Ecrittératures

29 mars 2009

Grande Catastrophe ou génocide ? Réplique à Cengiz Aktar

Votre dernier article paru dans le journal Agos tente de démontrer que, concernant les événements de 1915, le concept de Grande Catastrophe vous paraît plus adéquat que celui de génocide arménien. À l’appui de cette thèse, vous faites remarquer à juste titre que c’est toute l’Anatolie qui subira alors un phénomène de « désintégration humaine, économique, sociale, politique et culturelle et de déclin », touchant aussi bien les Arméniens, que les Assyriens et les Grecs. Les drames produits par ces événements furent d’autant plus vivaces en ces lieux mêmes où ils éclatèrent qu’ils touchèrent, dans la confusion des années qui suivirent, aussi bien les victimes que certains de leurs bourreaux et que leurs conséquences seraient de près ou de loin toujours actuelles. Pour respecter votre pensée, je retiens ce que vous écrivez, à savoir que « si la reconnaissance du génocide sera une punition, l’étude de la Grande Catastrophe serait une vertu frayant la voie pour une nouvelle vie ensemble ». Voilà pourquoi les quatre initiateurs de la campagne de pardon commencée le 15 décembre 2008, dont vous faites partie, auraient choisi ce terme de Grande Catastrophe de préférence à celui de génocide.

Votre démonstration appelle plusieurs remarques. Il n’est pas tout à fait juste d’affirmer que les Arméniens auraient choisi le terme de Grande Catastrophe au moment des événements. Si je m’en tiens aux recherches faites par Marc Nichanian dans son livre La perversion historiographique, cette expression ( Aghed en arménien) ne serait apparue qu’en 1931 sous la plume de l’écrivain Hagop Oshagan tandis qu’il écrivait son roman Mnatsortats ( Ce qui reste ou Les Rescapés). Je remarque au passage que le mot sera utilisé par les Palestiniens pour évoquer l’arrivée des sionistes en Palestine. De fait, c’est le terme Yeghern qui sera en usage vers 1919, lequel s’inspirait de la façon dont on qualifiait les massacres hamidiens de 1895 et ceux de 1909. Proche par le sens de « pogrom » (mot russe du début du XIXe siècle signifiant extermination), Yeghern équivaut à ce qui fut, ce qui est advenu, l’Événement. Mais cette approche littéraire en cache le vrai sens qui n’est autre que celui de crime. Dans ma propre famille comme dans les autres familles arméniennes, le terme le plus souvent employé était Ak’sor, c’est-à-dire l’exode, et plus précisément la déportation.

La grande difficulté en la matière consiste à dire le fait. Mais quel fait ? Comment nommer l’innommable ? Il est vrai qu’un Arménien et un Turc ne peuvent avoir la même approche pour la bonne raison qu’ils ne parlent pas à partir de la même histoire personnelle. Nous allons supposer, faute de mieux, et sans prétendre épuiser la complexité de la « chose » même, qu’on pourrait l’appréhender selon deux catégories, celle de l’émotion et celle de la raison, la première s’appliquant à la notion de Grande Catastrophe, la seconde à celle de génocide. Si, comme vous le prétendez, la Grande Catastrophe est plus porteuse d’avenir pour un éventuel vivre ensemble, la seconde relève de la punition, sous-entendant sans doute qu’elle couperait l’espérance d’une réconciliation future.

Ce que je n’aime pas dans votre texte, c’est de toute manière, la primauté donnée à l’émotion (Grande Catastrophe) au détriment de la raison juridique (génocide). Je crois savoir, pour vous avoir entendu et fréquenté, que le fait génocidaire n’appelle chez vous aucune réticence. Mais votre texte semble habilement établir un glissement vers une sorte d’amuïssement de la notion juridique comme tentent de le faire certains des initiateurs de la campagne de pardon. Devrait-on s’attendre prochainement à son éclipse totale au nom de je ne sais quelle stratégie visant à aller de l’avant, à savoir vers plus d’Europe dans une Turquie qui en a bien besoin ?

Les Arméniens, tout adeptes du pardon chrétien qu’ils soient, entendent mal ce raisonnable et forcené dialogue auquel les soumet une frange avancée de la société civile turque en ce qu’il pourrait occulter la notion même de génocide. Si l’Europe vous veut, les Arméniens ne vous y verraient pas autrement qu’avec une figure franche, et non enfarinée comme au théâtre pour jouer la comédie du pardon sur les planches des instances internationales et maintenir le principe d’un négationnisme chronique dans la vie réelle. C’est que votre texte n’est ni clair, ni noir, mais gris. Il semble inviter, sous une forme autrement subtile que vos collègues, à préférer aujourd’hui la part émotionnelle des événements de 1915 à sa version juridique.

En réalité, avec vous qui vivez en Turquie, on ne sait jamais d’où vous parlez. Les Arméniens veulent bien admettre que pèsent sur vous l’épée de Damoclès de l’article 301 et que par conséquent il vous faut déjouer certains écueils. En ce sens, il semblerait que votre article ait été écrit dans les limites qui permettent à l’État qui vous gouverne de gagner du galon démocratique auprès des Européens tout en entrant dans son jeu qui consiste à édulcorer les événements de 1915 par des mots qui juridiquement restent sans contenu. Dès lors qu’il existe en Turquie des voix qui ne font ni dans le gris ni dans l’obscur concernant le génocide de 1915, comme celles d’Ahmet Atlan ou d’Ayse Gunaysu, un Arménien est en droit d’attendre de vous la même franchise.

