Ecrittératures

31 juillet 2009

Dialogue de sourd avec muet.


son nom

« son nom  n’est pas son nom »

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A Dimitri

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Depuis qu’un ami grec de Macédoine m’a envoyé cette phrase trouvée sur un mur du Mont Athos : « Efforce-toi de mourir avant de mourir pour ne pas mourir à l’heure de ta mort », je ne dors plus. L’injonction a réveillé en moi un aphorisme du même tonneau : «  La mort inconsciente est la mort, la mort consciente est l’immortalité ». Sentence qui sommeillait dans mes fonds intestins depuis le jour où je l’ai rencontrée au hasard d’une page arménienne. Comme nous aimons jouer  au  ping-pong épistolaire, j’ai répliqué à l’envoyeur, en écho à sa fusée mystique, la preuve que la nôtre valait bien celle de ses ermites. À moins qu’il ne faille plutôt penser qu’il s’agissait d’une rengaine commune à toute une géographie de l’histoire concentrée dans ces merveilles géologiques qui vous poussent à méditer sur la vanité de toute chose, même de la chose arménienne.

Or, comme j’ai moins à vivre que mon ami macédonien de Grèce, j’en ai conclu qu’il m’était urgent de mourir avant de mourir. Mais mourir à quoi ? Mourir à qui ?

Le Christ en croix acheté dans une brocante et que j’ai accroché au-dessus de mon bureau m’aurait-il enfin parlé ? Plus je le regarde en l’interrogeant, moins il donne l’air de vouloir lever la tête pour me planter ses yeux dans les miens. Le bronze lui tient le cou dans la lassitude de la souffrance. « Pourquoi m’as-tu abandonné ? – Mais tu n’es pas abandonné, puisque tu as recours à moi. – Alors, dis-moi, à quoi, à qui dois-je mourir ? – À toi-même, bien sûr. – Mais pourquoi m’avoir donné la vie si je dois me faire mourir ? – Ce n’est pas ta vie qui doit mourir, mais ta vie que tu dois faire vivre. N’ai-je pas accepté de mourir pour plus fort que ta mort ? Abandonne et tu ne seras pas abandonné. – Abandonne ! Abandonne ! Facile à dire. Par exemple, comment puis-je abandonner ce qui remplit ma vie ? – Ce qui remplit ta vie ou ce qui alourdit ta vie ? – Est-ce ma faute si tu m’as fait arménien, et qui plus est un Arménien chargé comme un âne d’un génocide aussi monstrueux ? – C’est une grâce, au contraire. Plus tu abandonneras tes morts, plus tu seras dans la vie qui vient. – Mais j’ai déjà pas mal fait. Je ne commémore plus le 24 avril, après trente ans et plus de bons et loyaux services. Et je ne mets pas les pieds à l’église Jean Goujon. Et même je parle avec des Turcs. Reconnais que je fais des efforts pour me désarméniser. – Des efforts, des efforts… Pourtant tu n’as que ça à la bouche, pour ne pas dire au bout de ta plume, l’Arménie et les Arméniens. – Mais c’est l’incarnation de mon humanité, non ? – De là à en faire une religion qui remplisse toute ta vie… Seras-tu jugé au nom de ton arménité ? Ai-je jamais dit cela ? – C’est vrai, tu ne l’as jamais dit. Cependant, il faut reconnaître que je me suis dépouillé de bien des engagements. Par exemple je n’écris plus dans les Nouvelles d’Arménie Magazine et j’ai quitté le site Yevrobatsi. – Et qu’as-tu mis à la place ? Moi ? – Et sur quoi suis-je en train d’écrire, sur le pakhlava, peut-être ? – Oui, car tu aimes faire du sucre avec tes mots rien que pour te faire aimer. – Du sucre ! Le génocide serait du sucre ? – Laisse mourir les morts là où ils furent enlevés et les ruines là où elles sont encore. C’est ta mort qui m’intéresse, et c’est pour elle que je souffre. – Et moi je souffre quand je vois triompher le criminel. Je croyais être né pour mettre à mal cette injustice. N’est-ce pas pour cela que tu m’as fait naître arménien ? Ne suis-je pas un peu ton instrument ? – Orgueil et distraction. – Mais alors comment extirper l’Histoire de ma personne ? Je ne peux tout de même pas la vomir comme un plat de pâtes ? – Plus tu t’obstineras dans cette voie sans lumière, et plus les nœuds se noueront dans ta tête… – Où en étions-nous déjà ?  Qui parle ? Et à qui ? Voilà : vos amis vous envoient une injonction mystique en cadeau et elle vous met les quatre fers en l’air. Je voudrais bien lui demander, à mon Grec de Macédoine comment il fera à son tour pour guérir de cette maladie, le jour venu… »

28 juillet 2009

Paroles de déportés

parolesdedeportes

Tout entier fondé sur des témoignages et rapports officiels, ce recueil ( Éditions Bartillat, 2005) porte, entre autres, sur les camps d’Auschwitz, de Buchenwald, Dachau, Dora, Flossenburg, Maideneck, Mauthausen, Ravensbrück et Struthof. Propos et extraits ont été collectés juste après la Seconde Guerre mondiale par Eugène Aronéau en vue du procès de Nuremberg. Chargé d’établir la liste des atrocités commises par les nazis, Aronéau permettra ainsi de révéler à travers ces témoignages le fonctionnement interne des camps, puis de répertorier les noms et les fonctions précises de plus de 400 lieux de déportation et d’extermination.

Ces récits évoquent par le menu toutes les phases de la vie concentrationnaire, depuis le départ des prisonniers jusqu’à leur anéantissement. Ainsi, le lecteur est informé sur les vols à l’arrivée des détenus, leur habitation, leur nourriture,  le règlement administratif, les punitions et les tortures, leur travail, l’état sanitaire des camps, les expériences médicales et les vivisections, les exécutions diverses, les suicides, le « gazage » et la crémation. Restitués à l’état brut, les faits sont décrits froidement dans un grand souci d’exactitude, faute de rendre pleinement la charge intense des atrocités.

