Ecrittératures

30 mai 2009

Accords et désaccords avec Laurent Leylekian (1ère partie)

« L’espérance est un risque à courir » (Charles Péguy)

Au début du siècle dernier, dans une Smyrne encore multiethnique, un Arménien d’un certain parti frappe à la porte d’un certain notable lui-même arménien. «  Dernier avertissement, lui lance l’homme avec aplomb. Au 30 du mois, je viendrai retirer l’impôt que vous devez à la Cause. – Mais, réplique le notable, nous sommes en février, et le mois n’a pas trente jours. – Peu importe. Le parti l’a dit, donc c’est vrai. »

Les grandes causes élèvent les hommes, fussent-ils mal dégrossis. Encore faut-il que l’éthique de la vérité soit respectée. Le système éducatif de la Turquie a dévoyé sur des générations la formation de ses esprits. La cause qu’elle défendait étant réduite à l’étroitesse de la nation,  reposant sur le poison du mensonge. La France, grâce à son école obligatoire et son éducation de type laïque est censée donner à ses enfants l’usage de leur raison. Les Arméniens ont eu cette chance. Reste à savoir si tous ont réussi à la prendre. C’est que, d’un côté comme de l’autre, on est en droit de se demander si on peut être un grand raisonneur sans pour autant accéder à l’universalité de la raison.

Il faudrait ne pas être arménien pour ne pas souscrire aux propos de Laurent Leylekian tenus lors du débat d’Althen-les-Paluds le 9 mai 2009, dans une intervention intitulée  « Société civile et intellectuels turcs au service du négationnisme d’État » (reproduite sur le site du journal France-Arménie ). Rien que nous ne répétons, à juste titre, depuis cinquante ans et plus. À cette nuance près, que ce genre  de discours doit aujourd’hui tenir compte de la nouvelle donne ouverte par des intellectuels turcs  de Turquie sur la question arménienne, qu’ils s’appellent Ragib Zarakolu, Ayse Günaysu,et j’en passe qui reconnaissent ouvertement le génocide de 1915, ou encore Cengiz Aktar, Ali Bayramoglu, Ahmet İnsel et Baskın Oran, tous initiateurs de la fameuse et contestée pétition de pardon. Pour autant, Monsieur Leylekian réussit le tour de force de rester droit dans ses bottes, insensible au changement climatique turc, tant ses conclusions n’ont d’autre objet que de faire tomber les masques de ces quatre mousquetaires réduits à des mécaniques  négationnistes d’un nouveau genre.

Qu’on ne s’y méprenne pas. Cette culture du coup de boutoir a du bon. L’homme a du mordant et ne s’en laisse pas conter. Esprit de géométrie plutôt qu’esprit de finesse. Et la diaspora arménienne de France, assoupie dans l’illusion de sa propre réalité, devrait se réjouir d’avoir un émissaire aussi combatif pour répliquer aux menteries turques qui courent les couloirs de Bruxelles ou fleurissent dans ses amphithéâtres. « Quoi ? Mais je n’ai jamais mandaté personne pour qu’on parle en mon nom auprès des instances européennes, que je sache ! Ai-je été consulté pour des questions aussi graves ?» s’insurge tel ou tel sempiternel râleur de cette diaspora amorphe et fictive, avant de vaquer à ses occupations ordinaires. C’est alors qu’il faut lui faire remarquer, à ce rouspéteur stérile, qu’il en a toujours été ainsi dans notre histoire, les uns dormant, les autres se portant en première ligne d’une cause qui ne mérite pas d’être abandonnée au sommeil. Et d’ailleurs, mieux vaut un dur réactif à Bruxelles plutôt que rien ni personne à opposer à la machinerie et aux machinations du négationnisme turc.

En ce sens, le discours de Monsieur Leylekian à Althen-les-Paluds a toutes les apparences d’une réplique donnée dans le cadre des instances bruxelloises. La démonstration serait brillante, savante même, si le défaut de cette diatribe, et pas le moindre, n’était d’avoir confondu un débat d’homme à homme avec un combat officiel contre un État, d’avoir systématiquement amalgamé des intellectuels turcs à l’Etat qui les gouverne, quitte à en faire des serviteurs de son idéologie. En somme, les trente mille signataires de la pétition, parmi lesquels, selon nos informations, des hommes de la rue, des mal dégrossis, des gens ne sachant ni lire ni écrire, des jeunes, que sais-je encore… seraient tous, selon la théorie de Monsieur Leylekian, rien moins que des crypto-négationnistes, des négationnistes souterrains. Normal, me direz-vous, de jeter la suspicion sur la pétition de pardon de ces intellectuels, en référence aux tromperies et aux ruses par lesquelles le passé turc a maintes fois cocufié les Arméniens. Surtout quand on sait qu’avec son argumentaire qui vise à décharger la Turquie du crime de génocide, Baskin Oran a réussi à faire croire que ses trois collègues pensaient exactement comme lui. Mais facile tout de même de prendre le vraisemblable pour une vérité arrêtée au prix d’oublier par exemple les déclarations franches et nettes faites par Cengiz Aktar et Ali Bayramoglu sur radio Ayp (ce qui laisse supposer que l’entente au sein du quarteron tombeur du tabou arménien est loin d’être parfaite).

L’attitude de Monsieur Leylekian relève d’une philosophie pour laquelle l’individu n’a d’autre existence que celle que lui impose l’État qui le gouverne. Les Turcs seraient gülottés jusqu’au cou comme les Français seraient sarkozyfiés jusqu’au menton. Reste la tête, me direz-vous. Mais dans ce cas de figure, les intellectuels l’auraient vendue elle aussi à la cause de l’État. On ne leur accorde ni le bénéfice du doute, ni la possibilité d’inventer librement une réflexion et une éthique propres. Si au moins ces intellectuels turcs, à l’origine de la pétition de pardon, pouvaient se retrouver en prison, on leur ferait plus crédit. Mais ils n’ont même pas ça à nous offrir pour qu’on puisse les chérir, les défendre et les croire.

Par ailleurs, il reste que notre esprit-de-géométrie, fort en gueule et fort du droit des Arméniens à réclamer justice pour un crime absolu, risque en ce cas-là de s’octroyer un rôle de vox populi, totalement et absolument Or, être le peuple, c’est savoir ce qui est bon pour lui. Et le savoir seul. Un savoir qui ne souffre aucune contradiction, ni contrariété. C’est que toute pensée omnipotente se pense dans une hiérarchie, refusant qu’un tiers ose ouvrir quelque perspective que ce soit vers la moindre altérité. Sois Arménien et tais-toi !

La rhétorique déployée par notre esprit-de-géométrie a l’allure d’un bel édifice, impeccable et solidement construit. Son discours a le mérite de rester cohérent avec ses a priori. Et nul ne saurait lui en faire grief. L’impression d’ensemble plaira forcément à celui qui n’aura pas le temps de s’interroger sur tel argument, ni  de s’informer sur tel autre. L’essentiel n’est-il pas de donner du foin à des lecteurs affamés de certitudes arrêtées ?

Or, il suffirait de révéler le caractère infondé d’un seul élément pour qu’un soupçon de malhonnêteté intellectuelle pèse sur toute la démonstration.

À commencer par cette phrase : « Découlent directement de cette stratégie l’idée d’initiatives telle que Biz Miassin ou Yavas Gamats ou la formule un peu mièvre selon laquelle « nous avons bu la même eau » dans lesquelles l’idée-maîtresse est que nous aurions tous souffert d’une violence d’origine tierce, sinon non identifiée. »

Pour qui a vu le film de Serge Avédikian, Nous avons bu la même eau, il est évident que le réduire au rappel d’une violence communément subie, c’est faire fi de son commentaire explicatif et du propos frontal tenu par son auteur à certains habitants de Solöz, où le mot génocide est mis en exergue comme un moment clé de leur histoire. Un film qui a le mérite de nous éclairer sur le formatage de la mémoire réalisé sur les citoyens turcs par leur État, durant plusieurs décennies, ce dévoiement éducatif des esprits dont je parlais plus haut. (Encore faut-il que les démonstrations comme celles de Monsieur Leylekian en tiennent compte).  Mais au-delà de son tournage, un film qui aura été visionné en Turquie même dès 2006, apprécié par Hrant Dink, et qui laissera une forte impression auprès de ces intellectuels dont Monsieur Leylekian veut ignorer la sincérité. Dès lors, on se demande bien pourquoi ce dernier ne mentionne pas l’impact de ce film pour finalement ne s’en tenir qu’à une critique sur son titre, ce qui laisserait penser qu’il n’aurait vu que lui.

