Ecrittératures

15 octobre 2009

Diaspora arménienne, cocue des uns, otage des autres.

« Car l’égarement des stupides les tue,

et l’insouciance des insensés les perd.»

(Proverbes, 1, 32).

Les votch (non) vociférés à l’encontre du Président Serge Sarkissian devant la statue impassible de Komitas à Paris, le 2 octobre dernier, a donné lieu à une véritable foire d’empoigne. Elle m’a rappelé cette époque, en France, où la diaspora s’entredéchirait à propos de l’Arménie soviétique. Ce 2 octobre, des Arméniens étaient aux prises non seulement avec la police, mais avec d’autres Arméniens. Le bruit et la fureur auront au moins permis aux médias, qui ne sont pas à une schématisation près,  de déclarer que « les » Arméniens étaient opposés aux protocoles. On peut imaginer ce qu’ont dû penser ceux qui étaient opposés à ces Arméniens de l’opposition. Je veux dire ceux qui n’ont pas pour habitude de répondre à l’appel d’aucun parti pour quelque cause que ce soit et qui sont assez jaloux de leur indépendance d’esprit pour ne pas subir la contagion des rengaines et des slogans. Or, ce jour là, on aura vu un évêque arménien faire des tentatives désespérées pour apaiser les esprits, tandis qu’on criait de tous côtés à la trahison. Ce jour-là, on aura entendu le mi-président du CCAF faire allégeance au président de l’Arménie, tandis que l’autre mi-président du même CCAF le menaçait de tous les maux s’il persistait à vouloir signer les protocoles. Ceux-ci auront au moins eu pour effet de déchaîner les passions nationales et de révéler  nos clivages. On ne pouvait s’attendre à moins tant les enjeux sont importants. Et les Arméniens ont démontré pour le moins qu’ils étaient un peuple normal. Mais ce qui n’est pas normal, c’est que ce jour-là les vociférants se sont arbitrairement érigés en défenseurs légitimes de la cause arménienne et même en représentants uniques de la diaspora en France. De la même façon que la publicité dans le quotidien Le Monde – on ne sait payée par qui et avec quel argent –  a pu laisser croire que cette même diaspora était unanimement contre la signature des protocoles.

Ces événements auront au moins eu pour effet de nous faire amèrement sourire pour plusieurs raisons.

La première raison est que ces protocoles ont seulement montré ce que les protagonistes ont bien voulu. Et comme l’iceberg  comporte une partie immergée, les protocoles n’ont laissé voir qu’une part minime de leur histoire. Certes, on aura donné à lire aux peuples concernés le texte final qui appelait les signatures turque et arménienne. Mais en ce cas, on peut s’étonner que les partisans du votch n’aient pas eu la même lecture que ceux-là mêmes qui ont contribué à l’élaboration de ces textes. Est-ce à dire que nos opposants étaient mieux informés que ceux-là mêmes qui ont, durant deux années, mené les tractations avec la partie adverse pour défendre bec et ongles les intérêts arméniens, comme on le suppose ?  D’un côté, on entendait les uns affirmer que les autres bradaient le génocide et insultaient nos morts, et ces mêmes autres déclarer le contraire. Les uns qu’on vendait le Karabagh, les autres qu’il n’en avait jamais été question. (Le comique étant que les premiers qui n’avaient jamais combattu pour ce même Karabagh faisaient la leçon à ceux qui s’y étaient illustrés). Dès lors, on est en droit de se demander sur quelles informations claires les partisans du votch se sont-ils mobilisés et pourquoi ne nous ont-ils pas éclairés afin que nous-mêmes nous nous rangions à leur côté ? Ou selon quels intérêts ? À moins qu’ils n’aient suivi un mot d’ordre ou qu’on ait joué sur une corde sensible ? Ou simplement sur des affects comme la peur, la frustration, la méfiance, ou que sais-je encore ?