D’une manière générale, les détenus éprouvent le sentiment d’être pris dans une nasse, à la merci d’ordres arbitraires, où la mort peut les frapper à tout moment. À l’humiliation systématique s’ajoute une lutte inégale pour la survie dans un monde rendu hostile à l’extrême par la faim, les maladies (typhus, malaria, tuberculose…), les coups, la dureté des travaux, les menaces de mort, les mensonges. Destiné à briser le moral des personnes, ce climat de terreur permanente sciemment entretenu sert surtout à marquer le territoire entre l’élite des bourreaux et la déchéance des victimes. Chaque camp constitue ainsi un concentré de cette « ère du mépris » évoquée par André Malraux. En ce sens, le totalitarisme demeure avant tout une zone de non-droit absolu où s’expérimente, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, une véritable ingénierie de la torture et de la mort.

Donnés avec force détails et abondance de chiffres, ces « points de vue » sur les camps  restant ceux de la victime, pècheraient de plusieurs manières. Ainsi, les faits peuvent ressembler à une telle litanie qu’ils finissent par évacuer, dans l’esprit du lecteur, l’écrasement constant auquel les détenus étaient soumis. Par ailleurs, ils montrent l’impuissance des mots à dire absolument une réalité aussi extrême. Enfin, le parti-pris qui a présidé à ses recueils de témoignage, si nécessaire fût-il à la veille d’un procès, en évitant le ton du réquisitoire, prend le risque d’éliminer le « ressenti » des victimes, à savoir l’écho intime de la terreur dans l’âme des personnes.

Il reste que ce livre capital, en raison même du principe qui a présidé à son élaboration, à savoir la nécessité de recueillir des témoignages à chaud, irréfutables et souvent croisés,  devrait suffire à battre en brèche les thèses révisionnistes niant l’existence de chambres à gaz. Par ailleurs, il montre cette « banalité du mal » à l’œuvre, dont parlait Hannah Arendt, quand l’autre est réduit à l’état de chose inutile.

26 juillet 2009

Les morts font vivre

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Photo de Christophe Mourthe

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La chose est entendue : la stérilité est stérile. On ne saurait faire venir des branches ni des feuilles à un bois sec. Ni une progéniture à une bréhaigne. Ni une humanité à un fasciste. Certes, et pourtant…  De la friction d’un bois mort sur un autre peut jaillir le feu.  Taillez en pointe le bout phallique, puis envaginez-le dans le trou de sa complice femelle pour une jouissance frénétique jusqu’à la flamme. Et voilà comment nos ancêtres ont pu se chauffer, cuire leurs viandes ou éloigner les prédateurs. C’est que la mécanique frictionnelle est une des techniques les plus fantasmatiques qui soient. Mariée à un manque, elle peut accomplir des merveilles. Non que ce manque en vienne à être comblé. Mais elle produira à coup sûr des rêveries d’absolu ou des images de perfection à la mesure du vide à réparer. Le gisant de Victor Noir, saisi à terre par le sculpteur juste après le coup de feu napoléonien, le chapeau à peine échappé de ses doigts, en sait quelque chose. Les sournoises promeneuses du Père Lachaise, en mal d’amour ou de bébé, embrassent encore aujourd’hui ses lèvres de bronze.  Mais la patine éclate surtout au renflement de la braguette. C’est dire qu’on chevauche en catimini le beau martyr de la démocratie en espérant que les frottements appropriés feront advenir le miracle d’une maternité jusque-là réticente. Pas de spectacle plus pur que ces femmes piégées dans leur propre corps, pas de tableau plus pathétique que ces accouplements de chair et de matière, pas de coït plus paradoxal que ces attouchements entre une vie minée par la fatalité et une forme humaine inerte, elle aussi frappée par le destin. Le maire d’arrondissement, jugeant indécentes ces amours clandestines, fit dresser une barrière autour de Victor Noir. Sans doute au grand dam de notre assassiné qui voyait ainsi, en son éternité même, venir à lui plus de femmes que sa vie ne lui en avaient donné. Une vraie multiplication de baguettes. Deux jours plus tard, des suffrageuses, accompagnées de quelques hommes, s’insurgèrent contre ces barricades obscurantistes. Le maire fit marche arrière et les « choses » rentrèrent dans l’ordre. Loin de là, sur la route de Sissian en Arménie, une protubérance rocheuse a longtemps servi d’écrase-ventre aux infécondes. L’Arménie, autrement nommée Karastan, pays de pierre, devait naturellement conduire les Arméniens à construire leur vie autour de ce que Dieu leur donna en surabondance. S’ils projettent l’image de la mort sur l’écran d’un khatchkar (pierre-croix), pourquoi s’interdiraient-ils d’attribuer au portakar (pierre-ventre) le pouvoir de féconder la vie ? C’est qu’ils ont le génie de faire du vivant avec de l’inerte.

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Voir aussi à ce propos : La colonne branlante, avatar chrétien d’une phallusolâtrie arménienne

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Ainsi, faute d’avoir un Victor Noir sous la main, les Arméniennes prenaient appui sur la nature. La « chose » était censée retourner la stérilité en maternité. Encore une affaire de friction. Il est vrai que les Arméniens aiment ça, se frictionner. Par exemple, il leur suffit de se frictionner le regard sur le mont Ararat pour aussitôt se sentir requinqués. Que croyez-vous que viennent chercher en Arménie  les Arméniens de la diaspora, sinon qu’ils désirent se frotter à leurs frères ? Ajoutons qu’une fois l’an, tous les Arméniens du monde entier se frottent l’âme à l’âme de leurs morts. Après quoi ils se sentent mieux. C’est radical. Ils appellent ce rite une commémoration. Ce jour-là, dans le monde entier, partout où il y a des Arméniens, les rues s’embrasent. En vérité, je vous le dis, leurs morts les font vivre.