Et puisque, Monsieur Leylekian cite à loisir les théories de Marc Nichanian, on s’étonne qu’il ne mentionne pas son invitation à Istanbul par ces intellectuels turcs crypto-négationnistes  pour des conférences autour des problèmes liés à l’historiographie génocidaire. Que je sache les maisons de la culture arménienne de France n’ont pas fait preuve d’une aussi grande ouverture d’esprit avec ces écrivains « arméniens » qui n’étaient pas de leur goût. L’histoire dira que c’est Serge Avédikian qui a essuyé les plâtres, tant en affrontant avec son film les sceptiques arméniens qu’en le présentant sur le terrain même de ces intellectuels turcs pestiférés. Force est de constater que ce film aura fait plus de chemin vers une prise de conscience de leur passé par certains Turcs que les propos à l’emporte-pièce de Monsieur Leylekian, que son titre lui plaise ou non.

Je m’étonne à mon tour que le Collectif Biz Myassine (et non Biz Miassin, comme il l’écrit) soit également réduit à la simple expression d’une souffrance partagée. On se demande où Monsieur Leylekian va puiser ses informations. On pourrait, pour le moins,  lui suggérer de lire l’article de Vilma Kouyoumdjian du 7 mai 2008 sur le site de France-Arménie pour savoir quel propos tient exactement Michel Atalay, co-fondateur avec moi-même de ce collectif. Mieux : d’interroger Monsieur Atalay lui-même. Que je sache, Michel Atalay qui s’est incliné à trois reprises devant le monument au génocide des Arméniens ne m’a jamais demandé de m’incliner à mon tour devant un monument similaire turc, si tant est qu’il en existe. Qu’attendre de plus d’un originaire de Turquie qui accepte en conscience d’accomplir ce geste symbolique ? Qu’il se flagelle ? Qu’il change de sang ? Qu’il gomme de sa mémoire, rien qu’en claquant des doigts,  les années de formatage subi ? Pour ma part, j’accompagnerai quelque Turc que ce soit sur le chemin de son intime révolution culturelle, fût-il seul contre les siens. Et ce n’est pas le doigt levé contre moi de Monsieur Leylekian qui m’en empêchera.

Ici, quitte à être trop long, je ne peux m’empêcher d’offrir au lecteur une citation éclairante, trouvée dans Les testaments trahis de  Milan Kundera (Folio, pp 204-205) :

« Sur la pensée systématique, encore ceci : celui qui pense est automatiquement porté à systématiser ; c’est son éternelle tentation […] : tentation de décrire toutes les conséquences de ses idées ; de prévenir toutes les objections et de les réfuter d’avance ; de barricader ainsi ses idées. Or, il faut que celui qui pense ne s’efforce pas de persuader les autres de sa vérité ; il se trouverait ainsi sur le chemin d’un système ; sur le lamentable chemin de l’ « homme de conviction » ; des hommes politiques aiment se qualifier ainsi ; mais qu’est-ce qu’une conviction ? c’est une pensée qui s’est arrêtée, qui s’est figée, et l’ « homme de conviction » est un homme borné ; la pensée expérimentale  ne désire pas persuader mais inspirer ; inspirer une autre pensée, mettre en branle  le penser… »

Il y aurait donc une pensée systématisante et une pensée expérimentale. Dans l’affaire qui nous occupe, je ne doute pas que le négationnisme de l’État turc et des millions de suiveurs qu’il a réussi à drainer derrière lui depuis des générations n’appartienne à la première forme. Mais je ne doute pas non plus que l’homme d’un certain parti évoqué au début n’ait un système en lieu et place de sa raison. Le syndrome du 30 février ne fait pas de notre homme un simple d’esprit, mais un « homme de conviction ». Aujourd’hui, le négationnisme constitue un enfermement. Et l’anti-négationnisme pas moins. Je laisse au lecteur le soin de placer les trente mille signataires de la pétition de pardon. Dans la pensée systématisante ou dans la pensée expérimentale ?  Et le film de Serge Avédkian, les interventions de Marc Nichanian, le Collectif Biz Myassine, l’association Yavas Gamats. Ou Ragib Zarakolu à ses débuts avec sa femme Ayse Nur. Sans oublier le journal Agos. Dans la pensée systématisante ou dans la pensée expérimentale ?

De fait, ces finesses gênent notre esprit-de-géométrie. Comme il déteste l’altérité et travaille en termes de catégories, il fourre dans les cases de son raisonnement même ce qui n’est pas appelé à y entrer. Car «  la vérité est dans les nuances » comme le proclamait Benjamin Constant. Ces nuances, entre les quatre signataires de la pétition de pardon, à savoir Ahmet Insel, Cengiz Aktar, Ali Bayramoglu et Baskin Oran, sont faciles à constater au fur et à mesure qu’ils s’expriment ici ou là sur leur approche concernant le génocide. C’est que nous avons affaire à des pensées vivantes, pétries de doutes et de contradictions, animées par des rêves, à des citoyens profondément inscrits dans un contexte politique donné. De quel droit les Arméniens devraient-ils leur récuser le droit d’avoir des doutes, d’être pétris de contradictions et malgré tout d’avoir des rêves ? De quel droit leur enlèveraient-ils le droit d’aimer et de défendre le peuple auquel  ils appartiennent, quitte à se battre pour lui, à souffrir à cause de lui ? Il reste que certains veulent l’aimer dans une vérité niellée de mensonges (on accepte les massacres de 1915, mais on oublie allègrement les viols d’enfants, les rapts de biens, les convois vers la mort et j’en passe), quand d’autres veulent la vérité, rien que la vérité.

Ce que les Arméniens ont perdu avec le génocide ou ce que le génocidaire leur a ôté, c’est de considérer les Turcs comme des êtres humains à part entière. Chaque fois qu’un Arménien s’exprime sur les Turcs se dresse devant lui la figure figée des  bourreaux du passé.  Impossible de se défaire de cette peur, à moins d’une conversion humaniste du regard. Ce tic profond conduit à commettre forcément des erreurs d’appréciation, car le raccourci catégorique masque la personne même de son interlocuteur turc. Chaque Arménien balance entre une vigilance systématique et un appel intime à la confiance. Heureux les hommes comme Monsieur Leylekian qui ont choisi leur camp sans chercher à se compliquer la vie.

Doit-on rappeler aux Arméniens pressés que, pour certains Turcs, la sortie des somnolences nationalistes est toute récente ? Pour les uns, elle s’est déclenchée avec les actes de l’ASALA, pour les autres avec l’assassinat de Hrant Dink. Que les esprits, dans un pays aux tendances ultranationalistes, ont du mal à briser leur gangue idéologique. Que chacun se réveille à la conscience de l’histoire selon sa propre histoire. Il n’y a pas de commune mesure entre un Taner Akçam, un Ragib Zarakolu et un Baskin Oran ou un Ahmet Insel. On ne pourrait incriminer les retardataires que s’ils ne jouaient pas le jeu de leur conscience.  Mais qui a le droit de parler au nom de la conscience d’autrui, surtout quand cet autre se trouve dans un pays aussi peu « normal » que la Turquie ?