Une autre raison de sourire amèrement fut le spectacle non de nos dissensions, somme toute naturelles, mais d’une forme d’incohérence qui augure mal de notre avenir, tant la passion des uns aura débordé la raison des autres. Ce jour-là aura pour le moins révélé la faillite sinon la faille du CCAF Paris (Conseil de coordination des Associations arméniennes de France). En effet, on suppose que ces protocoles, en raison de leur importance historique, ont fait l’objet d’âpres discussions au sein de cet honorable conseil dit de coordination. Que ces mêmes discussions ont dégagé un choix à faire, une attitude à prendre et que toutes les composantes avaient décidé de s’y conformer. Or, visiblement, il n’en a rien été. L’enjeu a fait éclater la bulle qui n’avait réussi jusque-là qu’à gérer nos 24 avril. La logique de parti l’aurait-elle emporté sur la discipline démocratique ? Toujours est-il que ce 2 octobre, les membres éminents du CCAF auront manqué d’accorder leurs violons. Ainsi, après des années d’efforts honorables, ce conseil dit de coordination montra ce jour-là ses propres limites et par là-même révéla nos propres pathologies. Il est aisé de comprendre qu’elles tiennent au fait que les uns, au nom de je ne sais quelle légitimité, s’estiment autorisés à parler au nom de tous les autres, à s’ériger en uniques défenseurs des intérêts arméniens, à monopoliser tout ce qui se pense et se fait autour du génocide et de son corolaire négationniste. Qui, ce jour du 2 octobre, a réussi à prendre ma voix en otage au point qu’on l’ait absorbée dans une diaspora profondément irritée à l’idée qu’on veuille toucher à son génocide ? Qui m’a ôté ma liberté de penser autrement cette histoire de protocoles ? Le CCAF serait-il devenu un machin qui se mâche comme un chewing-gum ou une organisation qui s’efforce de représenter honnêtement et raisonnablement les voix arméniennes de France ? De la même manière que la Fédération euro-arménienne, dont on aurait du mal à ne pas saluer  par ailleurs le travail d’alerte accompli au plan européen, outrepasse ses prérogatives quand elle s’arroge le droit de lancer des proclamations péremptoires au nom de tous les Arméniens. Evoquant une  déclaration faite par sa présidente,  en date du 12 octobre dernier, l’agence NOVOSTI  rapporte : « Hilda Cheboyan [sic] a souligné que le président Serge Sargsian, dans son adresse à la nation du 10 octobre, a éludé les références au génocide arménien, à la reconnaissance des frontières turco-arméniennes et au conflit du Haut-Karabakh. Ces trois concessions ont été sévèrement condamnées par les Arméniens qui estiment que la Turquie doit assumer la responsabilité politique et juridique de ses crimes contre le peuple arménien ». Si j’appartiens à ces Arméniens qui estiment que «la Turquie doit assumer la responsabilité politique et juridique de ses crimes contre le peuple arménien », que je sache je n’ai jamais pensé que  Serge Sargsian faisait des concessions pour le condamner sévèrement. En conséquence, parmi ces « Arméniens qui estiment que… », on aurait dû reconnaître que d’autres, à l’instar de messieurs Aznavour, Alain Terzian (président de l’Académie des Césars) et Alexis Govciyan (président du CCAF), estimaient différemment cette affaire de protocoles. Histoire de ne pas les censurer, ni de les mépriser en faisant comme s’ils n’existaient pas.

Les Arméniens aspirent à l’unité. Mais unité ne signifie pas uniformité. Il est naturel et souhaitable que s’élèvent des voix différentes même quand il s’agit d’une cause unique comme la lutte contre le négationnisme de l’État turc. L’équilibre s’établit quand toutes les composantes sont prises en compte et que les tendances minoritaires se plient aux exigences d’une orientation majoritairement choisie. L’histoire a fourni aux Arméniens des événements si extrêmes qu’ils ont déchaîné des passions non moins extrêmes : génocide, soviétisation, tremblement de terre,  pogroms, guerre, négationnisme, etc.  De quoi perdre l’esprit, mais surtout le sens de l’unité nationale. L’étonnant est de constater qu’en dépit de nos divisions, les Arméniens tiennent toujours le cap. Mais pour combien de temps ? De fait, ceux qui chez nous sont prêts à céder du terrain au nom du principe d’unité deviennent  rapidement la proie de ceux qui vandalisent sans vergogne l’esprit démocratique. Certes, et contrairement à ce que l’on devrait penser, on pourrait leur donner raison à ces prédateurs arméniens de la cause arménienne. En effet, la diaspora en France a été, au cours de son évolution, dans l’incapacité de s’organiser en société comportant des représentants élus. (Et en dépit des tentatives et des propositions faites, elle n’est pas près d’y parvenir). Devant les assauts répétés du négationnisme turc, force était que quelques-uns  montent au créneau sans attendre. Ceux qui avaient une tradition de combat politique l’ont occupé de leur propre initiative. Mais la frontière reste poreuse entre défendre les intérêts des Arméniens et défendre les intérêts de son parti. Un système pervers ne peut qu’engendrer des comportements pervers. Cette anomalie est d’autant plus dommageable qu’elle contribue au déséquilibre de nos choix, qu’elle alimente nos dissensions et empoisonne les tentatives unitaires. Mais si la diaspora n’est pas une, je veux dire organisée dans la défense d’une seule cause, comment dès lors pouvons-nous espérer faire contrepoids aux anomalies politiques et sociales qui sévissent en Arménie quand le peuple souffre de notre impuissante capacité à atténuer ses souffrances ? Comment dès lors cette diaspora peut-elle espérer s’inscrire dans les rapports diplomatiques arméno-turcs en tant qu’entité nationale ayant des droits et des revendications à faire valoir ? À quand un Congrès Mondial Arménien ?

