Ecrittératures

18 avril 2009

Stratégie des apparences, politique des intérêts et logiques du cœur….

Considérons la récente visite de Barack Obama en Turquie. Qu’a-t-elle donné à observer de la part du monde et plus précisément du monde arménien ? Que le maître du jeu a été une fois de plus la Turquie. Laquelle aura déployé depuis longtemps tous ses efforts pour que ses principes sortent victorieux de cet embrouillamini dans lequel elle a jeté l’ensemble de ses adversaires tout en attirant la sympathie de ceux dont elle avait besoin. Mais m’objectera-t-on, les États-Unis pourraient en dire autant d’eux-mêmes, à savoir que le Sieur Obama aura obtenu de son voyage de V.R.P. une fructueuse récolte d’approbations et de promesses en échange de trois déclarations majeures : L’Amérique ne sera jamais l’ennemie de l’islam, la Turquie mérite de faire partie de l’Union européenne, les événements de 1915 étaient des événements qui se seraient passés en 1915.

Considérons à présent cette affaire de génocide. Le Président des États-Unis devait-il ou non prononcer le mot qui fâche alors qu’il était l’hôte de la Turquie ? On ne crache pas sur l’homme qui vous invite, et dont, de surcroît, vous attendez un geste en votre faveur. Tous les observateurs se sont accordés pour dire que Barack Obama avait agi avec habileté. Vous savez ce que je pense (ça c’est pour son électorat arménien), mais je ne le dis pas (et ça c’est pour ses hôtes turcs) car j’ai besoin de rapatrier mes troupes d’Irak (ça c’est pour son électorat américain). Que ceux qui lui jettent la pierre se mettent à sa place et fassent plus subtil. On voit par là que les grands principes pèsent de peu de poids au regard des intérêts nationaux. D’ailleurs, n’est-ce pas ce même Barack Obama qui aurait déclaré que l’homme n’était pas parfait et qu’à ce titre il ne lui restait qu’à se corriger et à se repentir des erreurs commises dans le passé. La France des Droits de l’homme n’est-elle pas à ce jour dans le péché qui consiste à bafouer ces droits concernant les sans-papiers et les immigrés de la faim, une faim qui s’apparente à une fin de non-recevoir et dont elle n’est pas peu responsable. C’est que la France est faite de Français, et les Français sont des hommes frappés d’imperfection.

Les spéculations autour du mot génocide concernant les Arméniens sont la honte de l’humanité, fût-elle frappée d’imperfection. Que faut-il de plus aux hommes pour qu’ils reconnaissent un crime de masse ? Tout le problème vient du fait qu’un génocide est par définition un crime dilué dans l’histoire. En d’autres termes, un crime qui n’a pas existé. Or, les efforts des Arméniens consistent à sortir « leur génocide» de sa gangue historique alors que tous les efforts des Turcs consistent à l’y garder. Bataille inégale si l’on tient compte que les Arméniens sont dans leur ensemble eux-mêmes des cris dilués dans le brouhaha des autres nations alors que la nation turque est une. Vous me direz qu’il existe tout de même un État arménien. Oui, mais dans quel état ! Même s’il s’agit d’un État plutôt monoethnique, les Arméniens n’avancent jamais que divisés. Mais sur la question du génocide, ils ne le sont pas ! J’entends bien. Il n’empêche. L’État arménien a pris des décisions que n’approuvent pas la diaspora arménienne, comme celle d’accepter qu’une commission d’historiens tire elle-même ses conclusions sur une période de l’histoire qui n’a pas à être éternellement réexaminée. Dans ce dialogue arméno-turc, la diaspora est sortie cocue. Et devinez qui s’est jouée d’elle dans ce coup-là…

La Turquie ne voulait pas que soit prononcé le mot de génocide par Barack Obama et la Turquie a obtenu que Barack Obama lui concède cet effacement dans ses discours. Mais tous les députés turcs n’auront pas manqué de « voir » que le mot était dans la tête de l’orateur au point qu’il brûlait sa langue. Comme la non-violence est l’arme de persuasion la plus forte qui soit, en l’occurrence le non-dit volontaire du mot génocide, mais resté à fleur de lèvres, aura peut-être été, ce jour-là, le plus efficace moyen de perturber la conscience d’un national- négationniste ayant gardé par devers soi un zeste de conscience universelle. Maigre consolation pour une diaspora cocufiée pour la seconde fois si nous songeons à la satisfaction du national-négationniste de base.