Ce n’est pas moi qui vous apprendrais que le crime sans nom ne saurait entrer dans l’Europe par la petite porte d’une demande de pardon. Que vous le vouliez ou non, la Grande Catastrophe, puisque vous employez ce mot, fut d’abord et reste encore le lot des Arméniens. Pour ma part, je peux dire sans me tromper, que je suis né dedans, depuis le ventre de ma mère, les conversations que partageaient mes parents avec d’autres réfugiés, mes années d’école et d’études, celles de mon militantisme autour du cinquantenaire du génocide jusqu’à aujourd’hui. Et je ne suis pas le seul. Dois-je éprouver une certaine honte à vous démontrer que la perte pour les Arméniens est sans commune mesure avec les bouleversements qu’aurait connus ou que connaîtrait encore la nation turque, travaillée par la pathologie nationaliste et les cris des cadavres cachés dans les caves de son histoire ?

Mais je vous rejoins volontiers en pensant comme vous que nous sommes tous victimes de cette « histoire ». Nous pour avoir été hier déshumanisés par l’époque de non-droit où furent encouragés le meurtre, le viol, le pillage, la déportation, la perte forcée d’identité, et pour tout dire la spoliation absolue, et aujourd’hui par le négationnisme dur ou sournois que nous font subir les Turcs, vous pour l’inhumanité dont vous avez fait preuve hier dans une époque de non-droit où furent encouragés le meurtre, le viol, le pillage, la déportation, la perte forcée d’identité et pour tout dire la spoliation absolue, et aujourd’hui par le négationnisme dur ou sournois que vous faites subir aux Arméniens. Dès lors comment allons-nous recouvrer notre humanité pleine et entière si ce n’est en nous reconnaissant mutuellement devant les autres hommes au sein d’instances solennelles qui permettraient au deuil d’opérer ?

Si j’ai été à mon tour un des initiateurs de la lettre de remerciement à votre campagne de pardon, je ne suis pas naïf pour autant pour applaudir et passer outre les exigences d’une reconnaissance juridique du génocide. J’ai signé cette lettre pour saluer l’avènement de la conscience dans un pays où elle aura été trop longtemps étouffée et dans l’espoir, comme vous le dites, que le processus long et douloureux dans lequel s’engage la Turquie permette à sa société civile d’admettre l’ampleur des malheurs qui ont commencé il y a cent ans pour qu’elle-même accepte la justice des hommes et accède à sa propre humanité.

Denis Donikian, écrivain. Dernier livre paru Vers l’Europe, du négationnisme au dialogue arméno-turc ( Actual Art, Erevan, décembre 2008)

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Pour rappel, voici les mots de Raphaël Lemkin, dits en 1949, lors d’une interview.

Raphael Lemkin: “I became interested in genocide because it happened to the Armenians; and after[wards] the Armenians got a very rough deal at the Versailles Conference because their criminals were guilty of genocide and were not punished. You know that they were organized in a terroristic organization which took justice into its own hands. The trial of Talaat Pasha in 1921 in Berlin is very instructive. A man (Soghomon Tehlirian), whose mother was killed in the genocide, killed Talaat Pasha. And he told the court that he did it because his mother came in his sleep … many times. Here, …the murder of your mother, you would do something about it! So he committed a crime. So, you see, as a lawyer, I thought that a crime should not be punished by the victims, but should be punished by a court, by a national law.”

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28 mars 2009

Bruits

ours

Le monde est bruits : vase de chine qui se brise, mots qui se disent, oiseaux qui se taisent, pape qui papote, etc. Bref, le chaos. Mes oreilles me parlent et ma bouche mastique les choses qu’elles lui transmettent. Le cerveau est forfait. Trop de bruits ne se trient plus. Ratzinger prône le négationnisme préservatif en matière de sexualité et rend à l’évêque  sa capote qui fut mise à l’index. Voyez-vous ça ! Rien qu’en mangeant le pape mange du pauvre et accorde sa préférence au foie. Il leur propose l’abstinence car faire l’amour serait une maladie. Car Dieu a fait le corps pour interdire d’en user. La preuve par le pape, qui est le grand abstinent. Je l’envie. Ma foi ! Blanc il ne craint pas le Noir. Il colonise les cloportes par Dieu le Père interposé. Quant au pape républicain il urine par derrière sur l’homme africain pour avoir par devant l’uranium africain. Ainsi nous aurons une France enrichie, tandis que le chômeur brûle à Paris des pneus pour se réchauffer le cœur, faute de mieux. Bien sûr les patrons ! Les patrons crocodiles ! Mais non je ne suis pas marxiste ! J’aime les ours blancs qui cherchent du phoque à se mettre sous la dent. Blanc qui ne craint par le Noir. Mais heureusement sur la banquise, le phoque distingue le blanc du blanc. Il ne se fait pas avoir. Il plonge par le trou dans la vaste mer. Pour autant, rien n’est joué. L’ours animal terrestre sait sous-mariner rien que pour chasser. La faim produit les moyens. Mais hélas la glace fond et les manchots dérivent sur des plaques solitaires. Adieu manchots, colonie égarée dans le vaste océan traversé de cargos géants et d’embarqués à la rame. Jusqu’à quand ? Jusqu’à quand dériverez-vous ainsi à la merci du grand réchauffement ? A moins que vous ne passiez d’un pôle à l’autre et vice versa. Mais quoi manger sur la route du rhum ? Des poissons volants ? Mais comment ferez-vous, oiseaux nageurs pour manger du poisson volant ? A moins de sauter à la mer ? Vaille que vaille on se jette à la baille. Mais voici que le patron-requin des entreprises océaniques, enrichi aux stock-options cyniques, te happe d’un coup. Te voici sans le sous. Tu enrages. Il te reste pourtant une solution. L’abstinence Ratzinger. Dieu t’a donné un corps pour t’interdire de t’en servir, quitte à le faire souffrir. En attendant la glace fond, et ainsi partout l’eau sera élevée, mais beaucoup auront soif.

