ils ne veulent accorder aucune protection pour ceux qui dénoncent la sécurité nationale – à savoir ceux issus du FBI, de la CIA et de tous les autres institutions en liaison avec les services secrets et le maintien de l’ordre, et bien sûr le Département d’Etat.

Quant aux principaux médias, du moins pour ce que j’observe, la situation s’est en fait aggravée. C’est, à mon avis, la principale raison qui se cache derrière l’inaction et l’absence de volonté de rechercher des responsables, de la part du Congrès et de la Maison Blanche. Et la pression des principaux médias n’existant pas, ils se gardent naturellement de le faire. Ils sont conditionnés par cette pression. Or, aujourd’hui, les principaux médias ne remplissent pas leur rôle et leur responsabilité en exerçant cette pression.

Des trois – le Congrès, le pouvoir exécutif et les médias – je dirais qu’en l’espèce, le principal coupable ce sont les grands médias.

Khatchig Mouradian : L’exemple le plus récent de ce silence assourdissant des grands médias a été ta déposition dans l’affaire Schmidt-Krikorian, le 8 août dernier. Tu évoquais sous serment comment le gouvernement turc et une nébuleuse de groupes de pression, d’officiels américains de haut rang et de membres du Congrès ont été conduits à la trahison et au chantage. Une affaire énorme à tout point de vue, et qui n’a été couverte que par la presse arménienne et quelques blogs. Comment expliques-tu ce silence ?

Sibel Edmonds : Je connais des reporters de terrain qui sont passionnés et qui veulent suivre cette histoire. Mais quand ils arrivent dans leurs rédactions – et je parle des grands médias et d’excellents journalistes d’investigation -, leurs rédacteurs refusent d’aborder le sujet. Si tu regardes la vidéo ou que tu lis la transcription, tu vois à quel point cette déposition est explosive. Et, rappelle-toi, je parlais sous serment. Si à quelque titre que ce soit, en quelque manière je mentais ou n’étais pas sincère, j’allais en prison. Je réponds sous serment à ces questions et pourtant les principaux médias refusent d’aborder le sujet. C’est très semblable à ce que nous avons vu dans l’affaire AIPAC-Larry Franklin (1).

J’ai souligné le fait que l’American Turkish Council (ATC), le lobby turc et ces groupes de pression turcs oeuvrent de concert en partenariat avec l’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee) et le JINSA (Jewish Institute for National Security Affairs). Si bien que non seulement il y a cette pression sur les médias de la part du lobby turc et des personnalités américaines impliqués dans la corruption, mais ils exercent aussi cette pression sur les médias via leurs partenaires issus du lobby pro-Israël – or l’influence de ce dernier sur les grands médias aux Etats-Unis est indéniable.

L’ironie de l’histoire c’est que ma déposition a été publiée en une des journaux turcs – et la Turquie ne se vante pas de la liberté des médias -, alors que les grands médias n’ont pas écrit un mot à ce sujet.

Khatchig Mouradian : Dans un article que tu as écrit à propos du 4 Juillet (2), intitulé « It Ain’t about Hot Dogs and Fireworks » [« Il ne s’agit pas de hot-dogs, ni de feux d’artifice »] (3), tu dis : « Rappelons ces termes du serment constitutionnel selon lequel tous les fonctionnaires fédéraux, tous les juges fédéraux, tous les personnels militaires, tous les nouveaux citoyens sont requis de prendre du recul et d’accorder une attention particulière à ces phrases : « soutenir et défendre la Constitution et les lois des Etats-Unis d’Amérique contre tous les ennemis – étrangers et de l’intérieur ». Maintenant demande-toi ce que signifie « ennemis de l’intérieur ». Parle-moi de ces « ennemis de l’intérieur ».

Sibel Edmonds : Les ennemis de l’intérieur auxquels je fais allusion, ce sont ces officiels américains, élus ou nommés, qui ne représentent pas les intérêts du peuple américain – que ce soit des intérêts liés à la sécurité nationale ou à la politique étrangère – et qui, au contraire, ne représentent que leur cupidité, leurs bénéfices financiers et/ou des intérêts étrangers. Dennis Hastert (4) en fournit un bon exemple.

Moins de trois ans après que Vanity Fair ait publié un article sur les relations secrètes d’Hastert avec des groupes turcs, le groupe d’Hastert annonça qu’il faisait régulièrement pression pour le gouvernement de Turquie, recevant 35 000 dollars par mois au titre des intérêts de la Turquie. Quelle preuve de plus veulent les grands médias américains ? Pendant des années, cet homme est passé à la caisse, alors qu’il devait sous serment se montrer loyal et représenter les intérêts américains et la Constitution. Alors qu’au Congrès, cet homme représentait non seulement des gouvernements étrangers, mais aussi des entités étrangères criminelles. Dès que cet homme a quitté le Congrès (5), il est sorti du placard et devint officiellement le représentant d’intérêts étrangers. Bob Livingston [ancien membre du Congrès, républicain – Louisiane] (6) en fournit un autre exemple. Dès qu’il a quitté le Congrès, il s’est fait enregistrer au titre du FARA (Foreign Agents Registration Act) afin de représenter des intérêts étrangers. Je pourrais citer aussi Steven Solarz [ancien membre du Congrès, démocrate – New York] (7).

Autre exemple frappant, Mark Grossman, du Département d’Etat. Pendant des années, il a représenté des entités étrangères. En fait, il violait les lois criminelles aux Etats-Unis. Et tu sais quoi ? Il quitte le Département d’Etat en 2005 et il est immédiatement inscrit sur liste d’émargement par une société en Turquie nommée Ihlas Holding ; il rejoint un groupe de pression et se met à représenter les intérêts d’entités turques.

Or ces opportunités ne se produisent pas lorsque ces gens quittent leurs emplois. Pour que ces gens s’assurent ces emplois et ces salaires lucratifs, ils doivent servir ces entités étrangères alors qu’ils sont en fonction. Et c’est ce qu’ils ont fait !

Là, les victimes sont le peuple américain, sa sécurité nationale et l’intégrité de ce gouvernement. Et dans de nombreux cas dont j’ai connaissance, cela concerne nos informations liées à la sécurité nationale, à nos services secrets, qui sont communiquées en toute facilité à des entités étrangères par ces individus. Au titre des lois que nous avons depuis l’origine de cette nation, ces gens devraient être poursuivis sur le plan criminel.

Khatchig Mouradian : Ça me rappelle ce proverbe : « Que Dieu me protège de mes amis et je m’occuperai de mes ennemis. » La Turquie n’est-elle pas censée être une alliée des Etats-Unis ?

Sibel Edmonds : Si tu consultes le tout dernier rapport de notre gouvernement, à la rubrique espionnage, les pays numéro 1 sont Israël, la Chine et la Turquie en troisième ou quatrième position. Tu vois ici deux pays alliés, Israël et la Turquie, pénétrant et s’appropriant des informations sur nos services secrets, notre technologie militaire et classée confidentielle. Pourquoi tes alliés pénètrent ton Département d’Etat, le Département de la Défense et s’en tirent comme ça ? Que veulent-ils te prendre ?

Khatchig Mouradian : Parlons de l’affaire Krikorian-Schmidt. Plus précisément, pourquoi as-tu décidé de témoigner et que peux-tu dire des tentatives visant à bloquer ton témoignage ?

Sibel Edmonds : J’ai été contactée par les avocats de M. Krikorian, qui m’ont dit qu’ils voulaient recevoir mon témoignage sous serment et me faire déposer en tant que témoin dans l’affaire qu’ils plaident en justice. Je suis allée voir leur dossier et j’ai constaté qu’il implique le lobby turc et certains groupes d’intérêts turcs, ainsi qu’une représentante, Jean Schmidt (républicains – Ohio) (8), qui recevait des dons de campagne de la part de ces groupes. J’ai constaté, d’après une information accessible publiquement depuis leur dossier, qu’il y avait un cadre commun et j’ai décidé que mon témoignage serait directement utile et de la plus grande importance dans cette affaire, bien que je ne disposais d’aucune information particulière au sujet de Schmidt (j’ai quitté le FBI en 2002). Alors j’ai dit oui. A condition qu’ils m’assignent à comparaître et qu’ils demandent officiellement ma déposition sous serment, je le ferais pour eux.

J’ai alors rempli mes obligations, en tant qu’ancienne contractuelle du FBI signataire de divers accords relatifs à la non divulgation du secret, d’informer le FBI et le Département de la Justice qu’il m’avait été demandé d’apporter mon témoignage, car je suis censée les en informer. Ils avaient 24 heures à peu près pour répondre. Ils ont laissé passer la date limite. Après quoi, ils sont revenus à la charge, munis d’un avertissement étrangement peu constitutionnel disant qu’au titre de l’accord passé relativement à la non divulgation du secret, le FBI et le Département de la Justice avaient besoin de 30 jours pour étudier ce sur quoi j’allais témoigner. Les avocats ont vérifié et il s’est avéré que ce n’était pas légal, car un témoignage oral ne peut y être soumis – tu ignores ce qui va t’être demandé au tribunal. Donc, l’avertissement qu’ils m’ont remis était inconstitutionnel et illégal. Ils n’avaient aucun motif légal de m’empêcher de témoigner, si bien que je suis allée et, durant une déposition de cinq heures, j’ai répondu à toutes les questions et parlé de tout ce que je savais au sujet des affaires de corruption au Congrès, impliquant diverses entités turques.

Khatchig Mouradian : Depuis plusieurs années, c’est une affaire très frustrante pour toi. Tu as renoncé ? Y a-t-il quelque espoir de changement ?

Sibel Edmonds : Au niveau lambda, j’ai renoncé. J’ai fait tout ce qu’il était possible d’imaginer, que ce soit approcher le Congrès, le tribunal, l’Inspection Générale, les grands médias ou témoigner sous serment. Il n’y a plus rien à faire. Voilà où on en est. Il y a un blocage.

Au niveau plus global, je suis citoyenne des Etats-Unis et mère de famille. J’ai l’obligation, la responsabilité de défendre la Constitution, lorsqu’il me revient, et qu’il est de mon rôle de changer quelque chose. Et pour cela je ne renoncerai jamais. Aux Etats-Unis nous constatons nombre d’éléments de ce que nous considérons comme une politique d’Etat. J’observe cela dans des pays comme l’Iran, la Turquie, l’Egypte ou l’Arabie Saoudite. Or nous observons ces éléments aux Etats-Unis, une nation qui se vante d’être à l’avant-garde de la liberté, de la démocratie et des libertés civiques. Qu’arrive-t-il à cette nation ?

En tant que mère, je veux élever ma fille dans un endroit où elle se sente libre d’exprimer son opinion. Elle se trouve actuellement dans un pays où sa mère a été réduite au silence par des ordres visant à museler et une politique de secrets d’Etat.

