Ecrittératures

31 décembre 2009

Les Arméniens et la Mort

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 2:24
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Patience. Je ponds…

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28 décembre 2009

Sauveurs et naufragés

par Denis Donikian

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Le texte en arménien : Sauveurs et naufragés

Le texte en anglais : Saviors and shipwrecked

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Les Arméniens se partagent en deux catégories : les sauveurs de la nation et les naufragés de cette même nation.  Sauveurs impénitents et naufragés en cours de naufrage, s’entend. Heureusement, les premiers sont moins nombreux que les seconds. Mais n’allez pas croire qu’il n’y a pas de sauveurs parmi les intermittents du naufrage. Il n’y a même que ça. Chez eux, le côté sauveur est en sommeil. De temps à autre, la fièvre leur montant à la tête, leur esprit sauveur perce sous leur ennui naufragé et remonte à la surface. Puis, au bout d’un certain temps, cette même fièvre tombe et le sauveur retourne à son naufrage. Ce qui ne l’empêche pas de vivre d’ailleurs. Il en vit même très bien. Mais il traîne constamment avec lui ce sentiment ambigu de perte et d’humiliation. Surtout quand il écoute parler les sauveurs, les vrais, les sauveurs actifs, ceux qui veulent sauver la langue occidentale arménienne, la terre occidentale arménienne, l’enfant occidental arménien, l’école arménienne elle aussi occidentale, le beurek arménien, le génocide arménien, le trauma arménien, les ruines d’Ani et les autres, le livre arménien qui ne se lit pas, la danse arménienne qui ne se danse plus, la diaspora arménienne  qui ne cesse de se disperser et pour tout dire l’Arménie avec son Ararat dedans de préférence. J’en sais quelque chose, puisque j’en fais partie. Quand j’écris, c’est pour sauver. Quand je mange, c’est aussi pour sauver. Quand je pète, c’est pour sauver encore. Je rêve de sauver les Arméniens d’eux-mêmes. Mais heureusement, j’ai mes limites. Je me fatigue assez rapidement. Vouloir sauver, fatigue, oui. Alors je coule à pic. C’est pourquoi j’ai une admiration sans bornes pour ceux qui œuvrent 24 heures sur 24 à nous sauver. Leur cerveau est une machine à sauver. Ils jouissent de ça, qu’on les regarde comme des sauveurs. Cette jouissance christo-narcissique, c’est leur essence même, je veux dire leur nature et leur carburant. La nation arménienne en ce sens est bien pourvue. On en trouve de bas en haut de son échelle sociologique, depuis ceux qui s’improvisent eux-mêmes comme sauveurs jusqu’à ceux que d’autres sauveurs ont élus pour qu’ils nous sauvent. Les trois présidents de la troisième république d’Arménie en sont un bon exemple. Ils ont tous réussi à sauver le naufrage de la catastrophe. En effet, la seule chose que les trois présidents d’Arménie ont réussi à sauver, c’est le sauve-qui-peut. Les citoyens préfèrent se naufrager ailleurs qu’être sauvés en Arménie. Quant au Premier ministre du troisième président, il veut sauver  de la corruption une nation corrompue. Il n’a pas dit qu’il comptait aussi sauver l’Ararat de ses neiges éternelles. Il a trop de sagesse. Ni Dodi Gago de sa graisse gagolitique. Ni son président de son passé militaire. Tous nos sauveurs présidentiels ont au moins réussi à se sauver eux-mêmes, faute de pouvoir sauver leur peuple. Par exemple Kotcharian s’est sauvé dans une somptueuse villa après avoir épargné le