Ecrittératures

24 juin 2009

DIASPORA. FOI et ENTROPIE (1)

1 – Rien ne se perd, tout se métamorphose…

 

J’ai vu mon père dans sa fin de vie, sur un lit d’hôpital. Un masque à oxygène lui couvrait la bouche et le nez, soumettant sa poitrine à des soubresauts. Je l’ai quitté, rassuré, sans savoir qu’il était déjà mort. Mort ! Et avec lui tous ceux de sa génération, et avec sa génération tout un pan de l’histoire arménienne, où le tragique n’empêcha pas le renouveau. La fin de quelque chose, mais avec moi le début d’une autre vie. Car l’énergie reprend forme sous d’autres visages, sous d’autres cieux, pour d’autres manifestations du vivant. Et c’est ainsi qu’il faudrait lire ce qui meurt dans la culture arménienne de la diaspora et sous quelle autre forme elle renaît. Mais nous voyons aisément la chose qui meurt sous nos yeux car nous ignorons à quelles métamorphoses elle donne naissance.

Depuis toujours, les Arméniens quittent leur foyer ancestral pour se disperser de par le monde. Pas seulement de gaité de cœur, mais à cause de pogroms, massacres ou génocide qu’ils ont eu à subir dans un passé lointain et récent, et aujourd’hui pour des raisons politiques et économiques. Voués à l’errance de pays en pays, ils traînent avec eux des lambeaux de leur culture, tentant de survivre dans l’adversité grâce à elle ou de la maintenir en vie coûte que coûte. Un temps, cette culture leur a donné du génie en leur insufflant l’énergie qui présida à leur besoin de renaître après les cendres de l’anéantissement, que ce soit individuellement ou collectivement, soit en s’adaptant aux normes d’une nouvelle société, soit en construisant des écoles, des journaux ou en créant des associations  ou des institutions communautaires fortes. Une situation qui donnait à chacun, compétent ou non, le devoir de raccommoder les lambeaux d’une culture en constant péril de déliquescence.

Mais cette « culture de raccommodage » rencontre un jour ou l’autre ses propres limites. Les contradictions auxquelles elle conduit fatalement finissent par éclater à la figure de ceux qui vivaient dans l’aveuglement. Périodiquement, ils entendent mourir ces institutions qui recouvraient d’un manteau pudique l’agonie d’une culture restée trop longtemps sous respiration artificielle. Ils pleurent ces disparitions car ils les lisent comme les signes avant-coureurs de leur assimilation à marche forcée. Encore une fois, c’est qu’ils ne savent pas décrypter les pertes en termes de métamorphoses. Haratch n’est pas mort, il existe sous d’autres formes qui ont nom Nouvelles d’Arménie Magazine, France-Arménie, Azad Magazine et autres. On m’objectera que ces journaux utilisent exclusivement le français ou partiellement l’arménien. Mais à quoi bon la langue, puisqu’on peut très bien défendre l’arménité sans connaître l’arménien ? Ces journaux le prouvent. Même s’il faut reconnaître que cette métamorphose implique une déperdition, à commencer par le repère de la langue. L’adaptation au nouvel environnement culturel est à ce prix, celui d’une perte progressive de la culture originelle.

*

Lire également :

Diaspora. Foi et entropie 2 – Mort d’un Journal, mort de la pensée

Diaspora. Foi et entropie 3 – Parler la langue, avec qui et pour quoi ?

Diaspora. Foi et entropie 4 – Oxymore d’une Eglise nationale

Diaspora. Foi et entropie 5- L’écriture dans le nœud de la fin

Laisser un commentaire »

Aucun commentaire pour l’instant.

RSS feed for comments on this post. TrackBack URI

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

%d blogueurs aiment cette page :