Ecrittératures

29 octobre 2009

Entretien avec Gérard Torikian

A l’occasion de la représentation prochaine de sa pièce en Turquie, Le concert arménien ou le proverbe turc, (Voir l’annonce) Ecrittératures s’est entretenu avec Gérard Torikian:

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Ecrittératures : Comment a été mise en place cette représentation de ta pièce en Turquie et grâce à qui ?

Gérard Torikian : Le désir de porter le spectacle en Turquie, et en Arménie, remonte à sa conception. C’est en le jouant au festival d’Avignon il y a 3 ans, que ce désir a vraiment commencé à prendre forme. Un spectateur anonyme, de nationalité turque, assiste à l’une des représentations de la pièce, à l’issue de laquelle il me demande si je serais prêt à aller le représenter en Turquie. Il ajoute qu’il serait très honoré d’être l’artisan de cette tournée. Un an plus tard, je me retrouve à communiquer avec des intellectuels et des artistes turcs, qui accueillent cette perspective avec beaucoup d’enthousiasme et de chaleur. Aussi, la rencontre « physique » avec ces interlocuteurs s’impose d’elle-même, et me voici en partance pour Istanbul avec mon ami Serge Avedikian. Là, à travers toutes mes rencontres, je découvre auprès de ces hommes et de ces femmes, une implication artistique, et politique aussi, absolument extraordinaires. Parmi tous ces contacts, un homme remarquable qui allait devenir le co-producteur turc de la tournée du spectacle, Osman Kavala (Anadolu Kültür).

Ecrittératures :  Pourquoi en Turquie et pas en Arménie ?

Gérard Torikian : Ah… Il se trouve que le spectacle a été invité en Arménie, dans le cadre du festival « High Fest », c’était en Octobre 2007. En recevant cette invitation, j’étais très heureux bien sûr, car comme je l’ai dit tout à l’heure, j’étais convaincu que la vocation du spectacle ne serait remplie qu’une fois celui-ci représenté et en Arménie et en Turquie. En deux mots, et pour être franc, j’ai eu le sentiment que cette « invitation » n’était que de pure forme. Autrement dit, tout m’a paru compliqué, voire même démobilisant, décourageant, tant dans la communication avec les instances organisatrices que dans l’esprit qui l’animait. Sans pour autant attendre de me voir dérouler un tapis rouge à mon arrivée, j’ai réalisé petit à petit que je devrais tout prendre en charge moi-même, et prendre le risque, ce que j’ai fini par refuser, de représenter le spectacle dans de mauvaises conditions. J’ai fini par me dire que la chose se serait peut-être passé différemment si le propos du spectacle avait traité de botanique…

Ecrittératures :  Que représente pour toi cette prestation d’un point de vue symbolique ?

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Gérard Torikian : Il y aurait bien des choses à dire à ce sujet. C’est un acte fort, à titre personnel bien sûr, mais aussi à titre collectif. La chose essentielle à mes yeux réside dans sa dimension artistique, même si d’autres implications l’entourent inévitablement. Ma démarche artistique, et personnelle aussi, est disons pacifiante… pacificationnelle… pacifique. Que ce spectacle, co-écrit par un Français d’origine arménienne et une Française de pure souche, mis en scène par un Français né en Arménie, traduit en turc pour les besoins des représentations à Diyarbakir et à Istanbul, soit « offert » à un public turc en Turquie, voilà pour moi la symbolique la plus forte, à savoir celle de pouvoir donner à entendre et à voir haut et fort la multitude d' »amnésies », d’ignorances et de secrets bien gardés, poisons de la conscience et du corps de tout être humain.

Ecrittératures : Comment définir cette pièce somme toute très hybride, qui échappe en tout cas aux canons traditionnels et qui ne peut être jouée que par toi, ne serait-ce que pour les morceaux de piano ?

Gérard Torikian : Cette pièce est pour moi une sorte de sésame. Elle suscite l’interrogation, la mise en distance vis-à-vis de nous-mêmes. Elle réclame de moi, et à travers moi de tout un chacun, de sortir de nous-mêmes pour mieux être nous-mêmes. Elle impose la légèreté, la farce même, la nécessité de se traverser soi-même pour être en mesure de vivre l’intolérable héritage de l’Histoire. A l’inverse, elle peut n’ouvrir aucune porte en nous, surtout si nous n’avons pas la moindre idée de ce que peut être une porte et de l’endroit où elle se trouve en nous. Dans ce cas, la pièce n’est plus un sésame, mais un concombre ou une asperge.

Mon credo pourrait se résumer dans cette phrase : « Pour être en paix avec son passé, il faut apprendre à se jouer de lui en riant ». Pour ce qui est de l’impératif à ce que je sois seul à pouvoir la représenter, cela reste à voir… Il me semble que j’aimerais beaucoup la découvrir assis dans le public, mais je suis persuadé également que la richesse de cette expérience est intimement liée au fait que ce soit moi qui la serve.

Dans cette pièce génocide et volonté de dialogue semblent fortement imbriqués. Oublier, réparer, pardonner… ?Comment devenir sourd au chant des Sirènes ?

Le génocide perpétré contre les Arméniens par les Jeunes Turcs est une monstruosité du passé. De quel autre outil que le partage et le dialogue disposè-je au présent en tant qu’artiste ?

Comme il est dit par le personnage dans le spectacle, s’adressant à deux marionnettes, l’une arménienne, l’autre turque : « C’est quoi, votre problème, à tous les deux ? » Interloquées, l’une et l’autre ne peuvent faire autre chose que de rester campées sur la « tradition de loyauté » de leurs cultures respectives, interdisant totalement une transformation profonde de leurs comportements. Que faire d’autre que parler et écouter, avec bienveillance « si possible » ?

Parler et écouter pour apprendre de l’autre, de l’autre qui vit aujourd’hui dans le monde d’aujourd’hui, bien loin de ce drame du passé ? Or, si je me mets à douter de la parole de l’autre, que va-t-il se passer ? Je ne l’écouterai plus, je ne l’entendrai plus. A moi, le cortège infini des ombres d’une mémoire lointaine. A moi, le retour à la case départ de la haine.