naufrage chronique des Arméniens d’un effondrement moral, tandis qu’Arpineh vit toujours sous terre à Ashtarak. D’ailleurs, ils se sont mis à trois présidents, tous jouissant dans leur cabanon d’un confort à l’européenne, pour réussir à ne pas pouvoir loger tous les naufragés du séisme de 1988 dans des habitations répondant à des standards humains. Récemment, le dernier de ces présidents, visitant les constructions sur place, s’est transformé en inspecteur des travaux infinis, au constat qu’il manquait toujours quelque chose, un robinet, une conduite de gaz… Pour autant, ça n’enlève rien au fait que les Arméniens soient de grands bâtisseurs d’églises. Mais on ne va pas leur jeter la pierre à nos dévoués officiels qui font tout pour que les Arméniens n’aillent pas devenir des esclaves en Europe ou des parias en Turquie. N’est-ce pas en Arménie, et en Arménie seule, leur Mère patrie, qu’ils peuvent avoir la chance d’échapper à la condition d’esclaves ou de parias ? Il serait indécent de les confondre avec ces sauveurs providentiels qui ont fait notre histoire en défaisant notre nation. Une fois, on en a eu six d’un coup, qui devinrent dix-neuf. Mais faute de pouvoir nous sauver, ils se sont sauvés eux-mêmes. Après quoi, ce fut le naufrage : sept mille morts. Un naufrage de sang.  D’ailleurs, tous les partis politiques arméniens sont des partis destinés à sauver le peuple arménien. Normal, me direz-vous. Mais les partisans de la salvation sont tellement contractés sur cette obsession de vouloir nous sauver à tout prix qu’ils ont fini par contracter une constipation idéologique chronique. Essayez donc de penser librement quand vous avez le cul bouché. Pour autant, il ne faudrait pas prendre nos messies pour des lanternes. Nos sauveurs éclairent vraiment le chemin de notre nation, celui qui permet à chacun de suivre le sien en oubliant un peu tout ça. Mais comment, me direz-vous, en oubliant un peu tout ça ? Oui, parce qu’un naufragé qui voudrait qu’on le sauve 24 h sur 24 se fatigue vite. Il a besoin de se divertir, de s’égarer, et qui sait même parfois de se désarméniser dans l’air ambiant. Les sauveurs s’égosillent, gesticulent. Mais que peuvent-ils contre l’air ambiant ? Rien. Mais attention. Air ambiant, n’est pas l’équivalent arménien d’Air France. L’air ambiant, c’est la France, laquelle est habitée par des Français. C’est pourquoi nos sauveurs ont beaucoup de mérite. Plus l’air ambiant croît, plus nos sauveurs croient devoir nous sauver. Périodiquement, ils lancent de grands discours, ils pagaient, pagaient contre le courant, ils se débattent comme des diables. Mais l’air ambiant, aguicheur comme une pute à quat’sous, agit avec la malice d’une pieuvre appliquant ses ventouses sur le moindre égaré. Et là, va l’arracher ton naufragé à des bras pareils. Mais la foi, c’est la foi. Foi de charbonnier ou bonne foi, qu’importe. L’essentiel, c’est  de rappeler les naufragés au devoir de sortir du naufrage. J’en vois déjà qui me reprochent d’être un pseudo-sauveur qui ne croit qu’en la catastrophe. Il faut croire qu’ils ont raison. Tout fout le camp. C’est mon côté naufragé qui parle. Il est vrai que si nous n’étions pas déjà naufragés, nous n’aurions pas besoin de sauveurs. Et il faut croire qu’une nation qui suscite tant de sauveurs, amateurs ou professionnels, est déjà une nation qui sent venir le naufrage. Il faut croire… Mais pétons et rouspétons tant qu’on voudra, mer d’huile ou océan de tempête, l’essentiel n’est-il pas de ramer ?