22 mars 2009

Le Livre Noir de Talaat Pacha

Le Livre Noir de Talaat Pacha documente sa campagne d’extermination raciale de 1915 – 1917

par Ara Sarafian

(The Armenian Reporter, 14.03.2009)
Traduction Georges Festa pour Denis Donikian

« [Talaat a déclaré que]… ils ont déjà disposé des trois quarts d’entre eux [les Arméniens], qu’il n’en restait plus aucun à Bitlis, Van, Erzeroum, et que la haine était si attisée maintenant qu’ils devaient en finir… Il a dit qu’ils prendraient soin des Arméniens de [Deir-es-]Zor, mais qu’ils ne voulaient plus d’eux en Anatolie. Je lui ai dit à trois reprises qu’ils faisaient une grave erreur et qu’ils le regretteraient. Il m’a répondu : « Nous savons que nous avons commis des erreurs, mais c’est sans regret. »

* 8 août 1915, page du journal d’entretiens entre Talaat Pacha et Henry Morgenthau, ambassadeur des Etats-Unis, in United States Diplomacy on the Bosphorus : The Diaries of Ambassador Morgenthau, 1913-1916 [La Diplomatie américaine sur le Bosphore : les carnets de l’ambassadeur Morgenthau, 1913-1916], compilés et publiés avec une introduction par Ara Sarafian (Princeton et Londres : Gomidas Institute, 2004).

LONDON – Un carnet secret manuscrit, ayant appartenu à Mehmet Talaat Pacha, ministre ottoman de l’Intérieur en 1915, a été publié en facsimile fin 2008. Il constitue probablement le document le plus important jamais découvert, décrivant l’anéantissement des Arméniens dans l’empire ottoman en 1915-1917. Ce Livre Noir s’appuie sur des sources qui ne sont plus disponibles pour répondre à de nombreuses questions concernant ce que ces sources révèlent.

En parcourant les Sifre Kalemi, ces collections de télégrammes chiffrés aux archives du Premier Ministre à Istanbul, il y a quelques années, j’avais été frappé par le nombre de télégrammes émanant de Talaat Pacha en 1915, ordonnant la déportation de communautés particulières, s’enquérant de l’état des convois et donnant des instructions en vue de déportations ultérieures. Il en émergeait l’image d’un dirigeant obsédé par le processus de son programme de signatures. De nombreuses réponses aux demandes de Talaat ne sont pas accessibles. Le Livre Noir ne fait que résumer les données qu’il a rassemblées.

Les archives ottomanes

Au cours de ces dernières années, les intellectuels de l’Etat turc n’ont eu de cesse d’affirmer que les déportations des Arméniens ottomans en 1915 ne faisaient pas partie d’un schéma génocidaire, mais constituaient un transfert et une réinstallation méthodiques de population. Ils soulignaient le fait que les archives ottomanes en Turquie aujourd’hui étayent leur thèse. Pourtant, à eux tous, ils ne sont parvenus qu’à citer un amalgame de règlements officiels sur les déportations et les réinstallations, certains rapports étant liés aux déportations, mais sans comporter un compte rendu concret de ce qui arriva réellement aux déportés.

De fait, aucun historien travaillant dans les archives turques n’est parvenu à présenter une description cohérente de la déportation et réinstallation des Arméniens issus de quelque région de l’empire ottoman, en se fondant sur les archives ottomanes. Car ces mêmes archives démentent la thèse turque officielle au sujet du génocide arménien.

Alors que les archives turques et d’autres sources s’accordent largement sur le fait que des milliers d’Arméniens furent chassés de leurs terres en 1915, il n’existe pas de compte rendu précis sur ce qui arriva à ces déportés dans les archives ottomanes. Néanmoins, des documents étrangers, telles que les archives consulaires des Etats-Unis, livrent une évaluation bien meilleure des faits réels que ne le fait la documentation ottomane disponible.

Cette absence d’archives ottomanes peut sembler paradoxale, car, selon les règlements ottomans, les autorités ottomanes devaient conserver des rapports détaillés de la déportation des Arméniens, ainsi qu’un inventaire de leurs biens, et des précisions sur leur installation finale. L’absence totale de tels registres dans les archives turques aujourd’hui est donc remarquable.

Un livre manuscrit

La publication récente en fac-simile du Livre Noir de Talaat Pacha pourrait bien répondre à de nombreuses questions concernant la gestion des archives ottomanes. L’ouvrage consacre un chapitre substantiel – 77 pages – à la déportation des Arméniens en 1915-1917. Ce même ouvrage, ainsi que son contenu, ne furent jamais révélés du vivant de Talaat, y compris dans ses mémoires posthumes publiés en 1920. Après son assassinat en 1921, l’ouvrage fut conservé par sa veuve et confié à l’historien turc Murat Bardakçi en 1982. M. Bardakçi en rendit public une partie dans le journal Hürriyet en 2005. Le texte exhaustif resta inédit jusqu’à la fin 2008.