J’ai grandi en subissant cela et je ne veux pas que ma fille grandisse en subissant cela.

NdT :

  1. Allusion à  l’affaire récente impliquant Larry Franklin, colonel en retraite de l’US Air Force et chargé des questions iraniennes au Pentagone, commandité par le FBI, et l’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee) [Commission aux Affaires publiques Etats-Unis – Israël], soupçonné d’espionnage au profit d’Israël.
  2. Fête nationale américaine.
  3. http://123realchange.blogspot.com/2009/07/it-aint-about-hot-dogs-fireworks.html (blog de Sibel Edmonds).
  4. Dennis Hastert, ancien représentant (républicain, Illinois) au Congrès, qu’il présida de 1999 à 2007.
  5. Dennis Hastert a démissionné de son poste de représentant en novembre 2007.
  6. Notice biographique in http://en.wikipedia.org/wiki/Bob_Livingston.
  7. Notice biographique in http://en.wikipedia.org/wiki/Stephen_J._Solarz.
  8. Notice biographique in http://en.wikipedia.org/wiki/Jean_Schmidt

Source : http://www.hairenik.com/weekly/2009/08/21/exclusive-interview-with-fbi-whistleblower-sibel-edmonds/

Traduction : © Georges Festa pour Denis Donikian – 08.2009. Avec l’aimable autorisation de Khatchig Mouradian.

5 juin 2009

Accords et désaccords avec Laurent Leylekian (2ème partie)

« Un homme, ça s’empêche… » (Albert Camus)

Un matin, juchée sur un âne, une jeune fille d’à peine seize ans, mariée dans l’urgence, son époux de deux ans son aîné et la sœur de celui-ci quittent Malatia pour fuir vers Alep. On imagine mal dans quels déchirements et en proie à quelles angoisses, sachant qu’ils auront à traverser des régions  hantées par la haine de l’Arménien.  Ils étaient mes parents et ma tante. Moins de sept ans auparavant, Malatia avait été un centre de transit pour tous les déportés du nord et de l’ouest, non loin du terrible camp de Frendjelar. Longtemps je me suis demandé par quel miracle mes parents avaient échappé au sort réservé à tous les Arméniens de l’Empire ottoman durant ces années noires. Tout d’abord, grâce au maire de Malatia, Moustapha agha Aziz oglou, qui n’eut de cesse de travailler pour sauver des vies arméniennes et qui mourut en 1921, assassiné par un de ses fils pour son aide aux ghiavour. Mais aussi grâce à la protection de l’agha dont ma grand-mère maternelle avait sauvé des flammes la caisse de son commerce sur le marché. Maintenant, dites-moi, Monsieur Leylekian, si je dois prononcer avec vous l’anathème que vous avez lancé à Althen-les-Paluds, à l’adresse de Monsieur Baskin Oran : « Eh bien, oui, vos grands-pères étaient des nazis, ou leurs équivalents » ?

L’expression « ou leurs équivalents » n’adoucit en rien l’usage que vous faites du mot nazi, fût-il repris à Monsieur Baskin Oran qui le récuse. Or, l’incongruité anachronique de ce terme, précisément connoté dans l’imaginaire européen, conduit à obtenir l’effet inverse de celui que vous aviez souhaité. Il dessert votre démonstration, par ailleurs fort subtile, en la plaçant d’emblée sur le registre de l’émotion. Sans oublier que votre acrobatie verbale, qui consiste à opérer un transfert comparatif douteux avec le génocide juif, laisserait penser que le génocide arménien ne possèderait pas ses propres mots pour contredire ceux qui le nient. Comparaison n’est pas raison. Et même si l’esprit génocidaire se retrouve dans tous les génocides accomplis, leurs modalités historiques ne sont ni interchangeables, ni superposables.

On pourrait comprendre que votre « raccourci » avait pour seul but de provoquer un choc. Or, comme on ne guérit pas un cheval de sa fièvre en le fouettant, on ne « réveille » pas un négationniste turc avec ce genre de formule cinglante, fût-il plus averti qu’un ultranationaliste aveugle comme la Turquie sait en produire. Au contraire, on conforte sa négation. Mais pire que cela : maintenant que votre phrase, qui assimile les grands-pères des Turcs d’aujourd’hui à des nazis, circule via Internet et dans les journaux, non seulement vous aurez donné raison aux négationnistes orthodoxes contre les 30 000 signataires de la pétition, mais vous aurez surtout réussi à hérisser les personnes de conscience qui auraient souhaité comprendre et s’informer. En d’autres termes, vous aurez réussi à créer du négationnisme, de ce négationnisme dont se nourrissent vos activités à Bruxelles,  quand la tâche des Arméniens a toujours été de le faire reculer par tous les moyens. (Au point qu’on se demanderait si vous ne l’avez pas fait intentionnellement). La situation aurait été désespérante si tous les Arméniens qui vous ont écouté ce jour-là avaient partagé votre point de vue. Mais certains qui auront « rattrapé » votre mauvais coup auront gardé quand même ouverts les voies de la persuasion et les chemins qui perpétuent les rencontres.

Si votre radicalité convient à Bruxelles, dans laquelle je ne doute pas que vous devez exceller, ce jour-là, à Althen-les-Paluds, elle n’était pas de mise. Les affrontements émotionnels finissent souvent par des empoignades. Or, ce jour-là vous aviez l’occasion de parler d’homme à homme avec Monsieur Baskin Oran, de raison à raison, et vous avez cédé à la tentation de la rancœur. Une rancœur vieille de près d’un siècle, contenue en vous comme un héritage sacré, et que vous avez libérée comme si c’étaient tous nos ancêtres qui crachaient ces mots : « Eh bien, oui, vos grands-pères étaient des nazis, ou leurs équivalents » sur un Turc que vous teniez enfin à votre merci. Comme si les morts d’hier autant que les vivants d’aujourd’hui vous autorisaient en les prononçant à franchir les limites de la raison, fort que vous étiez de ce droit universel dont se réclament les victimes passées et présentes d’un crime aussi absolu que le génocide de 1915.

Et pourtant, je vous le répète, mon histoire ne se reconnaît pas dans vos mots lâchés en forme de couperet. Dès lors, en prenant l’initiative de parler au nom de tous, sans aucune distinction, fort de ce droit absolu que confère à ses victimes un crime de génocide, vous vous êtes autorisé à négliger que d’autres pouvaient penser autrement l’actualité de la cause arménienne. Ce jour-là, par vos mots, vous m’avez volé quelque chose qui ne vous appartenait pas.  En transférant le combat au nom de la nation arménienne contre l’État turc, des instances internationales au sein d’un débat public, vous avez imposé un point de vue que vous croyiez général sans tenir compte de ceux qui n’auraient jamais prononcé vos paroles, ni vous embarrasser d’une éventuelle confusion des genres. C’est que, à Althen-les-Paluds, vous étiez devenu tous les Arméniens tandis que Monsieur Baskin Oran était devenu l’État turc.

Dois-je rappeler que, quoi qu’on puisse penser de lui, Monsieur Baskin Oran  aurait dû être salué pour son courage à venir se présenter en personne, tel qu’il est, c’est-à-dire un intellectuel suffisamment attaché à son pays (eût-il un passé « nazi ») pour prendre le risque de commencer à le nettoyer de ses mensonges (fût-il lui-même de ceux que les récits du génocide arménien ne rendent pas « fous »), selon le rythme qui lui convient et dans le contexte sensible d’une société sourcilleuse ? De fait, invité par des Arméniens, dans le cadre d’un débat sur la cause arménienne, Monsieur Baskin Oran n’avait pas à subir ce manquement aux règles de l’hospitalité que vous lui avez infligé. J’imagine mal Monsieur Marc Nichanian, au cours des conférences qu’il a données à Istanbul, invité par ces mêmes intellectuels que vous assimilez à des serviteurs de l’État turc, devant essuyer une sentence du même genre que la vôtre ou son équivalent.

Votre phrase serait anodine si vos lecteurs aujourd’hui la négligeaient au profit de votre démonstration. Il reste que la seule chose qui sera retenue, à coup sûr, seront ces mots : « vos grands-pères étaient des nazis ». Or, il suffit de les rapprocher de votre titre : « Société civile et intellectuels turcs au service du négationnisme d’Etat », pour comprendre ce que vous sous-entendez. Dès lors tout s’explique ainsi : « Puisque vos grands-pères étaient des nazis, vous étiez déterminés, pour le moins, à devenir vous-mêmes des négationnistes. En somme, si vos grands-pères étaient des nazis, vous êtes aussi par le même coup plus ou moins voués à le devenir sous la forme de son avatar moderne qu’est le négationnisme. » Il n’y a pas d’échappatoire. Comme si j’étais voué à être alcoolique parce que mes grands-parents l’étaient.  En l’occurrence, Monsieur Baskin Oran ne pourra pas nier qu’il est un négationniste, pour la bonne raison que ses grands-parents se sont comportés comme des nazis.  Monsieur Baskin Oran aura beau protester, vous opposer qu’il ne sait pas dans le fond comment se sont comportés ses grands-parents en 1915, rien n’y fera. Le mois de février a trente jours de la même manière que les grands-parents de Monsieur Baskin Oran étaient des nazis, comme l’exige le système. On voit par là que l’anti-négationnisme peut vite se muer en enfermement, pour ne pas dire en un fanatisme  prompt à virer au complexe de persécution. Même s’il existe des anti-négationnistes intégristes du genre intellectuel comme vous l’incarnez, Monsieur Leylekian.

Ce qui rend votre anathème particulièrement insupportable, c’est qu’on y retrouve un relent de cette doctrine communiste de l’influence directe qu’aurait exercée l’origine de classe des parents et des grands-parents sur l’accusé. En l’occurrence, la culpabilité de Monsieur Baskin Oran contiendrait la culpabilité de tout le peuple turc. J’imagine ce qu’il a pu ressentir ce jour-là à Althen-les-Paluds. Mais surtout les Arméniens qui s’y trouvaient. Par votre phrase : « vos grands-pères étaient des nazis », le monde était brusquement devenu irrespirable.

De fait, vous ne vous embarrassez pas de cette notion de culpabilité concernant les Turcs d’aujourd’hui. Qu’ils n’aient pas trempé, par la force des choses, dans le génocide arménien, ne vous trouble pas. Qu’ils aient subi un formatage qui a duré plusieurs décennies ne vous intéresse pas non plus. Qu’ils soient éduqués aujourd’hui dans le mensonge, qu’ils baignent dans une société ultranationaliste, qu’ils soient plongés dans une démocratie militariste, pour ne pas dire ergenekonisée en profondeur,  vous dérange encore moins. Et pourtant, la plupart d’entre eux, moins ces 30 000 signataires de la pétition dont fait partie Monsieur Baskin Oran, plaident non coupables concernant les événements de 1915. Loin de leur faire comprendre qu’ils ont une responsabilité dans cette « histoire » sur laquelle s’est bâtie la République de Turquie, vous vous êtes contenté de les charger aussi fortement que s’ils avaient été eux-mêmes les bourreaux des Arméniens. Loin de leur reconnaître des circonstances atténuantes, vous vous empressez d’en faire des innocents diaboliques. « Vos grands-pères étaient des nazis ».