Une dernière phrase du spectacle dans ce sens, dite par la défunte Mère du personnage  : « Tu pourris ta vie en la trempant jour après jour dans le jus de mort du passé, de sorte que tu continues l’oeuvre des criminels. Idiot ! »

Ecrittératures :  Qu’avez-vous fait, d’un point de vue technique, Serge Avédikian et toi-même, pour rendre cette pièce compréhensible par un non francophone ?

Gérard Torikian : Il serait préférable de poser la question à Serge en ce qui concerne son travail de metteur en scène du spectacle. Pour moi, j’évoquais tout à l’heure les notions d' »amnésies », d’ignorances et de secrets. Ces notions, chaque homme et chaque femme, quelle que soit leur nationalité, les portent en eux, quand bien même ils n’en ont pas conscience.

Une seconde notion, partagée, sinon par tous les peuples, en tout cas par bon nombre d’entre eux, voire partagée par des ethnies ou des régionalismes vivaces, est celle d’un drame du passé, de luttes fratricides, d’une tragédie de l’Histoire. Cette volonté d’ouverture a accompagné l’écriture de la pièce à chaque instant. Comme on dit, on n’est jamais autant universel qu’en évoquant ses spécificités culturelles et personnelles. Je n’ai jamais souhaité écrire ou jouer un spectacle communautariste, tout simplement parce qu’à mes yeux une telle démarche est tournée vers le passé et l’enfermement. L’un des témoignages les plus inattendus est certainement celui d’une jeune spectatrice française venue assister à l’une des premières représentations du spectacle. Elle me confie qu’elle a eu un peu de mal à « rentrer » dans le spectacle au début, et qu’à un moment donné, lui est revenu en mémoire un pan de son histoire vendéenne que lui avait livré son grand-père. Elle m’a simplement remercié pour avoir retrouvé cette partie d’elle-même.

Ecrittératures :  Attends-tu des répercussions concrètes de cette représentation ?

Gérard Torikian : Oui et non. Oui. Mon souhait le plus cher, en tant qu’artiste – j’ai déjà quelques idées à ce sujet – serait de créer en collaboration avec des artistes turcs, kurdes, et autres… Non, sans être gasconian, dans le sens où je ne n’attends rien d’autre de la tournée en Turquie que ce qu’elle va m’apporter dans le présent, les 12, 16 et 17 Novembre prochains.

Je m’en satisfais entièrement.

Ecrittératures :  Tu as récemment collé ta voix sur des  textes de Denis Donikian dans un CD intitulé Une Nôtre Arménie. Peux-tu dire pour quelles raisons tu t’es prêté à ce jeu de massacre ?

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Gérard Torikian : Je ne pourrai dévoiler certaines de ces raisons qu’à Denis Donikian « hors interview », car trop personnelles. Pour le reste, j’ai pris un plaisir immense à lire ses textes, tout simplement parce qu’ils me touchent énormément. Ce mélange d’apparente cruauté envers ses congénères, de plume sans complaisance aucune, sans la moindre concession, cachent l’exigence d’une relation d’amour à son « Peuple » comme à une « bien-aimée ». « Qui aime bien châtie bien ! » En ce qui le concerne, je lui préférerais la formule suivante : « Qui vénère bien massacre bien ! »

Denis Donikian : Ch…Ch… Chnor…Chnoraga… gaga..loutyoun Barone Gérard Torikian.

 

Site de Gérard Torikian : http://www.gerardtorikian.com/

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27 octobre 2009

Le génocide se jouera en Turquie

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Tract CAPT Turquie

LE CONCERT ARMENIEN OU LE PROVERBE TURC

Spectacle interprété et écrit par Gérard Torikian, co-écrit par Isabelle Guiard, et mis en scène par Serge Avedikian, sera représenté en Turquie, au Théâtre Municipal de Diyarbakir le 12 Novembre prochain à 20h, et les 16 à 21h et 17 Novembre à 19h et 21h15 au Garajistanbul à Istanbul.

Cette tournée, qui depuis longtemps avait à mes yeux un sens tout particulier, a été rendue possible grâce à la détermination et à la générosité de quelques personnes, françaises, turques et arméniennes, que je remercie à nouveau très sincèrement au passage.

Elle sera pour nous le moyen d’aller à la rencontre d’un public avec lequel le dialogue n’a que trop tardé à s’instaurer.

Merci de bien vouloir diffuser cette information aux personnes insensibilisées, euh… sensibilisées.

Gérard Torikian

20 octobre 2009

Parution : Arménie : de l’abîme aux constructions d’identité

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Actes du Colloque de Cerisy-la-Salle  du 22 au 29 août 2007 sous la direction de Denis Donikian et Georges Festa.

4ème de couverture :

Du 22 au 29 août 2007, Cerisy-la-Salle accueillera l’Arménie à l’occasion d’un colloque intitulé : De l’abîme aux constructions d’identité. Le thème choisi portait en lui-même les éléments dramatiques d’une réflexion qui devait être nécessairement plurielle. Cependant, il s’agissait beaucoup plus d’évoquer de près ou de loin ces ondes de choc aux résonances multiples provoquées par la déflagration génocidaire de 1915 que de revenir sur la réalité historique du fait lui-même. Ainsi, le pluralisme des interventions aura-t-il permis d’opérer des ouvertures, des percées, pour ne pas dire des échappées inhabituelles vers des analyses lumineuses, des rapprochements culturels audacieux, des illustrations intimes fortes ou des abstractions esthétiques éclairantes. Il n’est donc pas interdit de dire qu’au cours de ces journées, c’était moins l’austérité de l’histoire qui était convoquée qu’une sorte de géographie mentale éclatée, à l’image non seulement de la dispersion des générations touchées par le génocide, mais surtout d’une quête de sens opérant dans toutes les directions possibles de l’esprit par des esprits impliqués dans la nécessité de dénouer le chaos du monde.

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Table

Argument

Introduction de Denis Donikian.

I – Ecritures dans la crise

Frédéric Nevchehirlian : Dans le stade

Janine Altounian : Un héritage traumatique ne se met à parler que déplacé dans le temps et l’espace culturel

Anahit Dasseux Ter-Mesropian : ArTménie, Le temps de La Joie.

Annick Asso : La transmission du traumatisme génocidaire au théâtre

II. Identités de recherche

Hélène Piralian-Simonyan : En quoi consiste la reconnaissance du génocide des Arméniens ?

