Ecrittératures

8 novembre 2009

Conférence de Janine Altounian à Kigali (Rwanda)

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 3:14
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janinealtounian

par Janine Altounian

Kigali les 12 /13 nov 2008

Survivre à la mémoire insoutenable des violences grâce à son déplacement dans le temps et le lieu de son élaboration

*

Malgré votre aimable invitation à ce colloque et bien sûr malgré l’émotion et le plaisir que je ressens à être parmi vous, ma présence ici me semble quelque peu injustifiée pour les raisons que je commencerai par exposer:

Tout d’abord, je demeure hélas sceptique vis-à-vis du propos de notre rencontre car, en héritière de parents survivant au génocide des Arméniens perpétré en 1915 par l’Empire ottoman, j’ai toujours considéré, dans mes élaborations d’analysante, la stratégie du déplacement comme condition nécessaire, aussi bien au travail psychique de deuil qu’au travail politique exigé par le scandale d’un tel héritage. Il m’a semblé jusqu’à maintenant qu’un double déplacement – transgénérationnel et géographique – était indispensable aux héritiers d’un semblable patrimoine meurtrier pour inscrire des violences non subjectivables dans une subjectivité, la leur, et partant celle de leurs contemporains, afin de pouvoir, en leur propre nom, historiciser dans le monde où ils vivent le vécu inouï de leurs ascendants. Devant s’acquitter d’une dette infinie aux morts, ils ont évidemment à transmettre la mémoire de leurs proches suppliciés, à dénoncer la réalité de ce à quoi ont survécu ceux qui restent en vie. En prêtant ainsi parole à des êtres humains assassinés dans le laisser-faire du monde, ils les remettent et se remettent eux-mêmes en lien avec ce monde-la pour les réinsérer, se réinsérer dans l’histoire d’un monde qui les avait ignorés. C’est par cette remise en lien qu’ils peuvent élaborer ce qui les habite, quelque peu s’en affranchir et inaugurer un nouvel investissement de la vie.

Or je crois que, chez les héritiers d’une mémoire et d’une culture saccagées, cette remise en lien avec le monde et la séparation d’avec les morts, qui alors s’effectue en eux, ne sont possibles qu’à la faveur d’un déplacement dans le temps et dans la langue et la culture d’un lieu tiers fantasmé comme étranger aux crimes. Les héritiers d’un patrimoine traumatique ne sont en mesure de  se l’approprier, le subjectiver et le transmettre qu’en le déplaçant linguistiquement, culturellement, institutionnellement, politiquement. Un héritage traumatique ne se met à parler hors de l’emprise des souvenirs de violence que dans un excentrement offrant ainsi un espace transitionnel de médiation pour interroger les institutions politiques des pays qui furent impliqués dans le génocide.

Celles-ci, censées se prêter en démocratie à une vérification, autoriseraient à penser que si le Tiers fut compromis, tous ses membres ne le furent et ne le sont pas. On pourrait donc les interpeller afin de rencontrer en eux des répondants, eux-mêmes intéressés par la « désidentification »[i] d’avec les impostures des falsifications officielles. L’exemple qui va clore mon exposé montrera combien cette interpellation est bien sûr favorisée ou entravée par les conditions sociopolitiques que les héritiers rencontrent dans les pays tiers.

Je ne mérite donc pas d’être aujourd’hui parmi vous car j’ai eu ainsi la chance, si je puis dire, de profiter de ces deux modalités de déplacement en bénéficiant, une génération après la violente transplantation des rescapés arméniens, exilés dans différents pays dits « d’accueil », du privilège d’un éloignement spatio-temporel par rapport au double traumatisme d’un meurtre de masse et d’un arrachement territorial et culturel. Je suis née et j’ai appris à penser bien loin des bourreaux de mes parents. Paris est pour l’instant protégée des pratiques meurtrières d’une Turquie où récemment encore, en janvier 2007, le journaliste arménien Hrant Dink a été assassiné à Istamboul pour avoir évoqué l’existence de ce génocide.