Vous vous dites lecteur du Procès de Kafka. Et justement, votre réquisitoire porte moins sur un crime commis par votre accusé que sur ce qu’il cache. Vous glosez sur ce que Monsieur Baskin Oran aurait dit et écrit pour le juger sur ce que ses paroles dissimulent. En réalité, ce n’est pas vous, en personne, qui menez l’accusation, mais le système que vous représentez, c’est-à-dire la substance même du procès. Car le droit absolu qui réclame une justice absolue pour un crime aussi absolu que le crime de génocide vous conduit à vous ériger en tribunal absolu. Ce que nous dit Le Procès, comme le précise Milan Kundera, c’est que le tribunal selon Kafka «  est une force qui juge, et qui juge parce qu’elle est force ; c’est sa force et rien d’autre qui confère au tribunal sa légitimité ». Cette légitimité, vous la puisez dans l’absolu de ce crime absolu, absolument impuni qu’est le génocide des Arméniens. Voilà pourquoi, ce jour-là, à Althen-les-Paluds,  vous avez transformé Monsieur Baskin Oran en une victime kafkaïenne et vous vous êtes érigé en tribunal kafkaïen.

Vous ne me ferez pas croire qu’en étant l’un des quatre initiateurs de la pétition de pardon, Monsieur Baskin Oran appartienne à la masse figée des négationnistes turcs. Cette pétition aurait au moins eu le mérite de tenter une sortie hors de la pensée systématisante dans laquelle on a plongé l’ensemble des Turcs. Ne vous en déplaise, bon an mal an, avec toutes les précautions et les réticences qu’elle nécessite, cette pétition revêt tous les aspects d’une pensée expérimentale, telle que je l’ai définie dans ma première partie. Une pensée qui se trompe, une pensée qui piétine, une pensée qui s’embourbe dans ses contradictions, mais  une pensée qui donne de l’espoir. Les Arméniens, puristes, orthodoxes et revanchards de tous poils, auraient tort de lui cracher dessus. Car jamais une telle brèche n’a été ouverte en Turquie. En revanche, force est de constater que votre sentence en forme de couperet : « vos grands-pères étaient des nazis », ne me donne guère l’impression que vous soyez, de votre côté, sorti de votre système. C’est  que vous ne vous en apercevez même pas, soucieux que vous êtes de rester vous-même par fidélité à nos morts, de répercuter le vrai au sein d’un même milieu, où l’on pense ce qu’il faut penser, incapable de répondre aux exigences spitituelles de votre moi dans le seul but de ressembler à ceux qui comme vous se nourrissent du système. Dès lors, les changements qui s’opèrent autour de vous ont pour seul effet de vous garder inchangé.

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Denis Donikian, écrivain, dernier livre paru Vers l’Europe, du négationnisme au dialogue arméno-turc ( Éditions actual art, Erevan, 2008)

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PS. Pour prévenir l’usage que pourraient faire de ce texte des personnes mal intentionnées, l’auteur rejette toute responsabilité pour toute utilisation partielle ou tronquée qui en serait donnée, sauf en cas de reproduction in extenso, ce post-scriptum compris.

30 mai 2009

Accords et désaccords avec Laurent Leylekian (1ère partie)

« L’espérance est un risque à courir » (Charles Péguy)

Au début du siècle dernier, dans une Smyrne encore multiethnique, un Arménien d’un certain parti frappe à la porte d’un certain notable lui-même arménien. «  Dernier avertissement, lui lance l’homme avec aplomb. Au 30 du mois, je viendrai retirer l’impôt que vous devez à la Cause. – Mais, réplique le notable, nous sommes en février, et le mois n’a pas trente jours. – Peu importe. Le parti l’a dit, donc c’est vrai. »

Les grandes causes élèvent les hommes, fussent-ils mal dégrossis. Encore faut-il que l’éthique de la vérité soit respectée. Le système éducatif de la Turquie a raté sur des générations la formation de ses esprits. La cause qu’elle défendait étant réduite à l’étroitesse de la nation,  reposant sur le poison du mensonge. La France, grâce à son école obligatoire et son éducation de type laïque est censée donner à ses enfants l’usage de leur raison. Les Arméniens ont eu cette chance. Reste à savoir si tous ont réussi à la prendre. C’est que, d’un côté comme de l’autre, on est en droit de se demander si on peut être un grand raisonneur sans pour autant accéder à l’universalité de la raison.

Il faudrait ne pas être arménien pour ne pas souscrire aux propos de Laurent Leylekian tenus lors du débat d’Althen-les-Paluds le 9 mai 2009, dans une intervention intitulée  « Société civile et intellectuels turcs au service du négationnisme d’État » (reproduite sur le site du journal France-Arménie ). Rien que nous ne répétons, à juste titre, depuis cinquante ans et plus. À cette nuance près, que ce genre  de discours doit aujourd’hui tenir compte de la nouvelle donne ouverte par des intellectuels turcs  de Turquie sur la question arménienne, qu’ils s’appellent Ragib Zarakolu, Ayse Günaysu,et j’en passe qui reconnaissent ouvertement le génocide de 1915, ou encore Cengiz Aktar, Ali Bayramoglu, Ahmet İnsel et Baskın Oran, tous initiateurs de la fameuse et contestée pétition de pardon. Pour autant, Monsieur Leylekian réussit le tour de force de rester droit dans ses bottes, insensible au changement climatique turc, tant ses conclusions n’ont d’autre objet que de faire tomber les masques de ces quatre mousquetaires réduits à des mécaniques  négationnistes d’un nouveau genre.

Qu’on ne s’y méprenne pas. Cette culture du coup de boutoir a du bon. L’homme a du mordant et ne s’en laisse pas conter. Esprit de géométrie plutôt qu’esprit de finesse. Et la diaspora arménienne de France, assoupie dans l’illusion de sa propre réalité, devrait se réjouir d’avoir un émissaire aussi combatif pour répliquer aux menteries turques qui courent les couloirs de Bruxelles ou fleurissent dans ses amphithéâtres. « Quoi ? Mais je n’ai jamais mandaté personne pour qu’on parle en mon nom auprès des instances européennes, que je sache ! Ai-je été consulté pour des questions aussi graves ?» s’insurge tel ou tel sempiternel râleur de cette diaspora amorphe et fictive, avant de vaquer à ses occupations ordinaires. C’est alors qu’il faut lui faire remarquer, à ce rouspéteur stérile, qu’il en a toujours été ainsi dans notre histoire, les uns dormant, les autres se portant en première ligne d’une cause qui ne mérite pas d’être abandonnée au sommeil. Et d’ailleurs, mieux vaut un dur réactif à Bruxelles plutôt que rien ni personne à opposer à la machinerie et aux machinations du négationnisme turc.

En ce sens, le discours de Monsieur Leylekian à Althen-les-Paluds a toutes les apparences d’une réplique donnée dans le cadre des instances bruxelloises. La démonstration serait brillante, savante même, si le défaut de cette diatribe, et pas le moindre, n’était d’avoir confondu un débat d’homme à homme avec un combat officiel contre un État, d’avoir systématiquement amalgamé des intellectuels turcs à l’Etat qui les gouverne, quitte à en faire des serviteurs de son idéologie. En somme, les trente mille signataires de la pétition, parmi lesquels, selon nos informations, des hommes de la rue, des mal dégrossis, des gens ne sachant ni lire ni écrire, des jeunes, que sais-je encore… seraient tous, selon la théorie de Monsieur Leylekian, rien moins que des crypto-négationnistes, des négationnistes souterrains. Normal, me direz-vous, de jeter la suspicion sur la pétition de pardon de ces intellectuels, en référence aux tromperies et aux ruses par lesquelles le passé turc a maintes fois cocufié les Arméniens. Surtout quand on sait qu’avec son argumentaire qui vise à décharger la Turquie du crime de génocide, Baskin Oran a réussi à faire croire que ses trois collègues pensaient exactement comme lui. Mais facile tout de même de prendre le vraisemblable pour une vérité arrêtée au prix d’oublier par exemple les déclarations franches et nettes faites par Cengiz Aktar et Ali Bayramoglu sur radio Ayp (ce qui laisse supposer que l’entente au sein du quarteron tombeur du tabou arménien est loin d’être parfaite).

L’attitude de Monsieur Leylekian relève d’une philosophie pour laquelle l’individu n’a d’autre existence que celle que lui impose l’État qui le gouverne. Les Turcs seraient gülottés jusqu’au cou comme les Français seraient sarkozyfiés jusqu’au menton. Reste la tête, me direz-vous. Mais dans ce cas de figure, les intellectuels l’auraient vendue elle aussi à la cause de l’État. On ne leur accorde ni le bénéfice du doute, ni la possibilité d’inventer librement une réflexion et une éthique propres. Si au moins ces intellectuels turcs, à l’origine de la pétition de pardon, pouvaient se retrouver en prison, on leur ferait plus crédit. Mais ils n’ont même pas ça à nous offrir pour qu’on puisse les chérir, les défendre et les croire.

Par ailleurs, il reste que notre esprit-de-géométrie, fort en gueule et fort du droit des Arméniens à réclamer justice pour un crime absolu, risque en ce cas-là de s’octroyer un rôle de vox populi, totalement et absolument Or, être le peuple, c’est savoir ce qui est bon pour lui. Et le savoir seul. Un savoir qui ne souffre aucune contradiction, ni contrariété. C’est que toute pensée omnipotente se pense dans une hiérarchie, refusant qu’un tiers ose ouvrir quelque perspective que ce soit vers la moindre altérité. Sois Arménien et tais-toi !

La rhétorique déployée par notre esprit-de-géométrie a l’allure d’un bel édifice, impeccable et solidement construit. Son discours a le mérite de rester cohérent avec ses a priori. Et nul ne saurait lui en faire grief. L’impression d’ensemble plaira forcément à celui qui n’aura pas le temps de s’interroger sur tel argument, ni  de s’informer sur tel autre. L’essentiel n’est-il pas de donner du foin à des lecteurs affamés de certitudes arrêtées ?

Or, il suffirait de révéler le caractère infondé d’un seul élément pour qu’un soupçon de malhonnêteté intellectuelle pèse sur toute la démonstration.

