Ecrittératures

20 novembre 2009

De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace…

par Denis Donikian

 

Dans leur lutte pour la reconnaissance du génocide de 1915, les Arméniens se comportent parfois comme des individus qui parlent d’égal à égal avec l’Etat turc. Et comme ils oublient qu’ils ne sont que des individus, leurs paroles restent inaudibles. Inaudibles par l’État turc et inaudibles par les Turcs eux-mêmes. Mais également inaudibles par l’État arménien. Et comme ils raisonnent par cris, leurs cris résonnent dans la chambre d’échos qu’ils ont eux-mêmes créée. Des cris qui donnent toute la dimension de leur tragédie. C’est une pièce de théâtre qui se joue à huis-clos, un monde étanche d’une humanité en désir de justice, plongée dans l’obscurité.

Il en est d’autres qui ont conscience de n’être que des individus. Et qu’à ce titre, la meilleure façon de se faire entendre est de s’adresser à d’autres individus. Des individus arméniens parlant à des individus turcs, en somme.  De quoi ? De la manière indigne dont sont morts d’autres individus et de la manière indigne dont chaque Turc pris individuellement a été trompé sur son histoire pendant plus de 90 ans.

Pas facile. Car la réalité d’une confrontation interindividuelle n’est jamais sans risque. Surtout quand il s’agit d’un sujet où chacun peut se sentir agressé. A moins de créer les conditions pour qu’une forme d’humanité transcende les individus.

Les représentations qu’ont données Serge Avédikian, comme metteur en scène, et Gérard Torikian, comme comédien, à Dyarbékir et à Istanbul,  furent de cet ordre. Voilà un metteur en scène qui a présenté à des Turcs le génocide des Arméniens en tant que metteur en scène. Et un comédien qui l’a fait en tant que comédien ( Gérard Torikian étant le co-auteur de la pièce  avec Isabelle Guiart,  ainsi que le compositeur des intermèdes musicaux qui émaillent le texte). Autrement dit, chacun avec ses moyens, a dit ce qu’il fallait dire du génocide là où il fallait le dire pour qu’il soit entendu.

Il faut rappeler que cette pièce,  Le concert arménien et le proverbe turc, ne fait guère dans la dentelle. Elle évoque ce qui constitue le fonds de la mémoire arménienne depuis des décennies, elle le montre par des images connues de tous, et le démontre par des arguments aussi dogmatiques que peuvent l’être les faits historiques.

Inutile de dire que cette audacieuse intrusion du génocide sur la scène turque fera date. Ceux qui l’auront vue ne pourront pas en sortir indemnes, si tant est qu’ils aient l’œil ouvert et l’esprit averti.

À chacun de tirer les leçons de cet acte de bravoure. Mais depuis peu les actions de ce genre se multiplient car une part de plus en plus importante de la société turque est en attente de vérité. Même si la coquille avec laquelle la propagande a enveloppé les cerveaux est dure à percer. Film de Serge Avédikian tourné et présenté en Turquie,  Nous avons bu la même eau. Cycle de conférences de Marc Nichanian à Istanbul. Pièce de Gérard Torikian et Isabelle Guiart jouée à Dyarbékir et Istanbul, etc. Sans compter, le travail considérable accompli autour du journal Agos et par les Amis de Hrant Dink, turcs et arméniens.

L’une de ces leçons est que la société civile turque est plus perméable à l’argument génocidaire que l’État qui fait la sourde oreille. C’est à se demander si ce n’est pas la vraie cible que les Arméniens devraient se donner pour faire reconnaître le génocide.

Novembre 2009

Publicités

Laisser un commentaire »

Aucun commentaire pour l’instant.

RSS feed for comments on this post. TrackBack URI

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

%d blogueurs aiment cette page :