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24 juillet 2009

Danse du ventre et plumes de paon à l’adresse du Collectif VAN

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Dans votre compte-rendu, daté du 23 juillet 2009, de la seconde partie  de l’article intitulé : « 3 jours avec la diaspora arménienne » écrit par Baskin Oran, vous notez ceci :

« [Nota CVAN : Baskin Oran a précisé dans le premier opus de son compte-rendu, qu’il s’agissait là de sa première vraie rencontre avec la diaspora arménienne. Cela ne l’empêche pas d’avoir malgré tout, au sujet de cette diaspora, des certitudes pour le moins curieuses. Les débats publics existent en diaspora depuis plusieurs décennies et sur tout type de sujets. Ce type de débat, où chacun vient vider son sac et partager ses angoisses et ses idées, ce serait même plutôt une ‘maladie’ arménienne… »

En effet, on peut admettre que, par exemple, le cas de l’Arménie soviétique ait fait débat – et quel débat ! – au sein de la diaspora arménienne de France, ainsi que les premières commémorations du génocide dans les années soixante, surtout quand nous demandions aux commerçants arméniens de fermer leur magasin en signe de deuil, plus tard les actions de l’ASALA, hier les propos de Hrant Dink favorables à l’entrée de la Turquie dans l’Europe, puis son opposition farouche à la pénalisation du génocide, aujourd’hui la pétition de pardon des quatre intellectuels turcs pour avoir utilisé le terme de Medz Yeghern plutôt que celui de génocide.

À ce propos, vous avez  affiché dans vos colonnes, tant à ma demande que sur la sollicitation de votre présidente, l’article que j’avais écrit intitulé : Grande catastrophe ou génocide : réplique à Cengiz Aktar.

Cependant, cette propension à débattre qui semble être selon vous une « maladie » arménienne,  ne me paraît que partiellement confirmée par votre Collectif.  Après avoir reproduit le discours de Laurent Leylekian à Althen-les-Paluds, vous avez tenu à rendre compte des deux premiers articles écrits par Baskin Oran sur ces trois journées et parus dans le journal turc  Radical. Mais j’ai été surpris que ne figurent pas au bas de votre traduction commentée, parmi les références des différents textes  destinés à éclairer vos lecteurs et à animer le débat, les deux articles que j’ai écrits sous le titre général de « Accords et désaccords avec Laurent Leylekian » parus sur mon blog  que vous semblez pourtant connaître. Bien sûr, vous êtes en droit de  m’objecter que vous n’étiez pas au courant. Pourtant, il a été affiché dans le« Armenian and Turkish scholars workshop » de Fatma Muge Goçek et facile à trouver avec Google.

Le fait que vous ayez trouvé ma réplique à Cengiz Aktar et non celle à Laurent Leylekian me laisse pantois. Je n’irai pas jusqu’à penser que vous retenez ce qui vous convient et négligez ce qui vous dérange. Je m’étonne également que ces articles aient échappé à cette vigilance sur laquelle repose votre action. Et si je devais m’en tenir à la citation évoquée plus haut : Les débats publics existent en diaspora depuis plusieurs décennies et sur tout type de sujets, je vous trouverais plus cohérents si vous le prouviez en ajoutant mes textes à ceux du dossier. Il serait fâcheux que ces deux articles paraissent en Turquie et que notre communauté n’en soit, pour sa part, pas informée. D’autant que Nouvelles d’Arménie Magazine en ligne n’a pas fait mieux que vous. Faut-il penser que notre diaspora débatteuse ait de plus en plus tendance à choisir ses débateurs ? Oui, je le pense.

En tout cas, il me semble assez déplorable d’avoir à rappeler que mon travail fait l’objet d’un ostracisme sournois et que je suis obligé d’en arriver à faire ce rappel.

Cet exemple n’est d’ailleurs pas isolé puisque les deux livres que je vous ai envoyés ( Vers L’Europe et Erevan 06-08) depuis plusieurs semaines n’ont curieusement fait l’objet d’aucune mention dans vos informations quotidiennes. Je peux concevoir qu’un lecteur capable d’en faire une recension ne se trouve pas sous le sabot d’un cheval, mais est-ce trop demander, comme vous le faisiez auparavant d’ailleurs, de tenir vos lecteurs informés de leur parution ? Cette omission me paraît d’autant plus curieuse que l’un de ces livres traite précisément du négationnisme et du dialogue arméno-turc, c’est-à-dire de ce qui représente, mutatis mutandis, la pointe de votre combat pour ne pas dire votre fonds idéologique. Que je sache  je n’ai pas écrit un conte à dormir debout pour que cette demande soit considérée comme indue. J’ai moi-même recensé des contes sur le site de Yevrobatsi avec le même intérêt que je l’ai fait pour des livres d’histoire. Dois-je me transformer en danseuse du ventre et m’empanacher l’arrière-train de plumes de paon pour attirer votre attention et chatouiller votre curiosité ? Ce manquement au devoir d’informer sur la chose même qui constitue votre pain quotidien me paraît d’autant plus regrettable que mes livres que j’ai fait imprimer à Erevan ne trouvent pas en diaspora le soutien qu’ils pourraient en attendre. Si, comme vous le prétendez, les débats sur tout type  de sujets existent en diaspora depuis des décennies, je ne vois guère les organisateurs et les lieux de ces débats prendre en compte tous les éléments qui le nourrissent.

Enfin, il est regrettable que vous n’ayez éprouvé aucun doute sur le jeu de mot de fort mauvais goût que Baskin Oran aurait fait à propos du nom de Laurent Leylekian. Quand on veut diaboliser un homme, on devient soi-même diabolique. Comme si Baskin Oran était assez sot pour combler son manque d’arguments par une moquerie. Comme s’il était homme, déjà fort exposé, à se jeter aussi naïvement sous les dents de ses détracteurs. De fait, renseignements pris, Leylekgiller (la famille des leylek/cigognes) n’a rien à voir avec Leylekian, mais avec les nationalistes turcs. Pour dire, que d’un côté comme de l’autre, les nationalistes se ressemblent tous. Même Osman Kavala semble être tombé dans le panneau.

Cela dit, comme membre fondateur du Collectif VAN, je serais mal venu de dénigrer le travail accompli au quotidien par votre équipe. Je le reconnais comme essentiel et indispensable. Cependant, comme vous défendez votre travail, vous me permettrez de défendre le mien.

