Ecrittératures

31 juillet 2009

Dialogue de sourd avec muet.


son nom

« son nom  n’est pas son nom »

*

A Dimitri

*

Depuis qu’un ami grec de Macédoine m’a envoyé cette phrase trouvée sur un mur du Mont Athos : « Efforce-toi de mourir avant de mourir pour ne pas mourir à l’heure de ta mort », je ne dors plus. L’injonction a réveillé en moi un aphorisme du même tonneau : «  La mort inconsciente est la mort, la mort consciente est l’immortalité ». Sentence qui sommeillait dans mes fonds intestins depuis le jour où je l’ai rencontrée au hasard d’une page arménienne. Comme nous aimons jouer  au  ping-pong épistolaire, j’ai répliqué à l’envoyeur, en écho à sa fusée mystique, la preuve que la nôtre valait bien celle de ses ermites. À moins qu’il ne faille plutôt penser qu’il s’agissait d’une rengaine commune à toute une géographie de l’histoire concentrée dans ces merveilles géologiques qui vous poussent à méditer sur la vanité de toute chose, même de la chose arménienne.

Or, comme j’ai moins à vivre que mon ami macédonien de Grèce, j’en ai conclu qu’il m’était urgent de mourir avant de mourir. Mais mourir à quoi ? Mourir à qui ?

Le Christ en croix acheté dans une brocante et que j’ai accroché au-dessus de mon bureau m’aurait-il enfin parlé ? Plus je le regarde en l’interrogeant, moins il donne l’air de vouloir lever la tête pour me planter ses yeux dans les miens. Le bronze lui tient le cou dans la lassitude de la souffrance. « Pourquoi m’as-tu abandonné ? – Mais tu n’es pas abandonné, puisque tu as recours à moi. – Alors, dis-moi, à quoi, à qui dois-je mourir ? – À toi-même, bien sûr. – Mais pourquoi m’avoir donné la vie si je dois me faire mourir ? – Ce n’est pas ta vie qui doit mourir, mais ta vie que tu dois faire vivre. N’ai-je pas accepté de mourir pour plus fort que ta mort ? Abandonne et tu ne seras pas abandonné. – Abandonne ! Abandonne ! Facile à dire. Par exemple, comment puis-je abandonner ce qui remplit ma vie ? – Ce qui remplit ta vie ou ce qui alourdit ta vie ? – Est-ce ma faute si tu m’as fait arménien, et qui plus est un Arménien chargé comme un âne d’un génocide aussi monstrueux ? – C’est une grâce, au contraire. Plus tu abandonneras tes morts, plus tu seras dans la vie qui vient. – Mais j’ai déjà pas mal fait. Je ne commémore plus le 24 avril, après trente ans et plus de bons et loyaux services. Et je ne mets pas les pieds à l’église Jean Goujon. Et même je parle avec des Turcs. Reconnais que je fais des efforts pour me désarméniser. – Des efforts, des efforts… Pourtant tu n’as que ça à la bouche, pour ne pas dire au bout de ta plume, l’Arménie et les Arméniens. – Mais c’est l’incarnation de mon humanité, non ? – De là à en faire une religion qui remplisse toute ta vie… Seras-tu jugé au nom de ton arménité ? Ai-je jamais dit cela ? – C’est vrai, tu ne l’as jamais dit. Cependant, il faut reconnaître que je me suis dépouillé de bien des engagements. Par exemple je n’écris plus dans les Nouvelles d’Arménie Magazine et j’ai quitté le site Yevrobatsi. – Et qu’as-tu mis à la place ? Moi ? – Et sur quoi suis-je en train d’écrire, sur le pakhlava, peut-être ? – Oui, car tu aimes faire du sucre avec tes mots rien que pour te faire aimer. – Du sucre ! Le génocide serait du sucre ? – Laisse mourir les morts là où ils furent enlevés et les ruines là où elles sont encore. C’est ta mort qui m’intéresse, et c’est pour elle que je souffre. – Et moi je souffre quand je vois triompher le criminel. Je croyais être né pour mettre à mal cette injustice. N’est-ce pas pour cela que tu m’as fait naître arménien ? Ne suis-je pas un peu ton instrument ? – Orgueil et distraction. – Mais alors comment extirper l’Histoire de ma personne ? Je ne peux tout de même pas la vomir comme un plat de pâtes ? – Plus tu t’obstineras dans cette voie sans lumière, et plus les nœuds se noueront dans ta tête… – Où en étions-nous déjà ?  Qui parle ? Et à qui ? Voilà : vos amis vous envoient une injonction mystique en cadeau et elle vous met les quatre fers en l’air. Je voudrais bien lui demander, à mon Grec de Macédoine comment il fera à son tour pour guérir de cette maladie, le jour venu… »

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