Ecrittératures

13 août 2009

Pauvre Arménien !

homme de faimHomme de faim

*

–          Vous dites que vous êtes un pauvre d’Arménie. Que puis-je faire pour vous ?

–          Je le dis parce que je le suis. Je n’ai pas de travail, on ne m’a toujours pas donné de maison après le tremblement de terre, je ne mange pas à ma faim, maintenant je vis sur la décharge de Noubarachèn et ma vie est bouchée. Ce gouvernement m’a rejeté si loin, qu’il ne m’entend plus. Je n’ai pas d’autre moyen que de me tourner vers le premier venu pour que soit mis fin à ma situation qui est celle de milliers d’autres.

–          Je pourrais prévenir Aznavour. 100% arménien, 100% français et 100% suisse. Mais il doit être très occupé à faire ses adieux à la planète et à représenter Serge Sarkissian aux Nations Unies. Il ne peut pas être au four,  même s’il n’y a pas de feu, au moulin, même s’il n’y a plus d’eau,et en plus parler des Arméniens pauvres. Il a assez donné de lait, même si c’était de la poudre, ce n’est quand même pas une vache inépuisable. Je vais téléphoner à l’écrivain Denis Donikian, il s’est spécialisé dans la peinture en noir de l’Arménie et des Arméniens. Il adore la merde. Dans son livre Un Nôtre Pays, il n’arrête pas, une vraie diarrhée… Allo, Denis Donikian ! Bonjour. Voilà, j’ai un pauvre d’Arménie sous la main, ça vous intéresse ?

–          Un vrai pauvre ? Un pauvre authentique, certifié conforme j’espère.

–          Oui, il vit sur la décharge publique.

–          C’est donc probablement un vrai. Mais malheureusement, dites-lui que des pauvres comme lui il y en a des milliers dans le monde. Même en France on a des pauvres. C’est vraiment pas original. En diaspora, on n’aime pas qu’on salisse le pays en citant des exemples de misère qu’on trouve partout ailleurs.

–          Je vous le passe.

–          Allo ! Donikian faites quelque chose. Parlez de nous. C’est votre rôle d’écrivain non ? Sinon, qu’est-ce je peux faire ?

–          Rien. Souffrir en essayant de ne pas mourir trop tôt. De toute manière, manger de la viande n’a jamais été très bon pour l’espérance de vie.

–          Mais je mange dans les poubelles des autres !

–          À la bonheur. Au moins vous mangez.  Il y a des pays où l’on n’a même pas ça. Dans ce cas, triez les légumes et les fruits. Même pourris, ça reste des légumes et des fruits. De temps en temps, si le cœur vous en dit, choisissez une poubelle de restaurant. Vous pourriez y trouver un reste de khorovadz ou de lahmedjou, qui sait ? Votre pauvreté est malheureusement trop commune.  La diaspora  n’aime pas qu’on parle des pauvres Arméniens pour salir l’Arménie.

–          Mais c’est qui Diaspora ? Un nouveau riche ? Une veuve de la campagne arménienne qui s’est recyclée en épousant un industriel ? Ou une sorte de caniche ?

–          C’est un peu tout ça. La diaspora va une fois par an en Arménie pour divertir son deuil, y fréquente les restaurants pour manger du khorovadz et affiche toujours chez elle un poster représentant l’Ararat, le symbole de la beauté arménienne.

–          Eh bien qu’elle l’escalade son Ararat ! Et où elle fera sa merde, la diaspora, durant son ascension ? Sur le symbole de la beauté arménienne ! A moins qu’elle apporte des sacs plastiques. D’ailleurs, nos vieux en vendent sur les marchés d’Erevan, des sacs plastiques. Avez-vous jamais vu ces petits vieux, Monsieur Donikian, vendant des sacs plastiques pour assurer leur pain quotidien ? En tout cas, nous ici, à la décharge, on se décharge directement dessus. Pas de chasse-d’eau, pas de papier hygiénique doux et rose… Et rien pour s’asseoir et lire des magazines de luxe tout en faisant. C’est très inconfortable. On baigne dans une odeur de pourriture au point qu’on se sent devenir soi-même pourriture à la longue.

–          Vous exagérez, il y a plus malheureux que vous en France.

–          Et est-ce que les écrivains français parlent des pauvres français ?

–          Oui, ils en parlent. Ils parlent de ce qui est révoltant en général.

–          Mais alors, ils salissent la France ?

–          Pas du tout, ils sont l’honneur de la France au contraire.

–          Et pourquoi seraient-ils l’honneur de la France ? Je ne comprends pas.

–          Parce qu’ils défendent les droits individuels. Sans eux la France ne serait pas la France.

–          Donc, quand un écrivain arménien défendant les pauvres arméniens salit l’Arménie, un écrivain français qui défend les pauvres français devient l’honneur de la France ? Je ne comprends pas.

–          Moi non plus.

–          Si les écrivains arméniens ne peuvent pas parler des pauvres arméniens pour ne pas salir l’Arménie, de quoi doivent-ils parler ? Du mariage du fils Kotcharian avec Sirousho ? De la demeure romano-grecque sur la route d’Ashtarag ? Ou des kilos en trop de Dodi Gago ?

–          Si c’est beau, c’est de l’info.

–          Ah, parce que le mariage de Sirousho, la maison romano-grecque et les kilos de Dodi Gago vous trouvez ça beau  quand tout autour grouille une population de la débrouille et de la survie.

–          Vous exagérez un peu non. Il est vrai que si nos journaux français ne devaient parler que de ce qui ne salit pas France, ce serait la mort du journal Le Monde, de Libération, et de tant d’autres… Les journalistes devraient ne s’occuper que de mode, de recettes de cuisine, de produits cosmétiques, de courses de chevaux… Que sais-je encore ? En tout cas, pour ma part, je ne peux rien pour vous. Vous avez beau être arménien, manger sur la décharge, ou ne pas avoir de travail, vous pouvez crever la bouche ouverte, car vous n’êtes pas si malheureux que ça. En France, au Nicaragua, en Zambie, dans les pays d’Afrique, c’est pire. Je raccroche.

–          Ne raccrochez pas, monsieur Donikian ! Ne raccrochez pas. Nous sommes quand même la première nation à avoir adopté le christianisme, non !

–          Et toi, tu es le mouton qu’on sacrifie.

… Bip… Bip… Bip…

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2 commentaires »

  1. Voilà la plume grinçante de Denis.

    Commentaire par Melkonian Dzovinar — 14 août 2009 @ 9:27 | Réponse

  2. Il faut continuer à dire toutes les vérités . Y compris celles qui font très mal . Trop de rêves empêchent de faire face aux réalités et de les surmonter . Merci .

    Commentaire par Avignon — 14 août 2009 @ 9:28 | Réponse


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