*

Lire : Foi et entropie (5) : l’écriture dans le noeud de la fin

22 juillet 2009

Vivre sous terre en Arménie

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© Hetq.am

Ténèbres d’Ashtarak : depuis huit ans, une famille vit sous terre

par Grisha Balasanyan

Hetq, 20.07.09

Selon des informations recueillies par Aida Papoyan, habitante de la ville d’Ashtarak, et des enseignants du Foyer n° 1 de la ville, l’équipe de l’autorité régionale d’Aragatzotn, chargée de la Protection de l’Enfance, a découvert que M. Hakob Harutyunyan, ainsi que deux femmes et leurs deux enfants, vivent dans une cabane souterraine qui appartient à M. Harutyunyan. Les deux femmes et enfants n’ont aucun lien de parenté avec M. Harutyunyan.

L’une des femmes à avoir trouvé refuge dans cet abri souterrain se nomme Arpineh, l’autre Anjela. Une délégation de l’autorité régionale s’est rendue sur place.

Les autorités affirment ne pas avoir été au courant de ces habitants sous terre

Il est difficile de décrire le spectacle dont nous avons été témoins, lors de notre visite. Trois adultes et deux enfants, l’un âgé de 16 mois et l’autre de cinq, vivent dans un espace de deux mètres carrés. Aucun n’a des papiers d’identité en règle. Il est difficile de croire que ni le maire d’Ashtarak, la police locale ou les habitants n’aient eu vent de ces gens depuis tant d’années. A l’heure actuelle, depuis cette découverte, toutes les institutions locales et régionales proclament leur ignorance du fait et affirment que si elles avaient eu connaissance de leur existence, elles auraient à coup sûr fait quelque chose pour leur venir en aide. Or les responsables régionaux nous ont précisé que M. Gabriel Gyozazalyan, l’ancien administrateur de la région, était informé au sujet de M. Hakob Harutyunyan et de la situation sociale de sa mère, mais qu’il n’a rien fait.

M. Hakob Harutyunyan ne s’est pas retrouvé du jour au lendemain dans ce bunker souterrain. Il possédait autrefois une maison à deux étages qu’il a vendue. Puis il s’est installé dans une maison plus petite avec sa mère, maison qu’il a ensuite vendue, pour finalement se mettre à creuser un trou dans un coin de sa propriété. Il entoura le trou de pierres, puis a vécu là durant ces huit dernières années.

La « grotte » se situe au numéro 51 de la rue Artsakh et dépend de l’autorité administrative de la marie d’Ashtarak. Il faudrait être simple d’esprit pour croire que le maire d’Ashtarak, M. Gaguik Tamazyan, ignorait totalement que cinq personnes vivaient dans de telles conditions sous son nez.

Hakob est diplômé  du supérieur et travaillait comme enseignant avec sa mère dans l’une des écoles d’Ashtarak. Il semble qu’il ait cédé sous la pression quotidienne pour tomber dans cette situation lamentable où il se trouve actuellement. Au printemps dernier, sa mère, qui vivait dans cette cave, est décédée.

Une mère morte depuis trois jours sans que personne ne sache

Hetq a été  informée que la mère de Hakob, Mme Khanoum Harutyunyan, était morte depuis trois jours avant que quelqu’un s’en rende compte. Le seul indice était la puanteur nauséabonde qui se répandit sur place. Des habitants suivirent cette odeur jusqu’à cette cave et découvrirent cette scène macabre.

Lorsqu’ils demandèrent à Hakob pourquoi il n’avait parlé à personne de la mort de sa mère, il répondit qu’il n’avait pas d’argent pour l’enterrer, voilà pourquoi il tut la chose. Des voisins localisèrent des parents de cette femme qui vivent dans un village voisin. Ces proches organisèrent alors des funérailles pour cette femme.

Hakob ne possédait pas le moindre document. Tous ses papiers d’identité et ceux de sa mère étaient conservés sous terre et avaient finalement pourri.

Les familles installées dans le foyer local

M. Sergis Sahakyan, nouvel administrateur en charge de la région d’Aragatzotn, vient récemment d’être informé au sujet de la famille « troglodyte » et les a immédiatement transférés dans une salle du Foyer local pour qu’elles soient temporairement à l’abri.

« Cette affaire est une honte pour notre collectivité et pour la société. Comment quelqu’un peut vivre durant huit ans dans de telles conditions sans que les autorités concernées n’en sachent rien ? », s’est demandé le nouvel administrateur lors d’un entretien avec Hetq.

Très rapidement, quelques associations se sont réunies et ont remis en don du mobilier et des vêtements à Hakob et aux deux femmes qui sont auprès de lui. Selon des responsables de l’autorité régionale, les nécessités de base leur sont apportées. Une équipe de distribution de nourriture, gérée par le Secours Arménien, s’est engagée à fournir quotidiennement de la nourriture à Hakob et le reste du groupe.

Il s’agit maintenant de procéder aux formalités administratives concernant ces gens. L’administrateur régional a donné toutes assurances que les factures d’électricité seraient prises en charge jusqu’à ce que Hakob retrouve un emploi.

Etant donné  que le marz d’Aragatzotn ne possède pas de structures d’hébergement ou d’accueil de jour pour l’enfance en danger, la fille d’Anjela, Armineh Karapetyan, née en 2004, a été envoyée au Centre d’Aide à l’Enfance d’Erevan. L’enfant y reçoit une aide sociale et psychologique, après quoi il sera possible d’intégrer l’enfant dans une école adaptée.

Anjela se trouve déjà dans la salle du Foyer attribuée à Hakob par les autorités régionales. Nous avons découvert l’autre femme, Armineh et son bébé de 16 mois, vivant encore dans la cabane souterraine, mais la porte étant fermée de l’extérieur. A notre approche, Mme Gayaneh Danielyan, en charge de la Division de la Protection de l’Enfance, s’écrie : « Armineh, c’est moi. N’aie pas peur ! »

Il s’avère que plusieurs clochards du voisinage ont harcelé la famille et que ces femmes ont peur des étrangers. Hakob a enfermé Armineh et son bébé pour les protéger de ces importuns. Nous n’avons pu parler avec Armineh car elle a refusé.