J’ai déjà dit dans un autre article ce que je pensais de l’usage fait par Cengiz Aktar du concept de  Medz Yeghern. Même si j’ai été, avec d’autres, à l’origine de la lettre de remerciement. Bien sûr, je ne place pas Baskin Oran sur le même plan qu’une Ayse Günaysu, dont nous avions, sur le site Yevrobatsi.org, publié en son temps les mots de pardon autrement plus francs, plus directs, plus courageux que ceux des intellectuels turcs en question. Mais je retiens, qu’en dépit des propos scandaleux d’un point de vue objectif tenus par Baskin Oran (un de ces intellectuels, avertis s’il en est, que la masse de documents sur les faits sanglants de 1915 ne parvient pas à rendre « fou »), ou de ceux plus finassiers d’un Ahmet Insel, la pétition de pardon a déjà eu, d’une manière ou d’une autre, avec les risques que cela suppose, un impact certain au sein de la société civile turque. Par rapport au black-out total auquel nous nous heurtions dans les années soixante,  même si l’attente fut longue, aujourd’hui l’épine de « l’affaire arménienne » est définitivement dans le pied de la Turquie. Les propos de Baskin Oran ne plaisent pas à certains Arméniens qui se sentent frustrés par rapport à la vérité historique, mais bon an mal an, ils « travaillent » ici ou là les esprits. L’homme s’en prend au kémalisme et voici que Monsieur Erdogan fait de même aujourd’hui. Des mots, disent les sceptiques. Oui, mais pas n’importe lesquels et ne sortant pas de n’importe quelle bouche. Et voici aussi qu’une actrice turque, Pelin Batu, déclare tout de go à la télévision turque que « les événements de 1915, c’était un génocide ». Un courage qui ne fera pas rougir Monsieur Baskin Oran mais qui incitera les velléitaires à franchir le pas.

Enfin, ce serait une erreur de croire que ces intellectuels n’étaient que quatre à lancer cette pétition. On sera bientôt surpris d’apprendre qui était derrière elle. Peut-on penser un seul instant que les milliers de personnes qui ont assisté aux funérailles de Hrant Dink, et surtout ces jeunes dont on voit les portraits dans le dossier du Monde 2, soient ensuite rentrés chez eux pour jouer au tavle ? Ces quatre intellectuels, connus comme auteurs, professeurs ou éditorialistes, pour exposés qu’ils fussent, avaient moins de risques d’être jetés en prison que des jeunes qui auraient pris cette initiative seuls.  D’ailleurs, comment ces quatre mousquetaires de la vieille école auraient-ils pu mettre en place un site pour leur pétition et surtout contrer les hackers négationnistes sans l’aide de personnes plus averties qu’eux, en l’occurrence ayant l’âge des nouvelles technologies ?

Qu’on me comprenne. Monsieur Leylekian parle juste quand il oppose au négationnisme officiel les répliques qu’il mérite dans les instances où il « exerce ». Devait-il pour autant lancer à la figure de Monsieur Baskin Oran : « Et bien oui, vos grands-pères étaient des nazis, ou leurs équivalents… » ? J’essaierai de montrer, une autre fois, pourquoi, pour ma part, je ne l’aurais pas fait.

Denis Donikian, écrivain, dernier livre paru Vers l’Europe, du négationnisme au dialogue arméno-turc ( Éditions actual art, Erevan, 2008)

PS. Pour prévenir l’usage que pourraient faire de ce texte des personnes mal intentionnées, l’auteur rejette toute responsabilité pour toute utilisation partielle ou tronquée qui en serait donnée, sauf en cas de reproduction in extenso, ce post-scriptum compris.

23 mai 2009

COÏTUS ARMENICUS… INTERRUPTUS

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Rien ne va plus en Arménie.

Imaginez sur une ligne de départ 115 jeunes mâles arméniens en état de procréer. Et à cent mètres d’eux, 100 jeunes femelles arméniennes en état de procréer aussi. Les uns comme les autres sont en devoir de préférer le sentiment patriotique au sentiment amoureux. Tout romantisme n’est pas de mise quand le pays est en danger de pénurie démographique. Donc, ils s’épouseront pour le bien commun et ils auront beaucoup d’enfants. Les mâles vont devoir courir le plus vite possible pour atteindre la ligne des jeunes filles. Le premier choisira la plus belle. Peut-être aussi la plus idiote, mais on est pressé. Les autres le reste. Et le reste… rien. En effet, vous avez bien compté : 15 jeunes mâles, beaux, forts, virils, aimés, choyés, loukoumisés par leur maman plus que de raison, djanigess ! yavrouss ! hokiss ! seront voués à la masturbation extra-patriotique.  Du sperme national perdu en quelque sorte. Et en plus, ils auront couru pour rien.

Mais me direz-vous, comment, pourquoi ? 115 mâles pour 100 filles… Normal. Qui vous a dit qu’on aimait avoir une fille en Arménie ? Déjà, dans les années soviétiques, on discriminait à tout va. Je me souviens qu’un jour, passant par l’Avenue Lénine, aujourd’hui Machtots, je me trouve au pied d’une maternité. Un jeune père de famille a la tête levée qui demande à sa femme penchée à la fenêtre :  » Heï Vartouhie ! Intch ess bérel ? ( He ! Vartouhie, ma Rose, qu’est-ce que tu as mis au monde ?) – Aghtchik (Une fille), répond la dite Vartouhie. – Heeee ! lance dépité le mari en faisant un geste de dégoût, avant de repartir sans demander son reste. » Heeee ! ça veut tout dire. Que les filles d’Arménie sont…. heeee ! Quelque chose comme : je vais la nourrir vingt ans minimum pour que mon nom disparaisse dans celui d’un autre, son mari. Alors que si ç’avait été un garçon, il se perpétuerait dans les siècles des siècles et je n’aurais ni vécu ni trimé pour rien. Car la fille en Arménie, ce n’est pas un enfant, c’est une dévaluation, un châtiment, un embarras. Certes, on fait ce qu’il faut, on lui sourit, on la choit, mais ce n’est pas ça. Elle pèse au cœur. On le constate à la naissance du garçon, ce porteur de prépuce. Et si en avançant en âge, le petit mâle se montre doté d’un appendice nasal fort, c’est donc un viril. Or rien de plus prometteur que ces deux attributs, un nez fort et un prépuce fort. À coup sûr, grâce à eux, le nom se perpétuera comme une petite éternité. Alors on le nourrit son petit bonhomme comme une plante grasse. Le garçon devient vite conscient de son importance. Pour preuve, sa mère le lui dit chaque jour avec les yeux.

Pour ma part, j’ai pitié pour ces 15 qui restent. On aurait pu quand même leur faire des filles à ceux-là ! Mais non, l’échographie aidant, on décèle vite s’il y a prépuce ou pas. Je ne dirais pas qu’on fait en Arménie comme au Vietnam, depuis que les appareils d’investigation aident les traditions à se maintenir et à se perpétuer. En Arménie, les mères doivent sans doute se conditionner mentalement pour mettre au monde des mâles et décourager les filles à se former comme foetus. Je ne dirais pas non plus que les femmes font du racisme contre leur propre sexe, non. Toujours est-il que dans la chaîne du coïtus armenicus quelque chose est rompu. La culture a pris le pas sur la nature. J’ai peur.

Heureusement, le phénomène est caucasien. La Géorgie et l’Azerbaïdjan sont logés à la même enseigne. Comme ça, pas de jaloux. Je n’ose imaginer le contraire. Si la Géorgie et l’Azerbaïdjan avaient plus de mâles et plus de femelles que l’Arménie, dans une ou deux générations, celle-ci aurait du mal à défendre ses frontières.

Pour l’heure, ces 15 laissés-pour-compte ont le prépuce aussi affolé qu’une aiguille de boussole cherchant désespérément le nord. Ils hurlent au vent de ne pouvoir offrir leur sperme à la patrie. Et quel sperme, mes aïeux ! Du concentré de traditions on ne peut plus arméniennes ! Il y a bien les veuves et les divorcées, mais ça ne se fait pas. Que dirait leur maman. Et qu’en penseraient les voisins? Les Russes alors ? Ces anciens colonisateurs, que nenni ! Alors quoi ? Pour ma part, je verrais bien des Arméniennes de la diaspora se dévouer. On peut bien en trouver 15 dans le lot. Oui, mais en général, ça ne marche pas. Une Arménienne de la diaspora, ça vous renifle un macho à cent mètres. Et puis, vivre en Arménie pour être à la merci d’une belle-doche irascible, non merci !

Mais le plus grave, c’est l’inverse. Des mâles de la diaspora viennent prendre femme en Arménie. Or les Arméniennes aiment ça. Même si le mâle en question est idiot. On n’a pas le temps de chercher à le savoir. La fille est pressée. Après 25 ans, le ventre de la belle reste en jachère  jusqu’à sa mort. Elle est donc dans le sauve-qui-peut. Une fille arménienne d’Arménie, c’est plus élégant, plus cultivé qu’un jeune  Arménien d’Arménie, arrogant, bourru, mâle de mâle quoi. Avec une fille d’Arménie,  un Arménien de la diaspora en désir de mariage est assuré d’une substantielle plus-value. Et pour le prix d’une fille, on lui offre toute sa famille en sus.

