Ecrittératures

27 juin 2009

DIASPORA. FOI et ENTROPIE (3)

3 – Parler la langue, avec qui et pourquoi ?

Chacun admettra qu’il vaut mieux des journaux communautaires en langue française que pas de journal du tout. Or, s’ils existent et se maintiennent, c’est qu’ils ont été dans l’obligation de respecter le principe de réalité, à savoir que de moins en moins d’Arméniens savent lire l’arménien, et que lire l’arménien, pour un Arménien de France, qui serait même passé par une école, suppose autant d’effort que s’il lisait une langue étrangère. Mais une langue qui se parle avec effort n’est-elle pas une langue qui a cessé d’être une langue de communication ? D’autant que, qu’on le veuille ou pas, si la langue arménienne se parle dans la famille, elle est concurrencée à l’extérieur par la langue du pays. L’enfant le sait qui établira une nette distinction entre l’arménien, langue du dedans, et la langue du pays d’accueil ou langue du dehors, considérant la première comme l’expression sacrée d’un devoir, la seconde comme l’instrument vulgaire d’un échange. Ainsi, par rapport à la langue vivante du dehors, la langue arménienne fera figure de langue momie, pour ne pas dire de langue morte. C’est qu’il existe un endroit et un seul où la langue se parle, s’entend et se lit dans et hors de la famille, c’est l’Arménie. Mais les Arméniens de la diaspora n’y sont pas et ne souhaitent pas y être. Et pourtant, l’Arménie est l’unique lieu où la langue vit pour la simple raison qu’elle est constamment dans la bouche de personnes vivantes qui, grâce à elle, expriment naturellement leurs souffrances et leurs joies. Langue sacrée et langue sale, langue des prêtres et langues des rabiz, langue des villes et langue des campagnes, langue des écrivains et langues des politiques, langue des amours et langue des haines, l’arménien se parle, se chante, se suicide, renaît, se métamorphose constamment.

Concernant la langue, je m’étonnerai toujours de constater que les efforts louables des écoles dites arméniennes cessent de porter leurs fruits à peine leurs élèves ont-ils terminé d’apprendre l’arménien. Je cherche une ou deux vocations de traducteurs nées dans le vivier de ces écoles et je n’en trouve pas. Pour le moins, n’est-ce pas ce qu’on aurait été en droit d’attendre d’une école, qu’elle produise des amoureux de la langue arménienne et par voie de conséquence des traducteurs, fussent des traducteurs amateurs. Mais rien. Rien depuis que ces écoles existent. Comme si elles avaient pour seul destin de promouvoir un jour des clubs de retrouvailles pour un khovovadz-pilaf au Yan’s ou ailleurs afin de parler du bon vieux temps. Cherchez la faille.

La mort du Collège arménien Samuel Moorat fut un crève-cœur. Même si son déclin était prévisible, lié à des phénomènes conjoncturels mais également à des formes fatales d’impéritie.  Sur la fin, ses dirigeants  arrivaient de Venise dans les derniers jours d’août pour préparer la rentrée de septembre. La bonne volonté des anciens élèves pour redresser la barre ne fut d’aucun secours. Le Collège avait-il fait son temps ? Étions-nous dans une époque nouvelle ? Alors qu’au même moment, le Tebrotzassère affichait une insolente santé. Sans doute que la foi n’y était plus. Comme avaient disparu ces figures charismatiques parmi les prêtres qui cristallisaient en eux les valeurs d’arménité et de discipline. Et je pense ici à Hayr Séropé, Hayr Houssig, Hayr Khoren et d’autres que j’oublie dont les vies n’ont pas été vaines, en dépit d’une mystique religieuse formelle qui cédait souvent le pas à une mystique nationale donnant libre cours aux chants de fedayin.

L’idée selon laquelle ce qui meurt dans notre culture refleurit autrement, je la retrouve dans le fait que, même si le Collège n’a pas donné de traducteurs, bien des élèves  l’ont quitté avec une conscience réelle de l’héritage à transmettre. On les a retrouvés par la suite qui dans le Centre d’études arméniennes, qui dans le Nor Séround, qui dans des associations arméniennes travaillant au sein de la diaspora ou en lien avec l’Arménie, et même impliqués dans des institutions françaises comme l’est aujourd’hui Patrick Dévedjian. Comment oublier ce que Kéram Kévonian, Claude Atamian, Vartkès Solakian, respectivement fondateur de Terre et Culture, auteur de la Lettre ouverte à Madame Valérie Hannin, directrice de la revue Histoire, et co-auteur du Deuil National Arménien, doivent au Collège Samuel Moorat et au Centre d’études arméniennes ? N’oublions pas non plus que, bon an mal an, ceux qui furent des semences hier continuent de produire aujourd’hui. Fût-ce avec la déperdition d’héritage qu’implique immanquablement tout transfert. Qu’on le veuille ou non, la notion d’entropie, qui était aux yeux d’Einstein la loi la plus importante de la physique, est applicable à l’énergie du vivant. De la même manière que le fait de poser une tranche de pain chaude sur une autre froide, contribue à les rendre tièdes toutes les deux, la diaspora voit son « dur désir de durer » s’édulcorer et la force de sa foi se dépersonnaliser au contact du milieu environnant (français, américain, russe ou autre), en laissant ses propres richesses absorbées par lui. Le deuil de la diaspora, ce n’est pas d’avoir laissé échapper ses enfants, mais qu’ils se soient donnés à l’autre au nom de cet équilibre irréversible des choses qui conduit au suicide de la matière. Ainsi quand trois personnalités arméniennes œuvrent,  soit de manière continue, soit par intermittence, au sein  de la diaspora, il en est mille qui travaillent en dehors au bénéfice des autres. Faut-il le déplorer ?

À l’actif du Collège, je retiens qu’on n’y vivait pas en vase clos. La direction avait un certain sens de la culture universelle, ayant compris que celle-ci bénéficierait à la culture nationale pourvu qu’elles soient mises en contact. Je donnerais trois exemples. À chaque repas, un élève était désigné pour lire, durant plusieurs minutes, quelques pages d’un classique français à midi, quelques pages d’un classique arménien le soir. On se nourrissait le corps en même temps que l’esprit dans un silence religieux. (Sauf le samedi, jour des frites, où les têtes étaient ailleurs). Parallèlement, de temps en temps aussi se produisaient des intervenants extérieurs. Je me souviens du regretté Sarkis Boghossian disant les Djinns de Victor Hugo d’une manière si vivante que je vois encore ce moment-là. C’est à cet homme qui était la culture incarnée que je dois mes premières émotions poétiques. (Sarkis Boghossian, ce passionné hors pair de la littérature arménienne, qui collectionnait gravures et carnets de grands artistes, sera assassiné par deux Arméniens originaires de Turquie. Il repose au cimetière du Montparnasse, sous une dalle où sont gravés des vers en arménien). Enfin, régulièrement,  Hayr Séropé nous dispensait des « cours de politesse ». Pour quelles raisons, me direz-vous ? Probablement, avait-il pour nous l’ambition de nous faciliter l’accès au monde des élites. Toujours est-il qu’en nous apprenant comment utiliser un mouchoir ou une serviette, il nous plaçait d’emblée dans la culture, dans le policé des rapports sociaux et des bonnes manières.