À commencer par cette phrase : « Découlent directement de cette stratégie l’idée d’initiatives telle que Biz Miassin ou Yavas Gamats ou la formule un peu mièvre selon laquelle « nous avons bu la même eau » dans lesquelles l’idée-maîtresse est que nous aurions tous souffert d’une violence d’origine tierce, sinon non identifiée. »

Pour qui a vu le film de Serge Avédikian, Nous avons bu la même eau, il est évident que le réduire au rappel d’une violence communément subie, c’est faire fi de son commentaire explicatif et du propos frontal tenu par son auteur à certains habitants de Solöz, où le mot génocide est mis en exergue comme un moment clé de leur histoire. Un film qui a le mérite de nous éclairer sur le formatage de la mémoire réalisé sur les citoyens turcs par leur État, durant plusieurs décennies, ce ratage éducatif des esprits dont je parlais plus haut. (Encore faut-il que les démonstrations comme celles de Monsieur Leylekian en tiennent compte).  Mais au-delà de son tournage, un film qui aura été visionné en Turquie même dès 2006, apprécié par Hrant Dink, et qui laissera une forte impression auprès de ces intellectuels dont Monsieur Leylekian veut ignorer la sincérité. Dès lors, on se demande bien pourquoi ce dernier ne mentionne pas l’impact de ce film pour finalement ne s’en tenir qu’à une critique sur son titre, ce qui laisserait penser qu’il n’aurait vu que lui.

Et puisque, Monsieur Leylekian cite à loisir les théories de Marc Nichanian, on s’étonne qu’il ne mentionne pas son invitation à Istanbul par ces intellectuels turcs crypto-négationnistes  pour des conférences autour des problèmes liés à l’historiographie génocidaire. Que je sache les maisons de la culture arménienne de France n’ont pas fait preuve d’une aussi grande ouverture d’esprit avec ces écrivains « arméniens » qui n’étaient pas de leur goût. L’histoire dira que c’est Serge Avédikian qui a essuyé les plâtres, tant en affrontant avec son film les sceptiques arméniens qu’en le présentant sur le terrain même de ces intellectuels turcs pestiférés. Force est de constater que ce film aura fait plus de chemin vers une prise de conscience de leur passé par certains Turcs que les propos à l’emporte-pièce de Monsieur Leylekian, que son titre lui plaise ou non.

Je m’étonne à mon tour que le Collectif Biz Myassine (et non Biz Miassin, comme il l’écrit) soit également réduit à la simple expression d’une souffrance partagée. On se demande où Monsieur Leylekian va puiser ses informations. On pourrait, pour le moins,  lui suggérer de lire l’article de Vilma Kouyoumdjian du 7 mai 2008 sur le site de France-Arménie pour savoir quel propos tient exactement Michel Atalay, co-fondateur avec moi-même de ce collectif. Mieux : d’interroger Monsieur Atalay lui-même. Que je sache, Michel Atalay qui s’est incliné à trois reprises devant le monument au génocide des Arméniens ne m’a jamais demandé de m’incliner à mon tour devant un monument similaire turc, si tant est qu’il en existe. Qu’attendre de plus d’un originaire de Turquie qui accepte en conscience d’accomplir ce geste symbolique ? Qu’il se flagelle ? Qu’il change de sang ? Qu’il gomme de sa mémoire, rien qu’en claquant des doigts,  les années de formatage subi ? Pour ma part, j’accompagnerai quelque Turc que ce soit sur le chemin de son intime révolution culturelle, fût-il seul contre les siens. Et ce n’est pas le doigt levé contre moi de Monsieur Leylekian qui m’en empêchera.

Ici, quitte à être trop long, je ne peux m’empêcher d’offrir au lecteur une citation éclairante, trouvée dans Les testaments trahis de  Milan Kundera (Folio, pp 204-205) :

« Sur la pensée systématique, encore ceci : celui qui pense est automatiquement porté à systématiser ; c’est son éternelle tentation […] : tentation de décrire toutes les conséquences de ses idées ; de prévenir toutes les objections et de les réfuter d’avance ; de barricader ainsi ses idées. Or, il faut que celui qui pense ne s’efforce pas de persuader les autres de sa vérité ; il se trouverait ainsi sur le chemin d’un système ; sur le lamentable chemin de l’ « homme de conviction » ; des hommes politiques aiment se qualifier ainsi ; mais qu’est-ce qu’une conviction ? c’est une pensée qui s’est arrêtée, qui s’est figée, et l’ « homme de conviction » est un homme borné ; la pensée expérimentale  ne désire pas persuader mais inspirer ; inspirer une autre pensée, mettre en branle  le penser… »

Il y aurait donc une pensée systématisante et une pensée expérimentale. Dans l’affaire qui nous occupe, je ne doute pas que le négationnisme de l’État turc et des millions de suiveurs qu’il a réussi à drainer derrière lui depuis des générations n’appartienne à la première forme. Mais je ne doute pas non plus que l’homme d’un certain parti évoqué au début n’ait un système en lieu et place de sa raison. Le syndrome du 30 février ne fait pas de notre homme un simple d’esprit, mais un « homme de conviction ». Aujourd’hui, le négationnisme constitue un enfermement. Et l’anti-négationnisme pas moins. Je laisse au lecteur le soin de placer les trente mille signataires de la pétition de pardon. Dans la pensée systématisante ou dans la pensée expérimentale ?  Et le film de Serge Avédkian, les interventions de Marc Nichanian, le Collectif Biz Myassine, l’association Yavas Gamats. Ou Ragib Zarakolu à ses débuts avec sa femme Ayse Nur. Sans oublier le journal Agos. Dans la pensée systématisante ou dans la pensée expérimentale ?

De fait, ces finesses gênent notre esprit-de-géométrie. Comme il déteste l’altérité et travaille en termes de catégories, il fourre dans les cases de son raisonnement même ce qui n’est pas appelé à y entrer. Car «  la vérité est dans les nuances » comme le proclamait Benjamin Constant. Ces nuances, entre les quatre signataires de la pétition de pardon, à savoir Ahmet Insel, Cengiz Aktar, Ali Bayramoglu et Baskin Oran, sont faciles à constater au fur et à mesure qu’ils s’expriment ici ou là sur leur approche concernant le génocide. C’est que nous avons affaire à des pensées vivantes, pétries de doutes et de contradictions, animées par des rêves, à des citoyens profondément inscrits dans un contexte politique donné. De quel droit les Arméniens devraient-ils leur récuser le droit d’avoir des doutes, d’être pétris de contradictions et malgré tout d’avoir des rêves ? De quel droit leur enlèveraient-ils le droit d’aimer et de défendre le peuple auquel  ils appartiennent, quitte à se battre pour lui, à souffrir à cause de lui ? Il reste que certains veulent l’aimer dans une vérité niellée de mensonges (on accepte les massacres de 1915, mais on oublie allègrement les viols d’enfants, les rapts de biens, les convois vers la mort et j’en passe), quand d’autres veulent la vérité, rien que la vérité.

Ce que les Arméniens ont perdu avec le génocide ou ce que le génocidaire leur a ôté, c’est de considérer les Turcs comme des êtres humains à part entière. Chaque fois qu’un Arménien s’exprime sur les Turcs se dresse devant lui la figure figée des  bourreaux du passé.  Impossible de se défaire de cette peur, à moins d’une conversion humaniste du regard. Ce tic profond conduit à commettre forcément des erreurs d’appréciation, car le raccourci catégorique masque la personne même de son interlocuteur turc. Chaque Arménien balance entre une vigilance systématique et un appel intime à la confiance. Heureux les hommes comme Monsieur Leylekian qui ont choisi leur camp sans chercher à se compliquer la vie.

Doit-on rappeler aux Arméniens pressés que, pour certains Turcs, la sortie des somnolences nationalistes est toute récente ? Pour les uns, elle s’est déclenchée avec les actes de l’ASALA, pour les autres avec l’assassinat de Hrant Dink. Que les esprits, dans un pays aux tendances ultranationalistes, ont du mal à briser leur gangue idéologique. Que chacun se réveille à la conscience de l’histoire selon sa propre histoire. Il n’y a pas de commune mesure entre un Taner Akçam, un Ragib Zarakolu et un Baskin Oran ou un Ahmet Insel. On ne pourrait incriminer les retardataires que s’ils ne jouaient pas le jeu de leur conscience.  Mais qui a le droit de parler au nom de la conscience d’autrui, surtout quand cet autre se trouve dans un pays aussi peu « normal » que la Turquie ?

J’ai déjà dit dans un autre article ce que je pensais de l’usage fait par Cengiz Aktar du concept de  Medz Yeghern. Même si j’ai été, avec d’autres, à l’origine de la lettre de remerciement. Bien sûr, je ne place pas Baskin Oran sur le même plan qu’une Ayse Günaysu, dont nous avions, sur le site Yevrobatsi.org, publié en son temps les mots de pardon autrement plus francs, plus directs, plus courageux que ceux des intellectuels turcs en question. Mais je retiens, qu’en dépit des propos scandaleux d’un point de vue objectif tenus par Baskin Oran (un de ces intellectuels, avertis s’il en est, que la masse de documents sur les faits sanglants de 1915 ne parvient pas à rendre « fou »), ou de ceux plus finassiers d’un Ahmet Insel, la pétition de pardon a déjà eu, d’une manière ou d’une autre, avec les risques que cela suppose, un impact certain au sein de la société civile turque. Par rapport au black-out total auquel nous nous heurtions dans les années soixante,  même si l’attente fut longue, aujourd’hui l’épine de « l’affaire arménienne » est définitivement dans le pied de la Turquie. Les propos de Baskin Oran ne plaisent pas à certains Arméniens qui se sentent frustrés par rapport à la vérité historique, mais bon an mal an, ils « travaillent » ici ou là les esprits. L’homme s’en prend au kémalisme et voici que Monsieur Erdogan fait de même aujourd’hui. Des mots, disent les sceptiques. Oui, mais pas n’importe lesquels et ne sortant pas de n’importe quelle bouche. Et voici aussi qu’une actrice turque, Pelin Batu, déclare tout de go à la télévision turque que « les événements de 1915, c’était un génocide ». Un courage qui ne fera pas rougir Monsieur Baskin Oran mais qui incitera les velléitaires à franchir le pas.

Enfin, ce serait une erreur de croire que ces intellectuels n’étaient que quatre à lancer cette pétition. On sera bientôt surpris d’apprendre qui était derrière elle. Peut-on penser un seul instant que les milliers de personnes qui ont assisté aux funérailles de Hrant Dink, et surtout ces jeunes dont on voit les portraits dans le dossier du Monde 2, soient ensuite rentrés chez eux pour jouer au tavle ? Ces quatre intellectuels, connus comme auteurs, professeurs ou éditorialistes, pour exposés qu’ils fussent, avaient moins de risques d’être jetés en prison que des jeunes qui auraient pris cette initiative seuls.  D’ailleurs, comment ces quatre mousquetaires de la vieille école auraient-ils pu mettre en place un site pour leur pétition et surtout contrer les hackers négationnistes sans l’aide de personnes plus averties qu’eux, en l’occurrence ayant l’âge des nouvelles technologies ?

