Ecrittératures

10 juin 2009

Les seins de ma mère et autres perversités.

Breasts withhairsmall de Mr  TOLEDANO

Longtemps, j’ai tété ma mère, nourricière aux tétons débordants. « Le joli meuble que voilà ! » se serait écrié Sganarelle, devenu médecin malgré lui, qui l’aurait prise pour une campagnarde servant de nourricerie dans une maison. Mon père se contentait de l’affubler du sobriquet de « vache laitière ». Il faut dire qu’il était boucher. Chaque mardi, sous l’œil tranquille des maquignons juifs, il tâtait du cul et de la mamelle aux abattoirs de la Mouche à Lyon où il choisissait ses quartiers de barbaque quand ils étaient encore sur pieds. C’était une période d’abondance dans une famille qui avait connu la barbarie absolue, la faim triste et l’exil radical. Période de vache maigre, pour ainsi dire. Sur une photo, ma mère se présente aussi sèche qu’une génisse pâtissant d’un manque de pâture. C’était bien avant ma naissance. Avant que leur commerce ne permette aux corps de mes parents de décoller. Malgré les privations liées à la guerre, leur chair francisée s’était suffisamment arrondie pour recouvrir leur squelette de rescapés arméniens. C’est que mon père courait les campagnes pour nourrir sa famille de saucissons régionaux et de volailles, sans oublier d’en faire bénéficier quelques compagnons d’exil parmi les plus démunis, n’ayant pas comme lui un réseau aussi fiable de connaissances paysannes. De plus, ma mère avait toujours été une cuisinière attentive à bourrer son mari de plaisirs gustatifs qui lui restitueraient par la mémoire des sens le pays de leur enfance perdu. Sa devise en la matière était simple : « Les Rharpetsi ne savent pas cuisiner comme nous ». Nous, sous-entendu les Malatiatsi. C’est ce racisme culinaire qui me fit prendre conscience pour la première fois que les Arméniens étaient tous frères par rapport aux autres peuples, sauf entre eux.

Mais revenons à nos tétons. Lourds, généreux, et par leur forme, leur constitution et leur élasticité, entièrement dévoués à leurs fonctions nourricière et érotique. Car une mère arménienne prépare son fils aux deux plus importantes conditions de son bonheur : la santé et l’amour.  C’est pourquoi, plus il sera sevré tardivement, plus complète sera sa formation. Pour ma part, j’ai tété cinq ans : deux pour la constitution physique, trois pour la mémoire sensuelle. La nécessité et la jouissance en quelque sorte. Au cours de la seconde période, le lien entre la mère arménienne et son fils est tel qu’il se substitue au lien conjugal. Car le vrai acteur orgastique de toute relation à deux n’est autre,  pour la mère, que le petit poupon fortuné qui tète le lait de ses bonnes grâces, comme dirait le même Molière dans la même pièce. Et comme une femme arménienne ne peut librement jouir sans que son mari ne la soupçonne d’un certain penchant à la concupiscence, le seul territoire secret où ses sens auraient le droit de s’exprimer serait celui d’un rapport avec son fils par le biais de ses seins. Sans compter que de cette façon, elle imprimera à jamais dans la mémoire de sa progéniture l’image d’un bonheur à nul autre pareil. Devenu adulte, le fils n’aura de cesse qu’il cherchera des femmes qui ressembleront à cet absolu de la féminité qu’est  sa mère, et sa mère seule. Et quand il lui choisira une bru, elle seule aura l’œil pour reconnaître si elle lui conviendra ou pas, rien qu’en jaugeant ce que la pourvoyeuse cache sous son chemisier. Ainsi, quelle mère surabondante ne plaindrait un fils voué à une femme aux tétins incertains, rentrés dans leur tanière, ou fripés comme une vessie entièrement vidée ! C’est donc, m’objecterez-vous, que le fils ne suit pas dans ses choix le modèle que sa mère aurait subrepticement imprimé en lui au cours des longues tétées d’antan.  On dira qu’il a suivi d’autres aspects du modèle, pas celui-ci. Mais que c’est une erreur. Car le sein est le seul critère qu’il devait reconnaître comme le plus déterminant. C’est pourquoi, il y a des Arméniens comblés et des Arméniens incomplets, des assoupis et des passionnés. Mais ces derniers auront sur les autres, vautrés sur les coussins d’une femme laitière à souhait, l’avantage de rester vivants dans leur quête incessante des érotiques Sis et Massis.

PS. On aura compris pour quelles raisons je n’ai pas évoqué le cas où une mère arménienne allaiterait une fille également arménienne. La fille arménienne devant devenir une mère arménienne, sa formation à la jouissance relève du superflu. Donc, ce sera deux ans. Et comme ça, elle conditionnera son cerveau à avoir des fils. Non seulement pour toutes les raisons que je viens d’évoquer, mais surtout parce que les fils sont les vrais porte-drapeaux de la race.

*

Illustration de Mkrtitch Matévossian

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2 commentaires »

  1. J’ai ri de bon coeur ! ça fait du bien !

    Commentaire par Dzovinar — 10 juin 2009 @ 3:23 | Réponse

  2. Quel humour et quelle imagination pour parler d’apogée et de déclin dans l’érotisme arménien !

    Commentaire par FROMMER Adrienne — 13 juin 2009 @ 3:53 | Réponse


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