L’importance du Livre Noir réside dans les responsabilités occupées par l’auteur, le fait que son contenu provient de documents administratifs ottomans devenus inaccessibles aux historiens en Turquie, ainsi que dans les chiffres réels qu’il livre au sujet de la déportation des Arméniens. Ni l’ouvrage, ni les données qu’il produit ne comportent des dates précises, bien que M. Bardakçi estime que ces chiffres se réfèrent à 1915-1916 – bien que, pour ma part, je les date de la fin 1916 ou même du début 1917.

Une mise en perspective de l’Etat

Les données présentées dans cet ouvrage peuvent être considérées comme un panorama du génocide arménien, du point de vue de l’Etat. Il reste à évaluer d’une manière critique cette mise en perspective officielle, ce que je fais dans une étude séparée. Le but de cet article est de préciser les informations fondamentales qui ont renseigné Talaat Pacha sur la véritable situation des Arméniens.

Les statistiques du Livre Noir concernant l’anéantissement des Arméniens sont énumérées en quatre catégories couvrant vingt-neuf régions (vilayets et sandjaks) de l’empire ottoman.

Ces statistiques sont censées refléter :

* la population arménienne dans chaque région en 1914
* les Arméniens qui ne furent pas déportés (probablement en 1915-1916)
* les Arméniens qui furent déportés et vivant ailleurs (1917)
* les Arméniens originaires d’une province autre que celle où ils vivaient (en 1917)

A partir de ces statistiques, l’on peut seulement avoir une idée du nombre d’Arméniens qui furent déportés, mais non de ceux recensés en 1917. Parmi ces Arméniens manquants, certains ont fui sans aucun doute l’empire ottoman, tels ceux de la province de Van (où il y eut une farouche résistance) ou dans certaines parties de celle d’Erzeroum (qui tomba sous occupation russe, après l’effondrement à l’est de l’offensive ottomane). Toutefois, un très petit nombre d’Arméniens réussirent à fuir de cette manière et, pour ce qui nous occupe aujourd’hui, nous pouvons affirmer que la grande majorité des « Arméniens manquants » en 1917 furent massacrés ou moururent lors des déportations.

Réponses à des questions

Les chiffres du Livre Noir de Talaat Pacha répondent à certaines questions fondamentales sur le génocide arménien. Deux de ces questions concernent la nature des véritables déportations de 1915, et le destin spécifique de ces déportés, tandis qu’ils étaient repoussés vers les déserts de Deir-es-Zor, l’une des principales zones identifiées pour la réinstallation.

Les informations de Talaat Pacha contredisent la thèse turque officielle, selon laquelle ces déportations furent une opération méthodique régie par les lois et règlements ottomans, ou que ces déportés furent effectivement installés avec succès à Deir-es-Zor. Il est intéressant de voir que le Livre Noir de Talaat montre aussi que le nombre des Arméniens dans l’empire ottoman semble avoir été beaucoup plus élevé que ne le laissaient supposer les chiffres officiels.

Les chiffres de Talaat Pacha confirment que la plupart des Arméniens en dehors de Constantinople furent de fait déportés, et que la plupart d’entre eux avaient disparu en 1917. En moyenne, 90 % des Arméniens des provinces furent déportés, et 90 % de ces déportés furent tués. Le nombre des disparus dépasse 95 % pour des provinces telles que Trabzon, Erzurum, Ourfa, Dyarbekir, Mamuret-ul-Aziz et Sivas. Ces chiffres montrent clairement que les déportations équivalaient à une sentence de mort et accréditent les rapports consulaires des Etats-Unis qui l’attestent, s’agissant en particulier des déportés originaires des provinces de l’Est.

Les massacres de Deir-es-Zor de 1916

Les données révélées nous renseignent aussi sur l’échelle des massacres de Deir-es-Zor en 1916. L’on s’accorde généralement sur le fait que des centaines de milliers de déportés furent envoyés vers cette région désertique en 1915-16, principale zone de réinstallation selon les décrets ottomans. Les sources ottomanes livrent peu d’informations sur ce qui arriva à ces déportés. Les récits des survivants et des sources extérieures à la Turquie (telles que celles se trouvant dans les archives des Etats-Unis) attestent le fait que les déportés dans la région de Deir-es-Zor connurent un destin atroce.

En 1917, même les Arméniens qui parvinrent à s’établir dans cette zone, principalement grâce aux efforts du gouverneur de la province, Ali Souad Bey, furent chassés et massacrés, suite à l’envoi d’un nouveau gouverneur, à la solde de Talaat Pacha. Les négationnistes du génocide arménien – qui ne disposent pas de rapports adéquats, provenant des archives turques – citent les documents américains pour affirmer que plus de 300 000 personnes furent envoyés dans cette région – omettant le fait que pratiquement aucun d’entre eux n’ont survécu après 1917. Les données de Talaat Pacha indiquent 6 778 Arméniens dans cette province en 1917.

Totaux démographiques

Le Livre Noir livre aussi des aperçus intéressants sur le nombre d’Arméniens dans l’empire ottoman vers 1914. Alors que ces chiffres demeurent inférieurs à certaines statistiques citées en dehors de la Turquie, le tableau de Talaat Pacha contredit les chiffres cités par les négationnistes du génocide arménien, lesquels minimisent le nombre des Arméniens ottomans dans le cadre de leur stratégie.

Le Livre Noir cite des chiffres officiels d’après un recensement de la population ottomane de 1914, avec une note expliquant que ces chiffres, de même que ceux concernant les Arméniens recensés en 1917, doivent être augmentés de 30 % pour tenir compte des sous-estimations.

