Ecrittératures

17 juin 2009

Le sein de ma mère et autres adversités

accouchement

Je venais à peine d’être expulsé qu’un « Pouah ! » de délivrance sortit de ma bouche à la grande surprise de mon père qui assistait à l’accouchement. Il s’attendait à un cri tribal du genre « Haï ém yéss ! » ( Arménien je suis !). En lieu de quoi il reçut en pleine gueule ce « Pouah ! » répulsif qui vient à un nouveau-né pour avoir résisté douze heures durant aux vagues musculaires que produisent des entrailles en effort de dégagement. Douze heures je fis crier ma mère et douze heures pleurer son mari. C’est qu’ils avaient programmé ma mise au monde à une date précise, le 24 avril, journée de deuil pour tous les Arméniens. Mais durant douze heures, je luttai des mains et des pieds pour m’agripper aux chairs visqueuses du dedans et éviter l’aspiration du dehors. Et c’est ainsi que je réussis à naître un 25 avril, comme n’importe qui.

Mes géniteurs avaient conjugué leurs ruses patriotiques pour soumettre la biologie de la parturition à la mystique nationale. Ce que je sus au fur et à mesure que se formait mon cerveau. Chaque fois que mon père s’adressait à ma mère durant sa grossesse, c’était pour lui dire son espoir qu’elle accoucherait le 24 du mois d’avril comme ils l’avaient programmé. Et elle lui répondait qu’elle l’espérait aussi. C’était comme s’ils jouaient au ping-pong avec cette date. Ils le faisaient sciemment, pensant qu’elle s’incrusterait dans mon esprit et me ferait obligation de la respecter le jour venu. Ce qu’ils n’avaient pas prévu, c’est que ce chiffre de 24 s’affichait en moi dans les teintes les plus sombres et les plus violentes au point que j’éprouvais d’intenses douleurs sitôt qu’ils l’évoquaient, à voix haute bien entendu.

À la minute qui suivit mon expulsion, on me coucha sur la poitrine de ma mère. Nous étions joue contre joue, elle avait un visage renfrogné tandis que j’arborais un sourire triomphant. Mon père avait quitté la salle de travail, fou de rage.