Bref, j’ai peur.

*

Voir Le Monde du 20 mai 2009, page 4 :  Entretien avec le démographe Christophe Z. Guilmoto : »La sélection prénatale des garçons se développe »

22 mai 2009

L’EFFACEMENT D’UNE ÎLE (20 et dernier)

Filed under: L'effacement d'une île,THEÂTRE — denisdonikian @ 2:39

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Sous-lieutenant Saou : Et maintenant, pourquoi tous ces cadavres qui remontent en surface ? La Compagnie des Oléoducs Réunis en a déterré tout au long de son parcours. Elle n’a tout de même pas choisi de traverser tous les cimetières du pays, Général ? Ce sont des morts entassés, souvent ensevelis avec leurs propres vêtements.

Général Nam’ : Est-ce que je sais moi ? Laissez les enquêteurs accomplir leur travail avant de vous lancer dans des conclusions hâtives.

Sous-lieutenant Saou : Les villageois racontent à présent que ces morts ne sont pas des nôtres. C’étaient des vieillards, des femmes et des enfants. Des enfants comme la sœur du Capitaine. Dites-nous quel genre d’ennemi serait un enfant de dix ans ! On ne nous a jamais appris à l’Académie militaire qu’un enfant de dix ans était susceptible de prendre les armes.

Général Nam’ : Un enfant de dix ans, hein ! Ça a de la mémoire, un enfant de dix ans, croyez-moi. Une mémoire à hurler dans vos oreilles pendant que vous dormez. Un enfant de dix ans ça voit, ça retient et ça ne vous lâche plus. Mieux vaut jeter le paquet à la mer. Et qu’on cesse d’en parler. De cette façon, pas de revendication possible, pas de hurlement dans les rues, dix, vingt ou trente ans plus tard. Affaire classée.

(Brusquement, la scène semble prise de tremblements. Les tables bougent. Les protagonistes fixent différents coins de la scène, en haut, en bas, comme si quelque chose allait leur tomber dessus. Spots rouges, spots bleus. On entend des hurlements de chiens, des sonneries. Confusions de bruits, de mots, de lumière… Les paroles suivantes seront débitées sans ordre, tantôt seules, tantôt se chevauchant.)

Général ! Général ! Ici la Compagnie des Oléoducs Réunis…

Je suis le père du Capitaine Haï, Général.

Les vôtres m’ont assassiné pour s’emparer de ma menuiserie.

Maranda, Général. C’est ainsi que m’ont prénommée mes parents.

Pardon, Général, si ces chants et ces prières vous importunaient. Ils n’étaient pas de votre goût.

On a compté quarante-deux cadavres, dont deux malheureux chiens.

Et voici ma femme. Notre fille n’a toujours pas été retrouvée.

Et maintenant, après mon grand-père, c’est moi qu’on a assassiné.

Des inconnus nous ont emportés, ma femme et moi

N’était-ce pas à vous, Général, de me protéger ?

Eh bien à présent demander à mes assassins de réparer vos tables

Je le reconnais. Je vous supplie de pardonner ce comportement anormal.  J’aurais dû vous livrer mon corps pour vous récompenser d’avoir tué mes parents et tous mes amis.

Vos chaises qui tomberont en poussière…

Vous m’avez fait disparaître après usage.

Je voudrais aussi vous demander pardon au nom de tous ceux de mon village qui n’auraient jamais dû y habiter.

Général Nam’ : Que se passe-t-il ? La terre tremble. Les meubles s’écroulent et maintenant le sol se dérobe sous nos pieds. C’est toute la ville qui se déchire. (S’adressant au Sous-lieutenant Saou) Lieutenant, faites quelque chose !

Général Ba : Le radon, mon Général ! Le radon !

Général Nam’ : Eh bien quoi, le radon ?

Général Ba : Mais je vous l’ai dit ! Si le sol profond se désagrégeait, nous inhalerions du radon, ce gaz invisible et inodore.

Général Nam’ : (Sortant son arme et cherchant un ennemi) Mais où est-il ce radon que je lui fasse la peau ! Montrez-le-moi ! Sors de ta tanière si tu l’oses ! Radon ! Viens à moi, vaurien ! Vermine ! Lâche que tu es !

Général Ba : Mais Général, il s’agit d’un gaz naturel.

Général Nam’ : Un gaz naturel, hein ! Et il se cache sous notre ville ! Mais qu’il y vienne un peu ! Je le truciderai sur place, ce radon !

(Il s’apaise… Il marche jusqu’à la chaise de Maître Khong. Il s’y installe. Il ressemble à un empereur déchu, impuissant à exercer son génie contre un ennemi insaisissable…)

Général Nam’ : Miranda. Oh Miranda !

(La table de Maître Khong s’écrase d’un côté. Puis c’est le tour de la chaise. Le Général Nam’ disparaît)

Général Nam’ : Miranda…

RIDEAU

L’EFFACEMENT D’UNE ÎLE (19)

Filed under: L'effacement d'une île,THEÂTRE — denisdonikian @ 2:28

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Général Nam’ : (S’adressant au Sous-lieutenant Mot’) Qu’aviez-vous à remuer tout ça, Lieutenant ? En ressuscitant des populations disparues ? L’empire est impitoyable, l’auriez-vous ignoré ? C’est à ce prix qu’il existe. Que nous existons. Mais que se passe-t-il à présent que vous avez réveillé tous ces morts ?

Général Ba : Oui, que se passe-t-il, Général ?

Général Nam’ : Il se passe que la terre remue. Elle vomit. Elle nous renvoie nos victoires sous forme de hurlements nocturnes. Nos conquêtes sont devenues nos cauchemars. Mais pourquoi ? Nous avons vécu tranquilles plus d’un siècle. Un long siècle tranquille comme si les terres que nous avions prises sur leurs habitants naturels s’étaient endormies à jamais. Et maintenant, la nuit hurle. L’île qu’on avait crue déserte et stérile ouvre ses entrailles. Ses populations autochtones ressurgissent et nous font le pied de nez. Mais pourquoi ? Que se passe-t-il en nous ? Nous voici brusquement descendus de nos chevaux. Notre course commencerait-elle à nous fatiguer ? Que se passe-t-il en nous ? La terre semble nous faire des reproches. Tout devient bancal. Nous avons tué nos ennemis et voici que nous portons nos armes contre nous-mêmes. On assassine des mariés.  Si nos enfants sont assassinés sitôt qu’ils se marient, bientôt les meurtriers seront plus nombreux que les amoureux. L’empire ne fera plus d’enfants et les chiens se mettront à proliférer comme des microbes. Que se passe-t-il en nous que nous ne comprenons plus ?

Les autres officiers : Oui, que se passe-t-il ? Que se passe-t-il ?

(Le Sous-lieutenant Saou se rapproche du Capitaine Haï et le soutient. Le Capitaine Baï se tourne aussi vers lui. Les deux hommes semblent pleurer.)

(Cinquième sonnerie. Spot. Voix off)

Général, aux dernières nouvelles une commission d’enquête vient d’être mise en place. Elle comprend des députés, membres de différents partis : le Parti pour un Juste Développement de l’Empire, le Parti du Peuple de l’Empire, le Parti Impérial du Peuple et le Parti de l’Empire Démocratique. Bien sûr, le Général Tin’ présidera cette commission.

Pour autant, sa mise en place n’augure rien de bon quant à l’avancement de nos travaux en direction de la capitale.

(Le Général Nam’ jette alors un regard noir sur le Sous-lieutenant Saou et le Capitaine Baï.)

Général Nam’ : Quoi ! Vous pleurez maintenant ? Tant que vous y êtes, demandez-lui pardon ! Pardon de l’avoir offensé. Pardon de l’avoir dépouillé… Vous oubliez, messieurs, que vous avez juré fidélité à la nation, et que vous portez un uniforme.

Capitaine Baï : Mais mon Général. C’est un homme !

Général Nam’ : Un homme qui pourrait être ton ennemi, chacal !

Sous-lieutenant Saou : Mais un homme qui a tout perdu, ses parents, sa petite sœur, ses biens… Un homme sans chagrin, est-il encore un homme, Général ?

