Ecrittératures

30 décembre 2008

Bonne nouvelle : les Turcs ont des intellectuels.

Dès janvier 2004, dans l’une de mes premières chroniques sur Yevrobatsi.org, je posais la question. Question cruciale, question vitale, question brûlante, pas du genre : « Y-a-t-il un pilote dans l’avion ? » ou « Y-a-t-il de la moutarde pour mon steak ? », mais plutôt « Esprit, es-tu là ? » Et c’était pour répondre que oui, les Turcs ont des intellectuels, contrairement aux préjugés d’une diaspora arménienne qui ne s’embarrasse pas des amalgames, prompte à enfermer les Turcs dans le rôle unique de bourreaux sans humanité. Pour preuve, ces intellectuels dénonçaient alors le racisme anti-arménien de leurs livres scolaires.

Reconnaissons qu’on n’aura pas attendu en Turquie ni à l’étranger ceux qui aujourd’hui comme Baskin Oran, Ahmet İnsel, Ali Bayramoğlu et Cengiz Aktar se prononcent pour demander pardon au peuple arménien. Les lecteurs de Yevrobatsi.org devraient se souvenir du touchant appel d’Ayse Gunaysu. Sans parler de Ragib Zarakolu dont la vie même est tout entière un acte de pardon. Mais aujourd’hui, la conscience prend la parole contre les fabricants du consentement négationniste en Turquie. Certes, l’onde de choc provoquée par l’assassinat de Hrant Dink n’est pas étrangère à cette initiative, elle agit comme une brèche ouverte dans la part obscure du monde turc.

Nombreux seront les enfants de survivants arméniens pour rejeter ce pardon qui jouerait sur l’occultation du mot génocide. Ils trouveront qu’ils ont trop attendu pour se heurter une fois de plus à une reconnaissance incomplète, sinon biaisée. L’histoire des rapports arméno-turcs seraient une litanie de ruses reposant sur un langage à double-fond dont les Arméniens auraient constamment été les victimes. Il reste que cette déclaration, probablement préparée de longue date, émane de gens assez sincères pour qu’elle engage totalement leur personne. Ils sont de la même trempe que ces justes que furent Haji Halil, Hasan Amdja, Djelal Bey ou Moustapha agha Aziz oglou. C’est que le temps était venu de faire quelque chose, non de surseoir aux exigences pressantes de justice en raison de désaccords sur l’usage ou non du mot génocide. L’entente sur une plate-forme commune devait permettre une adhésion de cœur la plus large possible. Que demander de plus ? Aujourd’hui le chemin est pris, impensable hier. Durant une année, la toute fraîche déclaration de cette poignée de francs-tireurs va sillonner la société civile turque. Le défi est lancé.

Les Arméniens impatients devraient quand même savoir dans quel contexte cette demande de pardon vient d’émerger. En se désolidarisant de la propagande négationniste, ces intellectuels turcs s’inscrivent résolument à contre-courant d’une historicisation falsifiée de leur société. Ils n’ignorent pas qu’ils se trouveront exposés à des masses qu’on a méthodiquement gavées de mensonges agressifs durant des décennies. Déjà, des nationalistes de tous poils se rebiffent, brandissant, en toute bonne fois, des arguments historiques erronés et lançant des contre-pétitions. C’est dire combien le gavage a réussi à étouffer toute faculté de jugement chez les victimes. Il n’est d’ailleurs pas certain que la folie meurtrière qui habite la bête immonde du fascisme ne cherche encore à frapper comme elle a frappé Hrant Dink. Le groupe de ces intellectuels n’est pas à l’abri d’un coup d’éclat qui mettrait fin à leur désir de vivre en accord avec leur conscience et de laisser leur propre courage essaimer au sein du peuple turc. S’ils savent qu’ils ne sont pas seuls, ils n’ignorent pas qu’ils devront conquérir les franges les plus ouvertes des conservateurs.

Cette initiative vient s’inscrire au terme d’une longue accumulation de protestations de la part des Arméniens et des arménophiles. Dès le 24 mai 1915, l’Angleterre, la France et la Russie lançaient un ultimatum aux Turcs pour que cesse « ce nouveau crime de lèse-humanité ». Mais les offensives du négationnisme orchestrées par les gouvernements successifs de la République turque n’auront d’autre but que d’entériner l’effacement de la présence arménienne. Après une période de stupeur et d’étranglement qui dura une cinquantaine d’années, non exempte de travail et de travaux, la communauté arménienne laisse éclater au grand jour le mot génocide avec preuves à l’appui. Les blessures du passé nourrissent à jamais la mémoire.