« Tu peux être fier de toi, me dit-elle. Salaud ! Je vais t’en faire baver pour le vilain tour que tu nous as joué ! – Vous aviez comploté contre moi pour me mettre au monde un jour de deuil. Eh bien c’est raté. – N’aie crainte, ton père et moi, nous allons rattraper le coup. Pour commencer, tu t’appelleras Arguichti. – Quoi ? Avec un nom pareil, mes copains d’école auront beau jeu de me moquer. Ouistiti ! Tartabiti ! Titicaca ! Voilà de quels sobriquets ils me m’affubleront. Les enfants, c’est cruel. – Quand j’y pense, continua la mère, j’ai lu et relu à haute voix durant toute ma grossesse du Janine Altounian pour te mettre un peu de trauma dans le crâne, j’ai écouté avec mon iPod des chants de fedayin, et ça t’a rien fait. Tu es sorti de moi aussi guilleret qu’un jeune garçon qui sort de sa compagne pour la première fois. – Mais vous ne m’aviez pas demandé mon avis ! J’ai quand même le droit de dire mon mot, non ? – Quand on a un héritage à assumer, on met de côté son petit moi. Oublier, c’est trahir. – Je n’ai trahi personne, puisque je n’ai pas encore vécu, qu’est-ce que tu me chantes là ? – En refusant de naître un 24 avril, tu as trahi les attentes de tes parents. Si tu t’étais laissé aller, à chaque anniversaire nous aurions pu le même jour manifester contre les Turcs et le soir fêter ta venue au monde. C’est la vie, non ? – Certes, mais ce n’est pas la mienne, seulement la vôtre. – Grandis encore un peu, et on te jettera à l’école Tbrotsasére pour t’infliger l’arménien. – Mais vous ne le parlez pas, vous, l’arménien. Je vous ai bien entendu pendant que j’étais dans ton ventre ? Vous parliez français entre vous. Ce n’est pas bien ça. – Nous, nous n’avons pas eu le temps d’apprendre. Il a fallu travailler, travailler. Mais tu apprendras l’arménien pour nous. Et le soir tu nous liras Haratch. – Haratch ? Mais il n’existe plus. Vous l’avez enterré il y a quelques jours ? – Eh bien autre chose. – Après tout pourquoi pas. Encore heureux que je ne sois pas né dans une famille fanatique du biniou. – L’arménien, c’est mieux que le biniou. Sans arménien, pas d’Arménien. – Et avec qui vais-je le parler, l’arménien ? Avec la statue de Komitas, peut-être ? – Mais comment tu sais ça, toi, qu’il y a une statue de Komitas ? – Vous en avez parlé entre vous. Il m’a tout l’air d’un chevalier à la triste figure mais sans cheval… – Ne blasphème pas, je te prie, surtout le jour de ta naissance. – J’aimerais bien retourner là où j’étais, en tout cas. – Tu sais bien que c’est impossible. – Mais alors je vais traîner des parents comme vous toute ma vie ? – Plus que ça mon fils. L’éternité. Tu as toute l’éternité pour nous remercier. – Et pas une seconde pour être moi-même. – Oh, on peut t’accorder ça, mais ça sera dur. Même Hélène Piralian ne pourra pas venir à ton secours. – Personne alors pour m’expliquer comment je pourrais me moquer de vous ? – Si, un certain Denis Donikian. Mais lui, c’est un malade. Et je t’interdis de le fréquenter. – Mais quoi, c’est un assassin, un clown, un extrémiste ? – L’affaire est close. Maintenant il faut téter. Au fait, j’y pense, ce Donikian-là a écrit de drôles de choses sur la tétée arménienne… Bon désormais, tu boiras du lait maternisé à la bouteille. Infirmière ! Infirmière ! S’il vous plaît ! »

*

PS : Toute ressemblance avec des personnes réelles ou ayant existé n’est pas fortuite et engage l’auteur.

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3 commentaires »

  1. Se pointer le 25 alors qu’on l’attendait le 24 après avoir trainassé pendant 12 heures…si c’est pas du haygagan jam congénital ça !

    Commentaire par avedis — 17 juin 2009 @ 9:20 | Réponse

  2. Bravo et merci M. DONIKIAN pour tous vos écrits et analyses.

    Enfin des textes qui nous font réfléchir.

    Un bol d’air frais dans la communauté arménienne compètement sclérosée par une soi-disante intéligientsia bourgeoise et réactionnaire à l’esprit très très fermé. Et j’ose mettre dans le même panier tous nos partis et intellectuels de tout bord aux pensées politiquement correctes.

    Commentaire par Pat — 19 juin 2009 @ 8:32 | Réponse

  3. Après la découverte de ce texte, je vais de ce pas explorer votre site, en espérant y trouver d’autres perles de ce genre. Quel talent.
    Le peu que je connaisse de la communauté arménienne en France, me parait, comme à Pat, bien fermée et sur la défensive, mais aussi très soudée…,arménienne bien avant d’être française. J’ai été très étonnée de l’ouverture l’an dernier d’une école primaire arménienne dans ma ville, après presque 100 ans de présence en France. J’aimerais bien connaître les causes de cette implantation tardive au sein d’une des plus grandes communautés arméniennes françaises. Se sentent-ils menacés pour se retrancher ainsi; et par qui?
    Je sais que vous ne pouvez pas me répondre dans le cas présent. C’est juste une remarque: chez moi, les Arméniens, intégrés depuis longtemps, me donnent l’impression de « se recroqueviller » chez eux avec leurs us et coutumes…

    Commentaire par maryergo — 20 février 2010 @ 5:29 | Réponse


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