Qu’on me comprenne. Monsieur Leylekian parle juste quand il oppose au négationnisme officiel les répliques qu’il mérite dans les instances où il « exerce ». Devait-il pour autant lancer à la figure de Monsieur Baskin Oran : « Et bien oui, vos grands-pères étaient des nazis, ou leurs équivalents… » ? J’essaierai de montrer, une autre fois, pourquoi, pour ma part, je ne l’aurais pas fait.

Denis Donikian, écrivain, dernier livre paru Vers l’Europe, du négationnisme au dialogue arméno-turc ( Éditions actual art, Erevan, 2008)

PS. Pour prévenir l’usage que pourraient faire de ce texte des personnes mal intentionnées, l’auteur rejette toute responsabilité pour toute utilisation partielle ou tronquée qui en serait donnée, sauf en cas de reproduction in extenso, ce post-scriptum compris.

2 mai 2009

« Puits de mort » et suppression de la vérité

aysegunaysu
par Ayse Gunaysu

(The Armenian Weekly, avril 2009, p. 25-26)

« Toutes les vérités que l’on supprime deviennent empoisonnées. »

Friedrich Nieztsche, Ainsi parlait Zarathoustra

Toute vérité supprimée empoisonne celui qui la supprime ; elle empoisonne aussi ceux qui sont privés de la connaissance de cette vérité. En outre, cette vérité supprimée empoisonne tout l’environnement dans lequel vivent à la fois celui qui l’a supprimée et ceux qui subissent cette suppression. Elle empoisonne donc tout.

Près d’un siècle après le génocide des Arméniens et des Assyro-Chaldéens, ainsi que d’autres peuples chrétiens d’Asie Mineure, la Turquie demeure empoisonnée par la suppression de la vérité. Et du fait que cette vérité supprimée concerne un crime, que ceux qui l’ont supprimée sont au pouvoir et que ceux qui sont privés de cette vérité composent la nation entière, c’est l’avenir même de cette nation qui est aussi empoisonné.

Si en tant que dirigeant vous supprimez une vérité, vous devez aussi supprimer ceux qui sont en quête de cette vérité. Ce poison instille en vous glorification de soi afin d’échapper à la faute, haine afin de justifier votre mensonge, et cruauté afin de maintenir ce mensonge, coûte que coûte. Certains de vos administrés peuvent avoir connaissance de bribes de vérité. Vous devez faire en sorte qu’eux aussi, ils croient aux mensonges que vous vous racontez – en trouvant des excuses au crime que vous avez commis, afin de les persuader qu’il n’y avait pas le choix -, soit les déclarer comme traîtres et mener un combat sans fin contre ceux qui résistent à vos arguments.

Mais les gens ont tendance à être persuadés. En Turquie, la grande majorité de la population croit sincèrement que s’il s’agit d’une question de vie et de mort pour la « patrie ancestrale », alors la machine de l’Etat peut légitimement recourir à des méthodes illégales – ces soi-disant « intérêts nationaux » qui justifient tous les moyens. Voilà comment une vérité supprimée et les méthodes de cette suppression empoisonnent les âmes, de génération en génération, et comment lors du référendum organisé deux ans après le coup d’Etat militaire de 1980, 92 % des électeurs avalisèrent la nouvelle Constitution légitimant la dictature militaire et élirent président le responsable de ce coup d’Etat, Kenan Evren.

Il y a peu, des fouilles ont commencé à Silopi, dans la région de Sirnak (sous la responsabilité de la Compagnie des Oléoducs de Turquie, Botas) afin d’enquêter sur les allégations selon lesquelles dans les années 1990 les corps de ceux qui furent portés disparus, alors qu’ils se trouvaient sous la garde des forces de sécurité, furent jetés à cet endroit. A ce jour, quelques ossements, des cheveux et des morceaux de vêtements ont été retrouvés – ce qui restait après le nettoyage – et envoyés pour analyses à un laboratoire de médecine légale. Les fouilles se sont poursuivies à Cizre, un autre district de Sirnak. En liaison avec ces découvertes, plusieurs personnes ont été arrêtées, dont un colonel, fait rarissime en Turquie.

Sirnak est l’un des lieux qui souffrirent le plus de la suspension de l’Etat de droit au nom de « l’unité de la Turquie ».

C’est aussi le même endroit où, 94 ans plus tôt, des foules d’Assyro-Chaldéens, mais aussi d’Arméniens, quoique en nombre inférieur, furent soit carrément massacrés, soit conduits à pied vers les montagnes où leur mort était assurée, suite à la faim, au dénuement et à l’exposition à un rude climat sans aucune protection. Ce qui arriva en de nombreux endroits aux Arméniens à travers l’Asie Mineure, lors de cette période de terreur.

Maintenant, les « puits de mort » représentent la continuation de ces vérités sanglantes et supprimées. 94 ans après, des cadavres sans sépultures sont découverts au hasard des fouilles.

Prenons ce procès, connu en Turquie sous le nom de procès Ergenekon, dans lequel sont jugées des individus soupçonnés d’avoir comploté en faveur d’un coup d’Etat. Parmi les prévenus, des officiers de l’armée à la retraite, ultranationalistes, tels que Veli Kucuk, que Hrant Dink avait désigné comme menaçant sa vie, et des activistes comme Kemal Kerincsiz, une figure de premier plan lors des violentes manifestations organisées contre ceux qui s’opposaient aux sentiments anti-Arméniens.

Pourtant, l’enquête semble se concentrer davantage sur les organisations illégales qui agissent contre le gouvernement que sur les crimes commis dans les provinces kurdes au sud-Est – lesquels représentent l’héritage direct du Comité Union et Progrès (CUP), responsable du génocide arménien.

De plus, nous devons, dans une grande mesure, cette percée dans la poursuite des criminels agissant dans le cadre de la machine d’Etat au gouvernement islamiste de l’AKP, lequel lutte pour survivre face au pouvoir quasi intact des militaires, dont les bases idéologiques se fondent sur une laïcité autoritaire, antidémocratique et raciste. Cette lutte entre deux pouvoirs, dont aucun n’a à voir avec les idéaux d’un mode de vie véritablement pluraliste, laisse les véritables dissidents dans une position d’être continuellement ballottés entre soutenir les mesures du parti AK [Justice et Développement] en vue d’une relative transparence et s’opposer résolument à l’étalage qu’il fait d’une idéologie de synthèse typiquement turco-islamique. Ainsi, dans le contexte du procès Ergenekon, bien que chaque mesure, aussi minime soit-elle, visant à jeter la lumière sur les organisations antidémocratiques, ultranationalistes et militaristes en Turquie, méritent tout notre soutien, il n’y a pas de quoi vraiment se réjouir.

Cela peut paraître trop pessimiste. Or, tant que la Turquie continuera de supprimer la vérité, aucun progrès véritable ne pourra être fait.

Le génocide des Arméniens et des Assyriens en 1915 dans l’empire ottoman est une vérité première qui doit être reconnue. Ce sera la clé pour en finir avec ce négationnisme, renoncer à ce système, lequel présuppose et impose comme préalable pour ce pays d’être la patrie des seuls Turcs sunnites. Pourtant, en réalité, c’est le contraire qui se produit : tant que ce système prévaudra, aucune reconnaissance du génocide n’est possible. Nous atteignons là un point qui représente toute la complexité et le potentiel de la vie – un point où chaque progrès visant à secouer les fondations idéologiques et ontologiques du système sera une étape conduisant au long processus, plein d’embûches, pour aborder la connaissance du génocide par l’Etat et l’opinion turque.

Certes, « toutes les vérités supprimées deviennent empoisonnées », écrivait Nieztsche il y a tant d’années, mais il poursuit ainsi : « – Que tout soit brisé – ce qui peut l’être au moyen de nos vérités ! Une vaste demeure reste à construire ! »

Voilà la seule manière qui apportera la justice dans nos vies – autrement dit, reconnaître les dommages causés et faire amende honorable ; autrement dit, honorer la mémoire des victimes et au moins tenter de partager la douleur innommable infligée aux petits-enfants des victimes ; autrement dit, montrer une volonté, une bonne volonté, une capacité à concevoir la catastrophe inconcevable qui s’abattit en 1915 sur la nation la plus talentueuse, la plus douée, la plus éclairée et la plus industrieuse d’Asie Mineure.

Source : The Armenian Weekly, April 2009 Magazine

Traduction : Georges Festa pour Denis Donikian – 04.2009

28 avril 2009

Grande Catastrophe ou génocide : Obama serait-il raciste ?

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Oeuvre de Firuz Kutal spécialement pour Biz Myassine

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Ainsi donc, dans ce suspens du « prononcera/prononcera pas le mot génocide », le Président Obama, aura préféré la solution compassionnelle à l’affirmation juridique, l’appellation arménienne à l’expression universelle en faisant usage de Medz Yeghern dans son discours du 24 avril 2009. De ce fait, en voulant ménager le chou arménien et la chèvre turque, il aura réussi à décevoir les Arméniens et à blesser les Turcs. En ce sens, au regard des Arméniens, l’État turc aura triomphé une fois de plus. Et aux yeux des Turcs, l’oubli par Obama de leurs propres pertes humaines sera tenu pour inacceptable.

Malgré le fond tragique de l’histoire, cette affaire ne manque pas de sel. Ballotté entre les pressions de la diaspora arménienne, les susceptibilités turques et les intérêts américains, le président des Etats-Unis, qui aura voulu jouer la neutralité tout en acceptant de recevoir des coups comme une balle de tennis entre deux raquettes, aura été le troisième dindon d’une farce dès lors que la difficile mais inéluctable vérité universelle avait été délibérément bannie du terrain de ce jeu diplomatique.

Pour les Arméniens, le président Obama aura failli à ses promesses électorales. Pour les Turcs, il aura manqué de respect envers leurs morts. Dans les deux cas, Obama le métis aurait-il fait un discours raciste ? Toujours est-il que l’homme a beau avoir le respect de l’homme chevillé au corps, il aura obtenu par son discours l’effet inverse de ses propres intentions.

