Ecrittératures

17 janvier 2009

A un ami turc désespéré

Nommons-le Kadir, ce correspondant turc qui m’écrit de temps en temps et dont j’ignore l’histoire et le visage sinon qu’il a eu des amis d’enfance arméniens et qu’il aime s’exprimer en français. Malgré la lettre d’excuses des intellectuels turcs qui secoue encore aujourd’hui une société tapie dans l’ignorance et recroquevillée sur le tabou des événements de 1915, Kadir est pessimiste. Il ne voit pas comment son peuple osera amorcer l’étape du grand pardon pour entrer dans le cercle des nations humanistes. Il ne voit pas d’issue à cette inflexible dénégation du crime dans laquelle on a plongé la nation turque, si profondément que l’obscurité idéologique lui tient lieu aujourd’hui de lumière.

Dans une de mes chroniques écrites voici un an, j’écrivais ceci :
« Au temps où la pensée soviétique empêchait de penser, je fus invité par un couple d’intellectuels russes à Moscou, lui astrophysicien, elle enseignante, parents d’un garçon et d’une fille, tous deux adolescents. Ils me parlèrent du climat d’hostilité qui les entourait et me livrèrent quelques anecdotes sur les absurdités du régime. Plus tard, je m’enquis d’eux auprès d’amis communs. On m’apprit que leur jeune fille avait perdu la raison, n’ayant pas supporté deux versions violemment antagoniques de la réalité soviétique, celle de ses professeurs le jour, celle de ses parents à la maison. Les enfants turcs seront un jour ou l’autre, qu’ils le veuillent ou non, confrontés à ce même problème, pris entre l’enclume d’une vérité dehors et le marteau d’un mensonge chez soi. »

Aujourd’hui, les intellectuels qui ont demandé pardon au peuple arménien pour un crime qu’ils n’ont pas personnellement commis mais dont ils assument personnellement la charge sont dans l’espoir que la vérité doit faire désormais son chemin au sein de la société civile turque. Par ce geste risqué et courageux, ils ont décidé de ne plus être complices d’un système éducatif dangereux pour l’esprit de leurs propres enfants. Car un enfant a besoin de vérité pour se construire. Cette vérité qui se donne conjointement avec l’amour. Je ne veux pas imaginer une société où il ne serait pas donné à la vérité de faire son chemin vers les consciences.

Au-delà de tous ces problèmes de politique qui tournent autour de la Grande Catastrophe de 1915, au-delà de toute autre considération, ce qui importe aujourd’hui à la nation turque, c’est de sauver ses enfants. Sauvez vos enfants, Kadir, en reconnaissant devant eux ce qui a été fait aux enfants arméniens en 1915.

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