Si je reviens aux années 60 en France, c’est pour rappeler l’action curieusement occultée du Centre d’Études Arméniennes que menèrent le Docteur Georges Khayïguian et ses militants. Là aussi surgit une poignée de francs-tireurs qu’on traitera d’exaltés tant leur objectif paraissait inaccessible. Leurs coups d’éclat furent autant de coups de feu au cœur d’une communauté anesthésiée par le ressentiment. Et voici que s’organisent meetings et défilés et qu’émergent des nombres et des mots qui allaient consolider leur place dans la mythologie génocidaire des Arméniens : 1915, 24 avril, 1 500 000, génocide. Un même sursaut, à des degrés divers, s’empara des Arméniens du monde entier. Livres, commémorations et attentats se multiplièrent dans la seule intention de briser le silence qui maintenait les événements de 1915 dans les oubliettes. Avec les velléités d’entrée de la Turquie au sein de l’Europe, la question arménienne connut une accélération sans précédent. La cause du génocide des Arméniens devenait tout à coup cause européenne. L’exaspération provoquée par la candidature d’une Turquie blanchie du crime contre l’humanité ne pouvait pas passer à la trappe d’une histoire devenue sans histoire.

Aujourd’hui, je ne saurais dire comment les mots ont fait leur chemin depuis ces années froides du négationnisme. Il faudrait un historien capable de suivre à la trace les concepts porteurs de vérité, depuis les textes obscurs de quelque exalté jusqu’à leur prise en charge par d’autres téméraires et leur retombée en une pluie de semences sur les terres mêmes où ils vont enfin germer. Toujours est-il que nous sommes en train d’assister à l’émergence d’une soif de sincérité après des accumulations de fureurs, à une mutation des cris arméniens en conscience turque, au passage d’un quantitatif de la colère vers un qualitatif de la réconciliation. L’intuition était juste, maintes fois réitérée au sein de l’équipe de Yevrobatsi.org, qu’il fallait aussi parler à la conscience des gens plutôt que de rester à combattre seul le négationnisme d’Etat. Les minoritaires d’hier, à commencer par Ragib Zarakolu, voient leur isolement combatif porter ses fruits. Ceux qu’on a conspués comme des salauds, pour ne pas dire des traîtres (dont je tairais volontairement les noms), au sein même de la communauté arménienne, ces pionniers qui ont osé le risque et le rêve du dialogue, doivent sourire aujourd’hui des étonnements de leurs propres détracteurs.

Dans cet ordre d’idées, il n’est pas inutile de citer une partie de la déclaration du Collectif Biz Myassine écrite en 2007 : « Dès lors, il fallait en revenir au principe de base, à savoir la nécessité de se mettre à la place de l’autre. Ce chemin est aussi douloureux pour les Turcs qu’il est nécessaire pour les Arméniens, et vice versa. Quelle est la douleur des Arméniens ? De quel ordre sont les blocages des Turcs ? Or, Turcs et Arméniens ont un même devoir d’humanité en ce qui concerne leur conflit. C’est-à-dire un même devoir de respect mutuel envers l’humanité tout entière. Le devoir de penser comme un homme de raison et non comme un enfant de bourreau, ou non comme une éternelle victime. Dans ce cadre précis d’une reconnaissance de l’autre, un Arménien devrait faire l’effort de comprendre qu’un Turc d’aujourd’hui n’a pas à rougir d’un crime qu’il n’a pas commis. De même qu’un Turc doit faire l’effort de comprendre, au-delà des mensonges sur lesquels est fondée son histoire nationale, que nier ce crime sans chercher à s’informer revient à soutenir moralement les bourreaux de l’époque. Des deux côtés, ce qui est demandé n’est rien d’autre que de répondre à une exigence de la conscience universelle. Faute d’un procès international et d’un verdict de culpabilité, comme les procès réalisés et les verdicts prononcés pour les génocides juif et tutsi, l’acte humain de reconnaissance de l’Etat concerné s’inclinant devant les victimes de son Histoire sera indispensable pour qu’un  deuil réel soit enfin possible. Et les mémoires, de part et d’autre, apaisées. Un jour viendra… »

Notre Collectif a fondé son action sur le principe selon lequel l’affaire du génocide arménien est aussi une affaire de conscience individuelle. Il est temps que les Arméniens créent un espace où cette conscience puisse s’exprimer. Car c’est à cette condition que le négationnisme de l’Etat turc pourra être court-circuité par une exigence de vérité venant des profondeurs de la société civile turque.

De fait, pourquoi les Turcs devraient-ils demander pardon aux Arméniens ? Leur aliénation dure depuis la fondation de leur république. Elle a fait d’eux des victimes d’une conception ethnocentrique de la nation plutôt que des citoyens acteurs d’un destin collectif. Ceux qui aujourd’hui ne se reconnaissent plus dans les valeurs imposées par leur Etat ne sont ni coupables du génocide de 1915, ni de la politique négationniste qui a suivi. Mais si cette part éclairée de la nation turque demande pardon aux Arméniens, c’est pour occuper une place que leur Etat leur a toujours refusée, celle de la morale. Mieux, ils décident, en raison de leur citoyenneté même, de se substituer à leur Etat pour souligner sa carence en matière d’éthique. La déclaration équivaut-elle à un déni d’Etat ? Toujours est-il que ces intellectuels semblent vouloir lui montrer que selon eux le chemin obligé de la Turquie vers l’Europe commence par cette demande de pardon aux Arméniens, quitte à devoir traverser une crise de conscience majeur pour le peuple turc.

N’en déplaise aux grincheux : oui, cette initiative est belle. Elle ressemble à une pédagogie de la lumière en lutte contre une pédagogie de la peur.

Pour signer la pétition

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