Pour arriver à ses fins, la Turquie aura œuvré tous azimuts, à l’Est comme à l’Ouest. À l’Est, en alléchant les Arméniens avec les discussions sans conditions de l’ouverture des frontières. La Turquie si fermée sur elle-même, narcissique et taraudée par le syndrome de Sèvres, sait combien le concept de dialogue plaît en occident. Elle aura misé sur ce mirage de l’ouverture pour fermer la bouche à Obama. Sans oublier que les nombreux émissaires turcs qui se seront déplacés aux États-Unis auront eu le temps de sonder le nouveau président pour savoir à quelles conditions il accepterait de ravaler le mot qui aurait risqué d’étouffer la grande majorité des Turcs si l’homme le plus important de la planète avait eu la malencontreuse idée de le lâcher.

Mais patatrac ! Une fois le cadeau obtenu et le Président rentré, voilà que le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, qui n’est pas à sa première remise des pendules à l’heure, conditionne l’ouverture des frontières avec l’Arménie à la question du Karabagh. A croire qu’il se serait   ravisé sous la menace azérie de lui couper le gaz. Toujours est-il qu’il étonna plus d’un naïf observateur. Sans compter que cette nouvelle donne aura eu pour effet de laisser pantois le ministre des affaires étrangères d’Arménie Monsieur Edouard Nalbandian accusant la Turquie de contrarier le processus de normalisation entre les deux pays. C’est que la Turquie n’a pas de pendule et ne vit pas à l’heure du temps historique mais à celle de ses lunes. Elle pratique en l’occurrence la technique du métronome diplomatique, soufflant le chaud et le froid au gré de ses ruses manipulatrices, sans crier gare, de manière à garder la maîtrise du terrain. Dans ce genre de comportement balançoire, l’homme aura de la sorte ému plus d’un ami, quitte à faire passer ses saillies pour des caprices et même à se révéler tel qu’il est. Ainsi, à Davos, après la longue intervention du président Shimon Peres visant à légitimer les bombardements israéliens sur Gaza, Recep Tayyip Erdogan regrettera non sans colère que « se lever et applaudir ceux qui font autant de tort et qui tuent des innocents, c’est aussi un crime contre l’humanité ». Précédemment, à Cologne, puis devant le parlement turc à Ankara, il avait utilisé la même expression en déclarant : «L’assimilation est un crime contre l’humanité». J’imagine que plus d’un Kurde, ou d’un Alévi, et surtout plus d’un Arménien se sera étouffé de rage devant pareil usage d’un mot aussi sensible que « crime contre l’humanité ». De fait, dans le premier cas, sous une apparence de modération laïque, c’est l’islamiste qui aura pris la défense de ses frères en religion de Gaza, et non l’humaniste tel qu’on aurait pu l’espérer. Et dans le second, sous l’homme qui aura réussi à entrouvrir les portes de l’Europe pour son pays, aura percé le plus tenace nationaliste. Rappelons aussi que la meilleure défense contre une accusation, c’est encore de renvoyer son accusation à votre accusateur, quitte à mêler le vrai avec le faux, à enrober le contestable par des colères morales susceptibles de ne tromper que les gogos. En chargeant constamment la Turquie du poids de crime contre l’humanité par ci, de crime contre l’humanité par là, les nations dites civilisées devaient forcément exaspérer celle qu’elles regardaient comme malade d’elle-même et de ses propres barbaries. Doit-on en conclure que la laïcité à la turque ne serait que pure façade ? Toujours est-il que l’homme qui donne au monde à entendre la voix de la Turquie aura au moins réussi à trahir les dessous de ses cartes. On avait oublié qu’en 1997, alors qu’il était maire d’Istanbul, Monsieur Erdogan avait lancé une déclaration qui lui valut quatre mois de prison et la perte de ses droits politiques (« les mosquées sont nos casernes, les minarets nos baïonnettes, les dômes nos casques et les croyants nos soldats »). Mais en s’opposant personnellement à la nomination d’Anders Fogh Rasmussen, premier ministre danois, au secrétariat général de l’Otan, qui avait eu l’audace de soutenir, en 2005, ses compatriotes caricaturistes de Mahomet, au nom de la liberté d’expression, Monsieur Erdogan a tout à coup jeté son masque européen pour se montrer tel qu’en lui-même la religion l’aura conservé. Loin de nous l’idée de porter atteinte à cette religion, ni d’ailleurs à une autre, toutes aussi respectables à nos yeux. Mais dans le cas présent, si l’Europe existe, c’est qu’elle a décidé de tenir les nations dans le cadre strict d’un dialogue fondé sur la transcendance de la raison plutôt que de réitérer les erreurs du passé où les hommes s’affrontaient en opposant radicalement leur religion respective. Toujours est-il que ce genre de chantage auront au moins eu le mérite de réveiller de son sommeil européen, un Bernard Kouchner désormais réticent à appuyer la candidature de la Turquie.