Mme Daielyan est parvenue à s’entretenir avec Armineh et nous a dit que cette femme avait peur de quitter la cabane. Ses craintes étaient d’autant plus renforcées que les habitants l’ont avertie que si elle quittait l’endroit, le terrain serait confisqué. Aussi Armineh n’a-t-elle pas obtenu de place au Foyer.

Confortablement assis dans son nouveau logement, nous demandons à Anjela comment elle s’est retrouvée dans la cabane souterraine.

« Ma mère sait que je vis avec Hakob. Je suis de Kirovakan, pas d’ici. Je n’ai ni passeport, ni aucun papier. J’ai rencontré Hakob au Gum, le marché d’Erevan. Je suis allée chez moi, mais ma mère m’a rejetée et m’a dit de vivre avec Hakob. Elle me disait qu’il vivait seul et n’avait personne d’autre. Alors je suis allée avec lui, et je resterai avec lui jusqu’à la fin ! », nous dit Anjela, 27 ans.

Nous n’avons pu amener Hakob à parler. Il avait peur du magnétophone. Quelque peu amadoué, il nous a finalement parlé, mais n’a pas souhaité parler de lui.

Le lendemain, l’administrateur de la région s’est déplacé en personne au Foyer pour juger par lui-même si Hakob et cette femme étaient en sécurité et se sentaient bien. Il a promis d’offrir un poste de télévision aux nouveaux résidents. Hakob a aussi promis de convaincre Armineh de venir au foyer avec son bébé.

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Source : http://hetq.am/en/society/ashtarak-5/

Traduction : © Georges Festa pour Denis Donikian – 07/2009

21 juillet 2009

Diaspora : foi et entropie (5)

5 – L’écriture dans le noeud de la fin

« When in the 19th century Raffi said Turkey was no place for Armenians, he was ignored. When Zohrab predicted the massacres, they said, “Zohrab effendi is exaggerating.” When Bakounts called communism “an infection,” he was betrayed to the authorities and purged. And when Zarian exposed the lies of the Kremlin, they called him a CIA agent.
Why am I saying these things? Simply to warn those of my readers who may harbor secret literary ambitions. »

Ara Baliozian, 22 juillet 2009

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J’ai déjà dit, dans une autre occasion ( La Cause du Livre, in VERS L’EUROPE p. 132), que la manière dont un groupe traite ses écrivains permet d’établir un diagnostic sur  son état de santé. Surtout quand ce groupe joue à quitte ou double avec sa propre dilution. Quand je parle d’écrivain, j’exclus les auteurs de livres ayant un rapport direct ou biaisé avec l’histoire. La distinction a son importance. La diaspora arménienne ne cesse de produire des ouvrages qui n’ont rien à voir avec la littérature. À mes yeux, il n’y a pas de fonction plus vivifiante que l’activité littéraire dans la mesure où son objet est la vie même, plutôt que le passé.

Le lecteur voudra bien passer son chemin, qui prendrait ce texte pour un règlement de comptes, l’expression d’une rancœur, d’un narcissisme blessé ou d’un complexe de persécution. J’aurai à exposer une expérience de plusieurs décennies dans le seul but de déterminer comment un écrivain qui prend pour sujet de prédilection ses contemporains ethniques ressent aujourd’hui les choses. Il s’agit encore une fois de faire un bilan de santé par le truchement de la seule littérature. En l’occurrence, je souhaiterais que le lecteur prenne en compte ma fâcheuse tendance au réalisme pessimiste. Je suis de ceux qui voient surtout le verre à moitié vide, tandis que d’autres s’en tiennent à ce qu’il contient. Pour eux, l’espoir est toujours permis là où je perçois quelque chose d’inéluctable.  Dans ce cas de figure, je sais d’expérience que ce texte affiché sur Internet touchera peu de personnes, tout au plus une dizaine. Les statistiques concernant cette série en cours sur la diaspora intitulée « Foi et entropie » me le confirment. Mais il faut écrire, fût-ce pour soi-même, et quitte à devoir travailler sur d’autres livres pour un autre public.

Mais d’abord quelle serait la fonction de la littérature dans le cas qui nous occupe, à savoir cette obsession de la survie qui anime les Arméniens de la diaspora ? Commençons par quelques constats avérés, pris dans l’histoire collective et l’histoire personnelle.

La rafle du 24 avril 1915 a été l’occasion pour les Jeunes-Turcs de déporter les intellectuels et les écrivains arméniens. Ils savaient bien que pour anéantir un peuple, ils devaient commencer par les donneurs d’idées et les producteurs d’émotions. En somme, par ceux qui en représentaient la conscience, la conscience vivante, la conscience de soi par soi-même. Décapiter le peuple en exilant ses poètes équivalait à lui ôter le miroir dans lequel il pouvait lire son présent et entrevoir son avenir. Mais si les Jeunes-Turcs ont réussi a assassiné Daniel Varoujan, Siamanto ou Zohrab, ils n’ont pu atteindre Yervant Odian, Aram Andonian ou Monseigneur Grigoris Balakian, respectivement auteurs des Années maudites (1914-1919), de En ces jours sombres, du Golgotha arménien. Trois maîtres-livres que ne remplacera aucun ouvrage d’histoire sur le vécu de ces années-là. Car ils reflètent la conscience souffrante du peuple arménien durant cette période noire.