En contrepartie, le Collège eut du mal à affermir l’apprentissage de l’arménien et à décourager une propension crasse à la triche.  Dois-je avouer que nos vies au Collège étaient empoisonnées par l’obligation de parler l’arménien quand le français sortait spontanément de nos bouches au cours de nos jeux. La direction n’avait pas trouvé mieux que de faire circuler un carré de bois, le fameux « payd », qu’un fauteur transmettait à un autre fauteur, le dernier qui l’avait en mains en fin de journée se voyant infliger une punition. Outre le fait que cette « trouvaille » créait un climat d’angoisse, de traque et de ruse, elle accentuait le caractère artificiel de l’arménien, en lui donnant tous les attributs d’une langue de devoir associée à une possibilité de châtiment. Dans cet apprentissage, les prêtres avaient oublié le chaînon de la motivation. Et il vrai que nous ne savions pas précisément selon quel horizon il nous était demandé d’apprendre à parler l’arménien. Je remarquais déjà que les seuls élèves à le pratiquer couramment  (je pourrais en nommer trois), étaient ceux-là même qui le tenaient d’une mère soucieuse de transmettre l’arménien à leur enfant comme une langue vraiment maternelle. L’autre aspect négatif du Collège, c’était un climat de tricherie généralisée sur laquelle la direction donnait l’impression de fermer les yeux. C’était à qui confectionnait les fiches les plus petites, à qui manipulait d’une main les mini-dictionnaires, à qui développait les ruses de sioux les plus efficaces. C’est ainsi que comptaient se présenter aux examens certains d’entre nous, comme si c’était la norme. Et ainsi que l’un d’entre nous se fit attraper et interdit de baccalauréat. Ces habitudes véreuses n’empêchèrent pas les meilleurs de réussir honnêtement. Mais, elles firent partie de mon éducation arménienne. Par la suite,  je devais les rencontrer partout et dans d’autres domaines parmi des Arméniens cannibalisant sans scrupules d’autres Arméniens, tant en diaspora dans mes expériences de militant et d’auteur, qu’en Arménie même, et principalement comme observateur aux élections.

Il reste qu’aujourd’hui une école dite arménienne qui mesurerait sa vocation à la taille de ses bâtiments ou aux taux de ses réussites aux examens prendrait le risque de se dépenser en vains efforts si les élèves ne donnaient pas une suite concrète à leur apprentissage de la langue. En d’autres termes, que reste-t-il de tout ça quand l’élève en question quitte son école ? Souvent le sentiment d’avoir accompli un devoir envers ses parents. Ou la fierté de « savoir la langue ». Mais lâché dans un environnement qui ne pratique pas l’arménien, l’esprit de l’identité arménienne que pourrait procurer la connaissance de la langue se dilue très vite dans la soumission aux impératifs du quotidien. Il faut donc regretter que les élèves ne soient pas formés aussi pour l’usage qu’ils seraient en mesure de faire d’une langue apprise à l’école. Or, cet usage est multiple et son domaine intéresse essentiellement la culture. Pourquoi ne le sont-ils pas ? Probablement en raison du fait qu’on ne les éveille pas à la culture vivante dans ses rapports avec la culture universelle. Savent-ils  qu’ils pourraient s’orienter vers la traduction ? Mais encore faut-il qu’ils aient vu un traducteur. Ou bien que le foyer de cette culture existe là où vivent les Arméniens ? Mais encore faut-il qu’ils aient pris connaissance de l’arménien oriental.

L’apprentissage exclusif de l’arménien occidental, pour compréhensible qu’il soit, n’en reste pas moins problématique. Aujourd’hui les tenants de l’arménien occidental fréquentent assidument l’Arménie, comme le lieu vivant de la culture. C’est dire qu’avec la dislocation des foyers traditionnels de l’arménien occidental, comme le Liban, l’avenir de la langue arménienne semble de plus en plus se trouver en Arménie. Il importe donc de tourner les esprits vers ce pays plutôt que de consolider les lignes de démarcation à l’intérieur même du peuple arménien. Le principe de réalité doit faire admettre qu’en définitive aucun Arménien de la diaspora ne pourra se passer de l’Arménie alors que les Arméniens d’Arménie n’auront pas de mal à sa passer des Arméniens de la diaspora. Car la langue vit là où elle est naturelle, non là où elle résulte d’une volonté de survie en milieu hostile et forgé pour l’assimilation des différences.

L’avantage pour un Arménien de la diaspora de se fondre par la langue dans la vie arménienne d’Arménie sera de participer plus efficacement, à un haut niveau, aux transformations du pays, qu’elles soient culturelles, sociales ou politiques. Car, qu’on le veuille ou non, les autochtones pratiquent une sorte de racisme linguistique à l’égard des Arméniens de la diaspora attachés à leur arménien occidental comme à une bite d’amarrage en train de se déchausser. D’ailleurs, persuadés que l’arménien occidental est forcément condamné à disparaître à plus ou moins long terme, malgré toutes les créations d’école qu’on voudra, les Arméniens d’Arménie n’ont aucune raison de céder quoi que ce soit sur la langue qu’ils parlent et écrivent, qu’ils ont apprise dans leurs écoles et qu’ils lisent dans leurs journaux. Aujourd’hui, ce système de deux langues dommageable pour tous devrait sauter aux yeux. D’autant qu’il constitue un nœud de discorde et un risque pour la diaspora de se fermer sur elle-même. Ce risque, c’est d’abord de ressasser une culture du passé, pour ne pas dire passéiste. Pour preuve, les maisons de la culture arménienne donnent la prééminence aux livres d’histoire au détriment de la littérature, les écrivains n’ayant d’autre moyen d’attirer l’attention sur eux que de revenir sur ce passé au détriment d’une pensée critique fondée sur l’actualité. Pour preuve également, la part disproportionnée accordée au génocide de 1915 dans la formation de l’identité d’un jeune Arménien de la diaspora. C’est que l’apprentissage de la langue arménienne va de pair avec un morbide sentiment de victimisation. Dès lors qu’il n’existe d’autre mode d’identification de soi que celle du génocide, comment ne pas associer cette « langue morte » à une langue disant la mort ?

*

Lire également :

Diaspora. Foi et entropie 1 – Rien ne se perd, tout se métamorphose…

Diaspora. Foi et entropie 2 – Mort d’un Journal, mort de la pensée

Diaspora. Foi et entropie 4 – Oxymore d’une Eglise nationale

Diaspora. Foi et entropie 5- L’écriture dans le nœud de la fin

Publicités

25 juin 2009

Une histoire de damier arménien.