Les Turcs n’auront pas aimé ce discours qui cache, dévoile, et finalement pèche par omission. Mais l’évocation du Medz Yeghern un 24 avril devait-elle obliger Barack Obama à noyer les morts arméniens dans une comparaison absurde avec les morts turcs durant la première guerre mondiale ? Qu’il y ait eu des représailles arméniennes, je le conçois. Qu’il y ait eu, côté turc autant de civils massacrés qu’on a pu en compter dans la population des déportés arméniens, ma raison, confortée par les faits eux-mêmes, m’impose de réfuter pareille allégation. Mais pour l’Etat turc, un mort est un mort, oubliant qu’un soldat qui meurt les armes à la main ne meurt pas de la même manière qu’une femme, qu’un enfant, qu’un vieillard qu’on tue par la soif, la faim, la maladie ou le feu. Tout l’art négationniste de la propagande turque consiste à opposer aux comptabilités arméniennes un équivalent turc, comme si en matière de génocide la mort était quantifiable alors qu’il est un meurtre de masse construit sur une intention. En brandissant leurs 1 500 000 morts, les Arméniens ont quantifié le Crime de 1915 et prêté le flanc à la critique turque négationniste qui joue à loisir avec ce chiffre et assimile ainsi les meurtres antiarméniens à des morts normales comme en produisent toutes les guerres, forcément sales. Mais les Turcs fanatiques de la turcité ne pourront jamais, pour le moins, opposer aux accusations arméniennes l’équivalent de cette nuit d’avril où des centaines d’intellectuels furent soumis à une rafle sans précédent dans l’histoire, ni l’équivalent des camps de la mort en Mésopotamie. Que les Turcs nous montrent chez eux l’équivalent d’un Komitas qui aurait été déporté et mentalement détruit du seul fait des Arméniens. Par ailleurs, depuis que les Arméniens ont érigé le 24 avril en date symbolique du génocide, ils l’ont malheureusement vidé de son poids de souffrances. Le 24 avril serait-il devenu une rengaine abstraite qui ne dirait plus rien à personne ? Or, les Français doivent savoir que cette nuit-là, on aura déporté Roland Barthes, Max Gallo, Alain Finkielkraut, mais aussi Pierre Boulez, Daniel Mesguish, Michel Bouquet, Richard Anconina, Vincent Perez, Philippe Torreton, et tant d’autres que lecteur complètera selon ses goûts en allant les chercher chez les journalistes, les députés, les grands médecins, les juristes, les professeurs d’université et à condition qu’il en trouve 600 (mais en réalité 20 000 environ, à l’échelle de la population globale française)… Cette nuit-là ces 600 intellectuels vont se retrouver dans la nuit et dans le froid avant d’être expédiés par wagons entiers à l’intérieur du pays. Quelques mois plus tard, Yves Bonnefoy, avec Philippe Jaccottet et trois autres compagnons seront conduits dans un ravin, près d’une rivière. On les obligera à se déshabiller pour ne pas souiller leurs vêtements, avant qu’on leur plonge des poignards dans le corps. Seul Bonnefoy résiste jusqu’à ce qu’il meure éventré tandis qu’on lui crèvera les yeux pour le punir. Voilà ce qui est arrivé aux frères en poésie d’Yves Bonnefoy et Philippe Jaccottet, à savoir Daniel Varoujan et Roupen Sevag. L’État turc ne pourra jamais « aligner » le même type d’atrocité censée avoir été commise par des Arméniens. Mais il continue à opposer ses morts aux morts arméniens, incapable qu’il est de hisser son peuple de l’émotion nationaliste à la raison universelle, des non-sens que traîne derrière elle la raison d’État à la conscience qui anime la famille humaine.

Pareillement, les Arméniens du monde entier n’ont pas aimé non plus le discours du président Obama qui sut naviguer entre mille et un écueils de mots, de chantages et de susceptibilités. Leur principal grief serait qu’Obama n’ait pas fait usage du terme qui fâche en même temps qu’il les aurait libérés. On attendait génocide, c’est Medz Yeghern qui est sorti de son chapeau de magicien. Tel fut notre Waterloo ce jour-là. Nul doute que nous étions pourtant à deux doigts de l’entendre ce mot de l’obsession arménienne. Mais Obama ne l’a pas prononcé et nous sommes forcés de nous en tenir à ce fait, car dans le cas contraire la face du monde arménien aurait certainement changé, sinon du monde lui-même. Devenu président, Obama aura donc préféré le diplomatique à l’éthique. Le politique à la mystique, aurait renchérit Charles Péguy. Même si Medz Yeghern, paré de ses majuscules comme le font certains des nôtres avec le mot génocide (Génocide Arménien) vous a un parfum de chose sacrée, tant la mort dans ce cas exsude de partout son mystère qui rend les hommes impuissants. Obama aura donc choisi l’expression qui sera venue tardivement dans la bouche des survivants qui, faute de mieux, durent puiser dans leur « tradition », les victimes étant elles-mêmes trop ahuries par l’horreur pour nommer l’innommable chose. Or, en matière de pogroms, les Arméniens de Turquie, après les massacres de 1894-1896, puis ceux de 1909, ne manquaient pas de tradition. Le lecteur odar, heureux profane, est bien loin d’imaginer combien la « chose » a travaillé au plus près de leur vie quotidienne, des générations d’Arméniens. Cela veut dire qu’ils étaient plongés durant des décennies dans l’émotion la plus noire. Ce n’est que dans les années soixante, mais bien sûr avec le lent réveil de la conscience aux réalités juridiques formulées par Lemkin, que les générations nouvelles ont substitué au terme interne de Medz Yeghern celui universel de génocide. Que chacun revoie ce qui se publia en arménien et surtout en français autour du cinquantième anniversaire du 24 avril. Le seul opuscule du Centre d’Etudes Arméniennes intitulé Le Deuil National Arménien suffirait à éclairer les curieux. Les années qui ont suivi n’ont fait que renforcer ces revendications sur le plan juridique. Et c’est sur ce mot que se sont prononcés de multiples pays pour signifier au monde que le monde était partie prenante des indignations et des revendications arméniennes.

Or, voici qu’à la suite de Cengiz Aktar ( à lire sur ce même blog "Grande catastrophe ou génocide ? Réplique à Cengiz Aktar") ,qui fut l’un des quatre signataires de la demande de pardon, le président Obama aura cru bon de renvoyer aux Arméniens ce mot à usage interne qu’ils avaient l’habitude d’utiliser avant qu’ils ne s’éveillent du cauchemar dogmatique de leur tragédie. A ce propos, Janine Altounian écrit justement : « avoir recours à un signifiant arménien, c’est poser la réalité arménienne comme intraduisible dans la langue de la culture universelle, inaccessible à elle, c’est la ghettoïser dans sa langue. » De fait, sous couvert de nous comprendre, voici qu’on nous piège dans notre propre vocabulaire, comme si les événements de 1915 restaient dans le fond une douleur purement arménienne qui ne pouvait accéder au statut juridique d’un crime intéressant l’humanité toute entière. Et pour reprendre une image de Janine Altounian, on a l’impression que dans l’autobus ségrégationniste de l’humanité, le président Obaman ait confiné les Arméniens aux sièges du fond afin qu’ils mâchonnent à loisir leur Medz Yeghern, sans leur permettre d’accéder au rang de ceux qui représenteraient les hommes, tous les hommes. Mais ce bus, l’Arméniens l’avait déjà pris depuis les années hamidiennes tout en revendiquant un statut d’être humain à part entière. Combien de Rosa Parks les Arméniens n’ont-ils pas compté qui refusaient d’être remisés derrière ? Et combien de Martin Luther King et combien d’autres qui ont voulu déplacer les mentalités en Turquie ont été aussitôt exterminés. Les Arméniens qui ont subi la déshumanisation permanente de la part des différents gouvernements turcs ne cessent, depuis qu’on les a dispersés, de revendiquer aujourd’hui une place dans la conscience des hommes partout où le sort les aura jetés. Et voici qu’aujourd’hui encore, le président des États-Unis les a renvoyés d’un mot à la case départ.

Je ne relèverai pas le paradoxe pour dire de Barack Obama qu’il vient d’accomplir le premier geste raciste de son mandat présidentiel. Mais je retiens qu’à la douleur des Arméniens, il a ajouté la honte que peut éprouver un être humain à qui on refuse son statut d’être humain. De ce fait, mutatis mutandis, les Arméniens furent et restent dans le monde des sortes de Noirs qui ruminent leur Medz Yeghern sans que pointe pour eux l’espoir d’un repos dans la paix d’une reconnaissance universelle.

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Le texte de la déclaration de Barack Obama.

THE WHITE HOUSE

Office of the Press Secretary

April 24, 2009

Statement of President Barack Obama on Armenian Remembrance Day

Ninety four years ago, one of the great atrocities of the 20th century began. Each year, we pause to remember the 1.5 million Armenians who were subsequently massacred or marched to their death in the final days of the Ottoman Empire. The Meds Yeghern must live on in our memories, just as it lives on in the hearts of the Armenian people.

History, unresolved, can be a heavy weight. Just as the terrible events of 1915 remind us of the dark prospect of man’s inhumanity to man, reckoning with the past holds out the powerful promise of reconciliation. I have consistently stated my own view of what occurred in 1915, and my view of that history has not changed. My interest remains the achievement of a full, frank and just acknowledgment of the facts.

The best way to advance that goal right now is for the Armenian and Turkish people to address the facts of the past as a part of their efforts to move forward. I strongly support efforts by the Turkish and Armenian people to work through this painful history in a way that is honest, open, and constructive. To that end, there has been courageous and important dialogue among Armenians and Turks, and within Turkey itself. I also strongly support the efforts by Turkey and Armenia to normalize their bilateral relations. Under Swiss auspices, the two governments have agreed on a framework and roadmap for normalization. I commend this progress, and urge them to fulfill its promise.

Together, Armenia and Turkey can forge a relationship that is peaceful, productive and prosperous. And together, the Armenian and Turkish people will be stronger as they acknowledge their common history and recognize their common humanity.

Nothing can bring back those who were lost in the Meds Yeghern. But the contributions that Armenians have made over the last ninety-four years stand as a testament to the talent, dynamism and resilience of the Armenian people, and as the ultimate rebuke to those who tried to destroy them. The United States of America is a far richer country because of the many Americans of Armenian descent who have contributed to our society, many of whom immigrated to this country in the aftermath of 1915. Today, I stand with them and with Armenians everywhere with a sense of friendship, solidarity, and deep respect.

18 avril 2009

Stratégie des apparences, politique des intérêts et logiques du cœur….

Considérons la récente visite de Barack Obama en Turquie. Qu’a-t-elle donné à observer de la part du monde et plus précisément du monde arménien ? Que le maître du jeu a été une fois de plus la Turquie. Laquelle aura déployé depuis longtemps tous ses efforts pour que ses principes sortent victorieux de cet embrouillamini dans lequel elle a jeté l’ensemble de ses adversaires tout en attirant la sympathie de ceux dont elle avait besoin. Mais m’objectera-t-on, les États-Unis pourraient en dire autant d’eux-mêmes, à savoir que le Sieur Obama aura obtenu de son voyage de V.R.P. une fructueuse récolte d’approbations et de promesses en échange de trois déclarations majeures : L’Amérique ne sera jamais l’ennemie de l’islam, la Turquie mérite de faire partie de l’Union européenne, les événements de 1915 étaient des événements qui se seraient passés en 1915.