Comme le temps de l’illusion est indispensable pour que s’élabore un quelconque travail de deuil et que se constitue, dans les générations suivantes, un certain investissement du sens, j’ai vécu, jusqu’à l’irruption dans les médias du génocide des Tutsis, protégée par une double illusion : j’étais en effet trop jeune au moment de la Shoah pour pouvoir m’extraire de l’atmosphère d’une maison familiale pleine des traces d’un désastre auquel les parents n’avaient survécu qu’une vingtaine d’années avant ma naissance et je pensais que ce qui s’y racontait ou plutôt s’y taisait était à reléguer dans des temps largement révolus, que le monde en progrès était désormais à l’abri de telles réalités inhabitables.

Cette illusion s’est donc effondrée, mais l’autre est provisoirement encore demeurée : j’ai travaillé jusqu’à présent dans un pays et une culture d’accueil où son « École de la République », que j’avais estimée et aimée, m’a formée et m’a appris une langue dans laquelle j’ai pu dénoncer ce qui avait été vécu par les miens. Jusqu’à ce que soit entérinée l’entrée de la Turquie en Europe, en dépit de la décision du Parlement européen qui, en 1987, posa la reconnaissance de ce génocide par la Turquie comme condition de son adhésion à l’Union Européenne, jusque-là, je peux plus ou moins espérer qu’une certaine démocratie, même toute relative à présent, permettra de juguler les relents menaçants du négationnisme, d’inscrire et de transmettre au monde l’histoire de mes ascendants. Mon parcours personnel entre donc à priori en contradiction avec les conditions d’existence des survivants Tutsis qui, obligés de partager un espace commun avec leurs bourreaux, ne peuvent bénéficier de ces circonstances autorisant, à mes yeux du moins, une fragile reconstruction psychique.

Pourtant, à y bien réfléchir, mon expérience se trouve également en porte-à-faux à l’égard des conditions d’existence que la France actuelle offre aux enfants d’émigrés-pourchassés de différents territoires meurtriers. C’est pourquoi, après avoir exprimé mon scepticisme et mes réserves, je me dois d’espérer que les déterminations historiques des collectivités, en analogie avec celles des individus, suivent des évolutions différentes et entraînent des formes de créativité imprévisibles selon l’époque et le lieu des souffrances et des luttes. Obstacles et réponses aux handicaps sont susceptibles de varier d’une Histoire à une autre, d’une implantation géopolitique à une autre. Une situation semblable à celle que j’ai connue étant barrée chez les survivants du génocide des Tutsis, il leur faut donc chercher d’autres modalités de déplacement. Alors, dans la mesure où il peut être profitable de connaître des modalités de deuil particulières à des événements traumatiques donnés, pour imaginer, créer des réponses innovantes à des configurations historiques différentes, j’exposerai ce qui m’a amenée, moi, à l’hypothèse qui s’énoncerait ainsi: la temporalité psychique veut qu’une période de latence gèle d’abord le souvenir des violences pour que puissent s’instaurer, à la faveur de certains déplacements, une élaboration, réappropriation subjective de l’héritage traumatique, une reconstitution psychique.

Pour lire l’ensemble de la   Conférence de Kigali


[i] Jacques Rancière, « La cause de l’autre » in Aux bords du politique, La fabrique éditions, 1998, p. 160, 159 : « la cause de l’autre comme figure politique, c’est d’abord […] une désidentification par rapport à un certain soi […] Une subjectivation politique implique toujours un ”discours de l’autre“ […] il y a de la politique, parce qu’il y a une cause de l’autre, une différence de la citoyenneté à elle-même »

 

Actualité de Janine Altounian

Contribution au colloque de Cerisy-la-Salle : Arménie, de l’abîme aux constructions d’identité

France-Culture, Emission Foi et traditions des Chrétiens orientaux, le 13 décembre de 8h à 8h30 avec Anahide Terminassian, durant laquelle sera présenté son dernier livre (voir ci-dessous)

Dernière publication : Mémoires génocide arménien – Presse.pdf

Sa table des matières : Sommaire

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