Général Nam’ : Que vous arrive-t-il, messieurs ? Vous voici devenus comme des femmes, à présent ! Est-ce avec la pitié que nous maintiendrons l’empire  dans ses frontières ? Lâchez-moi ça ? Lâchez-le ! Aujourd’hui vous demandez pardon, demain il exigera à la face du monde que vous répariez vos torts. Or nous ne cèderons pas une once de notre poussière ! Vous entendez ? Pas un pouce de la terre sacrée. Et d’ailleurs, tout ça est de l’histoire ancienne. Ne cédez pas aux sirènes de la compassion !

Sous-lieutenant Saou : L’histoire n’est jamais morte, Général. Tant que nous parlons, elle est en nous.

Général Nam’ : Nos pères étaient confrontés à des ennemis et ils les ont vaincus. Les victoires sont les victoires. Les traités sont les traités. Ils ont fait le pays. Il n’y a pas à revenir là-dessus. Sinon, où allons-nous ? Que des civils aient péri dans la tourmente, c’est le lot de toutes les guerres. Des saloperies de sang, on en trouverait des deux côtés. Ne me chantez pas le contraire ! Et ne me chatouillez pas les oreilles avec vos sornettes !

Capitaine Baï : Mais alors, pourquoi les chiens hurlent-ils comme ça ?

Général Nam’ : Pourquoi les chiens hurlent-ils comme ça ? Mais parce que vous ne les avez pas tous déportés sur l’île, pardi ! Si vous aviez fait votre travail comme convenu nous n’en serions pas à nous boucher les oreilles chaque nuit.

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L’EFFACEMENT d’une ÎLE -20

L’EFFACEMENT D’UNE ÎLE (18)

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Général  Nam’: Te le laisser, charogne ! Mais tu ne vois pas qu’il tache déjà notre drapeau ! Et à propos de drapeau, dis-moi de quelle couleur est le nôtre ? Dis-le-moi, cafard !

Capitaine Haï : Rouge, Général. Rouge.

Général Nam’ : C’est bien, ça. Il est rouge. Et quelle est la couleur de ton sang, dis-moi ?

Capitaine Haï : Rouge aussi, Général. Comme le vôtre.

Général Nam’: Mais le mien, ce n’est pas n’importe quel sang ! Ce sang-là, c’est le sang du sacrifice ! Le sang dont est teint le drapeau de nos conquêtes. Le sang qui donne vie à l’empire. Et maintenant, je vais t’écraser le corps jusqu’à ce que ton sang fasse disparaître la tache de ton nom.

Capitaine Haï : Général, voici dix ans que je sers loyalement l’empire. J’ai tué autant d’ennemis qu’il était possible. Les mêmes que les vôtres. Accordez-moi au moins de mourir en défendant nos frontières, pas d’être écrasé comme un vulgaire cancrelat sous la botte de mon Général !

Général Nam’: Pas comme un cancrelat ! Hein ! Entendu. Ah, tu veux mourir en défendant nos frontières ! J’y consens. Je te renvoie sur ton île. Quel poste plus avancé que cette île, non ? Tu pataugeras dans les microbes laissés par les cadavres des chiens. Tu te confronteras à l’immensité du néant que l’empire y a laissé. Tu pourras même prier dans les ruines de ton temple. Et s’il reste des chiens pour te dévorer,  eh bien, qu’ils s’en donnent à cœur joie ! Qu’ils mangent ta chair, rongent tes os et nous débarrassent en même temps de ton nom ! Je vais te rendre invisible, Haï de malheur ! Invisible et inodore !

(Quatrième sonnerie. Spot. Voix off)

Général Nam’. Ici la confusion est totale.

Figurez-vous qu’au moment des convocations, la salle de la mairie était occupée par un mariage.

La fête battait son plein. Au moment où les nouveaux mariés se rapprochaient pour se donner le premier baiser,  un groupe armé a fait irruption et a mitraillé tout le monde.

Les mariés sont morts sur le coup.

On a compté quarante-deux cadavres, dont deux malheureux chiens.

Le maire étant écroué, personne n’est en mesure de prendre des décisions.

La police nous demande de commencer à creuser des fosses pour enterrer ces morts.

Comme nous étions déjà occupés à sortir les autres, nous avons proposé d’ensevelir les nouveaux dans les fosses fraîchement libérées.

Ce qui aurait évité de creuser ailleurs et permis d’économiser du temps.

Mais chacun y va de son avis. Les uns sont partisans d’attendre, les autres non.

Qui plus est, mon Général, la chaleur, exceptionnellement forte, accélère la putréfaction des cadavres.

Et vous pensez bien, qu’en ces lieux reculés de l’empire, on ignore ce qu’est une chambre froide.

Des protestations s’élèvent pour que soient respectées les mesures d’hygiène élémentaire. L’air est saturé de microbes.

Le chef de la police craint les épidémies. Il demande que le gouvernement fasse appel d’urgence aux services de l’Institut Pasteur en France. Sans quoi toute la région risque d’être décimée.

Il ne sait plus où donner de la tête.

D’autant que toute la parentèle présente au mariage ayant été exterminée, les corps des défunts sont pour ainsi dire livrés à eux-mêmes.

Entre ces morts qu’on doit déterrer et ceux qu’on doit inhumer, les terrains communaux qui sont sens dessus dessous, nos tranchées en arrêt, et les monceaux de terre qui surgissent ça et là, sans oublier ces multitudes de morts, les frais et les putréfiés, il y a de quoi devenir fou.

Tout cela pour vous dire, Général, qu’au train où vont les choses, ce n’est pas demain que la Compagnie des Oléoducs Réunis sera en état d’alimenter en gaz naturel la capitale de l’empire.

(Le Général Nam’ se redresse comme ivre… Il traverse la scène à la recherche de quelque chose, les yeux en l’air, scrutant le vide. Il a sorti son pistolet et menace ses officiers.)

Général Ba : Général ! Général ! Vous n’allez pas tirer sur vos frères d’arme ?

(On entend un hurlement de chien, puis un autre, et d’autres encore… Le Général Nam’ tourne des yeux.)

Général Nam’ : D’où viennent ces hurlements ? Est-ce votre chien qui vous appelle, Général ? (Il regarde le Général Ba. Puis se tournant du côté du Sous-lieutenant Mot’) Ou peut-être, Lieutenant, dois-je comprendre que les chiens qui vous ont échappé seraient plus nombreux qu’il n’aurait pas fallu ? Quand on vous a ordonné de procéder à leur éradication totale, qu’avez-vous entendu ? Hein ! Dites-moi un peu. Les restes de l’épée sont toujours des restes de trop. Vous les entendez ? Ils me narguent de leurs hurlements. Notre ville, cité millénaire, devenue capitale de notre empire, devra-t-elle longtemps passer ses nuits à la merci de ses fantômes ? Aucune aube chantée à la gloire du Dieu immense de nos conquêtes ne saurait nous laver de ces clameurs appelant des voix mortes. On dirait que les chiens rescapés réclament l’âme de leurs frères abandonnés sur notre île.  Mais, vous ne savez donc pas qu’ils n’existent plus, bandes de bâtards ! Jouissez du privilège d’avoir été épargnés et bouclez-la une fois pour toutes ! Bouclez-la !

Général Ba : Le néant vit, mon Général. Mon chien Ara gratte la porte de ma mémoire avec sa patte…

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L’EFFACEMENT d’une ÎLE -19

L’EFFACEMENT d’une ÎLE -20

21 mai 2009

L’EFFACEMENT D’UNE ÎLE (17)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 4:37

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Général  Nam’ : Mais dites-moi, Capitaine Haï, de quel coin du pays êtes-vous originaire, vous ?

Capitaine Haï : (Il bredouille) De là-bas.

Général  Nam’ : De là-bas, hein ! Vermine ! Mais alors, la police devrait vous convoquer vous aussi, Capitaine. Puisque vous êtes de… là-bas.

(Le Capitaine Haï fait des gestes de protestation.)