Considérons à présent cette affaire de génocide. Le Président des États-Unis devait-il ou non prononcer le mot qui fâche alors qu’il était l’hôte de la Turquie ? On ne crache pas sur l’homme qui vous invite, et dont, de surcroît, vous attendez un geste en votre faveur. Tous les observateurs se sont accordés pour dire que Barack Obama avait agi avec habileté. Vous savez ce que je pense (ça c’est pour son électorat arménien), mais je ne le dis pas (et ça c’est pour ses hôtes turcs) car j’ai besoin de rapatrier mes troupes d’Irak (ça c’est pour son électorat américain). Que ceux qui lui jettent la pierre se mettent à sa place et fassent plus subtil. On voit par là que les grands principes pèsent de peu de poids au regard des intérêts nationaux. D’ailleurs, n’est-ce pas ce même Barack Obama qui aurait déclaré que l’homme n’était pas parfait et qu’à ce titre il ne lui restait qu’à se corriger et à se repentir des erreurs commises dans le passé. La France des Droits de l’homme n’est-elle pas à ce jour dans le péché qui consiste à bafouer ces droits concernant les sans-papiers et les immigrés de la faim, une faim qui s’apparente à une fin de non-recevoir et dont elle n’est pas peu responsable. C’est que la France est faite de Français, et les Français sont des hommes frappés d’imperfection.

Les spéculations autour du mot génocide concernant les Arméniens sont la honte de l’humanité, fût-elle frappée d’imperfection. Que faut-il de plus aux hommes pour qu’ils reconnaissent un crime de masse ? Tout le problème vient du fait qu’un génocide est par définition est un crime dilué dans l’histoire. En d’autres termes, un crime qui n’a pas existé. Or, les efforts des Arméniens consistent à sortir « leur génocide» de sa gangue historique alors que tous les efforts des Turcs consistent à l’y garder. Bataille inégale si l’on tient compte que les Arméniens sont dans leur ensemble eux-mêmes des cris dilués dans le brouhaha des autres nations alors que la nation turque est une. Vous me direz qu’il existe tout de même un État arménien. Oui, mais dans quel état ! Même s’il s’agit d’un État plutôt monoethnique, les Arméniens n’avancent jamais que divisés. Mais sur la question du génocide, ils ne le sont pas ! J’entends bien. Il n’empêche. L’État arménien a pris des décisions que n’approuvent pas la diaspora arménienne, comme celle d’accepter qu’une commission d’historiens tire elle-même ses conclusions sur une période de l’histoire qui n’a pas à être éternellement réexaminée. Dans ce dialogue arméno-turc, la diaspora est sortie cocue. Et devinez qui s’est jouée d’elle dans ce coup-là…

La Turquie ne voulait pas que soit prononcé le mot de génocide par Barack Obama et la Turquie a obtenu que Barack Obama lui concède cet effacement dans ses discours. Mais tous les députés turcs n’auront pas manqué de « voir » que le mot était dans la tête de l’orateur au point qu’il brûlait sa langue. Comme la non-violence est l’arme de persuasion la plus forte qui soit, en l’occurrence le non-dit volontaire du mot génocide, mais resté à fleur de lèvres, aura peut-être été, ce jour-là, le plus efficace moyen de perturber la conscience d’un national- négationniste ayant gardé par devers soi un zeste de conscience universelle. Maigre consolation pour une diaspora cocufiée pour la seconde fois si nous songeons à la satisfaction du national-négationniste de base.

Pour arriver à ses fins, la Turquie aura œuvré tous azimuts, à l’Est comme à l’Ouest. À l’Est, en alléchant les Arméniens avec les discussions sans conditions de l’ouverture des frontières. La Turquie si fermée sur elle-même, narcissique et taraudée par le syndrome de Sèvres, sait combien le concept de dialogue plaît en occident. Elle aura misé sur ce mirage de l’ouverture pour fermer la bouche à Obama. Sans oublier que les nombreux émissaires turcs qui se seront déplacés aux États-Unis auront eu le temps de sonder le nouveau président pour savoir à quelles conditions il accepterait de ravaler le mot qui aurait risqué d’étouffer la grande majorité des Turcs si l’homme le plus important de la planète avait eu la malencontreuse idée de le lâcher.

Mais patatrac ! Une fois le cadeau obtenu et le Président rentré, voilà que le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, qui n’est pas à sa première remise des pendules à l’heure, conditionne l’ouverture des frontières avec l’Arménie à la question du Karabagh. Sans se sera-t-il ravisé sous la menace azérie de lui couper le gaz. Toujours est-il qu’il étonna plus d’un naïf observateur. Sans compter que cette nouvelle donne aura eu pour effet de laisser pantois le ministre des affaires étrangères d’Arménie Monsieur Edouard Nalbandian accusant la Turquie de contrarier le processus de normalisation entre les deux pays. C’est que la Turquie n’a pas de pendule et ne vit pas à l’heure du temps historique mais à celle de ses lunes. Elle pratique en l’occurrence la technique du métronome diplomatique, soufflant le chaud et le froid au gré de ses ruses manipulatrices, sans crier gare, de manière à garder la maîtrise du terrain. Dans ce genre de comportement balançoire, l’homme aura de la sorte ému plus d’un ami, quitte à faire passer ses saillies pour des caprices et même à se révéler tel qu’il est. Ainsi, à Davos, après la longue intervention du président Shimon Peres visant à légitimer les bombardements israéliens sur Gaza, Recep Tayyip Erdogan regrettera non sans colère que « se lever et applaudir ceux qui font autant de tort et qui tuent ces innocents c’est aussi un crime contre l’humanité ». Précédemment, à Cologne, puis devant le parlement turc à Ankara, il avait utilisé la même expression en déclarant : «L’assimilation est un crime contre l’humanité». J’imagine que plus d’un Kurde, ou d’un Alévi, et surtout plus d’un Arménien se seront étouffés de rage devant pareil usage d’un mot aussi sensible que « crime contre l’humanité ». De fait, dans le premier cas, sous une apparence de modération laïque, c’est l’islamiste qui aura pris la défense de ses frères en religion de Gaza, et non l’humaniste tel qu’on aurait pu l’espérer. Et dans le second, sous l’homme qui aura réussi à entrouvrir les portes de l’Europe pour son pays, aura percé le plus tenace nationaliste. Rappelons aussi que la meilleure défense contre une accusation, c’est encore de renvoyer son accusation à votre accusateur, quitte à mêler le vrai avec le faux, à enrober le contestable par des colères morales susceptibles de ne tromper que les gogos. En chargeant constamment la Turquie du poids de crime contre l’humanité par ci, de crime contre l’humanité par là, les nations dites civilisées devaient forcément exaspérer celle qu’elles regardaient comme malade d’elle-même et de ses propres barbaries. Doit-on en conclure que la laïcité à la turque ne serait que pure façade ? Toujours est-il que l’homme qui donne au monde à entendre la voix de la Turquie aura au moins réussi à trahir les dessous de ses cartes. On avait oublié qu’en 1997, alors qu’il était maire d’Istanbul, Monsieur Erdogan avait lancé une déclaration qui lui valut quatre mois de prison et la perte de ses droits politiques (« les mosquées sont nos casernes, les minarets nos baïonnettes, les dômes nos casques et les croyants nos soldats »). Mais en s’opposant personnellement à la nomination d’Anders Fogh Rasmussen, premier ministre danois, au secrétariat général de l’Otan, qui avait eu l’audace de soutenir, en 2005, ses compatriotes caricaturistes de Mahomet, au nom de la liberté d’expression, Monsieur Erdogan a tout à coup jeté son masque européen pour se montrer tel qu’en lui-même la religion l’aura conservé. Loin de nous l’idée de porter atteinte à cette religion, ni d’ailleurs à une autre, toutes aussi respectables à nos yeux. Mais dans le cas présent, si l’Europe existe, c’est qu’elle a décidé de tenir les nations dans le cadre strict d’un dialogue fondé sur la transcendance de la raison plutôt que de réitérer les erreurs du passé où les hommes s’affrontaient en opposant radicalement leur religion respective. Toujours est-il que ce genre de chantage auront au moins eu le mérite de réveiller de son sommeil européen, un Bernard Kouchner désormais réticent à appuyer la candidature de la Turquie.

Est-ce à dire que nos Européens ouverts se persuadent de plus en plus que la Turquie leur joue la comédie des apparences au gré de ses propres intérêts comme elle a toujours fait dans le passé, conscients que les paroles venant d’elle sont comme ces boîtes à double-fond qui renferment de l’ordinaire et vous cache le plus précieux. Ce double-fond, Monsieur Erdogan l’a révélé à l’occasion de ses coups de sang sur différentes scènes politiques.

Car avec la Turquie nul ne sait à quoi s’en tenir. Il s’agit d’une bouteille à moitié pleine de laïcité et à moitié pleine de religion, à moitié pleine d’européotropisme et à moitié pleine de nationalisme archaïque, à moitié pleine d’émancipation féminine et à moitié pleine de crimes d’honneur, à moitié pleine de pluriethnicité et à moitié pleine de répression anti-kurde, à moitié pleine de liberté d’expression et à moitié pleine d’article 301, où l’on publie Hitler et où l’on fait le procès de Nedim Gürsel, j’en passe et des meilleurs… Dès lors, selon qu’on s’attache à telle moitié plutôt qu’à telle autre, on rejette la Turquie ou on la loue. Pour la plupart des Arméniens, cette bouteille est pleine de sang et tous les Turcs sont des sanguinaires. Mais ils reconnaissent de plus en plus que les Turcs parlent et admettent que le tabou du génocide en Turquie même remonte à la surface. C’est donc qu’un dialogue est possible. Seulement, ils savent, et ils sont les seuls à le savoir depuis Mouch, Van, Adana et toute la stratégie des déportations 1915, que la Turquie pratique le double langage, celui de l’apparence qui dissimule les intérêts, celui de la boîte aux paroles ordinaires qui dissimule dans son double-fond des desseins cachés. Malgré cela, les Arméniens demeurent d’indécrottables chrétiens qui croient en l’homme et qui voient en l’autre l’égal d’eux-mêmes. Durant toutes les années ottomanes, puis ittihadiennes et kémaliennes, leur sincérité a dû affronter la dissimulation turque. Des années qui ont laissé des traces en leur âme même en ce sens que certains parmi eux continuent de jouer la sincérité alors que d’autres refusent de se laisser une fois de plus piéger par la dissimulation. Tous ont en eux enfouie la fin tragique de Vartkès – pseudonyme de Hovhannès Seringulian, député d’Erzeroum –ami personnel de Talaat et dirigeant du parti Dachnaktsoutioun, qui avait collaboré avec le Comité Union et Progrès contre l’absolutisme d’Abdul-Hamid. En 1909, lors de la contre-révolution conduite par le sultan, les dirigeants jeunes-turcs menacés d’arrestation avaient trouvé refuge dans des maisons arméniennes. Vartkès avait même recueilli Halil bey, président du Parlement en 1915 et qui devint plus tard ministre des Affaires étrangères du gouvernement Saïd Halim. Et pourtant, Vartkès mourut de la main même, et de quelle façon, de ces Jeunes-Turcs qu’il avait contribué à mettre en place.