damier

*

Un jour, dans un café arménien du quartier arménien de Toronto entre un Noir. Il s’approche du juke-box, sort une pièce de sa poche, l’introduit dans la fente et appuie sur un bouton. Aussitôt, le café se met à résonner du chant bien connu des Arméniens : Grounk, dédié à la grue cendrée. Les clients arméniens esquissent un sourire moqueur à l’idée que le Noir s’est trompé de bouton. Le disque terminé, le Noir retire une autre pièce de sa poche, l’introduit dans la fente, appuie sur un bouton. Et aussitôt, pour la seconde fois, le café se met à résonner du chant bien connu des Arméniens, etc. Cette fois, intrigués les clients arméniens se lèvent et viennent entourer le Noir qui par deux fois, etc. « Il vous plaît ce chant-là ? lui demande le patron du café. Et pourquoi ? Racontez un peu. » Le Noir les regarde, perplexe, et leur répond : « Vorohedev, yéss Hay ém. » (Mais parce que je suis arménien ! )  Et le voilà qui raconte son  histoire de long en large devant les yeux écarquillés des clients arméniens du café arménien de ce quartier arménien de Toronto, disant qu’il travaille comme  haut fonctionnaire  au Pays-Bas. Puis avisant le patron,  il continue : « D’ailleurs, si vous passez par Amsterdam, je vous invite à me rendre visite. » Des mois s’écoulent, quand le patron du café arménien du quartier arménien de Toronto se trouvant à Amsterdam avec son épouse sonne à la porte du Noir haut fonctionnaire. Ils sont accueillis par une magnifique femme blonde, deux garçons métis et lui-même. Ils passent une agréable soirée. Les deux Canadiens prennent congé, et tandis qu’ils s’éloignent, la porte n’étant pas encore fermée, ils entendent la femme blonde de l’Arménien noir lui dire, étonnée : «  Mais tu ne m’avais jamais dit qu’il y avait des Arméniens blancs ? »

*

Cette histoire vraie est un effet de la grande Histoire, quand des Arméniens établirent les premiers contacts avec l’Ethiopie au Moyen-Age, et surtout quand ils s’y installèrent après le génocide de 1915, grâce à la protection du Roi des Rois Haïlé Sélassié. Elle ne dit pas que les enfants métis parlaient l’arménien ni que l’épouse blanche, en vacances en Ethiopie chez ses beaux-parents, n’ayant de contacts qu’avec des Arméniens noirs, n’était pas en mesure de penser qu’il existât d’autres types d’Arméniens. L’histoire ne va pas plus loin, mais on n’ose pas imaginer ce qu’elle aurait donné si l’épisode du café s’était passé en Arménie.

*

P.S. Le récit de cet Arménien noir, rapporté par Serge Avédikian, Arménien blanc, vous a été raconté par Denis Donikian, Arménien gris.

DIASPORA. FOI et ENTROPIE (2)

2 – Mort d’un journal, mort de la pensée.

Dans ses commencements, Haratch avait toute sa raison d’être comme journal d’opinion édité en arménien pour des réfugiés arménophones. Mais au fil de temps, malgré certaines adaptations comme l’accueil de textes en français, le remplacement des générations aidant, la vocation du journal glissa insensiblement vers une feuille de presse où le moyen prévalait sur le but, même si celui-ci faisait la part belle à la vie communautaire. On y lisait la langue plutôt que l’information, sachant que périodiquement Haratch accueillait des textes fondamentaux de la culture vivante, plus généreusement que les journaux qui pourraient prétendre le remplacer. Ceux-ci déplorent la disparition de Haratch, qui sont les premiers à décourager l’émergence de textes incompatibles avec leur ligne éditoriale. Et c’est là, sans aucun doute, que se mesure la déperdition d’ordre culturel la plus grave pour la diaspora. La réflexion arménienne ne trouvera plus d’autre terre d’accueil pour s’exprimer aussi largement que le permettait Haratch, même si cette terre pouvait, par égard pour ses lecteurs, se refuser à l’éclosion d’un exposé scientifique ou d’une pensée « sauvage »,  ou à une remise en question systématique des incohérences communautaires. Désormais, il manquera à ceux qui donnent vie à la culture arménienne de la diaspora en France un organe qui les reconnaisse sans préjugé, car Haratch savait le pouvoir de la littérature. Aujourd’hui, l’esprit de parti, l’obsession anti-négationniste ou je ne sais quel impératif commercial qui font œuvre de censure, justifiée ou non, avouable ou non, scient la branche sur laquelle reposait toute une communauté constituée par la même origine et le désarroi de l’avoir perdue. Derrière la disparition de Haratch, il faut déplorer cette mort de la culture,  annonciatrice d’une proche liquéfaction de la diaspora.

Cependant, et sans vouloir en minimiser les mérites, faute de moyens, faute de consommateurs et faute d’acteurs, Haratch était un journal sans journaliste, qui en était réduit à résumer la presse française ou à donner le la de l’arménité. Ce symptôme de déprofessionnalisation est le propre d’une « culture du raccommodage ». Les lecteurs, à force de fermer les yeux par complaisance patriotique, finissent par ne plus percevoir les signes de leur enlisement dans des comportements vides de sens et d’avenir. Même si chacun fait pour le mieux, prêt à soulever des montagnes pour que l’entreprise réussisse, les manques produisent un jour leurs propres maladies. Et c’est tout un état d’esprit qui est contaminé, regardant l’absurde comme une norme.

Dans leur course à la survie, les Arméniens de la diaspora n’ont que leur foi pour moyen. Et plus la situation est désespérée, plus chacun s’improvise pompier, ambulancier, aide-soignant d’une culture qui, d’incompétence en amateurisme, se réduit progressivement à un rituel folklorique et à des slogans sans contenu. Même si les Arméniens passionnés de la chose arménienne ont le génie de l’improvisation, habitués qu’ils furent, au cours de leur histoire, à relever mille défis. Mais il faut reconnaître que lorsqu’on s’invente sauveur sans avoir la conscience de ses manques, on ne produit que des catastrophes. Dans le cas inverse, on s’entoure de personnalités capables de combler les vides de sa propre incapacité. Ainsi vont les choses. En diaspora, les Arméniens peuvent afficher des réussites exceptionnelles et ouvrir parallèlement des gouffres dans lesquels ont été précipitées telle ou telle génération au gré des négligences, des égoïsmes, des arménismes gonflés d’orgueil.

Mais plus grave encore, quand des succès de façade cachent aux yeux des profanes qui se satisfont des apparences, de petits meurtres culturels. Pour exemple, quand un éditeur d’origine arménienne se targue d’exhiber dans son catalogue une belle brochette de livres sur l’Arménie tandis qu’il répugne systématiquement à rémunérer son traducteur, lui témoignant ainsi un mépris qui a pour effet de détourner à jamais le dindon de la farce arménienne de tout autre travail. À chacun de mesurer la perte culturelle d’une telle pratique. Durant l’Année de l’Arménie, le Centre National du Livre fut dans l’incapacité d’inviter, comme il le fait pour d’autres pays d’Europe, quelque prosateur arménien que ce fût dans le cadre des Belles Etrangères, faute de traductions. Et donc faute de traducteurs.

Lire également :

Diaspora. Foi et entropie 1 – Rien ne se perd, tout se métamorphose…

Diaspora. Foi et entropie 3 – Parler la langue, avec qui et pour quoi ?

Diaspora. Foi et entropie 4 – Oxymore d’une Eglise nationale

Diaspora. Foi et entropie 5- L’écriture dans le nœud de la fin

24 juin 2009

DIASPORA. FOI et ENTROPIE (1)

1 – Rien ne se perd, tout se métamorphose…


J’ai vu mon père dans sa fin de vie, sur un lit d’hôpital. Un masque à oxygène lui couvrait la bouche et le nez, soumettant sa poitrine à des soubresauts. Je l’ai quitté, rassuré, sans savoir qu’il était déjà mort. Mort ! Et avec lui tous ceux de sa génération, et avec sa génération tout un pan de l’histoire arménienne, où le tragique n’empêcha pas le renouveau. La fin de quelque chose, mais avec moi le début d’une autre vie. Car l’énergie reprend forme sous d’autres visages, sous d’autres cieux, pour d’autres manifestations du vivant. Et c’est ainsi qu’il faudrait lire ce qui meurt dans la culture arménienne de la diaspora et sous quelle autre forme elle renaît. Mais nous voyons aisément la chose qui meurt sous nos yeux car nous ignorons à quelles métamorphoses elle donne naissance.