Général  Nam’ : Et en plus, il nie ! Voyez-vous ça ! Monsieur est de là-bas, et il nie. Là-bas on déterre des cadavres, et même des enfants, et monsieur nie. Mais monsieur ! Êtes-vous bien un des nôtres, après tout ? On pourrait en douter. D’autant que durant notre travail de commission vous n’avez pas une seule fois ouvert la bouche. Bizarre, vous ne trouvez pas ? Changer les noms de cette île, de sa montagne, de ses espèces animales ne vous intéressait donc pas ? Et quel intérêt aviez-vous pour ne pas participer à ces remplacements sinon un intérêt personnel ? Alors, dites-moi, Capitaine vermine, d’où êtes-vous originaire ? De quel trou sortent vos parents ? De quel village ? Quel village sur cette île qui fut autrefois habitée ? Hein, dites-moi ça.

( Le Général s’est approché du Capitaine Haï, l’a pris par l’oreille qu’il a tournée pour le mettre à terre…)

Capitaine Haï : Aïe !

Général  Nam’ : On ne répond pas à son supérieur, Capitaine Haï ! Mais on cracherait le morceau si on y était forcé, hein ! Ah ça oui ! On le cracherait le morceau

Capitaine Haï : Mes parents, Général ! Mes parents, ils sont morts. Morts il y a une dizaine d’années. Tués. Tués là-bas. Ainsi que ma sœur, dix ans. Là-bas !

Général  Nam’ : Là-bas ! Là-bas ! Mais où là-bas !

Capitaine Haï : Là où on vient de déterrer les cadavres, Général.

Général  Nam’ : Et d’où tenez-vous ces informations ?

Capitaine Haï : Mais ils étaient mes parents, ma sœur, Général ! Comment l’ignorer ?

Général Nam’ : Avez-vous sollicité à cette époque votre permission de trois jours réglementaires pour enterrer vos parents et votre sœur ?

Capitaine Haï : Mais, Général, ils étaient déjà enterrés. On les avait déjà enterrés ! Enterrés sans moi. Probablement vivants ! Enterrés vivants !

(La scène s’assombrit brusquement, on entend des coups de tonnerre. Semi-obscurité,  transformant les six militaires en des sortes de spectres effrayés, tandis que de tous côtés montent des vapeurs rouges. Au centre du demi-cercle, vus de dos, un homme et une femme se tiennent debout, devant la  barre de tribunal.)

L’homme : Je suis le père du Capitaine Haï, Général. Et voici ma femme. Notre fille n’a toujours pas été retrouvée. Elle a été ensevelie pas très loin de nous. Les fouilles entreprises par votre équipe de la Compagnie des Oléoducs Réunis n’ont encore rien donné. Des inconnus nous avaient emportés, ma femme et moi, au moment où nous quittions la maison de nos amis chez qui nous avions passé la soirée. Il faisait nuit noire dans les rues de notre village. On nous a frappés avec des crosses de fusil en nous obligeant à ne pas crier. Ma femme n’a pas pu s’empêcher d’appeler au secours. Elle a reçu un coup sur la nuque et s’est affalée par terre. Je l’ai relevée. Elle était inconsciente. J’ai dû marcher avec elle sous le bras jusqu’à la sortie du village où attendaient d’autres gens comme nous tenus sous bonne garde. Nos hôtes y étaient aussi. On nous a alignés le long d’une fosse. Nous avons tous reçu des coups violents sur la nuque et nous avons été jetés sans connaissance. C’est dans cette fosse que nous avons été ensevelis. À jamais. Raconter ce qui est arrivé à notre fille ce soir-là, elle seule serait en mesure de le dire. Mais on peut imaginer  que ce serait au-dessus de ses forces. Notre fils servait alors sous les drapeaux. Le jour où il a eu connaissance de notre disparition, il est devenu comme fou. Cette permission de trois jours réservée à un deuil familial, il ne l’a jamais obtenue. On s’arrangeait pour qu’il soit en manœuvre ou bien on l’envoyait combattre les rebelles dans les provinces de l’est. De toute manière, peu après notre disparition, nos biens furent confisqués et notre maison fut occupée. Ainsi, du jour au lendemain, nous avions cessé d’exister…

(Tout se rallume. Le Général Nam’ déboutonne sa veste… Silence. Puis, il regarde, furieux, le Capitaine Haï qui se trouve encore à terre. Le Général pose sa botte sur sa poitrine.)

Général  Nam’: D’ailleurs, dis-moi, Capitaine vermine, c’est un bien drôle de nom que tu portes. Haï. Ne serait-ce pas un nom du côté de Miranda, ça, dis-moi ?

Capitaine Haï : Maranda, Général.

Général  Nam’ : Il n’y a plus de Maranda ! Capitaine. Maranda fini. Effacé à partir d’aujourd’hui. Donc, tu serais né au pied du mont Miranda. Après quoi, tes parents auraient traversé la mer pour tenter leur chance vers l’intérieur de l’empire. C’est si petit une île ! On en a vite fait le tour. Alors qu’un empire, c’est vaste, ça respire le commerce. Pas vrai ?

(La Capitaine Haï garde le silence tandis que le Général tourne le talon de sa botte sur son corps)

Général  Nam’: Mais qui m’a recruté un parasite pareil ? Il t’a fallu jouer fin, n’est-ce pas ? pour passer à travers les mailles de nos filets, poltron ! et te faufiler jusqu’à ce grade de Capitaine. Un grade que tu nous as volé, oui. Usurpateur ! Mais c’est à la réfection des routes ou au nettoyage des chiottes qu’on aurait dû m’affecter ça ! Sinon comment te surveiller, chien de marandiste ! Comment oserait-on se fier à une race comme la tienne pour la croire un seul instant capable de servir loyalement notre empire ? Mais maintenant, tu vas me le payer, cabot ! Et me le payer cher ! Tout d’abord, nous allons profiter de cette commission pour te faire ravaler ton nom.

Capitaine Haï : Changer de nom ? Mais pourquoi, Général ? Je suis encore vivant ! Vivant, vous m’entendez ? Vous m’avez pris mes parents. Vous avez fait disparaître ma sœur. Notre maison familiale est aux mains d’inconnus. Je n’ai pas même une tombe sur laquelle me recueillir. Le monde entier m’a oublié. Laissez-moi au moins ce nom ! C’est tout ce qui me reste.

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L’EFFACEMENT d’une ÎLE -20

L’EFFACEMENT D’UNE ÎLE (16)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 4:28

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Général Nam’ : Ce que nous devons faire ? Avancer ! Toujours avancer ! De la même façon que nos pères ont galopé sur leurs chevaux vers l’ouest. Aujourd’hui, nous avons des machines et voici que de misérables cadavres nous barrent la route ! Qu’on m’écrase tout ça ! Qu’on m’écrase, je vous dis !

(Brusquement, comme il tape du poing sur sa table, elle s’écroule. Puis, c’est le tour de la table du Général Ba. Seule reste debout la table de Maître Khong. Le Général Nam’ s’agite, perd patience et s’apprête à  fulminer contre ses subalternes en les fusillant du regard.)

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Figure 6

(Seconde sonnerie. Spot. Voix off.)

Général Nam’, j’ai proposé à l’administration de continuer notre creusement en évitant les puits de morts. Il faut dire qu’il en sort de partout. La municipalité veut nous réquisitionner pour les déterrer.

Contourner ces charniers risque d’être aussi coûteux que si nous devions rencontrer des obstacles naturels. Nous serions obligés de multiplier les coudes et de louvoyer entre les fouilles.

En espérant ne pas tomber sur d’autres fosses.

Je vous informe que l’arrestation du colonel vient d’entraîner celle de deux capitaines de gendarmerie.

À qui doit-on demander de nous protéger, mon Général ? À la police ou à l’armée ?

(L’appel s’interrompt brusquement. Le spot s’éteint. Le Général Nam’ reste figé un temps. Il bout dans son uniforme. Il s’étouffe, se tient la gorge. Tout le monde accourt vers lui. On lui offre à boire. Il sent une odeur de pourriture.)

Général Nam’ : Pouah ! Cette eau est pourrie, vous ne le sentez pas ? (Il repousse le verre. Chacun se tourne vers sa carafe et constate effaré qu’elle est devenue noire. Ils se regardent paniqués) Voici qu’on cherche à m’empoisonner maintenant, n’est-ce pas ? Qui ? Qu’on me trouve un suspect ? Un suspect sur-le-champ ! (Il regarde dans la direction du Capitaine Haï) Voyons Capitaine. Vous ne buvez pas ?