Martine Hovanessian : Identités narratives : exil et sentiment d’appartenance.  Les retours

Jacqueline Starer : Martin Melkonian, une identité au carrefour d’elle-même

Frédéric Gross-Quelen : Perec la lettre déportée

III. Questions d’histoire

Grégoire Krikorian : Le Parlement européen ou l’anti-Lausanne

Georges Festa : Arménie et Arméniens dans les manuels d’Histoire en classe de Première

IV. Géographies

Antoine Chaudagne : Arménie, Ethiopie, itinéraire sur une géographie imaginaire

Wadad Kochen-Zebib : Revisiter Cana

Georges Festa en collaboration avec Marc Koharian et Albert Khazinedjian  : Les Arméniens d’Algérie avant 1962 : témoignages de familles

V. Métamorphoses

Denis Donikian : Chemin de Crète

Varvara Basmadjian : Serviteurs du Palais ou artistes hors des contraintes, quelle identité pour les peintres arméniens de l’Empire ottoman ?

Barbel Pfander : Le cinéma disjonctif d’Artavazd Pelechian

Christine Kiffer, conteuse

Raphaëlle Vierling, artiste

Milo Dias  : De la souffrance à la révolte

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Arménie : de l’abîme aux constructions d’identité : éditions L’Harmattan, Paris, octobre 2009.

ISBN : 978-2-296-09191-7

Prix : 24 euros

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Couverture : Masque de Denis Donikian (1994)

« On a beau vivre à l’envers

vivre sans trop peser sur l’heure qui est

les souvenirs ont manqué d’horizon ».

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Frédéric Gross-Quelen et Georges Festa présentent le livre sur   AYP FM, ARCHIVES, AU FIL DES PAGES du 7/11/2009

AUTRE PARUTION   CD : Une Nôtre Arménie

Jeux du cirque en Arménie

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COEURS SENSIBLES S’ABSTENIR DE REGARDER CETTE 

VIDEO.

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Nous avons longtemps hésité avant de montrer cette video.

Mais voici à quoi jouent les oligarques arméniens, en l’occurrence Gagik Tsarukian, dit Dodi Gago, par ailleurs chef du parti Arménie Prospère et député.

On m’objectera qu’ en Afrique les animaux meurent ainsi. Mais l’Arménie n’est pas la jungle. A moins que…

19 octobre 2009

Le CD de DD est arrivé !

CD

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Gérard Torikian vient de donner sa voix aux textes de Denis Donikian à travers un livre CD fabriqué en Arménie, le pays de tous les dangers, de toutes les absurdités, et grâce à Dieu, encore habité par des Arméniens. Ceux que l’humour chatouille aux oreilles– et qui ont de l’amour pour les mots choisis comme des plumes ou des pointes de fleuret – vont à coup sûr se désarméniser l’esprit le temps d’une écoute. Mais pour obtenir la chose auditive et purgative, il faudra faire la queue. En cette période de restriction budgétaire, de réchauffement kleptocratique, de pénurie en matière hygiénique de Papier d’Arménie, faudra faire vite. Une fois le stock épuisé, les CD ne cèderont à aucune plainte. Et comme c’est bientôt Noël, chacun peut commencer à prendre ses dispositions. Et si Gérard lisant Donikian arrive à faire rire Donikian lui-même, croyez-moi, faut vraiment pas attendre.

S’adresser à l’auteur : denisdonikian@gmail.com

13 euros + 2 de port = 15 euros le bijou par chèque.

Pour la bafouille, en page 3, faire la demande.

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Les textes choisis sont extraits des ouvrages suivants :

Le peuple Haï (Publisud, Paris, 1995)

De père en fils (page 98)

Description des Tarariens (page 82)

Un Nôtre Pays, Trois voyages en troisième Arménie (Publisud, Paris, 2003)

Papier d’Arménie  (page175)

Les jupes fendues (page 116)

Hayoutioun, Chronique d’une Arménie virtuelle (Nouvelles d’Arménie Édition, Paris, 2005)

Dieu est-il arménien ? (page 26)

Les Arméniens aiment-ils les Arméniens ? (page 13)

En route (page 192)

Typologie du voyageur  (page 193)

Portrait de groupe avec guide (page 193)

La douane (page 194)

Le point de vue de Komitas  (page 107)

Le point de vue des tontons flingueurs  (page 94)

Chauffer ceux qui sont nus  (page 106)

La porte étroite (page 252)

Recette pour faire un Arménien (page 29)

15 octobre 2009

Diaspora arménienne, cocue des uns, otage des autres.

« Car l’égarement des stupides les tue,

et l’insouciance des insensés les perd.»

(Proverbes, 1, 32).

Les votch (non) vociférés à l’encontre du Président Serge Sarkissian devant la statue impassible de Komitas à Paris, le 2 octobre dernier, a donné lieu à une véritable foire d’empoigne. Elle m’a rappelé cette époque, en France, où la diaspora s’entredéchirait à propos de l’Arménie soviétique. Ce 2 octobre, des Arméniens étaient aux prises non seulement avec la police, mais avec d’autres Arméniens. Le bruit et la fureur auront au moins permis aux médias, qui ne sont pas à une schématisation près,  de déclarer que « les » Arméniens étaient opposés aux protocoles. On peut imaginer ce qu’ont dû penser ceux qui étaient opposés à ces Arméniens de l’opposition. Je veux dire ceux qui n’ont pas pour habitude de répondre à l’appel d’aucun parti pour quelque cause que ce soit et qui sont assez jaloux de leur indépendance d’esprit pour ne pas subir la contagion des rengaines et des slogans. Or, ce jour là, on aura vu un évêque arménien faire des tentatives désespérées pour apaiser les esprits, tandis qu’on criait de tous côtés à la trahison. Ce jour-là, on aura entendu le mi-président du CCAF faire allégeance au président de l’Arménie, tandis que l’autre mi-président du même CCAF le menaçait de tous les maux s’il persistait à vouloir signer les protocoles. Ceux-ci auront au moins eu pour effet de déchaîner les passions nationales et de révéler  nos clivages. On ne pouvait s’attendre à moins tant les enjeux sont importants. Et les Arméniens ont démontré pour le moins qu’ils étaient un peuple normal. Mais ce qui n’est pas normal, c’est que ce jour-là les vociférants se sont arbitrairement érigés en défenseurs légitimes de la cause arménienne et même en représentants uniques de la diaspora en France. De la même façon que la publicité dans le quotidien Le Monde – on ne sait payée par qui et avec quel argent –  a pu laisser croire que cette même diaspora était unanimement contre la signature des protocoles.