Depuis toujours, les Arméniens quittent leur foyer ancestral pour se disperser de par le monde. Pas seulement de gaité de cœur, mais à cause de pogroms, massacres ou génocide qu’ils ont eu à subir dans un passé lointain et récent, et aujourd’hui pour des raisons politiques et économiques. Voués à l’errance de pays en pays, ils traînent avec eux des lambeaux de leur culture, tentant de survivre dans l’adversité grâce à elle ou de la maintenir en vie coûte que coûte. Un temps, cette culture leur a donné du génie en leur insufflant l’énergie qui présida à leur besoin de renaître après les cendres de l’anéantissement, que ce soit individuellement ou collectivement, soit en s’adaptant aux normes d’une nouvelle société, soit en construisant des écoles, des journaux ou en créant des associations  ou des institutions communautaires fortes. Une situation qui donnait à chacun, compétent ou non, le devoir de raccommoder les lambeaux d’une culture en constant péril de déliquescence.

Mais cette « culture de raccommodage » rencontre un jour ou l’autre ses propres limites. Les contradictions auxquelles elle conduit fatalement finissent par éclater à la figure de ceux qui vivaient dans l’aveuglement. Périodiquement, ils entendent mourir ces institutions qui recouvraient d’un manteau pudique l’agonie d’une culture restée trop longtemps sous respiration artificielle. Ils pleurent ces disparitions car ils les lisent comme les signes avant-coureurs de leur assimilation à marche forcée. Encore une fois, c’est qu’ils ne savent pas décrypter les pertes en termes de métamorphoses. Haratch n’est pas mort, il existe sous d’autres formes qui ont nom Nouvelles d’Arménie Magazine, France-Arménie, Azad Magazine et autres. On m’objectera que ces journaux utilisent exclusivement le français ou partiellement l’arménien. Mais à quoi bon la langue, puisqu’on peut très bien défendre l’arménité sans connaître l’arménien ? Ces journaux le prouvent. Même s’il faut reconnaître que cette métamorphose implique une déperdition, à commencer par le repère de la langue. L’adaptation au nouvel environnement culturel est à ce prix, celui d’une perte progressive de la culture originelle.

*

Lire également :

Diaspora. Foi et entropie 2 – Mort d’un Journal, mort de la pensée

Diaspora. Foi et entropie 3 – Parler la langue, avec qui et pour quoi ?

Diaspora. Foi et entropie 4 – Oxymore d’une Eglise nationale

Diaspora. Foi et entropie 5- L’écriture dans le nœud de la fin

23 juin 2009

Rues en rut en Iran et en Arménie

Le viol des urnes vaut révolution. Désormais, nous savons que l’Arménie et l’Iran ne partagent pas seulement une frontière commune. Elles sont sur la même longueur d’onde électorale : le fraudeur reconnaît sa fraude, mais la tient pour négligeable. Or, l’électeur ne l’entend pas de cette oreille. « Où est mon vote ? » crie l’Iranien de la rue. On lui répond par la répression. Le sang a coulé en mars 2008 sur les trottoirs d’Erevan comme en Iran aujourd’hui. Mais l’Arménie est un pays plein de sagesse, elle croit à la révolution pacifique. Lévon Ter Pétrossian prône la désobéissance civile. Après avoir prêché la révolution, Mir Hossein Moussavi invite ses partisans à la retenue. Dans les deux cas, on affirme que toute protestation contre des fraudes électorales constitue un droit. Comment Serge Sarkissian et Mahmoud Ahmadinejad peuvent-ils croire un seul instant qu’un citoyen trompé va rentrer chez lui et continuer sa vie comme si de rien n’était ? Quel recours a-t-il sinon de descendre dans la rue et de tout casser ? Le pouvoir qui foule impunément au pied un droit fondamental comme le droit de vote court à sa perte. L’usurpateur devra vivre avec les hurlements de la rue.

On remarque toutefois que les hurlements iraniens s’entendent plus facilement dans les capitales démocratiques que ceux des Arméniens qui remplissent Erevan depuis plus d’un an. Pourtant, ce qui se passe en Iran est l’exacte réplique des événements arméniens de mars 2008. Morts, émeutes, emprisonnements politiques des deux côtés. Il reste que les affaires arméniennes demeurent confinées dans les frontières de l’Arménie, tandis qu’en Iran l’écho se répand partout dans le monde. C’est que l’Arménie n’a pas de pétrole et prône une révolution par la patience. Sans oublier qu’il suffit à l’Iran de Mahmoud Ahmadinejad  d’éternuer pour inquiéter toute la région, Israël compris. Les Arméniens n’intéressent personne car ils n’inquiètent personne. Dès lors, le gouvernement peut tout se permettre, sans craindre le ridicule. Même de lancer un colloque pan-arménien des juristes pour le mois de septembre. On se demande ce que les juristes de la diaspora et ceux d’Arménie vont se dire. Pour les premiers, accepter l’invitation équivaudra à cautionner des comportements qui, ces derniers temps, ont jeté en prison des opposants politiques. On me dira qu’un juriste n’est pas un juge. Mais à quoi bon rappeler à un juge le sens du droit quand c’est le prince qui condamne et qui amnistie  ?

Itinéraire avant l’oubli (18)

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 12:14
Tags:

spirale

*

 » … toi dans tous les sens qui te rends foetal« 

*

Dans l’exil

Dans l’exil épousé

Ignoré de tes proches

Tes mots battent la mer

Noyés dans les noeuds du monde

Pas de plus sûr naufrage

Dans plus fort que soi

De plus immense

Que le mensonge d’avoir vécu

17 juin 2009

Le sein de ma mère et autres adversités

accouchement

Je venais à peine d’être expulsé qu’un « Pouah ! » de délivrance sortit de ma bouche à la grande surprise de mon père qui assistait à l’accouchement. Il s’attendait à un cri tribal du genre « Haï ém yéss ! » ( Arménien je suis !). En lieu de quoi il reçut en pleine gueule ce « Pouah ! » répulsif qui vient à un nouveau-né pour avoir résisté douze heures durant aux vagues musculaires que produisent des entrailles en effort de dégagement. Douze heures je fis crier ma mère et douze heures pleurer son mari. C’est qu’ils avaient programmé ma mise au monde à une date précise, le 24 avril, journée de deuil pour tous les Arméniens. Mais durant douze heures, je luttai des mains et des pieds pour m’agripper aux chairs visqueuses du dedans et éviter l’aspiration du dehors. Et c’est ainsi que je réussis à naître un 25 avril, comme n’importe qui.

Mes géniteurs avaient conjugué leurs ruses patriotiques pour soumettre la biologie de la parturition à la mystique nationale. Ce que je sus au fur et à mesure que se formait mon cerveau. Chaque fois que mon père s’adressait à ma mère durant sa grossesse, c’était pour lui dire son espoir qu’elle accoucherait le 24 du mois d’avril comme ils l’avaient programmé. Et elle lui répondait qu’elle l’espérait aussi. C’était comme s’ils jouaient au ping-pong avec cette date. Ils le faisaient sciemment, pensant qu’elle s’incrusterait dans mon esprit et me ferait obligation de la respecter le jour venu. Ce qu’ils n’avaient pas prévu, c’est que ce chiffre de 24 s’affichait en moi dans les teintes les plus sombres et les plus violentes au point que j’éprouvais d’intenses douleurs sitôt qu’ils l’évoquaient, à voix haute bien entendu.