Capitaine Haï : (Se  tenant la gorge) Soif, Général…

Général Nam’ : Mais alors, buvez !

( Le Capitaine Haï montre que sa carafe est vide)

Général Nam’ : Tiens ! Tiens ! Comme c’est bizarre ! Comment se fait-il que votre carafe soit vide ?

(Le Capitaine Haï hausse les épaules pour signifier qu’il l’ignore et dissimuler qu’il sait bien pourquoi).

Général Nam’ : Qu’à cela ne tienne, mon bon ami. Buvez donc cette eau puisque vous avez soif. (Il lui tend sa carafe)

(À cet instant précis,  retentit une troisième sonnerie. Spots. Voix off.)

Général Nam’ ! L’affaire se complique, Général. Voici que trois policiers viennent d’être retenus dans les bureaux de la police. Ils devraient être suivis par le recteur d’académie, quatre postiers, le préfet, treize concierges, trois maîtres d’école, deux coiffeurs, un dentiste, un garde-barrière, deux médecins, une secrétaire de mairie, cinq mères de famille, deux juges d’instruction, le directeur du zoo, trois sages-femmes, et même le gardien des archives municipales.

Mais il y a plus grave, Général.

Le chef de la police nous a obligés à fouiller dans un vrai puits fermé par un bouchon de terre. Nous sommes tombés sur une trappe. Et vous savez quoi, Général ? C’était une cache d’armes.

Le propriétaire du puits vient d’être écroué. C’était le maire de la ville.

Enfin, il court des bruits selon lesquels les victimes seraient mortes de faim ou de soif, ou enterrées vivantes, ou même empoisonnées.

Certains corps ne comporteraient aucune marque de blessure.

Il y aurait même des enfants.

Quant à nous, on nous a affectés d’office à l’extraction des cadavres.

Tous nos travaux sont à l’arrêt.

(Interruption de l’appel. Le Général Nam’ a sorti son mouchoir et s’essuie le front. Il s’affale sur une chaise… Silence. Puis, il se relève et se dirige vers le Capitaine Haï.)

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20 mai 2009

L’EFFACEMENT D’UNE ÎLE (15)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 6:42

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Général Nam’ : Le premier qui mettra en doute le bien-fondé de notre nation sera passé par les armes. Il me suffira d’inventer un article de loi pour intenter un procès au premier subversif venu. Personne n’est en droit d’ébranler notre fierté. Nous avons un avenir à bâtir, pas un passé à ressasser. Les ossements que nous avons laissés sur les champs de nos conquêtes sont l’humus de notre âme nationale. (Un temps, puis il reprend de plus belle) Quant à vous, Capitaine Haï, vous ne parlez jamais, mais je vous entends. Vous maugréez dans un coin de votre tête. Voyez comme vous êtes avachi sur votre table bancale. Vous ressemblez à un cadavre ! Debout, que diable !

(Capitaine Haï se redresse tant bien que mal, sa chaise tombe derrière lui).

Général Nam’ : Le monde est méchant, Capitaine Haï, comprenez-vous ? Nous sommes donc en état de guerre permanent. La vie n’est possible que par la guerre. Vous voyez bien que les nations sont toutes contre la nôtre. À commencer par ces Français de l’Institut Pasteur qui nous empêcheraient de nommer nos animaux comme le souhaiterait notre peuple. Bientôt, si nous n’y prenons pas garde, ils nous imposeront leurs dictionnaires, de ceux qui colportent toutes sortes de mensonges sur notre histoire. Mais nous sommes la conscience de notre histoire. Et ça ils ne nous l’enlèveront pas !

Tous en chœur : Absolument, oui, Général.

(Tout à coup, on entend une sonnerie. Spot. Voix off. Celle-ci se fera entendre alternativement d’un côté et de l’autre du plafond de la scène, obligeant les protagonistes à lever la tête et à regarder vers la source…)

Général Nam’ ! Je vous informe que notre équipe de la Compagnie des Oléoducs Réunis rencontre des difficultés de parcours dans la partie est du pays.

Que fait le gouvernement ?

Régulièrement, à mesure que nous creusons, nous tombons sur des corps entassés pêle-mêle.

Les ouvriers s’effraient de telles découvertes et n’osent plus avancer. Ils croient que ces morts sans sépulture vont hanter leurs nuits.

ll semblerait qu’à mesure que nous progressions vers l’ouest en direction de la capitale, les cadavres soient plus frais, si je puis dire.

Au début, nous avions affaire à des os mélangés à la terre. Puis, en nous rapprochant, à des squelettes entiers. Mais maintenant, à ce point de notre parcours, nous reconnaissons sur les cadavres les vêtements qu’ils portaient au moment de leur mort et leurs cheveux sont relativement intacts.

Au commencement, nous creusions notre fosse comme prévu, sans tenir compte des ossements. Personne n’était là pour les réclamer. Une histoire ancienne enterrée depuis des lustres. Même si les vieux du village qui venaient en curieux murmuraient entre eux des récits de sang qui leur traversaient la mémoire.

Et puis, après des kilomètres de creusement, sans obstacle majeur, voici que nous retombons sur des charniers. Les ouvriers s’interrogent et nous sommes dans les mêmes interrogations qu’eux. Impossible de leur répondre pour apaiser leur angoisse.

Mais à présent, nous sommes bloqués. Cette fois l’affaire fait grand bruit. Les gens d’un village voisin sont venus reconnaître des corps. Des mères ont creusé avec leurs mains en pleurant le nom de leurs fils.

Le laboratoire de médecine légale s’en est mêlé. L’incident a réveillé les mémoires locales.

Depuis, des fouilles ont lieu dans des endroits précis tout autour de notre parcours. La région est truffée de trous qui dégorgent de cadavres.

Le plus grave, c’est qu’on a arrêté des personnes. Et pas n’importe lesquelles. Un colonel, mon Général. Un colonel.

Mais que vient faire un colonel dans cette affaire ?

Toujours est-il qu’on nous interdit d’avancer.

À ce rythme, nous ignorons à quelle date nous atteindrons la capitale pour l’alimenter en gaz naturel.

D’ailleurs, nous ignorons tout pour l’instant. Nous ignorons ce qui a été fait et nous ne savons plus ce que nous devons faire…

(L’appel s’interrompt brusquement. Le spot s’éteint. Le Général Nam’ reste glacé un temps. L’eau dans les carafes est devenue noire).

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L’EFFACEMENT D’UNE ÎLE (14)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 6:41

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Général Nam’ : Un menuisier, que diable ! Un menuisier ! Trouvez-moi un menuisier ! N’y a-t-il pas un menuisier dans ce pays ? Un seul ! Qu’on m’en déniche un sur-le-champ ! Par pitié ! Un seul ! Quel qu’il soit ! Qu’on le paie ! Il aura tout ce qu’il souhaite ! Fouillez tous les coins de l’empire, chaque village, chaque rue ! Mais qu’il vienne nous réparer nos tables ! Qu’il nous sauve de leur chute ! Qu’il nous épargne d’être rongés par la vermine !

(Il pleure presque, les autres s’agitent dans tous les sens. Quand brusquement la scène est plongée dans l’obscurité. Coup de tonnerre. La lumière revient, on est dans une demi-obscurité traversée de vapeurs. On voit de dos un homme à la barre.)