Cette note augmente donc la communauté principale des Arméniens apostoliques (ou Grégoriens) de 1 187 818 à 1 500 000, avant les déportations. La note évalue aussi le nombre d’Arméniens catholiques dans l’empire ottoman à 63 967 (lequel doit aussi être porté à 83 157). Aucune estimation n’est donnée quant aux Arméniens protestants. Ces chiffres portent le nombre des Arméniens ottomans, basé sur des chiffres officiels, à près de 1 700 000. D’après ces chiffres, le nombre total d’Arméniens portés disparus en 1917 est d’environ 1 000 000. Si l’on décompte ceux qui purent s’enfuir en Russie, le nombre des Arméniens disparus continue de situer dans la région entre 800 000 et 900 000.

Le Livre Noir de Talaat Pacha nous apporte de précieux aperçus sur le type de contrôle bureaucratique que les autorités ottomans exerçaient sur les Arméniens et le type d’informations réunies en conséquence. L’existence de telles informations dans le Livre Noir de Talaat Pacha soulève à nouveau la question de savoir ce qu’il advint de la chaîne d’archives qui étayent ses données. Le Livre Noir nous livre aussi des détails concrets sur l’anéantissement avéré des Arméniens en 1915-16, démentant la version turque officielle, selon laquelle les déportations furent une opération méthodique visant à déplacer et réinstaller les populations entre 1915 et 1916. De fait, le panorama que révèle le Livre Noir confirme les comptes rendus les plus impressionnistes ou fugaces sur les atrocités commises à l’encontre des Arméniens, qu’ont rapportés à travers l’empire ottoman les observateurs étrangers et les survivants entre 1915 et 1916.

Article original : Armenian Reporter

Traduction Georges Festa (tous droits réservés)

carte

Note de Talaat Pacha en bas de page : Le recensement de 1914 [1330] donne 1 187 818 Arméniens grégoriens, et 63 967 Arméniens catholiques [aucune mention des Protestants] avec un total de 1 256 403 [sic 1 251 785]. Si l’on ajoute par précaution [sous-estimation présumée] 30 % aux chiffres dont nous disposons, le véritable nombre d’Arméniens en 1914 peut être porté à 1 500 000, et le nombre d’Arméniens restants dans les provinces, 284 157, entre 350 000 et 400 000.

1. Certaines zones évitèrent la déportation grâce à l’avancée des Russes (Bayazid et Terjan), alors qu’en général les déportations et les destructions furent mises en œuvre.
2. Certains Arméniens ne furent pas soumis à la déportation car ils organisèrent une résistance (par exemple, à Sassoun).
3. Un nombre significatif ne furent pas soumis à la déportation grâce à la résistance dans la province.

15 mars 2009

Itinéraire avant l’oubli (10)

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 7:31
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La lumière nue vient jusqu’à toi derrière les arbres
Les arbres nus les arbres noirs les arbres croix
Le chanteur hier a brûlé ses vertiges
Sa mort sa mort a tué l’or désir des ailleurs
Sa mort t’a cloué dans sa voix
Les arbres noirs sont au bonheur qu’après l’hiver
Ils diront verts demain merci à la lumière

13 mars 2009

Itinéraire avant l’oubli (9)

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 6:09

Dormir infiniment dormir
sur tes soeurs de chair et de lait
Mère me donnait
la chaleur de ses sources
Et maintenant en fin de course
enfance avant l’abîme

Numéro spécial consacré aux conséquences du génocide

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 1:16
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(Armenian Voice, Londres, Winter 2009, Issue 54)

Ce numéro spécial de Genocide Studies and Prevention s’intéresse aux conséquences du génocide, un domaine central des études sur les génocides, abordant le fait qu’un génocide se prolonge bien après la fin concrète des massacres. Ce numéro explore la période de l’après-génocide en termes de justice au Rwanda, de réconciliation en Bosnie et dans l’ex-Yougoslavie, ainsi que l’impact inter-générationnel du négationnisme du génocide arménien.

« Injustice de la justice locale : vérité, réconciliation et vengeance au Rwanda », de Jennie E. Burnet, assistante au Département d’Anthropologie de l’université de Louisville [Kentucky, USA], interroge le concept de justice. Se fondant sur une vaste enquête de terrain menée au Rwanda ces dix dernières années, Burnet réalise que le succès du fonctionnement des tribunaux Gacaca varie grandement selon les communautés. La variable la plus importante semble être la figure des « personnes intègres » exerçant à la fois comme juge et juré dans ce système judiciaire de base. Il est clair, du moins à court terme, que cette initiative de justice locale a en fait aggravé les conflits au sein des communautés locales et intensifié les clivages ethniques, quatorze ans après la fin du génocide rwandais.

Rupert Brown, professeur de Psychologie sociale à l’université du Sussex (Grande-Bretagne), et Sabina Cehajic, assistante en Sciences Politiques à l’Institut de Sciences et Technologie de Sarajevo (Bosnie-Herzégovine), sont les co-auteurs du second article : « Non coupable : étude psychologique sociale des antécédents et conséquences de la reconnaissance des atrocités à l’intérieur d’un groupe. » L’article explore les facteurs psycho-sociologiques influençant la capacité et la volonté des individus à reconnaître les atrocités serbes. Fondée sur des entretiens approfondis avec dix-huit Serbes entre 1992 et 1995, cette étude livre des éclairages essentiels sur certains comportements serbes, précieux pour une approche réaliste de nature à réhabiliter la société serbe et conduire à une future réconciliation avec les victimes dans l’ex-Yougoslavie, et potentiellement ailleurs.