Sans vouloir incriminer personne, je constate que dans la dernière livraison d’un mensuel communautaire, la rubrique livres consacre la part la plus belle (deux pages à chaque fois) à des auteurs appartenant à un pan lointain de notre histoire. Loin de moi l’idée qu’il ne faille pas évoquer ces auteurs. Et je sais bien que le passé peut éclairer le présent, mais encore faudrait-il que ce présent nous soit déjà clairement présenté et de préférence par des écrivains libres de leur voix plutôt que des journalistes aliénés par tel principe, telle forme de complaisance ou tel mode de censure. Est-ce à dire que les livres d’auteurs arméniens portant sur l’actualité arménienne et ayant leur importance n’existent pas ? Mais s’ils existaient, feraient-ils pour autant l’objet d’une recension ? On est en droit de se poser la question.  Aujourd’hui les livres qui parlent de nous-mêmes en tant que groupuscule d’hommes vivants existent, même s’ils sont rares,  mais notre système de pensée est tel que les relais censés les évoquer (radio, journaux, maisons de la culture) ne faisant pas leur travail, leurs lecteurs naturels n’étant pas informés de leur parution, ils semblent n’avoir jamais été écrits. Ostracisme qui relève moins d’une négligence, d’un oubli que d’une nette volonté de tuer dans l’œuf toute voix hétérodoxe. Pour autant, reste à savoir qui serait à même de parler aujourd’hui de ces livres, séditieux ou pas ? Les gens capables de le faire paraissent avoir disparu. Sauf ceux qui sont coutumiers d’une complaisance bêtasse, fidèles au principe selon lequel si c’est arménien, c’est bien.

Cette déperdition critique, déjà évoquée, va de pair avec la disparition d’un journal comme Haratch. Il y a une trentaine d’années, mon recueil de poèmes Voyages égarés, écrit sans référence explicite aux Arméniens, avait suscité plusieurs articles dans plusieurs revues diasporiques, dont les pages de Midk yev arvest du même Haratch, France-Arménie, etc.  Aujourd’hui une réédition bilingue français-arménien du même recueil n’aura éveillé aucun écho dans la presse communautaire, ni en diaspora, ni en Arménie. Ma traduction en édition bilingue des Quatrains de Toumanian, imprimée à Erevan, est passée inaperçue durant l’Année de l’Arménie, faute d’avoir été recensée par nos journaux, évoquée par nos radios ou accueillie par nos maisons de la culture. Une occasion manquée de permettre aux Français d’entrer dans notre littérature par la porte de l’universel. Je ne parlerai pas de mon livre, lui aussi en édition bilingue et imprimé à Erevan, intitulé  Nomadisme et sédentarité, sous-titré « le cas arménien aujourd’hui ». Ni des autres qui traitent spécifiquement de questions arméniennes comme les plus récents, l’un sur les dernières élections en Arménie, EREVAN 06-08, l’autre sur le négationnisme et notre diaspora, VERS L’EUROPE. Autant d’ouvrages destinés à alimenter la réflexion sur nous-mêmes, mais qui n’éveillant aucune curiosité de la part de nos « intercesseurs » sont anéantis par ces forces d’inertie qui minent la vie communautaire et la conduisent insensiblement à sa propre désertification. Aujourd’hui, envoyer en « service de presse » ses ouvrages à des représentants communautaires susceptibles d’en parler ne suscite même plus un remerciement.

Ce peu d’intérêt pour le livre d’écrivain a été significatif lors de l’Année de l’Arménie, malgré quelques invitations de poètes venus d’Erevan, ici ou là. Mais aucun prosateur. Le désarroi des organisateurs est venu du manque de traductions, alors que le roman arménien existe. Le Centre National du Livre, qui invite des auteurs étrangers dans le cadre des Belles étrangères, a été dans l’impossibilité de le faire pour l’Arménie. Mais concernant la poésie, nous avons perdu, durant cette Année privilégiée, l’occasion d’en montrer la richesse en l’exposant dans les rames du métro parisien. Malgré notre insistance, rien n’a été fait et le métro, qui aurait pu constituer une excellente vitrine des lettres arméniennes, a roulé à vide, au grand dam de ceux qui avaient déployé tous leurs efforts pour ouvrir les yeux et les oreilles du responsable de ce département.

Le salon du livre, intitulé «  Regards croisés » qui s’est tenu du 15 au 17 mai dernier à Paris en dit long sur la manière dont les auteurs en tous genres, professeurs d’histoire ou  historiens du génocide ont pris la place des écrivains compris dans l’acception définie plus haut. On a beau en chercher parmi les noms évoqués, on n’en trouve pas qui soient porteurs de nos paroles aujourd’hui et maintenant. Sans mettre en doute la valeur des uns et des autres, je constate que le génocide fait toujours recette. Ecrire un roman sur nos massacres de 1895, 1909 ou 1915, constitue une assurance pour accéder au statut d’écrivain. C’est que les Arméniens adorent qu’on leur ressasse leur génocide sur tous les tons du pathos et du pathologique. Ils s’y retrouvent, se reconnaissent frères et sœurs dans le puits de leur ressentiment, éprouvant dans ce genre de livre le frisson de leur race. Ne leur parlez pas d’eux-mêmes. Le vivant les effraie bien plus qu’un récit sanguinaire.

Le temps n’est plus, chez nous en diaspora, où l’écrivain faisait l’objet d’une véritable curiosité et demeurait le centre de mille attentions. Je me souviens des séances de lecture organisée à L’INALCO par le regretté Bruno Sakayan. Sa disparition prématurée a été une véritable catastrophe. Aucune maison de la culture n’aura réussi par la suite en trente ans ce que Bruno aura accompli seul, avec peu de moyens, en l’espace d’un an ou deux. Je me souviens aussi de la Galerie Les Cents, que Liliane Daronian réussit modestement à maintenir au prix de multiples efforts, afin d’ouvrir une porte parisienne aux artistes arméniens.

Heureusement des initiatives hors système ont encore lieu ici ou là, qui font écho à ce genre de prouesse. Je pense à celle de Mooshegh Abrahamian, créateur du Festival du Livre d’Avignon en 2008, et au salon du livre de Genève en 2008, où c’est l’écrivain qu’on invitait parmi d’autres producteurs d’ouvrages. Je pense aussi au travail d’archivage de l’ACAM, assez exhaustif pour être signalé comme site de référence. Mais aussi aux éditions EDIPOL qui accordent aux traducteurs arméniens des droits d’auteur propres à les encourager, contrairement à certains éditeurs communautaires qui vous publient sans contrats.