À la minute qui suivit mon expulsion, on me coucha sur la poitrine de ma mère. Nous étions joue contre joue, elle avait un visage renfrogné tandis que j’arborais un sourire triomphant. Mon père avait quitté la salle de travail, fou de rage.

« Tu peux être fier de toi, me dit-elle. Salaud ! Je vais t’en faire baver pour le vilain tour que tu nous as joué ! – Vous aviez comploté contre moi pour me mettre au monde un jour de deuil. Eh bien c’est raté. – N’aie crainte, ton père et moi, nous allons rattraper le coup. Pour commencer, tu t’appelleras Arguichti. – Quoi ? Avec un nom pareil, mes copains d’école auront beau jeu de me moquer. Ouistiti ! Tartabiti ! Titicaca ! Voilà de quels sobriquets ils me m’affubleront. Les enfants, c’est cruel. – Quand j’y pense, continua la mère, j’ai lu et relu à haute voix durant toute ma grossesse du Janine Altounian pour te mettre un peu de trauma dans le crâne, j’ai écouté avec mon iPod des chants de fedayin, et ça t’a rien fait. Tu es sorti de moi aussi guilleret qu’un jeune garçon qui sort de sa compagne pour la première fois. – Mais vous ne m’aviez pas demandé mon avis ! J’ai quand même le droit de dire mon mot, non ? – Quand on a un héritage à assumer, on met de côté son petit moi. Oublier, c’est trahir. – Je n’ai trahi personne, puisque je n’ai pas encore vécu, qu’est-ce que tu me chantes là ? – En refusant de naître un 24 avril, tu as trahi les attentes de tes parents. Si tu t’étais laissé aller, à chaque anniversaire nous aurions pu le même jour manifester contre les Turcs et le soir fêter ta venue au monde. C’est la vie, non ? – Certes, mais ce n’est pas la mienne, seulement la vôtre. – Grandis encore un peu, et on te jettera à l’école Tbrotsasére pour t’infliger l’arménien. – Mais vous ne le parlez pas, vous, l’arménien. Je vous ai bien entendu pendant que j’étais dans ton ventre ? Vous parliez français entre vous. Ce n’est pas bien ça. – Nous, nous n’avons pas eu le temps d’apprendre. Il a fallu travailler, travailler. Mais tu apprendras l’arménien pour nous. Et le soir tu nous liras Haratch. – Haratch ? Mais il n’existe plus. Vous l’avez enterré il y a quelques jours ? – Eh bien autre chose. – Après tout pourquoi pas. Encore heureux que je ne sois pas né dans une famille fanatique du biniou. – L’arménien, c’est mieux que le biniou. Sans arménien, pas d’Arménien. – Et avec qui vais-je le parler, l’arménien ? Avec la statue de Komitas, peut-être ? – Mais comment tu sais ça, toi, qu’il y a une statue de Komitas ? – Vous en avez parlé entre vous. Il m’a tout l’air d’un chevalier à la triste figure mais sans cheval… – Ne blasphème pas, je te prie, surtout le jour de ta naissance. – J’aimerais bien retourner là où j’étais, en tout cas. – Tu sais bien que c’est impossible. – Mais alors je vais traîner des parents comme vous toute ma vie ? – Plus que ça mon fils. L’éternité. Tu as toute l’éternité pour nous remercier. – Et pas une seconde pour être moi-même. – Oh, on peut t’accorder ça, mais ça sera dur. Même Hélène Piralian ne pourra pas venir à ton secours. – Personne alors pour m’expliquer comment je pourrais me moquer de vous ? – Si, un certain Denis Donikian. Mais lui, c’est un malade. Et je t’interdis de le fréquenter. – Mais quoi, c’est un assassin, un clown, un extrémiste ? – L’affaire est close. Maintenant il faut téter. Au fait, j’y pense, ce Donikian-là a écrit de drôles de choses sur la tétée arménienne… Bon désormais, tu boiras du lait maternisé à la bouteille. Infirmière ! Infirmière ! S’il vous plaît ! »

*

PS : Toute ressemblance avec des personnes réelles ou ayant existé n’est pas fortuite et engage l’auteur.

10 juin 2009

Les seins de ma mère et autres perversités.

Breasts withhairsmall de Mr  TOLEDANO

Longtemps, j’ai tété ma mère, nourricière aux tétons débordants. « Le joli meuble que voilà ! » se serait écrié Sganarelle, devenu médecin malgré lui, qui l’aurait prise pour une campagnarde servant de nourricerie dans une maison. Mon père se contentait de l’affubler du sobriquet de « vache laitière ». Il faut dire qu’il était boucher. Chaque mardi, sous l’œil tranquille des maquignons juifs, il tâtait du cul et de la mamelle aux abattoirs de la Mouche à Lyon où il choisissait ses quartiers de barbaque quand ils étaient encore sur pieds. C’était une période d’abondance dans une famille qui avait connu la barbarie absolue, la faim triste et l’exil radical. Période de vache maigre, pour ainsi dire. Sur une photo, ma mère se présente aussi sèche qu’une génisse pâtissant d’un manque de pâture. C’était bien avant ma naissance. Avant que leur commerce ne permette aux corps de mes parents de décoller. Malgré les privations liées à la guerre, leur chair francisée s’était suffisamment arrondie pour recouvrir leur squelette de rescapés arméniens. C’est que mon père courait les campagnes pour nourrir sa famille de saucissons régionaux et de volailles, sans oublier d’en faire bénéficier quelques compagnons d’exil parmi les plus démunis, n’ayant pas comme lui un réseau aussi fiable de connaissances paysannes. De plus, ma mère avait toujours été une cuisinière attentive à bourrer son mari de plaisirs gustatifs qui lui restitueraient par la mémoire des sens le pays de leur enfance perdu. Sa devise en la matière était simple : « Les Rharpetsi ne savent pas cuisiner comme nous ». Nous, sous-entendu les Malatiatsi. C’est ce racisme culinaire qui me fit prendre conscience pour la première fois que les Arméniens étaient tous frères par rapport aux autres peuples, sauf entre eux.