L’étude de Maja Catic, doctorante en Sciences politiques à l’université Brandeis [Waltham, Massachusetts, USA] et ancien chercheur en Yougoslavie, creuse cette réalité préoccupante d’une réconciliation entre camps de l’après-génocide, tentant de vivre dans un même Etat et de s’imaginer comme faisant partie d’une même communauté politique, et celle, totalement différente, de camps de l’après-génocide qui n’ont pas à tenter de vivre à nouveau ensemble. « Récit de deux réconciliations : Allemands et Juifs après la Seconde Guerre mondiale et Bosnie après les accords de Dayton » soutient que le succès de la réconciliation germano-juive repose sur le fait que victimes et bourreaux n’ont pas eu à vivre dans le même Etat au lendemain du génocide. Ce qui interroge la tendance persistante qui consiste à invoquer la réconciliation germano-juive comme modèle viable pour toutes les autres sociétés de l’après-génocide, comme la Bosnie.

L’article-choc « Cycles du génocide, récits du déni : Ararat d’Atom Egoyan », par Donna-Lee Frieze, chargée de recherches à l’Institut d’Etudes historiques, patrimoniales et sociales de l’université Deakin [Melbourne, Australie], propose des aperçus pénétrants sur la négation du génocide et son impact à long terme sur les victimes, les responsables et leurs relations. Cette longue analyse du film d’Atom Egoyan, qui fit date, sur le génocide arménien aborde les défis complexes liés à la représentation artistique d’un génocide, dépendant du fait que l’artiste conçoive le génocide comme un événement historique à part ou une réalité toujours actuelle. Selon Frieze, Egoyan révèle que la vérité du génocide est bien plus complexe, fragmentaire et incertaine que son acception ordinaire, ne considérant le génocide qu’en termes de massacres. Cet article est tout à fait central et invite à revisiter Ararat d’Egoyan.

Henry Theriault, rédacteur de cette revue, rend un important service en proposant une grande variété d’articles, illustrant le fait que « la période de l’après-génocide pose toute une série de défis importants et [qu’]un génocide étend son ombre à travers les générations. »

Genocide Studies and Prevention : An International Journal a été co-fondé par l’Association Internationale des Chercheurs sur les Génocides et l’Institut International d’Etude des Génocides et des Droits de l’homme (un département de l’Institut Zoryan). Cette revue a pour but de comprendre le phénomène génocidaire, de rappeler à l’opinion qu’il s’agit d’un fléau toujours actuel, et de promouvoir la nécessité de le prévenir, pour des raisons à la fois pragmatiques et éthiques. Il s’agit de la revue officielle de l’Association Internationale des Chercheurs sur les Génocides. Publiée trois fois par an par les Presses de l’université de Toronto.

Pour plus d’informations, contacter l’IIGHRS à : admin@genocidestudies.org

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Traduction G. Festa pour Denis Donikian – 03.2009

Couverture de l’ouvrage : http://www.utpjournals.com/gsp/gsp.html

Itinéraire avant l’oubli (8)

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 12:59

labijoutee

*
La Bijoutée

*
Une étrangère européenne
hante l’âme de tes yeux
Ivres vos corps du Beau Pays
Le ciel traversait des tempêtes
Puis lisse avec des profondeurs
Impossible deux fois d’attiser l’infini

10 mars 2009

Vient de paraître : erevan 06-08

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Vient de paraître, Erevan 06-08, aux éditions A d’Arménie, collection Zoom.

Edition bilingue français – arménien, traduction par Gayané Sargsyan et Garnik Melkonian.

Préface :

Les textes qui suivent ne sont pas d’un journaliste, bien que la plupart aient trouvé leur place sur le site de Yevrobatsi.org, encore chauds des événements liés aux élections législatives et présidentielles arméniennes, de 2007 et 2008, au cours desquelles j’ai exercé la fonction d’observateur bénévole pour le compte de la section locale de l’organisation Transparency International. Ils s’inscrivent à la suite d’une série de livres écrits sur l’Arménie au fil d’une fréquentation qui aura commencé en 1969.

Si je souhaitais au départ capter des sensations fugitives sur la capitale Erevan, la violence des événements m’ont assez vite détourné de cet objectif purement littéraire pour m’obliger à témoigner de la dramaturgie électorale que traversait le pays et qui rencontra son point de crise à l’aube du 1er mars jusque tard dans la nuit.

Le lecteur voudra bien lire ces textes comme des précipités d’impressions multiples et d’analyses personnelles, restitués avec toute l’humilité et toute la sincérité que doivent requérir des mouvements d’idées et des manifestations de rue aussi complexes. Sans doute aideront-ils également à comprendre qu’une ville, loin de se réduire à une savante organisation de l’espace habité, reste avant tout imprégnée des émotions collectives ou individuelles éprouvées par ceux-là mêmes qui l’habitent ou ceux qui l’aiment, faute de pouvoir y vivre.