Ara Baliozian l’aura dit avant nous : écrire pour les Arméniens sur les Arméniens équivaut à un suicide littéraire. C’est que les Arméniens sont à ce point arméniens qu’ils sont capables de donner des conseils à leurs écrivains pour qu’ils écrivent « correctement ». Comme si un chauffeur de taxi donnait des conseils de cuisine à un cuisinier. L’Arménien aimerait se lire dans l’œuvre d’un auteur tel qu’il se croit non tel qu’il est. Et il se voit comme le héros d’un pays de légende, non comme un homme. Or, tout écrivain qui se respecte n’a que faire de la légende, c’est l’homme vivant qui l’intéresse, l’homme d’ici et de maintenant. Et forcément, quand cet homme frise la monstruosité, l’Arménien le rejette. Pas de censure plus sournoise chez les Arméniens que le rejet du vivant au nom d’une mystique forcenée de l’histoire. Ara Baliozian en sait quelque chose, qui ne cesse de tirer son écriture vers un examen de conscience long et douloureux à quoi l’obligent ses années de soumission aveugle à un arménisme oppressif. Sa quête consiste à se retrouver homme plutôt que victime inconsciente d’une idéologie communautariste. Et quand un écrivain n’a d’autre but que de secouer ses chaînes, de décontaminer sa voix et son regard, il irrite ceux qui se complaisent dans des rites de pensée qui tournent à l’obsession.

Mais d’un autre côté, l’écrivain dit arménien n’a pas d’autre choix que d’écrire sur les siens. Ils sont sa matière, celle qu’il connaît le mieux, ou du moins qui entre toutes, excite sa curiosité afin de comprendre l’énigme de ses origines. C’est qu’elle constitue le terreau à partir duquel il va parler de tous les hommes. Dans le fond, cette petite humanité que représentent les Arméniens d’aujourd’hui en dit long sur les souffrances humaines. Il se trouve que les Arméniens ont eu leur part plus qu’il n’est permis. Entrer dans ce mal qui les ronge, comprendre comment ils le dominent ou sont dominés par lui, définir les maladies qu’il engendre et les respirations qu’il exige… tout cela reste un programme d’écriture passionnant. Quitte à devoir endurer toutes les frustrations qu’implique la matérialité de ce travail, de celles que j’ai évoquées plus haut.

En effet, chacun ignore que,  non content d’avoir à affronter l’inertie d’un lectorat communautaire qu’alimente nos modes internes de diffusion culturelle, l’écrivain « arménien » reste le mal-aimé des éditeurs français. Ceux-ci n’accordent leur intérêt qu’à des livres promis à un public le plus vaste possible. Si le génocide romancé fait recette (du genre : Erevan de Sinoué, ou Nuit turque de Philippe Videlier, Le mas des Alouettes d’Antonia Arslan, et autres…), c’est qu’il déborde les frontières du cas arménien et entre dans la catégorie des romans historiques. Mais, en nous rejetant constamment dans un passé révolu, ils déforment le regard que nous pourrions porter sur nous-mêmes pour apprendre à mieux nous connaître. Les tenants de la survie qui déplorent la lente assimilation de la diaspora devraient admettre que ce genre du roman ne nous aide pas à prendre conscience des raisons actuelles de notre disparition. Ces romans nous rendent aveugles sur notre enlisement présent. Pour autant, lire Baliozian ne permettra pas d’enrayer le processus. Ses aphorismes rendent simplement plus lucides et obligent à affronter le principe de réalité.

Ceux qui, comme Ara Baliozian, ont le courage de dire ce présent arménien, de dénoncer les aliénations qui nous étouffent en sont réduits à utiliser des moyens de diffusion qui échappent à l’industrie du livre, comme Internet, avec le risque de passer tout de même inaperçus et de voir ce qu’ils écrivent soumis à l’éphémère du virtuel. Je ne connais rien de plus pathétique que le travail de Baliozian, qui consiste à jeter à la mer des bouteilles renfermant des textes d’une admirable justesse sur les Arméniens. Ce renoncement forcé au livre papier doublé d’un travail de bénédictin scrutant la réalité arménienne relève effectivement de quelque chose de  religieux, en tout cas de sacerdotal. Mais écrire est plus  fort que tout.

Il faut donc que les écrivains dits « arméniens » en soient réduits à forcer leur texte vers l’universel s’ils veulent rester au-dessus de la mêlée et être un jour reconnus comme essentiels, dans cent ans peut-être au sein d’on ne sait quel mensuel communautaire finissant, comme aujourd’hui sont mis au jour des Raffi ou des Ochagan. Mais en attendant, ils sont obligés de tomber dans des pratiques qui consistent à imprimer coûte que coûte en dehors des circuits classiques. Chacun est donc tenu de se débrouiller comme il peut, quitte à payer de sa poche, à diffuser lui-même ses livres, ou à se reposer sur quelques personnalités aussi généreuses que rares.

Certains de nos puristes, auxquels répugne ce genre de méthode, oublient que c’est tout un pan de notre littérature qui devrait être sacrifié si nous devions croire qu’un livre ne vaut que s’il est publié par des éditeurs français. Nul ne sait par exemple que des traductions déjà faites d’écrivains majeurs comme Zabel Yessayan (Parmi les ruines) ou Yervant Odian  (Les  années maudites) et d’autres, sont dans des tiroirs faute de trouver acquéreurs. Quand un écrivain d’origine arménienne s’oblige à entrer dans le moule des exigences éditoriales françaises, il s’adapte au goût du jour et n’exprime plus que sa culture d’adoption. Aucun intérêt pour notre culture. Il faut donc choisir entre diffusion commerciale et livre confidentiel, entre quantitatif et profondeur et si l’écrivain doit se prostituer ou se respecter.