Mais revenons à nos tétons. Lourds, généreux, et par leur forme, leur constitution et leur élasticité, entièrement dévoués à leurs fonctions nourricière et érotique. Car une mère arménienne prépare son fils aux deux plus importantes conditions de son bonheur : la santé et l’amour.  C’est pourquoi, plus il sera sevré tardivement, plus complète sera sa formation. Pour ma part, j’ai tété cinq ans : deux pour la constitution physique, trois pour la mémoire sensuelle. La nécessité et la jouissance en quelque sorte. Au cours de la seconde période, le lien entre la mère arménienne et son fils est tel qu’il se substitue au lien conjugal. Car le vrai acteur orgastique de toute relation à deux n’est autre,  pour la mère, que le petit poupon fortuné qui tète le lait de ses bonnes grâces, comme dirait le même Molière dans la même pièce. Et comme une femme arménienne ne peut librement jouir sans que son mari ne la soupçonne d’un certain penchant à la concupiscence, le seul territoire secret où ses sens auraient le droit de s’exprimer serait celui d’un rapport avec son fils par le biais de ses seins. Sans compter que de cette façon, elle imprimera à jamais dans la mémoire de sa progéniture l’image d’un bonheur à nul autre pareil. Devenu adulte, le fils n’aura de cesse qu’il cherchera des femmes qui ressembleront à cet absolu de la féminité qu’est  sa mère, et sa mère seule. Et quand il lui choisira une bru, elle seule aura l’œil pour reconnaître si elle lui conviendra ou pas, rien qu’en jaugeant ce que la pourvoyeuse cache sous son chemisier. Ainsi, quelle mère surabondante ne plaindrait un fils voué à une femme aux tétins incertains, rentrés dans leur tanière, ou fripés comme une vessie entièrement vidée ! C’est donc, m’objecterez-vous, que le fils ne suit pas dans ses choix le modèle que sa mère aurait subrepticement imprimé en lui au cours des longues tétées d’antan.  On dira qu’il a suivi d’autres aspects du modèle, pas celui-ci. Mais que c’est une erreur. Car le sein est le seul critère qu’il devait reconnaître comme le plus déterminant. C’est pourquoi, il y a des Arméniens comblés et des Arméniens incomplets, des assoupis et des passionnés. Mais ces derniers auront sur les autres, vautrés sur les coussins d’une femme laitière à souhait, l’avantage de rester vivants dans leur quête incessante des érotiques Sis et Massis.

PS. On aura compris pour quelles raisons je n’ai pas évoqué le cas où une mère arménienne allaiterait une fille également arménienne. La fille arménienne devant devenir une mère arménienne, sa formation à la jouissance relève du superflu. Donc, ce sera deux ans. Et comme ça, elle conditionnera son cerveau à avoir des fils. Non seulement pour toutes les raisons que je viens d’évoquer, mais surtout parce que les fils sont les vrais porte-drapeaux de la race.

*

Illustration de Mkrtitch Matévossian

PAUVRE ARMENIE !

Voilà plusieurs années que nous tirons la sonnette d’alarme, depuis notre livre : Un Nôtre Pays jusqu’à nos dernières publications, dont la plus récente, EREVAN  06-08, évoque les tensions qui accompagnent chaque élection en Arménie. L’Arménie s’enfonce dans l’abîme. Personne ne veut entendre que c’est le défaut de démocratie qui entraîne la pauvreté. La diaspora continue de serrer la paluche aux représentants d’un gouvernement criminel, sans parler de nos personnalités les plus en vue qui se font complices devant l’histoire d’actes aussi honteux que ceux qui consistent à tuer l’espoir dans le cœur des gens. On ne nous fera pas croire qu’on puisse servir l’Arménie, cette entité abstraite dont se gargarise l’ego de nos gogos, sans tenir compte des Arméniens qui crient et qui souffrent parce qu’ils ne peuvent pas changer leur pays. La diaspora qui continue à alimenter la corruption en « aidant » l’Arménie sans aucune contrepartie devra un jour ne s’en prendre qu’à elle-même pour n’avoir pas protesté contre les fossoyeurs de ce pays.

Nos  grands penseurs qui sévissent dans nos modernes cafés du commerce que sont les forums Internet nous objecteront qu’en France on ne fait pas mieux, ou que tous les pays de l’ex-union soviétique sont dans le même bourbier, que les Russes restent les maîtres du jeu… exonérant l’Arménie d’un devoir de transparence et la diaspora d’une obligation d’ingérence minimum. Et après  cette réplique en forme de coup d’éclat, nos fiers-à- bras  continueront à cautionner le système soit par le silence, soit par une auto-censure patriotique du genre  » on doit laver son linge sale en famille », soit en déversant massivement des euros ou des dollars qui leur donneront bonne conscience et feront le bonheur des affairistes locaux. Ils oublient trop souvent que l’Arménie est un petit pays. Un pays fragile.  Que l’Arménie est insérée dans des frontières qui l’étouffent. Et enfin que c’est le peuple lui-même qui crie au secours. Un correspondant m’annonce aujourd’hui même que ses amies ne songent qu’à partir, ayant perdu l’espoir de pouvoir élever correctement leurs enfants.

Ces propos alarmistes  sont le reflet du constat que porte Amalya Kostanian sur les dernières élections. Je connais Amalya Kostanian pour avoir travaillé un temps dans le cadre de Transparency International au sein de son équipe à Erevan. Elle est une des trois ou quatre personnalités qui font honneur à l’Arménie, pour sa probité et son combat. Que chacun mesure la portée de ses propos, car ils sont graves. C’est à se demander si le seul mal dont souffre l’Arménie, ce ne serait pas qu’elle soit  habitée par des Arméniens.

Denis Donikian

*

Interview par Vakhtank Margarian pour 7 or, avec la présidente du Centre Anti-corruption «Transparensy International», Amalya Kostanian

kostanian

-Quelle appréciation portez-vous sur les élections des maires-adjoints d’Erevan ? Tandis que les Républicains les ont qualifiées comme un pas en avant, le CNA exige de déclarer comme nuls les résultats de ces élections.

-Je considère ces élections comme une grande défaite pour nous tous. De telles élections montrent qu’elles n’ont pas de sens dans un pays comme le nôtre.

– L’image que nous nous en faisons sera-t-elle aussi triste si nous les comparons avec les élections précédentes?

– Nous pouvons dire que nous avons eu la «chance» de travailler dans toutes les commissions de la huitième circonscription  électorale. Ce fut probablement l’exemple le plus criminel. Nous avons été témoins de fraudes, de violence, de terrorisme, sans parler du reste. Surtout, nous avons été les témoins d’un nouveau type de fraude, une fraude d’ordre technique : les représentants des partis au pouvoir ont commis des fraudes en qualité d’observateurs. Imaginez un peu ! Un observateur commettant lui-même des fraudes.

– Y a-t-il  eu des violences envers les observateurs de votre organisation ?

-Jusqu’à 20.00 h. nos observateurs ont été chassés des trois bureaux de vote, car ils ont été menacés à plusieurs reprises.  Dans autre bureau de vote, la personne assermentée des Républicains a fait sortir par la force notre observateur pour essayer de la corrompre…

-A-t-on enregistré des cas où on a essayé de corrompre les observateurs ?

-Oui. On a essayé de le faire avec quelques observateurs de notre organisation.

L’opposition n’a-t-elle pas pu contrecarrer les fraudes et défendre ses propres voix?

-Non, elle ne l’a pas pu. Je dois noter que dans un climat  de  tension et de crainte, particulièrement dans notre permanence électorale, il était presque impossible de faire face aux fraudes. Sinon il faudrait que les gens acceptent de travailler comme kamikazes…

En ce cas-là pourquoi les observateurs européens ont-ils apprécié ces élections au point que c’est devenu un cliché ces dernières années ?

– C’est triste. Sans compter que les missions européennes  ont commencé à donner de telles appréciations dès l’année 2007.  Pour autant,  jusqu’à cette date, les appréciations qui étaient faites n’étaient pas si bien non plus. Je peux dire que c’est une décision politique.  Comme à l’heure actuelle on essaie de résoudre la question du Haut-Karabakh, le problème des relations avec la Turquie, on applique des standards doubles.