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EXTRAIT :

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16 février, Place de la Liberté. Pas festives, ces élections ? J’avais tort. Débordantes. Ballons, drapeaux, banderoles, musiques flottent au-dessus des têtes unies dans la même excitation… Des agitations frénétiques de rouge, de bleu, d’orange*. Beaucoup d’orange et des noms de provinces profondes venues ajouter leurs démangeaisons à la ferveur électorale. Des poings se dressent, des mains applaudissent, d’autres servent de porte-voix à vous casser les oreilles.  « Nous allons gagner ! », « C’est nous et nous seuls qui élisons notre avenir », défient de larges bandes d’étoffe. Le meeting d’aujourd’hui en faveur de Lévon Ter-Petrossian est grandiose, offensif, monstrueux. Et aussi rare qu’il paraisse en ces temps de marchandages à tout va, une réjouissance collective d’esprits sincères, animés par la puissance du réveil démocratique. Sur les statues géantes de Toumanian et de Spendiarov, dressées comme deux îles dans ce public vibrant de concert à l’Opéra de leur Libération, ont grimpé des partisans agitateurs de drapeaux ou des journalistes armés de caméras.  La foule est océane (je n’invente rien, le mot est prononcé par le discoureur qui au jugé vient de compter 260 000 personnes), les cris tempétueux, scandés par des vagues de «  Lévon ! », «  Lévon ! », «  Lévon ! »  qui disent la rage d’en découdre avec le régime des voyous et des salauds. Le peuple aspire à la sainteté démocratique de la race, comme il est dit ici ou là dans les discours destinés à chauffer les têtes contre les années de froid kotcharien qui ont creusé les corps. Pour un orateur, sophiste en diable, ce pouvoir darwinien a prouvé que l’homme descendait du singe quand Dieu le fit à son image. Une énergie démesurée qui vous prend aux tripes tellement l’irrespect jubilatoire circule comme un sang dramatique, aussi effervescent qu’au temps du  charjoum** à la veille de l’indépendance. Des hommes et des femmes chargés de malheurs réagissant au moindre mot comme des piles électriques. (Pour autant, le représentant du parti Héritage ne déclenchera que deux maigres secondes d’applaudissements en déclarant que Raffi Hovannessian se trouvait à l’étranger pour défendre la cause de la reconnaissance du génocide). La surchauffe prend au rythme des discours les plus lourds d’espérances disant que la victoire est là. On rit sur les ironies balancées contre les uns et les autres. Contre les serjakans qui appellent meeting une réunion de personnes soumises à un chantage… Hou ! Placé sur les marches aux abords des entrées de l’Opéra, je constate que la foule est partout, que les têtes ainsi accumulées occupent tous les abords de la place comme jamais on n’en verra. Ici, on y croit.

17 février, Place de la Liberté. Pas festives, ces élections ? J’avais tort. Débordantes. Ballons, drapeaux, banderoles, musiques flottent au-dessus des têtes unies dans la même invitation… Des pancartes par dizaines déclinent les noms des provinces. Deux immenses drapeaux chutent en cascade des hauts de l’Opéra de part et d’autre de la tribune. Dominent les banderoles blanches avec un V de la victoire. « Haratch ! »*** , « Haratch ! » Le meeting d’aujourd’hui en faveur de Serge Sarkissian est grandiose, offensif, monstrueux. Et aussi sûrement qu’on le dit en ces temps de marchandages à tout va, une réjouissance de commande pour des esprits absents. Sur les statues géantes de Toumanian et de Spendiarov,  assis figés dans le bronze des grands morts, ni partisans agitateurs de drapeaux, ni journalistes armés de caméras. La foule est océane (je le ressers pour l’occasion, le mot n’ayant pas été prononcé par l’orateur présidentiable qui, au jugé, nous comptera 300 000 personnes). Les cris tempétueux, scandés par des vagues de « Haratch ! », «  Haratch ! », « Haratch ! » qui répondent en écho aux ordres de l’animateur déclenchent aussitôt des va-et-vient de drapeaux tenus par des jeunes avides de gesticulations ostentatoires. Le peuple fait acte de présence pour éviter les licenciements suspendus sur sa tête. Une énergie mesurée qui n’agite pas les corps tellement la soumission organique y circule aussi sûrement qu’un sang sec, aussi effervescente qu’une limonade qui aurait perdu ses bulles après dix années passées dans une cave. Des hommes et des femmes chargés de malheurs réveillent leur instinct de conservation pour réagir comme une décharge électrique aux injonctions de l’homme haut parleur. On se croirait au temps des soviets quand la surchauffe populaire s’orchestrait sur commande par un bateleur rythmant les discours ampoulés d’espérances magnifiques et de victoire à portée de slogans. On sourit aux ironies balancées contre les lévonakans qui appellent leur foule un meeting quand celui-ci déploie la sienne jusque sur les rues voisines de la place… Boue. Je traverse des flaques de neige fondue au pied des groupes debout sur les talus et sur tous les abords disponibles comme jamais on n’en verra. Ici, croire est de rigueur.

Février-mars 2008

*Les trois couleurs du drapeau arménien.

**Le mouvement qui a conduit à l’Indépendance.

***En avant !

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ISBN : 978-99941-831-9-7
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Prix de lancement : 13 euros ( port compris)
S’adresser à : denisdonikian@gmail.com

Ou à la Librairie Samuelian 51 rue Monsieur le Prince Paris, 75006
Tél. 01.43.26.88.65

Vient de paraître : VERS L’EUROPE, du négationnisme au dialogue arméno-turc

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Viennent de paraître, les chroniques affichées dans Yevrobatsi.org depuis quatre ans. Aux éditions A d’Arménie.

Rédacteur en chef de Yevrobatsi.org, site créé, en 2004, dans le but de rappeler le génocide arménien au bon souvenir d’une Turquie négationniste désireuse d’entrée dans l’Union européenne, Denis Donikian va rédiger plusieurs dizaines de chroniques dans ce sens, sans pour autant négliger de porter la critique dans son propre camp, à savoir la diaspora arménienne et l’Arménie même, pour fustiger les dérives de l’intolérance et les arrogances du fanatisme. Il n’aura de cesse de tirer les leçons du génocide pour promouvoir un « vivre ensemble » cher à Hrant Dink, journaliste assassiné en janvier 2007 à Istanbul. Ses chroniques reflètent un travail de réflexion à l’œuvre, évoluant d’une critique radicale du négationnisme vers une démarche de rapprochement arméno-turc qui se conclura par un dépôt de gerbes unitaire entre Turcs et Arméniens au pied de la statue du Père Komitas à Paris en 2007.
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ISBN : 978-9939-816-00-5
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Prix de lancement : 13 euros port compris. S’adresser à l’auteur :

denisdonikain@gmail.com

Ou à la Librairie Samuelian 51 rue Monsieur le Prince Paris, 75006
Tél. 01.43.26.88.65
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EXTRAIT :
Au nom de tous les miens, pardon Monsieur Erdogan !