À vrai dire les épidermiques arméniens voient chez les Turcs des mécaniques mentales taillées à l’aune des intérêts nationaux selon un subtil processus éducatif fondé sur la peur de l’autre et la fierté narcissique de soi. Ce fonds qui anime secrètement leur inconscient, c’est le fond noir de la bouteille. Or, ces Arméniens-là ne voient que lui avec les yeux de leur propre inconscient, celui d’une éducation informelle, comme une accumulation de paroles échappées ou de sombres confessions, de gestes troubles ou de colères crachées, tout ce fonds de bête humiliée vécu par leurs parents et transmis volontairement ou malgré eux.

Le mérite des dialoguistes qu’ils soient turcs ou arméniens, c’est de pouvoir, en êtres libres, tirer leur tête hors des eaux boueuses qui les aspirent vers le fond noir de leur éducation. Certains de ces Arméniens sincères voient en l’autre l’image de leur propre sincérité. Ils ont fait le pari du cœur contre les relents de dégoût et de méfiance qui cherche à absorber leur volonté de rester libres. J’imagine que ces efforts ne sont pas faciles à faire n’était un sens aigu des valeurs universelles à promouvoir coûte que coûte. En dessous d’eux les autres balancent entre la nécessaire confiance à mettre en œuvre pour sortir de l’affrontement des inconscients et le réveil permanent des atavismes collectifs que leur dicte un passé douloureux. Ils sont dans un état de dialogue trouble avec des Turcs qui eux-mêmes ont des accès de sincérité sur fond d’éducation nationaliste.

Et pourtant, les Arméniens sincères et les Turcs de bonne volonté savent bien que les logiques du cœur doivent prévaloir sur les stratégies de l’apparence et les politiques de l’intérêt, car ce sont elles qui tirent le monde vers la transparence et vers la reconnaissance de l’autre.

29 mars 2009

Grande Catastrophe ou génocide ? Réplique à Cengiz Aktar

Votre dernier article paru dans le journal Agos tente de démontrer que, concernant les événements de 1915, le concept de Grande Catastrophe vous paraît plus adéquat que celui de génocide arménien. À l’appui de cette thèse, vous faites remarquer à juste titre que c’est toute l’Anatolie qui subira alors un phénomène de « désintégration humaine, économique, sociale, politique et culturelle et de déclin », touchant aussi bien les Arméniens, que les Assyriens et les Grecs. Les drames produits par ces événements furent d’autant plus vivaces en ces lieux mêmes où ils éclatèrent qu’ils touchèrent, dans la confusion des années qui suivirent, aussi bien les victimes que certains de leurs bourreaux et que leurs conséquences seraient de près ou de loin toujours actuelles. Pour respecter votre pensée, je retiens ce que vous écrivez, à savoir que « si la reconnaissance du génocide sera une punition, l’étude de la Grande catastrophe serait une vertu frayant la voie pour une nouvelle vie ensemble ». Voilà pourquoi les quatre initiateurs de la campagne de pardon commencée le 15 décembre 2008, dont vous faites partie, auraient choisi ce terme de Grande Catastrophe de préférence à celui de génocide.

Votre démonstration appelle plusieurs remarques. Il n’est pas tout à fait juste d’affirmer que les Arméniens auraient choisi le terme de Grande Catastrophe au moment des événements. Si je m’en tiens aux recherches faites par Marc Nichanian dans son livre La perversion historiographique, cette expression ( Aghed en arménien) ne serait apparue qu’en 1931 sous la plume de l’écrivain Hagop Oshagan tandis qu’il écrivait son roman Mnatsortats ( Ce qui reste ou Les Rescapés). Je remarque au passage que le mot sera utilisé par les Palestiniens pour évoquer l’arrivée des sionistes en Palestine. De fait, c’est le terme Yeghern qui sera en usage vers 1919, lequel s’inspirait de la façon dont on qualifiait les massacres hamidiens de 1895 et ceux de 1909. Proche par le sens de « pogrom » (mot russe du début du XIXe siècle signifiant extermination), Yeghern équivaut à ce qui fut, ce qui est advenu, l’Événement. Mais cette approche littéraire en cache le vrai sens qui n’est autre que celui de crime. Dans ma propre famille comme dans les autres familles arméniennes, le terme le plus souvent employé était Ak’sor, c’est-à-dire l’exil, et plus précisément la déportation.

La grande difficulté en la matière consiste à dire le fait. Mais quel fait ? Comment nommer l’innommable ? Il est vrai qu’un Arménien et un Turc ne peuvent avoir la même approche pour la bonne raisons qu’ils ne parlent pas à partir de la même histoire personnelle. Nous allons supposer, faute de mieux, et sans prétendre épuiser la complexité de la « chose » même, qu’on pourrait l’appréhender selon deux catégories, celle de l’émotion et celle de la raison, la première s’appliquant à la notion de Grande Catastrophe, la seconde à celle de génocide. Si, comme vous le prétendez, la Grande Catastrophe est plus porteuse d’avenir pour un éventuel vivre ensemble, la seconde relève de la punition, sous-entendant sans doute qu’elle couperait l’espérance d’une réconciliation future.

Ce que je n’aime pas dans votre texte, c’est de toute manière, la primauté donnée à l’émotion (Grande Catastrophe) au détriment de la raison juridique (génocide). Je crois savoir, pour vous avoir entendu et fréquenté, que le fait génocidaire n’appelle chez vous aucune réticence. Mais votre texte semble habilement établir un glissement vers une sorte d’amuïssement de la notion juridique comme tentent de le faire certains des initiateurs de la campagne de pardon. Devrait-on s’attendre prochainement à son éclipse totale au nom de je ne sais quelle stratégie visant à aller de l’avant, à savoir vers plus d’Europe dans une Turquie qui en a bien besoin ?

Les Arméniens, tout adeptes du pardon chrétien qu’ils soient, entendent mal ce raisonnable et forcené dialogue auquel les soumet une frange avancée de la société civile turque en ce qu’il pourrait occulter la notion même de génocide. Si l’Europe vous veut, les Arméniens ne vous y verraient pas autrement qu’avec une figure franche, et non enfarinés comme au théâtre pour jouer la comédie du pardon sur les planches des instances internationales et maintenir le principe d’un négationnisme chronique dans la vie réelle. C’est que votre texte n’est ni clair, ni noir, mais gris. Il semble inviter, sous une forme autrement subtile que vos collègues, à préférer aujourd’hui la part émotionnelle des événements de 1915 à sa version juridique.

En réalité, avec vous qui vivez en Turquie, on ne sait jamais d’où vous parlez. Les Arméniens veulent bien admettre que pèsent sur vous l’épée de Damoclès de l’article 301 et que par conséquent il vous faut déjouer certains écueils. En ce sens, il semblerait que votre article ait été écrit dans les limites qui permettent à l’État qui vous gouverne de gagner du galon démocratique auprès des Européens tout en entrant dans son jeu qui consiste à édulcorer les événements de 1915 par des mots qui juridiquement restent sans contenu. Dès lors qu’il existe en Turquie des voix qui ne font ni dans le gris ni dans l’obscur concernant le génocide de 1915, comme celles d’Ahmet Atlan ou d’Ayse Gunaysu, un Arménien est en droit d’attendre de vous la même franchise.

Ce n’est pas moi qui vous apprendrais que le crime sans nom ne saurait entrer dans l’Europe par la petite porte d’une demande de pardon. Que vous le vouliez ou non, la Grande Catastrophe, puisque vous employez ce mot, fut d’abord et reste encore le lot des Arméniens. Pour ma part, je peux dire sans me tromper, que je suis né dedans, depuis le ventre de ma mère, les conversations que partageaient mes parents avec d’autres réfugiés, mes années d’école et d’études, celles de mon militantisme autour du cinquantenaire du génocide jusqu’à aujourd’hui. Et je ne suis pas le seul. Dois-je éprouver une certaine honte à vous démontrer que la perte pour les Arméniens est sans commune mesure avec les bouleversements qu’aurait connus ou que connaîtrait encore la nation turque, travaillée par la pathologie nationaliste et les cris des cadavres cachés dans les caves de son histoire ?

Mais je vous rejoins volontiers en pensant comme vous que nous sommes tous victimes de cette « histoire ». Nous pour avoir été hier déshumanisés par l’époque de non-droit où furent encouragés le meurtre, le viol, le pillage, la déportation, la perte forcée d’identité, et pour tout dire la spoliation absolue, et aujourd’hui par le négationnisme dur ou sournois que nous font subir les Turcs, vous pour l’inhumanité dont vous avez fait preuve hier dans une époque de non-droit où furent encouragés le meurtre, le viol, le pillage, la déportation, la perte forcée d’identité et pour tout dire la spoliation absolue, et aujourd’hui par le négationnisme dur ou sournois que vous faites subir aux Arméniens. Dès lors comment allons-nous recouvrer notre humanité pleine et entière si ce n’est en nous reconnaissant mutuellement devant les autres hommes au sein d’instances solennelles qui permettraient au deuil d’opérer ?

Si j’ai été à mon tour un des initiateurs de la lettre de remerciement à votre campagne de pardon, je ne suis pas naïf pour autant pour applaudir et passer outre les exigences d’une reconnaissance juridique du génocide. J’ai signé cette lettre pour saluer l’avènement de la conscience dans un pays où elle aura été trop longtemps étouffée et dans l’espoir, comme vous le dites, que le processus long et douloureux dans lequel s’engage la Turquie permette à sa société civile d’admettre l’ampleur des malheurs qui ont commencé il y a cent ans pour qu’elle-même accepte la justice des hommes et accède à sa propre humanité.

Denis Donikian, écrivain. Dernier livre paru Vers l’Europe, du négationnisme au dialogue arméno-turc ( Actual Art, Erevan, décembre 2008)

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Pour rappel, voici les mots de Raphaël Lemkin, dits en 1949, lors d’une interview.

Raphael Lemkin: “I became interested in genocide because it happened to the Armenians; and after[wards] the Armenians got a very rough deal at the Versailles Conference because their criminals were guilty of genocide and were not punished. You know that they were organized in a terroristic organization which took justice into its own hands. The trial of Talaat Pasha in 1921 in Berlin is very instructive. A man (Soghomon Tehlirian), whose mother was killed in the genocide, killed Talaat Pasha. And he told the court that he did it because his mother came in his sleep … many times. Here, …the murder of your mother, you would do something about it! So he committed a crime. So, you see, as a lawyer, I thought that a crime should not be punished by the victims, but should be punished by a court, by a national law.”

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