Est-ce à dire que nos Européens ouverts se persuadent de plus en plus que la Turquie leur joue la comédie des apparences au gré de ses propres intérêts comme elle a toujours fait dans le passé, conscients que les paroles venant d’elle sont comme ces boîtes à double-fond qui renferment de l’ordinaire et vous cache le plus précieux. Ce double-fond, Monsieur Erdogan l’a révélé à l’occasion de ses coups de sang sur différentes scènes politiques.

Car avec la Turquie nul ne sait à quoi s’en tenir. Il s’agit d’une bouteille à moitié pleine de laïcité et à moitié pleine de religion, à moitié pleine d’européotropisme et à moitié pleine de nationalisme archaïque, à moitié pleine d’émancipation féminine et à moitié pleine de crimes d’honneur, à moitié pleine de pluriethnicité et à moitié pleine de répression anti-kurde, à moitié pleine de liberté d’expression et à moitié pleine d’article 301, où l’on publie Hitler et où l’on fait le procès de Nedim Gürsel, j’en passe et des meilleurs… Dès lors, selon qu’on s’attache à telle moitié plutôt qu’à telle autre, on rejette la Turquie ou on la loue. Pour la plupart des Arméniens, cette bouteille est pleine de sang et tous les Turcs sont des sanguinaires. Mais ils reconnaissent de plus en plus que les Turcs parlent et admettent que le tabou du génocide en Turquie même remonte à la surface. C’est donc qu’un dialogue est possible. Seulement, ils savent, et ils sont les seuls à le savoir depuis Mouch, Van, Adana et toute la stratégie des déportations 1915, que la Turquie pratique le double langage, celui de l’apparence qui dissimule les intérêts, celui de la boîte aux paroles ordinaires qui dissimule dans son double-fond des desseins cachés. Malgré cela, les Arméniens demeurent d’indécrottables chrétiens qui croient en l’homme et qui voient en l’autre l’égal d’eux-mêmes. Durant toutes les années ottomanes, puis ittihadiennes et kémaliennes, leur sincérité a dû affronter la dissimulation turque. Des années qui ont laissé des traces en leur âme même en ce sens que certains parmi eux continuent de jouer la sincérité alors que d’autres refusent de se laisser une fois de plus piéger par la dissimulation. Tous ont en eux enfouie la fin tragique de Vartkès – pseudonyme de Hovhannès Seringulian, député d’Erzeroum –ami personnel de Talaat et dirigeant du parti Dachnaktsoutioun, qui avait collaboré avec le Comité Union et Progrès contre l’absolutisme d’Abdul-Hamid. En 1909, lors de la contre-révolution conduite par le sultan, les dirigeants jeunes-turcs menacés d’arrestation avaient trouvé refuge dans des maisons arméniennes. Vartkès avait même recueilli Halil bey, président du Parlement en 1915 et qui devint plus tard ministre des Affaires étrangères du gouvernement Saïd Halim. Et pourtant, Vartkès mourut de la main même, et de quelle façon, de ces Jeunes-Turcs qu’il avait contribué à mettre en place.

À vrai dire les épidermiques arméniens voient chez les Turcs des mécaniques mentales taillées à l’aune des intérêts nationaux selon un subtil processus éducatif fondé sur la peur de l’autre et la fierté narcissique de soi. Ce fonds qui anime secrètement leur inconscient, c’est le fond noir de la bouteille. Or, ces Arméniens-là ne voient que lui avec les yeux de leur propre inconscient, celui d’une éducation informelle, comme une accumulation de paroles échappées ou de sombres confessions, de gestes troubles ou de colères crachées, tout ce fonds de bête humiliée vécu par leurs parents et transmis volontairement ou malgré eux.

Le mérite des dialoguistes qu’ils soient turcs ou arméniens, c’est de pouvoir, en êtres libres, tirer leur tête hors des eaux boueuses qui les aspirent vers le fond noir de leur éducation. Certains de ces Arméniens sincères voient en l’autre l’image de leur propre sincérité. Ils ont fait le pari du cœur contre les relents de dégoût et de méfiance qui cherche à absorber leur volonté de rester libres. J’imagine que ces efforts ne sont pas faciles à faire n’était un sens aigu des valeurs universelles à promouvoir coûte que coûte. En dessous d’eux les autres balancent entre la nécessaire confiance à mettre en œuvre pour sortir de l’affrontement des inconscients et le réveil permanent des atavismes collectifs que leur dicte un passé douloureux. Ils sont dans un état de dialogue trouble avec des Turcs qui eux-mêmes ont des accès de sincérité sur fond d’éducation nationaliste.

Et pourtant, les Arméniens sincères et les Turcs de bonne volonté savent bien que les logiques du cœur doivent prévaloir sur les stratégies de l’apparence et les politiques de l’intérêt, car ce sont elles qui tirent le monde vers la transparence et vers la reconnaissance de l’autre.

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