» Il appartient aux Arméniens de faire
des excuses à la Turquie suite à leurs allégations erronées
de génocide pendant la première guerre mondiale. »
a déclaré lundi 11 avril 2005, M. Recep Tayyip Erdogan, au cours de sa visite officielle en Norvège.
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Ces enfants arméniens qu’on enterra vivants pas centaines remuent encore sous la terre autour de Diarbékir pour vous demander pardon. Ces déportés torturés par la soif que vos gendarmes attachaient face aux rivières ou promenaient le long des fleuves en leur défendant d’approcher ne sauraient faire moins eux aussi que d’implorer votre grâce. Au nom de ceux qui se sont jetés dans les flots pour s’y noyer en apaisant leur soif ou de ceux qu’on fit boire aux rivières souillées par des cadavres arméniens, je vous demande pardon. « Pardon ! » auraient dit ces enfants arméniens, sans père ni mère, qu’on vendait pour deux médjidiés, soit 1,20 euro, sur les marchés d’Istanbul, capitale ottomane. Ces filles qu’on passait aux soldats vous demandent elles aussi pardon d’avoir été violées ou d’avoir peuplé les harems de vos pères. On aurait pu aussi exiger de Madame Terzibachian d’Erzeroum de vous demander pardon pour avoir témoigné au procès Tehlirian en racontant comment à Malatia les femmes virent leurs époux tués à coups de hache avant d’être poussés dans l’eau et comment leurs bourreaux vinrent choisir les plus belles, transperçant de leur baïonnette celles qui s’y refusaient. Mais Madame Terzibachian n’étant probablement plus de ce monde, je vous demande pardon à sa place d’avoir porté l’accusation contre le soldat qui trancha la tête de son propre frère sous les yeux de sa mère aussitôt foudroyée, et qui jeta son enfant pour la seule raison qu’elle le repoussait. Pardon de vous avoir offensé au nom des Arméniennes de Mardin dont on déshonora les cadavres encore frais. Les Arméniens qu’on jeta par centaines dans les gorges du lac de Goeljuk, non loin de Kharpout, selon ce que le consul américain nous en a rapporté, s’excusent par ma bouche d’avoir porté atteinte à votre honneur que leur mort accuse les Turcs de les avoir acculés dans une nasse avant de les égorger. Je vous fais grâce de ces restes humains qu’on dépouilla de tout, de leurs maisons, de leurs biens, de leurs vêtements, de leurs enfants, et ces enfants de leurs propres parents, de leur innocence, de leur virginité, de leur religion, de l’eau qu’on boit quand on a soif, du pain quand on a faim, de leur vie autant que de leur mort, de leur paysage familier et de la terre de leurs ancêtres… De tous ces gens me voici leur porte-parole, ils parlent en moi, je les entends agoniser dans mon propre corps, pour vous demander pardon d’avoir existé, pardon d’avoir été trompés, turcisés, torturés, ferrés comme des chevaux, violés, égorgés, éviscérés, démembrés, dépecés, brûlés vifs, noyés en pleine mer, asphyxiés, pour tout dire déshumanisés… Car vous n’êtes en rien responsable des malheurs absolus que vos frères inhumains firent subir aux nôtres, frères humains trahis dans leur humanité. Non, l’histoire de vos pères n’est pas votre histoire. L’histoire de la Turquie ne naît pas sur ces champs de cadavres arméniens. Et pourquoi donc supporteriez-vous les péchés de vos pères ? Qui oserait vous faire croire que ces maisons désertées par les Arméniens ont été aussitôt habitées par les vôtres ? Que des villages entiers, vidés de leurs habitants naturels, ont été occupés par les vôtres, au nom d’une légitimité illégitime ? Que la ville de Bursa comptait 77 000 Arméniens durant la période ottomane, plus que deux au premier recensement ? Que les richesses de ces Arméniens pourchassés, déportés, anéantis aient nourri ces prédateurs qui furent d’une génération dont vous ne fûtes nullement engendré, Monsieur Erdogan. Il faut que les Arméniens s’excusent d’avoir été là où vous n’étiez pas encore. Qu’ils s’excusent d’avoir proclamé depuis 90 ans, d’une manière ou d’une autre, par des livres ou de vive voix, par leur mort sur les chemins du désert ou leur vie dispersée aux quatre coins du monde, que le génocide arménien est et sera toujours le fond noir de l’identité turque.

Avril 2005

8 mars 2009

Chimiothérapie ( 8)

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 2:54

neigedechine

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« Hymne immobile des profondeurs »

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L’heure venue, les anges se font humains
Blancheur contre vêtures ordinaires
Après les soins aux cancéreux leur vie

Nuage unique dans un ciel finissant

Et maintenant attendre Attendre
qui portera mon corps parmi les miens
Ma tête est glabre mon œil perdu dans le miroir
Qui suis-je que je n’étais pas
Quel pas déjà vers cette fin que j’ignore

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