Ecrittératures

28 avril 2009

Grande Catastrophe ou génocide : Obama serait-il raciste ?

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Oeuvre de Firuz Kutal spécialement pour Biz Myassine

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Ainsi donc, dans ce suspens du « prononcera/prononcera pas le mot génocide », le Président Obama, aura préféré la solution compassionnelle à l’affirmation juridique, l’appellation arménienne à l’expression universelle en faisant usage de Medz Yeghern dans son discours du 24 avril 2009. De ce fait, en voulant ménager le chou arménien et la chèvre turque, il aura réussi à décevoir les Arméniens et à blesser les Turcs. En ce sens, au regard des Arméniens, l’État turc aura triomphé une fois de plus. Et aux yeux des Turcs, l’oubli par Obama de leurs propres pertes humaines sera tenu pour inacceptable.

Malgré le fond tragique de l’histoire, cette affaire ne manque pas de sel. Ballotté entre les pressions de la diaspora arménienne, les susceptibilités turques et les intérêts américains, le président des Etats-Unis, qui aura voulu jouer la neutralité tout en acceptant de recevoir des coups comme une balle de tennis entre deux raquettes, aura été le troisième dindon d’une farce dès lors que la difficile mais inéluctable vérité universelle avait été délibérément bannie du terrain de ce jeu diplomatique.

Pour les Arméniens, le président Obama aura failli à ses promesses électorales. Pour les Turcs, il aura manqué de respect envers leurs morts. Dans les deux cas, Obama le métis aurait-il fait un discours raciste ? Toujours est-il que l’homme a beau avoir le respect de l’homme chevillé au corps, il aura obtenu par son discours l’effet inverse de ses propres intentions.

Les Turcs n’auront pas aimé ce discours qui cache, dévoile, et finalement pèche par omission. Mais l’évocation du Medz Yeghern un 24 avril devait-elle obliger Barack Obama à noyer les morts arméniens dans une comparaison absurde avec les morts turcs durant la première guerre mondiale ? Qu’il y ait eu des représailles arméniennes, je le conçois. Qu’il y ait eu, côté turc autant de civils massacrés qu’on a pu en compter dans la population des déportés arméniens, ma raison, confortée par les faits eux-mêmes, m’impose de réfuter pareille allégation. Mais pour l’Etat turc, un mort est un mort, oubliant qu’un soldat qui meurt les armes à la main ne meurt pas de la même manière qu’une femme, qu’un enfant, qu’un vieillard qu’on tue par la soif, la faim, la maladie ou le feu. Tout l’art négationniste de la propagande turque consiste à opposer aux comptabilités arméniennes un équivalent turc, comme si en matière de génocide la mort était quantifiable alors qu’il est un meurtre de masse construit sur une intention. En brandissant leurs 1 500 000 morts, les Arméniens ont quantifié le Crime de 1915 et prêté le flanc à la critique turque négationniste qui joue à loisir avec ce chiffre et assimile ainsi les meurtres antiarméniens à des morts normales comme en produisent toutes les guerres, forcément sales. Mais les Turcs fanatiques de la turcité ne pourront jamais, pour le moins, opposer aux accusations arméniennes l’équivalent de cette nuit d’avril où des centaines d’intellectuels furent soumis à une rafle sans précédent dans l’histoire, ni l’équivalent des camps de la mort en Mésopotamie. Que les Turcs nous montrent chez eux l’équivalent d’un Komitas qui aurait été déporté et mentalement détruit du seul fait des Arméniens. Par ailleurs, depuis que les Arméniens ont érigé le 24 avril en date symbolique du génocide, ils l’ont malheureusement vidé de son poids de souffrances. Le 24 avril serait-il devenu une rengaine abstraite qui ne dirait plus rien à personne ? Or, les Français doivent savoir que cette nuit-là, on aura déporté Roland Barthes, Max Gallo, Alain Finkielkraut, mais aussi Pierre Boulez, Daniel Mesguish, Michel Bouquet, Richard Anconina, Vincent Perez, Philippe Torreton, et tant d’autres que le  lecteur complètera selon ses goûts en allant les chercher chez les journalistes, les députés, les grands médecins, les juristes, les professeurs d’université et à condition qu’il en trouve 600 (mais en réalité 20 000 environ, à l’échelle de la population globale française)… Cette nuit-là ces 600 intellectuels vont se retrouver dans la nuit et dans le froid avant d’être expédiés par wagons entiers à l’intérieur du pays. Quelques mois plus tard, Yves Bonnefoy, avec Philippe Jaccottet et trois autres compagnons seront conduits dans un ravin, près d’une rivière. On les obligera à se déshabiller pour ne pas souiller leurs vêtements, avant qu’on leur plonge des poignards dans le corps. Seul Bonnefoy résiste jusqu’à ce qu’il meure éventré tandis qu’on lui crèvera les yeux pour le punir. Voilà ce qui est arrivé aux frères en poésie d’Yves Bonnefoy et Philippe Jaccottet, à savoir Daniel Varoujan et Roupen Sevag. L’État turc ne pourra jamais « aligner » le même type d’atrocité censée avoir été commise par des Arméniens. Mais il continue à opposer ses morts aux morts arméniens, incapable qu’il est de hisser son peuple de l’émotion nationaliste à la raison universelle, des non-sens que traîne derrière elle la raison d’État à la conscience qui anime la famille humaine.