Ces événements auront au moins eu pour effet de nous faire amèrement sourire pour plusieurs raisons.

La première raison est que ces protocoles ont seulement montré ce que les protagonistes ont bien voulu. Et comme l’iceberg  comporte une partie immergée, les protocoles n’ont laissé voir qu’une part minime de leur histoire. Certes, on aura donné à lire aux peuples concernés le texte final qui appelait les signatures turque et arménienne. Mais en ce cas, on peut s’étonner que les partisans du votch n’aient pas eu la même lecture que ceux-là mêmes qui ont contribué à l’élaboration de ces textes. Est-ce à dire que nos opposants étaient mieux informés que ceux-là mêmes qui ont, durant deux années, mené les tractations avec la partie adverse pour défendre bec et ongles les intérêts arméniens, comme on le suppose ?  D’un côté, on entendait les uns affirmer que les autres bradaient le génocide et insultaient nos morts, et ces mêmes autres déclarer le contraire. Les uns qu’on vendait le Karabagh, les autres qu’il n’en avait jamais été question. (Le comique étant que les premiers qui n’avaient jamais combattu pour ce même Karabagh faisaient la leçon à ceux qui s’y étaient illustrés). Dès lors, on est en droit de se demander sur quelles informations claires les partisans du votch se sont-ils mobilisés et pourquoi ne nous ont-ils pas éclairés afin que nous-mêmes nous nous rangions à leur côté ? Ou selon quels intérêts ? À moins qu’ils n’aient suivi un mot d’ordre ou qu’on ait joué sur une corde sensible ? Ou simplement sur des affects comme la peur, la frustration, la méfiance, ou que sais-je encore ?

Une autre raison de sourire amèrement fut le spectacle non de nos dissensions, somme toute naturelles, mais d’une forme d’incohérence qui augure mal de notre avenir, tant la passion des uns aura débordé la raison des autres. Ce jour-là aura pour le moins révélé la faillite sinon la faille du CCAF Paris (Conseil de coordination des Associations arméniennes de France). En effet, on suppose que ces protocoles, en raison de leur importance historique, ont fait l’objet d’âpres discussions au sein de cet honorable conseil dit de coordination. Que ces mêmes discussions ont dégagé un choix à faire, une attitude à prendre et que toutes les composantes avaient décidé de s’y conformer. Or, visiblement, il n’en a rien été. L’enjeu a fait éclater la bulle qui n’avait réussi jusque-là qu’à gérer nos 24 avril. La logique de parti l’aurait-elle emporté sur la discipline démocratique ? Toujours est-il que ce 2 octobre, les membres éminents du CCAF auront manqué d’accorder leurs violons. Ainsi, après des années d’efforts honorables, ce conseil dit de coordination montra ce jour-là ses propres limites et par là-même révéla nos propres pathologies. Il est aisé de comprendre qu’elles tiennent au fait que les uns, au nom de je ne sais quelle légitimité, s’estiment autorisés à parler au nom de tous les autres, à s’ériger en uniques défenseurs des intérêts arméniens, à monopoliser tout ce qui se pense et se fait autour du génocide et de son corolaire négationniste. Qui, ce jour du 2 octobre, a réussi à prendre ma voix en otage au point qu’on l’ait absorbée dans une diaspora profondément irritée à l’idée qu’on veuille toucher à son génocide ? Qui m’a ôté ma liberté de penser autrement cette histoire de protocoles ? Le CCAF serait-il devenu un machin qui se mâche comme un chewing-gum ou une organisation qui s’efforce de représenter honnêtement et raisonnablement les voix arméniennes de France ? De la même manière que la Fédération euro-arménienne, dont on aurait du mal à ne pas saluer  par ailleurs le travail d’alerte accompli au plan européen, outrepasse ses prérogatives quand elle s’arroge le droit de lancer des proclamations péremptoires au nom de tous les Arméniens. Evoquant une  déclaration faite par sa présidente,  en date du 12 octobre dernier, l’agence NOVOSTI  rapporte : « Hilda Cheboyan [sic] a souligné que le président Serge Sargsian, dans son adresse à la nation du 10 octobre, a éludé les références au génocide arménien, à la reconnaissance des frontières turco-arméniennes et au conflit du Haut-Karabakh. Ces trois concessions ont été sévèrement condamnées par les Arméniens qui estiment que la Turquie doit assumer la responsabilité politique et juridique de ses crimes contre le peuple arménien ». Si j’appartiens à ces Arméniens qui estiment que «la Turquie doit assumer la responsabilité politique et juridique de ses crimes contre le peuple arménien », que je sache je n’ai jamais pensé que  Serge Sargsian faisait des concessions pour le condamner sévèrement. En conséquence, parmi ces « Arméniens qui estiment que… », on aurait dû reconnaître que d’autres, à l’instar de messieurs Aznavour, Alain Terzian (président de l’Académie des Césars) et Alexis Govciyan (président du CCAF), estimaient différemment cette affaire de protocoles. Histoire de ne pas les censurer, ni de les mépriser en faisant comme s’ils n’existaient pas.