– En d’autres termes, depuis l’année 2007, les observateurs européens se rendent en mission en Arménie d’une manière purement formelle ?

-Ici on peut observer deux variantes. La première est qu’il est dans l’intérêt des pays européens que l’Arménie connaisse une situation instable et que son pouvoir ne soit pas  légitime car cela leur permet de contrôler ce pouvoir et d’exercer sur lui des pressions. C’est très convenable. La deuxième, c’est ce  qu’ils montrent : «Nous fermons les yeux sur les fraudes, ça nous est égal que l’Arménie soit démocratique ou non, résolvez vous-mêmes ce problème», parce que d’un point de vue géopolitique, cela a plus de signification.

Quels développements peut-on en attendre ? Comment sera le champ politique dans six mois ou dans un an ?

-Dans ce pays, il est exclu qu’on ait une forte opposition, une nouvelle opposition, ou une opposition évolutionnaire. Pour la bonne raison que tous les domaines sont contrôlés. Rien ne peut changer. Mes pronostics sont plutôt alarmants

Voulez-vous dire que nous sommes condamnés ?

– C’est nous qui nous sommes condamnés. C’est pour cette raison que je dis que nous avons tous perdu, qu’en réalité personne n’a gagné à ces élections. Je ne peux pas prévoir ce qui nous attend dans six mois, car aujourd’hui plus que jamais l’avenir de l’Arménie dépend beaucoup du Karabakh. Nous ne pouvons faire aucun pronostic concernant les réactions venant de l’extérieur.  D’une manière générale, concernant l’avenir de l’Arménie je suis très pessimiste. Nous sommes déjà au fond de l’abîme, non au bord. Et si ça continue,  tout ira en se dégradant pour nous, comme peuple et comme État.

5 juin 2009

Accords et désaccords avec Laurent Leylekian (2ème partie)

« Un homme, ça s’empêche… » (Albert Camus)

Un matin, juchée sur un âne, une jeune fille d’à peine seize ans, mariée dans l’urgence, son époux de deux ans son aîné et la sœur de celui-ci quittent Malatia pour fuir vers Alep. On imagine mal dans quels déchirements et en proie à quelles angoisses, sachant qu’ils auront à traverser des régions  hantées par la haine de l’Arménien.  Ils étaient mes parents et ma tante. Moins de sept ans auparavant, Malatia avait été un centre de transit pour tous les déportés du nord et de l’ouest, non loin du terrible camp de Frendjelar. Longtemps je me suis demandé par quel miracle mes parents avaient échappé au sort réservé à tous les Arméniens de l’Empire ottoman durant ces années noires. Tout d’abord, grâce au maire de Malatia, Moustapha agha Aziz oglou, qui n’eut de cesse de travailler pour sauver des vies arméniennes et qui mourut en 1921, assassiné par un de ses fils pour son aide aux ghiavour. Mais aussi grâce à la protection de l’agha dont ma grand-mère maternelle avait sauvé des flammes la caisse de son commerce sur le marché. Maintenant, dites-moi, Monsieur Leylekian, si je dois prononcer avec vous l’anathème que vous avez lancé à Althen-les-Paluds, à l’adresse de Monsieur Baskin Oran : « Eh bien, oui, vos grands-pères étaient des nazis, ou leurs équivalents » ?

L’expression « ou leurs équivalents » n’adoucit en rien l’usage que vous faites du mot nazi, fût-il repris à Monsieur Baskin Oran qui le récuse. Or, l’incongruité anachronique de ce terme, précisément connoté dans l’imaginaire européen, conduit à obtenir l’effet inverse de celui que vous aviez souhaité. Il dessert votre démonstration, par ailleurs fort subtile, en la plaçant d’emblée sur le registre de l’émotion. Sans oublier que votre acrobatie verbale, qui consiste à opérer un transfert comparatif douteux avec le génocide juif, laisserait penser que le génocide arménien ne possèderait pas ses propres mots pour contredire ceux qui le nient. Comparaison n’est pas raison. Et même si l’esprit génocidaire se retrouve dans tous les génocides accomplis, leurs modalités historiques ne sont ni interchangeables, ni superposables.

On pourrait comprendre que votre « raccourci » avait pour seul but de provoquer un choc. Or, comme on ne guérit pas un cheval de sa fièvre en le fouettant, on ne « réveille » pas un négationniste turc avec ce genre de formule cinglante, fût-il plus averti qu’un ultranationaliste aveugle comme la Turquie sait en produire. Au contraire, on conforte sa négation. Mais pire que cela : maintenant que votre phrase, qui assimile les grands-pères des Turcs d’aujourd’hui à des nazis, circule via Internet et dans les journaux, non seulement vous aurez donné raison aux négationnistes orthodoxes contre les 30 000 signataires de la pétition, mais vous aurez surtout réussi à hérisser les personnes de conscience qui auraient souhaité comprendre et s’informer. En d’autres termes, vous aurez réussi à créer du négationnisme, de ce négationnisme dont se nourrissent vos activités à Bruxelles,  quand la tâche des Arméniens a toujours été de le faire reculer par tous les moyens. (Au point qu’on se demanderait si vous ne l’avez pas fait intentionnellement). La situation aurait été désespérante si tous les Arméniens qui vous ont écouté ce jour-là avaient partagé votre point de vue. Mais certains qui auront « rattrapé » votre mauvais coup auront gardé quand même ouverts les voies de la persuasion et les chemins qui perpétuent les rencontres.

Si votre radicalité convient à Bruxelles, dans laquelle je ne doute pas que vous devez exceller, ce jour-là, à Althen-les-Paluds, elle n’était pas de mise. Les affrontements émotionnels finissent souvent par des empoignades. Or, ce jour-là vous aviez l’occasion de parler d’homme à homme avec Monsieur Baskin Oran, de raison à raison, et vous avez cédé à la tentation de la rancœur. Une rancœur vieille de près d’un siècle, contenue en vous comme un héritage sacré, et que vous avez libérée comme si c’étaient tous nos ancêtres qui crachaient ces mots : « Eh bien, oui, vos grands-pères étaient des nazis, ou leurs équivalents » sur un Turc que vous teniez enfin à votre merci. Comme si les morts d’hier autant que les vivants d’aujourd’hui vous autorisaient en les prononçant à franchir les limites de la raison, fort que vous étiez de ce droit universel dont se réclament les victimes passées et présentes d’un crime aussi absolu que le génocide de 1915.

Et pourtant, je vous le répète, mon histoire ne se reconnaît pas dans vos mots lâchés en forme de couperet. Dès lors, en prenant l’initiative de parler au nom de tous, sans aucune distinction, fort de ce droit absolu que confère à ses victimes un crime de génocide, vous vous êtes autorisé à négliger que d’autres pouvaient penser autrement l’actualité de la cause arménienne. Ce jour-là, par vos mots, vous m’avez volé quelque chose qui ne vous appartenait pas.  En transférant le combat au nom de la nation arménienne contre l’État turc, des instances internationales au sein d’un débat public, vous avez imposé un point de vue que vous croyiez général sans tenir compte de ceux qui n’auraient jamais prononcé vos paroles, ni vous embarrasser d’une éventuelle confusion des genres. C’est que, à Althen-les-Paluds, vous étiez devenu tous les Arméniens tandis que Monsieur Baskin Oran était devenu l’État turc.