Le menuisier : Me voici. Vous m’avez demandé, mais je suis dans l’incapacité de vous aider. Les vôtres m’ont assassiné pour s’emparer de ma menuiserie. Comme a été assassiné mon grand-père, que les gens d’Anada appelaient Gam’ l’artisan. De la même manière que furent assassinés les boulangers, les cordonniers avec les autres gens des autres cités qui avaient la particularité de rester viscéralement attachés à leur île, l’Île au Saint. Le jour suivant, Anada fut plongée dans une grande pénurie de pain. Les gens étaient affolés. « Qu’allons-nous devenir sans notre pain quotidien ? » disaient-ils. Pour ses chaussures, il fallait les faire réparer dans la ville voisine. Mais la ville voisine n’avait elle-même plus de cordonniers et croyait en trouver chez nous. Et comme à la longue les tables et les chaises risquaient d’être gagnées par la vermine, on s’angoissait à l’idée qu’il n’y avait plus de menuisier vers qui se tourner. Alors Maître Khong s’est ravisé. C’est ainsi que mon père a été sauvé de la déportation. Ainsi qu’il m’a appris à façonner le bois. Un métier que les vôtres nous consentaient n’étant pas assez noble à leurs yeux, ou qu’ils considéraient comme trop compliqué. Et maintenant, après mon grand-père, c’est moi qu’on a assassiné. Pour quelle raison ? N’étais-je pas chez moi dans ce pays ? N’était-ce pas à vous, Général, de me protéger ? Eh bien à présent demandez à mes assassins de réparer vos tables et de consolider vos chaises, car après vos tables, ce sont vos chaises qui tomberont en poussière… Et vous serez condamnés à vivre debout ou à remonter sur vos chevaux…

(Coup de tonnerre. Obscurité. Pleine lumière. Les protagonistes semblent se réveiller d’un cauchemar. Tous se regardent et essaient de faire bouger leur table et leur chaise pour s’assurer qu’elles ne s’écroulent pas. L’eau dans les carafes est devenue bleue).

(Changement de places : Le Général Nam’ prend celle du Sous-lieutenant Mot’. Le changement se fera dans un silence honteux et exaspéré).

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Figure 5

Général Nam’ : (Explosif) Général Ba, je vous tiens pour responsable de ce complot. Bientôt, nous n’aurons plus de table convenable pour assurer nos commissions. Et même plus de table pour manger comme des gens civilisés. Puis viendra le tour des chaises… Si ce n’est déjà fait. Mais qui donc nous nargue ainsi en faisant de notre vie quotidienne un cauchemar ? On ne les voit pas ! On ne les entend pas ! Où sont-ils ? Dans quelle ombre se sont-ils glissés ! Sont-ils morts ? Sont-ils vivants ? Nous sommes un grand pays, Non ? Nous avons pour nous notre conscience nationale ! Nous avons des yeux, une police, tout un peuple avec des yeux de policier et personne pour dénicher détruisent nos tables et nos chaises ! Est-ce durant les heures où nous dormons qu’ils agissent ces fantômes, pour être hors d’atteinte de nos armes ? Nous voici en pleine sorcellerie… C’est à vous que je m’adresse, Général ! Vous qui dissertez avec ironie sur les voies naturelles que nous utilisons à des fins nationales. Croyez-vous que je sois dupe ! Vos considérations personnelles ne sont d’aucun poids au regard des intérêts de la nation. Vous êtes né pour servir, non pour penser. Le peuple vous a mis au monde pour que votre vie aide à sa perpétuation. Vous n’êtes pas exempts de reproches, vous non plus,  Lieutenant Mot’, Capitaine Saou ! Fils de chiens que vous êtes ! Pourquoi nous révéler que des hommes  avaient vécu sur cette île avant nous ? Que nous les aurions chassés comme ses habitants naturels ! Mais nous sommes au commencement de cette île ! Et nous en serons la fin. Nous en ferons désormais ce que bon nous semble. Quitte à y déporter des chiens jusqu’à ce que mort s’ensuive. Des chiens ou des bâtards de votre espèce. Tenez-vous le pour dit. Avant nous, il n’y avait rien. Même pas ces animaux aux noms bizarres. Ils seront arrivés après notre conquête. Et leur nom leur a été donné par nous et par nous seuls. Suis-je clair ?

Tous en chœur : Absolument, Général.

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L’EFFACEMENT D’UNE ÎLE (13)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 1:55

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Général Nam’ : Ah ces Français de l’Institut Pasteur ! Si je les avais devant moi ceux-là, je leur paumerais la gueule ! Ces appellations anciennes sont préjudiciables à l’unité du pays. On les a nommés ainsi pour nuire à notre réputation. Je parierais même que ces noms ont été utilisés pour prétendre que d’autres habitants auraient vécu avant nous sur cette île. Or, chacun sait ici qu’il n’en est rien, n’est-ce pas, messieurs ?

Tous en chœur, sauf le Capitaine Haï : Absolument, oui, Général.

Général Ba : Cependant, Général, d’après mes notes, ces noms auraient été attribués par la Commission internationale de la nomenclature zoologique et tout changement doit répondre à des règles et à des procédures strictes.

Général Nam’ : Des animaux subversifs, hein ! Faute de nous faire la guerre, nos ennemis nous piègent par des moyens naturels.

Général Ba : Oui, on ne peut plus naturels, Général. Et nous ne sommes pas armés contre ça, Général. Je dirais même que nous sommes sans voix.

Général Nam’ : Qu’à cela ne tienne. Nous avons vaincu par la guerre, nous ne serons pas vaincus par de misérables petits mots, fussent-ils des mots latins ! Répétez les noms de ces animaux séditieux, s’il vous plaît !

Général Ba : Danaus Plexippus Insulae Sanctae, Vulpes Vulpes Insulae Sanctae, Ovis Insulae Sanctae, Capreolus Insulae Sanctae.

Général Nam’ : Eh bien, c’est simple. Décapitez !

Général Ba : Décapiter ! Je ne saisis pas Général.

Général Nam’ : Décapitez chaque appellation de Sanctae et comme ça nous nous en tirerons à bon compte.

Général Ba : Si je vous ai bien compris, Général, lui couper la queue.

Général Nam’ : Exactement. Vous les castrez. Comme des chiens.

Général Ba : Ainsi Danaus Plexippus Insulae Sanctae deviendrait Danaus Plexippus Insulae, Vulpes Vulpes Insulae Sanctae serait Vulpes Vulpes Insulae, Ovis Insulae Sanctae s’appellerait désormais Ovis Insulae et Capreolus Insulae Sanctae finirait en Capreolus Insulae.

Général Nam’ : Beau travail de chirurgie.

Général Ba : Mais que dira la Commission internationale de la nomenclature zoologique ? Encore faut-il qu’elle accepte notre point de vue !

Général Nam’ : Ne vous occupez pas de ces Français de l’Institut Pasteur. Nous sommes chez nous, non ?

Général Ba : Forcément, nous sommes chez nous. Mais tous les livres scientifiques qui évoquent ces espèces, on ne peut pas les changer par décret ? Et que ferons nos propres étudiants ? Devront-ils respecter nos appellations ou celles de la Commission internationale de la nomenclature zoologique ? Il faudra des années avant que nos termes s’imposent. S’ils s’imposent jamais ! Et si d’ici là on ne nous reprend pas notre île, qui sait ?

Général Nam’ : Laissez faire le temps, Général. Ce processus prendra des générations mais nous obligerons le monde à nous suivre, quoi qu’il dise. Nous les aurons, comme nous l’avons toujours fait. Nous les aurons à l’usure ou par la force. Et bientôt ces Français de l’Institut Pasteur avec leurs mots latins gigoteront à la pointe de nos épées.

(Le Général Nam’ prend alors un air solennel et regardant au loin.)

« Que le sang jaillisse de chaque centimètre de terre que je foulerai, que les jardins en fleurs se transforment en désert sous mes griffes et le désert en cachot.

Si je laisse deux pierres empilées, que mon propre foyer soit détruit à jamais.

Je jure que ma baïonnette transformera les jardins de roses en cimetières et que je laisserai ce pays dans un tel état de ruines qu’aucune civilisation ne pourra s’y développer pendant dix siècles.

Si je laisse une feuille sur une branche et un drapeau sur une tour, qu’on marque ma poitrine d’un cachet noir. Mon souffle répandra le feu, mon fusil irradiera la mort, mes pas creuseront des précipices.

Je couvrirai toute couleur blanche de poudre noire à fusil et toute trace de poudre noire d’une main pleine de sang. Je pendrai le sentiment de pitié à la lame de mon épée, les idéaux au canon de mon arme, et la civilisation au sabot arrière gauche de mon cheval.

Des trous dans les montagnes, les ombres des forêts, la face ridée des ruines raconteront à jamais notre histoire. »

N’est-ce pas que c’est beau !

Tous en chœur, sauf le Capitaine Haï : Oui, Absolument Général. Beau. Beau.

(Le Général s’appuie sur sa table et celle-ci s’écroule à son tour. Son visage devient rouge. La panique s’empare des militaires. Seul le Capitaine Haï est resté impassible, accroché à sa soif.)

*

La suite :

L’EFFACEMENT d’une ÎLE -14

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