Pour exemple, le mince recueil d’aphorismes choisis de Baliozian intitulé Pertinentes impertinences est le fait de trois traducteurs appartenant à la diaspora française, qui, faute d’éditeur, ont fait imprimer le livre en Arménie et à leurs frais. Par ailleurs, même si Marc Nichanian a publié La perversion historiographique aux éditions Lignes ( et non Léo Scheer, comme le stipule l’article des NAM), ses trois volumes portant le titre général de Entre l’art et le témoignage ont paru chez MētisPresses, une maison d’édition créée à l’occasion par Anna Barseghian et son mari Stefan Kristensen. On est en droit de penser que sans cette initiative éditoriale, les textes de Nichanian n’auraient jamais vu le jour en français. Ni d’ailleurs la traduction qu’a faite Hervé Georgelin de En ces sombres jours d’Aram Andonian, dont on ne saurait souligner l’importance. Dans cet ordre d’idées, le lecteur serait fort étonné si on lui révélait que des écrivains connus publient leurs romans ou leurs poèmes à compte d’auteur ou grâce à des mécènes. De ces livres dont on reparlera sûrement dans cent ans, quand les romans du génocide seront passés avec la poussière du temps.

Je rappelle au lecteur que ces lignes sont écrites pour montrer les difficultés que rencontre l’écriture diasporique dans le sens où nous l’avons définie. Que ces difficultés résultent d’un certain nombre de comportements qui contribuent à mettre les écrivains en situation de condamnation tacite, délibérée ou inconsciente. Que l’ostracisme exercé à leur encontre a pour conséquence leur disparition. « Combien d’écrivains dans la diaspora arménienne de France ? demandai-je un jour à une intellectuelle du Canada. – Deux.»

De fait l’espèce de procès qui a cours chez nous contre les écrivains non conformes relève d’une propension générale à se dénigrer mutuellement. Ma propre expérience et les multiples histoires qui m’ont été confiées et que j’ai eu à connaître de près ou de loin me laissent penser que la diaspora arménienne est ressentie par les Arméniens eux-mêmes comme une société du mépris. Que peut éprouver celui qui fait don de sa personne et qui ne reçoit aucune once de considération, mais des pierres accompagnées d’injures ? Le plus grave est que celui qui s’éprouve comme méprisé se comporte lui-même ou est considéré comme appartenant à la famille des méprisants. En d’autres termes, circulent au sein de notre diaspora des générosités frustrées et des dévouements trahis bien plus que des solidarités capables de cimenter les individus pour constituer un corps revendicatif cohérent contre les forces qui cherchent par tous les moyens à nous nier. Corps malade s’il en est, d’une maladie dont les écrivains n’auront plus à parler demain. Ils ne seront plus là, suicidés qu’ils seront par leur propre communauté.

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Lire également :

Diaspora. Foi et entropie 1 – Rien ne se perd, tout se métamorphose…

Diaspora. Foi et entropie 2 – Mort d’un Journal, mort de la pensée

Diaspora. Foi et entropie 3 – Parler la langue, avec qui et pour quoi ?

Diaspora. Foi et entropie 4 – Oxymore d’une Eglise nationale


19 juillet 2009

Sagesse du désert : texte du 19 juillet

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choucroute

Abba Poemen disait : « L’Esprit de Dieu n’est jamais entré dans une maison où il y a le plaisir et les délices »

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In Sagesse du Désert, 365 textes des pères du désert rassemblés par le Père Benoît Standaert, obs ( Editions de Solesmes)

13 juillet 2009

Sagesse du désert. Texte du 14 juillet

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sinai bis

La colombe n’a pas trouvé où se poser

Alors qu’il résidait dans les régions inférieures,  abba Arsène y était importuné par la foule, aussi jugea-t-il bon de quitter sa cellule. Sans rien emporter, il alla trouver ses disciples de Pharan, Alexandre et Zoïle. Alors il dit à Alexandre : « Embarque et remonte le fleuve », ce qu’il fit. Puis il dit à Zoïle : «  Viens avec moi jusqu’au fleuve et cherche-moi une barque qui descende jusqu’à Alexandrie, puis tu remonteras, toi aussi, le fleuve pour rejoindre ton frère ». Zoïle, bouleversé par cette parole, garda le silence et c’est ainsi qu’ils se séparèrent. Le vieillard descendit donc dans la région d’Alexandrie et tomba gravement malade. Ses serviteurs se disaient l’un à l’autre : « L’un de nous aurait-il peiné le vieillard et c’est pour cela qu’il se serait séparé de nous ? » Mais ils ne trouvaient rien dans leur conscience et ne voyaient pas qu’ils lui eussent jamais désobéi. Guéri, le vieillard dit : « Je vais aller vers mes Pères ». Remontant  alors le fleuve, il arriva à Pétra où se trouvaient ses serviteurs. Comme il était près du fleuve, une jeune esclave éthiopienne vint toucher sa mélote. Le vieillard la rabroua, mais la fille lui dit : « Si tu es moine, va-t-en dans la montagne ».À ces mots, le vieillard pénétré de componction se dit en lui-même : « Arsène, si tu es moine, va-t-en dans la montagne ». Là-dessus, Alexandre et Zoïle se présentèrent à lui, et comme ils se jetaient à ses pieds, le vieillard lui aussi se précipita à terre, et tous pleurèrent. Le vieillard dit : « N’avez-vous pas vu que j’étais malade ? «  Ils répondirent : « Si ». Alors le vieillard leur dit : « Pourquoi n’êtes-vous pas venus me voir ? » Abba Alexandre dit : « Ta séparation d’avec nous n’a pas été comprise et beaucoup n’en ont pas été édifiés, disant : « S’il n’avait pas désobéi au vieillard, il ne les aurait pas quittés  » ». Il leur dit : « Maintenant les gens vont dire : « La colombe n’a pas trouvé où poser ses pattes et elle est revenue auprès de Noé dans l’arche » ». (Gn 8,9). Et ainsi ils furent consolés et Arsène demeura avec eux jusqu’à sa mort.

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In Sagesse du Désert, 365 textes des pères du désert rassemblés par le Père Benoît Standaert, obs ( Editions de Solesmes)

Itinéraire avant l’oubli (24)

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Les chiens dogmatiques

Harcèlent ta vie de leur royaume

Ta vie dans le feu des énigmes

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( Santorin 6)

12 juillet 2009

Itinéraire avant l’oubli (23)

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 1:53
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Mer monstre et mystère dévorant

Foi économique des insulaires

Et moi de partout assiégé


(Santorin 5 )

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