Oui, il est un fait que certains disposent du génocide en véritables prédateurs. Ils ont l’ancienneté du combat avec eux, ils ont l’argent, ils ont la force mobilisatrice et donc ils prétendent posséder seuls le droit, la science et la sagesse. À eux donc le destin de la diaspora arménienne. Pour y arriver, ils sont prêts à tous les compromis, vu qu’ils ont tous les droits et que ces compromis ne peuvent être que sages et scientifiques. Je ne leur reprocherai pas leurs compromis d’hier, la confusion des temps et l’urgence des décisions à prendre incluant des risques inéluctables. Ni que leur terrorisme publicitaire comportait un plan B pour leurs auteurs (terme pudique pour exprimer une échappatoire vers la vie sauve) et rien pour ces gens qu’on massacra par centaines en guise de représailles.(« What kind of heroism is it when the heroes survive and the people perish? », écrit Ara Baliozian dans son billet du 14 octobre 2009).  Mais que ces fanatiques de la chose arménienne aient largement joué dans la cour d’un Kotcharian et de ce même Sarkissian qu’ils nous demandent aujourd’hui d’abhorrer me laisse pantois tant ils oublient que le sang de ces années là tache aussi leur costume. En d’autres termes, après avoir longtemps dit oui-oui à un pouvoir trouble et inquiétant, les voici partisans du non, baladant à leur gré une diaspora qu’ils manipulent au rythme d’un métronome.

Certes, il  n’est jamais trop tard pour se réveiller de ses erreurs. Mais il est des erreurs dont on ne se relève pas. Car ceux qui avaient le droit, l’ancienneté, l’argent, la force mobilisatrice n’ont-ils pas irrémédiablement dévoyé la culture de la diaspora. Ils l’ont atrophiée à force de la gaver d’histoire, de rancœurs et de rancunes. Ils veulent regagner, ce que leur naïveté, leur arrogance, leur narcissisme idéologique ont fait perdre à la nation arménienne. Quitte à mettre en péril le peu qui nous reste, ce territoire qui n’aspire qu’à vivre en paix, à prospérer et à respirer au sein de frontières stables. Ils dressent leurs enfants pour les transformer en instruments au service d’idéaux passéistes, et peu soucieux de leur liberté, ils en font des robots aboyeurs de conneries mystiques. À force de fuir ou d’éloigner ceux qui alimentaient l’esprit critique, ils se sont aveuglés sur eux-mêmes. À force de développer le goût de la revanche, ils se sont fanatisés contre leur propre peuple. Car le fascisme arménien est une production du fascisme turc. Mais son champ d’exercice a été la culture arménienne qu’il a gangrenée de mythes destructeurs, d’utopies fumeuses et de censures secrètes. Et il inspire aujourd’hui les répugnances les plus profondes même auprès des jeunes Arméniens soucieux d’apporter sa pierre à l’édification morale du monde. Or sans relève, la diaspora ne s’en relèvera pas.

Denis Donikian

A lire également :

Diaspora arménienne ou les cocus de l’Arménie

Grande Catastrophe ou génocide ? Réponse à Cengiz Aktar.

Grande Catastrophe ou génocide ? Obama serait-il raciste ?

Diaspora. Foi et entropie 1 – Rien ne se perd, tout se métamorphose…

Diaspora. Foi et entropie 2 – Mort d’un Journal, mort de la pensée

Diaspora. Foi et entropie 3 – Parler la langue, avec qui et pour quoi ?

Diaspora. Foi et entropie 4 – Oxymore d’une Eglise nationale

Diaspora. Foi et entropie 5 – L’écriture dans le noeud de la fin

Publicités

Laisser un commentaire »

Aucun commentaire pour l’instant.

RSS feed for comments on this post. TrackBack URI

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

%d blogueurs aiment cette page :