Pareillement, les Arméniens du monde entier n’ont pas aimé non plus le discours du président Obama qui sut naviguer entre mille et un écueils de mots, de chantages et de susceptibilités. Leur principal grief serait qu’Obama n’ait pas fait usage du terme qui fâche en même temps qu’il les aurait libérés. On attendait génocide, c’est Medz Yeghern qui est sorti de son chapeau de magicien. Tel fut notre Waterloo ce jour-là. Nul doute que nous étions pourtant à deux doigts de l’entendre ce mot de l’obsession arménienne. Mais Obama ne l’a pas prononcé et nous sommes forcés de nous en tenir à ce fait, car dans le cas contraire la face du monde arménien aurait certainement changé, sinon du monde lui-même. Devenu président, Obama aura donc préféré le diplomatique à l’éthique. Le politique à la mystique, aurait renchérit Charles Péguy. Même si Medz Yeghern, paré de ses majuscules comme le font certains des nôtres avec le mot génocide (Génocide Arménien) vous a un parfum de chose sacrée, tant la mort dans ce cas exsude de partout son mystère qui rend les hommes impuissants. Obama aura donc choisi l’expression qui sera venue tardivement dans la bouche des survivants qui, faute de mieux, durent puiser dans leur « tradition », les victimes étant elles-mêmes trop ahuries par l’horreur pour nommer l’innommable chose. Or, en matière de pogroms, les Arméniens de Turquie, après les massacres de 1894-1896, puis ceux de 1909, ne manquaient pas de tradition. Le lecteur odar, heureux profane, est bien loin d’imaginer combien la « chose » a travaillé au plus près de leur vie quotidienne, des générations d’Arméniens. Cela veut dire qu’ils étaient plongés durant des décennies dans l’émotion la plus noire. Ce n’est que dans les années soixante, mais bien sûr avec le lent réveil de la conscience aux réalités juridiques formulées par Lemkin, que les générations nouvelles ont substitué au terme interne de Medz Yeghern celui universel de génocide. Que chacun revoie ce qui se publia en arménien et surtout en français autour du cinquantième anniversaire du 24 avril. Le seul opuscule du Centre d’Etudes Arméniennes intitulé Le Deuil National Arménien suffirait à éclairer les curieux. Les années qui ont suivi n’ont fait que renforcer ces revendications sur le plan juridique. Et c’est sur ce mot que se sont prononcés de multiples pays pour signifier au monde que le monde était partie prenante des indignations et des revendications arméniennes.