Les Arméniens aspirent à l’unité. Mais unité ne signifie pas uniformité. Il est naturel et souhaitable que s’élèvent des voix différentes même quand il s’agit d’une cause unique comme la lutte contre le négationnisme de l’État turc. L’équilibre s’établit quand toutes les composantes sont prises en compte et que les tendances minoritaires se plient aux exigences d’une orientation majoritairement choisie. L’histoire a fourni aux Arméniens des événements si extrêmes qu’ils ont déchaîné des passions non moins extrêmes : génocide, soviétisation, tremblement de terre,  pogroms, guerre, négationnisme, etc.  De quoi perdre l’esprit, mais surtout le sens de l’unité nationale. L’étonnant est de constater qu’en dépit de nos divisions, les Arméniens tiennent toujours le cap. Mais pour combien de temps ? De fait, ceux qui chez nous sont prêts à céder du terrain au nom du principe d’unité deviennent  rapidement la proie de ceux qui vandalisent sans vergogne l’esprit démocratique. Certes, et contrairement à ce que l’on devrait penser, on pourrait leur donner raison à ces prédateurs arméniens de la cause arménienne. En effet, la diaspora en France a été, au cours de son évolution, dans l’incapacité de s’organiser en société comportant des représentants élus. (Et en dépit des tentatives et des propositions faites, elle n’est pas près d’y parvenir). Devant les assauts répétés du négationnisme turc, force était que quelques-uns  montent au créneau sans attendre. Ceux qui avaient une tradition de combat politique l’ont occupé de leur propre initiative. Mais la frontière reste poreuse entre défendre les intérêts des Arméniens et défendre les intérêts de son parti. Un système pervers ne peut qu’engendrer des comportements pervers. Cette anomalie est d’autant plus dommageable qu’elle contribue au déséquilibre de nos choix, qu’elle alimente nos dissensions et empoisonne les tentatives unitaires. Mais si la diaspora n’est pas une, je veux dire organisée dans la défense d’une seule cause, comment dès lors pouvons-nous espérer faire contrepoids aux anomalies politiques et sociales qui sévissent en Arménie quand le peuple souffre de notre impuissante capacité à atténuer ses souffrances ? Comment dès lors cette diaspora peut-elle espérer s’inscrire dans les rapports diplomatiques arméno-turcs en tant qu’entité nationale ayant des droits et des revendications à faire valoir ? À quand un Congrès Mondial Arménien ?

Oui, il est un fait que certains disposent du génocide en véritables prédateurs. Ils ont l’ancienneté du combat avec eux, ils ont l’argent, ils ont la force mobilisatrice et donc ils prétendent posséder seuls le droit, la science et la sagesse. À eux donc le destin de la diaspora arménienne. Pour y arriver, ils sont prêts à tous les compromis, vu qu’ils ont tous les droits et que ces compromis ne peuvent être que sages et scientifiques. Je ne leur reprocherai pas leurs compromis d’hier, la confusion des temps et l’urgence des décisions à prendre incluant des risques inéluctables. Ni que leur terrorisme publicitaire comportait un plan B pour leurs auteurs (terme pudique pour exprimer une échappatoire vers la vie sauve) et rien pour ces gens qu’on massacra par centaines en guise de représailles.(« What kind of heroism is it when the heroes survive and the people perish? », écrit Ara Baliozian dans son billet du 14 octobre 2009).  Mais que ces fanatiques de la chose arménienne aient largement joué dans la cour d’un Kotcharian et de ce même Sarkissian qu’ils nous demandent aujourd’hui d’abhorrer me laisse pantois tant ils oublient que le sang de ces années là tache aussi leur costume. En d’autres termes, après avoir longtemps dit oui-oui à un pouvoir trouble et inquiétant, les voici partisans du non, baladant à leur gré une diaspora qu’ils manipulent au rythme d’un métronome.

Certes, il  n’est jamais trop tard pour se réveiller de ses erreurs. Mais il est des erreurs dont on ne se relève pas. Car ceux qui avaient le droit, l’ancienneté, l’argent, la force mobilisatrice n’ont-ils pas irrémédiablement dévoyé la culture de la diaspora. Ils l’ont atrophiée à force de la gaver d’histoire, de rancœurs et de rancunes. Ils veulent regagner, ce que leur naïveté, leur arrogance, leur narcissisme idéologique ont fait perdre à la nation arménienne. Quitte à mettre en péril le peu qui nous reste, ce territoire qui n’aspire qu’à vivre en paix, à prospérer et à respirer au sein de frontières stables. Ils dressent leurs enfants pour les transformer en instruments au service d’idéaux passéistes, et peu soucieux de leur liberté, ils en font des robots aboyeurs de conneries mystiques. À force de fuir ou d’éloigner ceux qui alimentaient l’esprit critique, ils se sont aveuglés sur eux-mêmes. À force de développer le goût de la revanche, ils se sont fanatisés contre leur propre peuple. Car le fascisme arménien est une production du fascisme turc. Mais son champ d’exercice a été la culture arménienne qu’il a gangrenée de mythes destructeurs, d’utopies fumeuses et de censures secrètes. Et il inspire aujourd’hui les répugnances les plus profondes même auprès des jeunes Arméniens soucieux d’apporter sa pierre à l’édification morale du monde. Or sans relève, la diaspora ne s’en relèvera pas.

Denis Donikian

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14 octobre 2009

CREATION DE L’OBSERVATOIRE ARMENIEN

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Paris, 14 octobre 2009

Communiqué de presse n°1

Aujourd’hui, il apparait que la Cause du peuple arménien en son entier, de la Diaspora à la République d’Arménie et celle du Karabagh se trouve au cœur de fortes contradictions.

Les  soussignés sont d’avis d’attribuer la situation actuelle aux conditions géopolitiques présentes, mais aussi pour une grande part, à un déficit de réflexion collective arménienne dans les domaines économique, politique, social, culturel. Nous considérons que ce déficit prend ses racines dans la décapitation de l’élite intellectuelle arménienne par la Turquie le 24 avril 1915, celle qui a suivi en URSS en 1936 lors des purges staliniennes et par la dispersion forcée de la nation arménienne. Nous avons désormais pour devoir d’en effacer les effets négatifs de façon consciente et volontaire.

Les soussignés annoncent la création de l’OBSERVATOIRE ARMENIEN qui a pour mission de mener une réflexion approfondie, réaliser des  études et investigations, organiser conférences et colloques utiles à la compréhension du monde arménien et de son environnement présent et à venir. Il se veut lieu de production intellectuelle au profit des centres de décisions arméniens de diaspora et de la République d’Arménie : associations, églises, partis politiques, ministères, gouvernement et chefs d’Etat, tous sont invités à bénéficier du travail de l’Observatoire. Il se veut un lieu d’excellence, visant la collaboration et l’ouverture aux jeunes chercheurs, aux universitaires et experts économiques, financiers, politiques, aux intellectuels et artistes, et à toute personne partageant un certain niveau d’exigence. L’OBSERVATOIRE ARMENIEN assure la liberté d’étude et de recherche, fondée sur l’intégrité intellectuelle, gage de progrès et de réussite collective.