Dois-je rappeler que, quoi qu’on puisse penser de lui, Monsieur Baskin Oran  aurait dû être salué pour son courage à venir se présenter en personne, tel qu’il est, c’est-à-dire un intellectuel suffisamment attaché à son pays (eût-il un passé « nazi ») pour prendre le risque de commencer à le nettoyer de ses mensonges (fût-il lui-même de ceux que les récits du génocide arménien ne rendent pas « fous »), selon le rythme qui lui convient et dans le contexte sensible d’une société sourcilleuse ? De fait, invité par des Arméniens, dans le cadre d’un débat sur la cause arménienne, Monsieur Baskin Oran n’avait pas à subir ce manquement aux règles de l’hospitalité que vous lui avez infligé. J’imagine mal Monsieur Marc Nichanian, au cours des conférences qu’il a données à Istanbul, invité par ces mêmes intellectuels que vous assimilez à des serviteurs de l’État turc, devant essuyer une sentence du même genre que la vôtre ou son équivalent.

Votre phrase serait anodine si vos lecteurs aujourd’hui la négligeaient au profit de votre démonstration. Il reste que la seule chose qui sera retenue, à coup sûr, seront ces mots : « vos grands-pères étaient des nazis ». Or, il suffit de les rapprocher de votre titre : « Société civile et intellectuels turcs au service du négationnisme d’Etat », pour comprendre ce que vous sous-entendez. Dès lors tout s’explique ainsi : « Puisque vos grands-pères étaient des nazis, vous étiez déterminés, pour le moins, à devenir vous-mêmes des négationnistes. En somme, si vos grands-pères étaient des nazis, vous êtes aussi par le même coup plus ou moins voués à le devenir sous la forme de son avatar moderne qu’est le négationnisme. » Il n’y a pas d’échappatoire. Comme si j’étais voué à être alcoolique parce que mes grands-parents l’étaient.  En l’occurrence, Monsieur Baskin Oran ne pourra pas nier qu’il est un négationniste, pour la bonne raison que ses grands-parents se sont comportés comme des nazis.  Monsieur Baskin Oran aura beau protester, vous opposer qu’il ne sait pas dans le fond comment se sont comportés ses grands-parents en 1915, rien n’y fera. Le mois de février a trente jours de la même manière que les grands-parents de Monsieur Baskin Oran étaient des nazis, comme l’exige le système. On voit par là que l’anti-négationnisme peut vite se muer en enfermement, pour ne pas dire en un fanatisme  prompt à virer au complexe de persécution. Même s’il existe des anti-négationnistes intégristes du genre intellectuel comme vous l’incarnez, Monsieur Leylekian.

Ce qui rend votre anathème particulièrement insupportable, c’est qu’on y retrouve un relent de cette doctrine communiste de l’influence directe qu’aurait exercée l’origine de classe des parents et des grands-parents sur l’accusé. En l’occurrence, la culpabilité de Monsieur Baskin Oran contiendrait la culpabilité de tout le peuple turc. J’imagine ce qu’il a pu ressentir ce jour-là à Althen-les-Paluds. Mais surtout les Arméniens qui s’y trouvaient. Par votre phrase : « vos grands-pères étaient des nazis », le monde était brusquement devenu irrespirable.

De fait, vous ne vous embarrassez pas de cette notion de culpabilité concernant les Turcs d’aujourd’hui. Qu’ils n’aient pas trempé, par la force des choses, dans le génocide arménien, ne vous trouble pas. Qu’ils aient subi un formatage qui a duré plusieurs décennies ne vous intéresse pas non plus. Qu’ils soient éduqués aujourd’hui dans le mensonge, qu’ils baignent dans une société ultranationaliste, qu’ils soient plongés dans une démocratie militariste, pour ne pas dire ergenekonisée en profondeur,  vous dérange encore moins. Et pourtant, la plupart d’entre eux, moins ces 30 000 signataires de la pétition dont fait partie Monsieur Baskin Oran, plaident non coupables concernant les événements de 1915. Loin de leur faire comprendre qu’ils ont une responsabilité dans cette « histoire » sur laquelle s’est bâtie la République de Turquie, vous vous êtes contenté de les charger aussi fortement que s’ils avaient été eux-mêmes les bourreaux des Arméniens. Loin de leur reconnaître des circonstances atténuantes, vous vous empressez d’en faire des innocents diaboliques. « Vos grands-pères étaient des nazis ».

Vous vous dites lecteur du Procès de Kafka. Et justement, votre réquisitoire porte moins sur un crime commis par votre accusé que sur ce qu’il cache. Vous glosez sur ce que Monsieur Baskin Oran aurait dit et écrit pour le juger sur ce que ses paroles dissimulent. En réalité, ce n’est pas vous, en personne, qui menez l’accusation, mais le système que vous représentez, c’est-à-dire la substance même du procès. Car le droit absolu qui réclame une justice absolue pour un crime aussi absolu que le crime de génocide vous conduit à vous ériger en tribunal absolu. Ce que nous dit Le Procès, comme le précise Milan Kundera, c’est que le tribunal selon Kafka «  est une force qui juge, et qui juge parce qu’elle est force ; c’est sa force et rien d’autre qui confère au tribunal sa légitimité ». Cette légitimité, vous la puisez dans l’absolu de ce crime absolu, absolument impuni qu’est le génocide des Arméniens. Voilà pourquoi, ce jour-là, à Althen-les-Paluds,  vous avez transformé Monsieur Baskin Oran en une victime kafkaïenne et vous vous êtes érigé en tribunal kafkaïen.

Vous ne me ferez pas croire qu’en étant l’un des quatre initiateurs de la pétition de pardon, Monsieur Baskin Oran appartienne à la masse figée des négationnistes turcs. Cette pétition aurait au moins eu le mérite de tenter une sortie hors de la pensée systématisante dans laquelle on a plongé l’ensemble des Turcs. Ne vous en déplaise, bon an mal an, avec toutes les précautions et les réticences qu’elle nécessite, cette pétition revêt tous les aspects d’une pensée expérimentale, telle que je l’ai définie dans ma première partie. Une pensée qui se trompe, une pensée qui piétine, une pensée qui s’embourbe dans ses contradictions, mais  une pensée qui donne de l’espoir. Les Arméniens, puristes, orthodoxes et revanchards de tous poils, auraient tort de lui cracher dessus. Car jamais une telle brèche n’a été ouverte en Turquie. En revanche, force est de constater que votre sentence en forme de couperet : « vos grands-pères étaient des nazis », ne me donne guère l’impression que vous soyez, de votre côté, sorti de votre système. C’est  que vous ne vous en apercevez même pas, soucieux que vous êtes de rester vous-même par fidélité à nos morts, de répercuter le vrai au sein d’un même milieu, où l’on pense ce qu’il faut penser, incapable de répondre aux exigences spitituelles de votre moi dans le seul but de ressembler à ceux qui comme vous se nourrissent du système. Dès lors, les changements qui s’opèrent autour de vous ont pour seul effet de vous garder inchangé.

*

Denis Donikian, écrivain, dernier livre paru Vers l’Europe, du négationnisme au dialogue arméno-turc ( Éditions actual art, Erevan, 2008)

*

PS. Pour prévenir l’usage que pourraient faire de ce texte des personnes mal intentionnées, l’auteur rejette toute responsabilité pour toute utilisation partielle ou tronquée qui en serait donnée, sauf en cas de reproduction in extenso, ce post-scriptum compris.

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.