Or, voici qu’à la suite de Cengiz Aktar ( à lire sur ce même blog « Grande catastrophe ou génocide ? Réplique à Cengiz Aktar ») ,qui fut l’un des quatre signataires de la demande de pardon, le président Obama aura cru bon de renvoyer aux Arméniens ce mot à usage interne qu’ils avaient l’habitude d’utiliser avant qu’ils ne s’éveillent du cauchemar dogmatique de leur tragédie. A ce propos, Janine Altounian écrit justement : « avoir recours à un signifiant arménien, c’est poser la réalité arménienne comme intraduisible dans la langue de la culture universelle, inaccessible à elle, c’est la ghettoïser dans sa langue. » De fait, sous couvert de nous comprendre, voici qu’on nous piège dans notre propre vocabulaire, comme si les événements de 1915 restaient dans le fond une douleur purement arménienne qui ne pouvait accéder au statut juridique d’un crime intéressant l’humanité toute entière. Et pour reprendre une image de Janine Altounian, on a l’impression que dans l’autobus ségrégationniste de l’humanité, le président Obaman ait confiné les Arméniens aux sièges du fond afin qu’ils mâchonnent à loisir leur Medz Yeghern, sans leur permettre d’accéder au rang de ceux qui représenteraient les hommes, tous les hommes. Mais ce bus, l’Arméniens l’avait déjà pris depuis les années hamidiennes tout en revendiquant un statut d’être humain à part entière. Combien de Rosa Parks les Arméniens n’ont-ils pas compté qui refusaient d’être remisés derrière ? Et combien de Martin Luther King et combien d’autres qui ont voulu déplacer les mentalités en Turquie ont été aussitôt exterminés. Les Arméniens qui ont subi la déshumanisation permanente de la part des différents gouvernements turcs ne cessent, depuis qu’on les a dispersés, de revendiquer aujourd’hui une place dans la conscience des hommes partout où le sort les aura jetés. Et voici qu’aujourd’hui encore, le président des États-Unis les a renvoyés d’un mot à la case départ.

Je ne relèverai pas le paradoxe pour dire de Barack Obama qu’il vient d’accomplir le premier geste raciste de son mandat présidentiel. Mais je retiens qu’à la douleur des Arméniens, il a ajouté la honte que peut éprouver un être humain à qui on refuse son statut d’être humain. De ce fait, mutatis mutandis, les Arméniens furent et restent dans le monde des sortes de Noirs qui ruminent leur Medz Yeghern sans que pointe pour eux l’espoir d’un repos dans la paix d’une reconnaissance universelle.

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Le texte de la déclaration de Barack Obama.

THE WHITE HOUSE

Office of the Press Secretary

April 24, 2009

Statement of President Barack Obama on Armenian Remembrance Day

Ninety four years ago, one of the great atrocities of the 20th century began. Each year, we pause to remember the 1.5 million Armenians who were subsequently massacred or marched to their death in the final days of the Ottoman Empire. The Meds Yeghern must live on in our memories, just as it lives on in the hearts of the Armenian people.

History, unresolved, can be a heavy weight. Just as the terrible events of 1915 remind us of the dark prospect of man’s inhumanity to man, reckoning with the past holds out the powerful promise of reconciliation. I have consistently stated my own view of what occurred in 1915, and my view of that history has not changed. My interest remains the achievement of a full, frank and just acknowledgment of the facts.

The best way to advance that goal right now is for the Armenian and Turkish people to address the facts of the past as a part of their efforts to move forward. I strongly support efforts by the Turkish and Armenian people to work through this painful history in a way that is honest, open, and constructive. To that end, there has been courageous and important dialogue among Armenians and Turks, and within Turkey itself. I also strongly support the efforts by Turkey and Armenia to normalize their bilateral relations. Under Swiss auspices, the two governments have agreed on a framework and roadmap for normalization. I commend this progress, and urge them to fulfill its promise.

Together, Armenia and Turkey can forge a relationship that is peaceful, productive and prosperous. And together, the Armenian and Turkish people will be stronger as they acknowledge their common history and recognize their common humanity.

Nothing can bring back those who were lost in the Meds Yeghern. But the contributions that Armenians have made over the last ninety-four years stand as a testament to the talent, dynamism and resilience of the Armenian people, and as the ultimate rebuke to those who tried to destroy them. The United States of America is a far richer country because of the many Americans of Armenian descent who have contributed to our society, many of whom immigrated to this country in the aftermath of 1915. Today, I stand with them and with Armenians everywhere with a sense of friendship, solidarity, and deep respect.

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2 commentaires »

  1. […] Grande Catastrophe ou génocide ? Obama serait-il raciste ? […]

    Ping par Diaspora arménienne ou les cocus de l’Arménie « Ecrittératures — 12 octobre 2009 @ 2:10 | Réponse

  2. […] Grande Catastrophe ou génocide ? Obama serait-il raciste ? […]

    Ping par Diaspora arménienne, cocue des uns, otage des autres. « Ecrittératures — 21 août 2010 @ 1:49 | Réponse


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