Nous sommes convaincus que les raisons d’espérer existent, que les potentiels de progrès sont présents mais inexploités, que le peuple arménien est capable de donner naissance aux idées, aux hommes et aux femmes aptes à affronter positivement les difficultés d’aujourd’hui et à assurer le développement réel de nos intérêts nationaux pour demain. L’émergence d’une nouvelle réflexion collective arménienne, adaptée à notre temps, dans laquelle et pour laquelle pourraient s’exprimer les générations nouvelles, est l’un des grands besoins actuels du peuple arménien et un gage de sa réussite. Nous entendons y apporter notre contribution.

Robert Aydabirian, Mihran Amtablian, Gerard Guerguerian,

Haroutioun Khatchadourian, Sarkis Shahinian.

Adresse e-mail: contact@observatoirearmenien.org

CREATION OF THE ARMENIAN OBSERVATORY

Paris, October 14, 2009

Press release n°1

Today the Cause of the Armenian people, from the Diaspora to the Republic of Armenia and to Karabagh, is subjected to serious contradictions.

The undersigned, while recognizing the impact of current geopolitical conditions on the present situation, reckon that the latter results from a lack of collective Armenian reflection in the economic, social, cultural and political areas. Such lack of collective reflection is due to the beheading of the Armenian intellectual elite by Turkey on April 24, 1915, then by the stalinian purges in the Soviet Union starting from 1936, and finally to the forced dispersion of the Armenian nation.

The undersigned are announcing the creation of the ARMENIAN OBSERVATORY, whose mission is to conduct deep reflection, to complete studies and enquiries, to organize conferences and workshops useful for the understanding of the Armenian world as well as its current and future environment. The Observatory shall be a place of intellectual production benefiting decision centres of the Diaspora and the Republic of Armenia: associations, churches, political parties, ministries, governments and state leaders will be invited to take advantage of the Observatory’s work. The Observatory shall be a place of excellence, looking for opening to and collaboration with young researchers, academics, economic, financial and political experts, intellectuals and artists, and everyone else sharing equal standards. The Armenian Observatory guaranties total freedom in study and research based on intellectual integrity that is a prerequisite for progress and collective achievement.

We are convinced that reasons for hope do exist, that potential for progress is out there yet under-exploited, that the Armenian people is capable of producing ideas and men and women able to positively confront today’s difficulties and to promote the efficient development of our national interests. The emergence of a new Armenian collective reflection, fitted to our time, in which and for which new generations could express themselves, is one of the dire needs of the Armenian people and a key to its success. We intend to contribute to it.

Robert Aydabirian, Mihran Amtablian, Gerard Guerguerian,

Haroutioun Khatchadourian, Sarkis Shahinian

e-mail: contact@observatoirearmenien.org

4 octobre 2009

Diaspora arménienne ou les cocus de l’Arménie

La diaspora arménienne se réveille. L’imminente signature entre les États arménien et turc des protocoles d’accord sur l’ouverture des frontières qu’ils pourraient figer comme intangibles semble l’avoir piquée au vif, touchée dans son amour-propre, atteinte au plus profond de son combat. Elle qui se voyait faire partie d’un seul peuple se retrouve aujourd’hui comme une part oubliée de son histoire et de son destin. Et voici qu’elle touche le fond de sa schizophrénie.

En fait, les différences entre la diaspora arménienne et le gouvernement d’Arménie sont d’autant plus grandes que l’une vit le problème des frontières de manière symbolique, tandis que l’autre le ressent au plus profond de sa survie même. L’une peut pérorer autant que le temps lui en laisse le temps, l’autre n’en a pas le temps. Le principal souci de l’Arménie, c’est de trouver des issues pour offrir une respiration économique à un peuple géographiquement exposé à l’asphyxie. Sachant que sur les quatre fenêtres que l’histoire lui a octroyées, la fenêtre azerbaïdjanaise est close pour longtemps et que les fenêtres iranienne et géorgienne peuvent se fermer du jour au lendemain, la première en raison non seulement de l’instabilité qui règne dans un Iran désormais nucléarisé mais aussi de la suspicion  que lui vouent les occidentaux et certains pays du Moyen-Orient, la seconde en raison de son assujettissement à l’épée de Damoclès russe. Le président Sarkissian aurait-il tort de chercher par tous les moyens une large ouverture vers l’ouest ?

Mais chaque fois que l’interlocuteur turc signe quelque chose, tout devient suspect à juste titre. Les Arméniens savent d’expérience que l’État turc joue sur tous les tableaux et selon tous les registres dans le but de parvenir à ses fins. La diaspora vit cette inquiétude dans sa chair. Pour autant, les Arméniens d’Arménie ne sont pas en reste. Eux aussi savent quel degré de dissimulation peut atteindre le cynisme diplomatique turc. Il suffit de voir comment Erdogan « balade » les uns et les autres, Américains, Arméniens et même Azéris, soufflant le chaud et le froid, le vrai et le faux, dans le seul but de leur embrouiller l’esprit et de faire avancer ses propres pions. Ce que confirmait hier le Père Félix Charmetant (1844-1921) en écrivant : « …Le Turc, en effet, ne cède jamais qu’à la force. Sur le terrain diplomatique, il ne craint personne ; il possède au plus haut degré l’art des réponses évasives, des formules dilatoires ; il est le maître dans l’art de feindre, dans les discussions, et nul ne sait mieux stériliser les négociations et gagner le temps dont il a besoin pour ajourner une solution et faire échouer les combinaisons qui le gênent. »

On peut « dégommer » Serge Sarkissian au gré de ses propres fantasmes, mais je crains qu’on serait mal venu de lui prêter autant d’angélisme politique que le font les contestataires et les pétitionnaires en tous genres. À l’appui de cette thèse, on devrait retenir que Sarkissian a combattu à un haut niveau pour la défense de l’Artsakh, au point d’être décoré par son ennemi d’aujourd’hui, Levon Ter Petrossian. Par ailleurs, je doute que le moindre protestataire de la diaspora qui s’effraie à l’idée de je ne sais quel bradage du génocide et du Karabagh ait plus que lui conscience qu’il n’y a rien à céder sur ces terrains là. Enfin, pour continuer dans ce registre, il conviendrait de reconnaître que les Turcs ont devant eux un interlocuteur qui sait habilement se jouer des règles internationales du droit. Voilà un homme qui, sans vergogne, s’était « vu » président plusieurs mois avant les élections et qui l’est devenu, quitte à y mettre le prix, à savoir au mépris de toute transparence. Un homme qui pratique la démocratie par le mensonge, les coups bas et le coup de poing. Et qui laisse sans fléchir une opposition baver sur lui en place publique. Cet homme est assurément un dur, un fourbe, un guerrier, un machiavel, mais qu’on ne me dise pas qu’il s’agit d’un mou ou d’un naïf.

Dans ce jeu avec l’État turc, il sait qu’il y a des risques à prendre. Mais il sait aussi que le plus grand risque pour  l’Arménie, que la diaspora n’est pas à même de mesurer, c’est celui de l’enclavement. Nous l’avons dit : les pays qui entourent l’Arménie sont instables. Ils ne sont pas à l’abri de conflits qui pourraient éclater du jour au lendemain, au point de fermer leurs portes au moindre coup de chaud. Si Serge Sarkissian ne cherche pas à pousser la porte turque, demain, en cas de problèmes au nord ou au sud, on lui reprochera de n’avoir rien prévu. Puisque selon l’adage, gouverner, c’est prévoir.

Dans ce cas de figure, la diaspora a-t-elle son mot à dire ? Mais encore faudrait-il déterminer comment elle se manifeste en tant que conscience nationale.

Pour l’instant, je m’en tiendrai à deux de ses tendances principales, l’une comme force de mobilisation, l’autre comme puissance solidaire. La mobilisation pour la reconnaissance du génocide est surtout assumée par les troupes d’un parti traditionnellement actif dans la défense, fût-elle aveugle, des intérêts nationaux. Ceux qui agitent aujourd’hui le drapeau rouge et jettent la suspicion sur Serge Sarkissian en l’accusant de tout brader, même ce qu’il a défendu par les armes, n’en sont pas à une caricature près, quitte à jouer sur les peurs, les frustrations et à réactiver les mythes et les utopies. À ce compte, les plus modérés qui se frottent aux extrémistes deviennent extrémistes et les plus naïfs tombent dans la surenchère. On me dira qu’en la matière, mieux vaut prêcher le pire pour éviter toute éventuelle déconvenue, même si on espère qu’elles n’arriveront jamais. Mais la diaspora est également une force de solidarité économique sans laquelle l’Arménie serait au plus bas. Cette diaspora est non seulement un effet du génocide, mais encore une construction politique voulue par l’État  arménien depuis l’indépendance. En obligeant les hommes à travailler à l’étranger, l’État  soulage sa propre responsabilité tandis qu’il prend appui sur cette richesse extérieure plus ou moins acquise à la cause patriotique. L’aide financière que chaque exilé apporte à ses parents ou à ses enfants constitue une manne qui fait fonctionner directement ou indirectement le pays. Quant à la diaspora issue du génocide, elle contribue elle aussi à combler les carences de l’Etat arménien, par ses aides ciblées (Phonéton, jumelages des villes et autres) ou éparses par le biais de diverses associations. Sans compter, ces cousins de l’extérieur qui aident leurs familles ou ces généreux donateurs qui profitent de leurs voyages pour secourir des inconnus sous forme de microcrédits. On ne peut non plus passer sous silence tous ceux de la diaspora qui apportent leur concours à l’Arménie sur le plan purement culturel (cours, formations, manifestations ou autres). De la sorte, je n’hésite pas à dire comme je l’ai toujours fait, que ces membres de la diaspora qui se sentent en responsabilité envers l’Arménie peuvent à bon droit être considérés comme des citoyens économiques ou culturels du pays.  Même s’ils n’ont pas le statut à part entière de citoyen de facto. Il est vrai que cette diaspora ne reçoit pas en retour la considération politique que sa contribution à la vie du pays pourrait lui faire espérer. Plus précisément parlant, aujourd’hui, dans cette affaire de protocoles qui touche à l’essentiel de son combat contre l’État  turc, la diaspora n’aura compté pour rien. Et pour cause.

Aujourd’hui, cette diaspora vient de recevoir une douche froide. C’est que, depuis l’indépendance, la puissance solidaire qu’elle a représentée semble s’être exprimée à fond perdu. En n’exigeant aucune contrepartie politique, les contributeurs financiers de la diaspora sont devenus les cocus de l’Arménie. Non seulement leurs aides sont partiellement ou totalement détournées (à l’image des secours apportés lors du tremblement de terre), mais elles semblent unilatérales (permettant ainsi aux oligarques et aux politiciens d’affaires de continuer à s’enrichir et de se construire sans vergogne des demeures somptueuses). Depuis l’indépendance et malgré les efforts de la diaspora, certes concentrés sur le Karabagh, la campagne arménienne croupit dans une pauvreté crasse. Force est de constater que la diaspora n’ayant pas voix au chapitre de la politique interne du pays, n’a pas su monnayer son aide en obligeant l’État  arménien à élaborer une réelle politique sociale. C’est dire à quel point le mépris politique que l’on voue aux Arméniens de la diaspora est profondément humiliant au regard de l’intérêt financier qu’elle représente. La création d’un ministère de la diaspora n’a pas d’autre but que de canaliser les richesses extérieures vers le pays (cf les différentes propositions de parrainage des campagnes par de richissimes arméniens ou d’aides aux particuliers par le microcrédit).

Il n’est donc pas étonnant qu’aujourd’hui la diaspora se sente flouée. De fait, vue d’Arménie, elle n’a jamais compté pour grand-chose. (L’aghperoutyoun est un leurre : entre le frère d’Arménie et son frère de la diaspora les rapports sont ceux d’un voleur et d’un naïf). Aujourd’hui, elle paie pour avoir trop complaisamment ménagé les susceptibilités de l’État  arménien. Quand Serge Sarkissian s’est installé à la tête du pays dans les conditions frauduleuses que l’on sait, quand il a jeté les opposants en prison, qu’il continue à incarcérer des personnalités de la diaspora ayant combattu au Karabagh, qu’il leur refuse même la citoyenneté arménienne, les représentants de cette diaspora et ses militants n’ont pas été aussi furieux et menaçants qu’ils le sont aujourd’hui où l’on semble toucher à leur génocide. Comme si les morts étaient à leurs yeux plus vivants que les vivants eux-mêmes. En n’accompagnant pas l’opposition démocratique qui s’égosille à longueur d’année contre les surdités et les absurdités du régime Sarkissian, en abandonnant à leur sort des campagnes volontairement laissées à l’abandon, en ne dénonçant pas d’une manière ferme le génocide blanc de l’émigration économique, la diaspora devait s’attendre à recevoir un jour la juste monnaie de sa pièce. Quel opposant d’Arménie, habitué des meetings de protestation, ne sourirait pas amèrement pour avoir lu ou entendu dans les médias rapportant les incidents liés à la venue de son président à Paris, ce qu’il ne cesse de crier depuis des mois : « Sarkissian démission ! »

De fait, l’inacceptable et le dangereux dans cette histoire de protocoles, c’est qu’au moment où Sarkissian se présente devant les Turcs, son régime n’a toujours pas soldé les comptes internes et obscurs du pays. La démocratie n’est pas apaisée, les meurtres du 1er mars ne sont pas élucidés, la justice est à la botte du pouvoir, l’économie est totalement déséquilibrée aux dépens des campagnes, les oligarchies maffieuses fleurissent à tout va et le Karabagh est toujours sans solution. Pour un pays aussi jeune, aussi fragile et aussi petit que l’Arménie, ces composantes négatives et aléatoires constituent une faiblesse sinon une faille au regard du destin national. Nul doute que ces problèmes non résolus ne soient autant de bombes à retardement. Si la diaspora avait constitué une force politique réelle, elle n’aurait pas manqué pour le moins de mettre en garde un gouvernement qui joue avec la vérité et qui gouverne avec cynisme. Encore aurait-il fallu que cette diaspora fût sensible aux signaux d’alerte donnés ici ou là en accordant la parole à ceux qui n’ont jamais craint de déchirer les drapeaux sous lesquels se dissimule une culture de la haine de soi. Où l’on voit aujourd’hui que tout est lié. Silence complice et sacralisation aveugle de la nation ont produit en diaspora ces censures ayant eu pour effet d’encourager les exactions qui pourrissent de manière endémique le tissu socio-politique du pays. En détournant l’attention vers l’intense combat contre le négationnisme, la diaspora a nourri à l’égard du régime Sarkissian  des complaisances qui se retournent aujourd’hui contre ce qu’elle a de plus cher. Non seulement elles mettent à mal l’objectif de la reconnaissance et des réparations par l’État turc, mais encore elles mettent en danger un pays qui n’est probablement pas en mesure d’affronter l’ouverture des frontières en toute sérénité.

Cependant on aurait tort de reprocher à la diaspora d’être une force en proie à l’égarement. Mais quelle force au regard de l’État  arménien ? Ses représentants n’ont aucune légitimité et pour le moins, quels qu’ils soient, ils ne m’ont pas demandé l’autorisation de parler en mon nom. En l’occurrence, l’État  arménien, qu’on serait en droit d’accabler pour de multiples raisons, n’a en face de lui qu’une nébuleuse menée par des forces militantes qui monopolisent la parole diasporique selon une idéologie qu’elles veulent croire comme exprimant les idéaux de tous. On ne saurait non plus reprocher à cette diaspora d’avoir trop tardé à se constituer comme force politique externe, capable d’infléchir le destin du pays et de conduire avec lui un combat unitaire concernant la reconnaissance du génocide. Les aléas de l’histoire contemporaine ne l’auront pas permis. Mais il semblerait qu’aujourd’hui, la crise grave qui pointe entre l’Arménie et la diaspora mondiale arménienne, à l’occasion de la signature des protocoles, devrait accélérer le processus d’une structuration capable de jouer sur les décisions politiques du pays. D’ailleurs, la récente fermeture du quotidien Haratch a violemment secoué les esprits au point que beaucoup aujourd’hui voient avec lucidité les dangers qui guettent l’existence même de la diaspora. Ils se hâtent pour établir un état des lieux de notre destin, dans l’espoir qu’ils sauront être assez persuasifs pour réorienter dans un sens plus pragmatique les éléments de notre survie. Reste à savoir si les hommes clés qui contribuent inconsciemment à fossiliser notre culture suivront ces « donneurs de leçons ».

Il reste que la Turquie aura réussi à neutraliser la diaspora en établissant, comme il se doit en pareil cas, des relations d’État à État  avec l’Arménie. Or, dans ce contexte, la diaspora ne constitue pas un Etat, même pas un État en exil.

D’aucuns pensent que la reconnaissance du génocide est avant tout une affaire morale. On peut admettre que le moralisme est de plus en plus présent dans les consciences politiques du moment, ne serait-ce que sous l’égide d’une part, des principes européens qui agissent dans le sens d’une pacification des peuples, et d’autre part de la nouvelle donne américaine. Mais si un criminel ne reconnaît son crime que contraint et forcé, il n’y a aucune raison de penser que l’État turc puisse céder quoi que ce soit sous la pression de la morale aux dépens de ses propres intérêts. En effet, on voit difficilement un pays céder une once de son âme s’il n’a rien à y gagner. En revanche, c’est au sein même de la société civile turque que cette conscience du mal peut être agissante et à terme pousser au changement de mentalité. Il est vrai aussi que les tenants d’une confrontation avec l’État turc n’ont ni le temps ni les moyens d’attendre. Cette foi ne porterait ses fruits que si elle était soutenue par une structuration de la diaspora au niveau mondial de façon à dénoncer efficacement, à dénoncer sans relâche, un négationnisme qui n’a que trop duré et dont les ignorants se font facilement les complices.

Tout compte fait, il semblerait que la crise d’identité que traverse aujourd’hui notre diaspora, rendue immédiatement sensible à l’occasion de la perte du journal Haratch et de l’affaire des protocoles, n’ait d’autre cause que cette hypertrophie de la pensée génocidaire dans un contexte négationniste tenace qui a réduit à rien la seule chose qui aurait pu donner une respiration à l’esprit, à savoir la culture. Non une culture fossilisée, condamnée au culte de la langue, de l’Église ou de je ne sais quel mythe, mais une culture vivante, aimante et humoristique. En lieu de quoi, nous avons réussi à faire fuir nos artistes, à crisper notre réflexion, à pratiquer des censures et des ostracismes, à transformer le génocide en idéologie castratrice.

Der Voghormia ! Der Voghormia !

Denis Donikian

4 octobre 2009

In english, translated by Viken ATTARIAN :  The Armenian Diaspora or the Cuckolds of Armenia

En Arménie dans Lragir

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