Merci d’interpréter ce rêve pour moi…

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 1:19
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Faut pas rêver. Mais il m’arrive de le faire souvent. Et comme j’oublie que je l’ai fait, je crois que je ne rêve pas. Mais ce rêve m’est resté. Faut pas raconter ses rêves. Mais celui-ci, je l’ai fait. Tellement fait que j’ai cru mourir en le faisant. Il m’arrive souvent de crier au loup, alors qu’il n’y en a pas. Mais cette fois, le loup y était.

Donc n’y allons pas par quatre chemins. J’ai rêvé que ma femme me trompait. Banal me direz-vous. Mais elle me trompait avec quelqu’un dont elle a à peine entendu parler. Alors que pour moi, c’est mon pain quotidien.  D’ailleurs, quand je lui ai raconté mon rêve au matin, elle m’a demandé s’il était beau, l’homme avec qui elle voulait me tromper. Je dis bien « elle voulait ». Tout le mal est là et bien là. Elle le voulait. Je l’ai même « vue » le vouloir au moment où elle est entrée dans notre chambre pour se préparer à me tromper. L’autre lui avait fait une cour assidue. Il lui avait sorti tout le baratin oriental dont on se sert à l’occasion. Des choses que je n’aurais jamais osé dire moi-même à sa propre femme. Mon épouse s’est laissé prendre au piège. J’ai eu beau lui crier que ce type avait l’habitude de mentir comme ses ancêtres l’ont toujours fait avec mes ancêtres, elle semblait séduite par ses moustaches et son bagou. Les choses allaient bon train et mes mises en garde n’étaient d’aucun effet. Le type entre à son tour dans la chambre. Je m’affole. Que faire ? Je cours dans la cuisine où je trouve un autre homme qui semblait attendre son tour, quitte à se contenter des restes. Je me souviens qu’il avait ajusté une prothèse à son sexe, destinée à augmenter l’effet de jouissance chez sa partenaire. Et je « sentais » bien qui était cette partenaire. (Je raconte cela en détail pour que ceux qui souhaiteraient interpréter ce rêve aient l’ensemble des éléments en mains).  Donc me voici dans la cuisine, m’agitant dans tous les sens et criant à ce salaud que je vais lui en faire baver. Mais comment ? Un couteau ! Une mitraillette ! Une bombe en suppositoire et déclenchement à distance ! J’avise un appareil photographique. Ce n’est pas le mien. Tant pis, rien que sa vue va mettre l’autre en rage. Car il est connu, tellement connu qu’une simple photo devrait suffire à le démolir publiquement et politiquement, ainsi  qu’à freiner ses ardeurs. Me voici dans la chambre. Ma femme est tombée entre les lits jumeaux, c’est à peine si je lui vois une jambe. L’autre est déjà sous la couverture, vous pouvez deviner dans quelle tenue. Je vise, j’appuie. Aucun déclic. J’appuie encore. Aucun déclic. J’imagine que dans le doute, l’autre croit que j’ai déjà deux photos compromettantes. Je lui dis que je vais les envoyer à la presse. A toute la presse. Il se débat. Je vois encore son bras dressé devant ses yeux. « Abdullah Gül, je lui crie, t’es fini ! Fini ! »

Un vrai cauchemar. Au matin, racontant ce rêve à ma femme, elle me répond avec l’innocence des ignorants : « Ne te plains pas. Des rêves pareils, c’est la marque des vrais Arméniens. Mais tous les Arméniens ne peuvent pas en dire autant. » J’étais soulagé.

PS : Les interprétations malveillantes ne seront pas affichées. Merci de votre compréhension.

27 décembre 2009

Et Dieu dit :

Filed under: APHORISMES — denisdonikian @ 3:09

Dieu prit l’apparence d’un Turc et massacrant les Arméniens

dit :

« Maintenant montrez-moi que vous êtes bien la première

nation chrétienne. Appliquez les paroles pour lesquelles mon

Fils a souffert sur la croix. »

*

Photo, avec l’aimable autorisation de  LANKAART : cliquer ICI

20 décembre 2009

Un décembre allemand (3)


par Denis Donikian

3) Le manti arménien et le restaurant turc

«  Mais je me tue à te dire qu’un restaurant arménien à Berlin, qui plus est l’ex-Berlin est, c’est aussi incongru qu’une danseuse du ventre dans l’enceinte de l’ONU. Le type doit faire pousser sa vigne sur son balcon pour faire son dolma et c’est tout. D’ailleurs aucune vigne n’aurait l’idée de se laisser pousser des feuilles sous un climat totalitaire. Plutôt crever. » Mon ami ex-allemand de l’est insiste. C’est un fou d’Arménie et comme je suis arménien, il me croit fou comme lui. « Nous allons nous faire arnaquer. On nous fourguera des dolmas avec des ersatz de feuilles en plastique… » Je ne sais plus dans quelle straße se trouvait ce restaurant. Je me rappelle seulement qu’au début il y avait l’Institut français en travaux, jouxtant un sex-shop. Et partout de grands et beaux magasins. « Va falloir marcher longtemps. Au bout de  l’avenue, le bail y est certainement moins cher ». De guerre lasse, on se renseigne. Un marchand de pizza indique qu’il y a quelque chose comme ça à quelques mètres. Par charité, je ne dirai pas son nom, mais chacun le d’vinera. De l’extérieur, on avise une salle modeste. La carte ? Inversement proportionnelle au nom. Je veux dire : à nom historique, carte riquiqui. Mon ami pousse la porte. Trop tard. Arrive un jeune homme courtois, en chemise, le cou dissimulé sous un épais cache-nez. Il aurait aussi pu garder sa robe de chambre pour nous accueillir ! Fils d’un Arménien d’Iran qui aurait fait des études d’ingénieur à Erevan avant de devenir écrivain de langue arménienne à Berlin. Ses livres sont proposés à la vente dans le restaurant même comme on proposerait du vin chez un marchand de chaussettes. Quant à ce fils, marié à une Nordique (du genre blonde  suédoise ou norvégienne, j’imagine), il nous assure que sa fille parle parfaitement l’arménien. Mon ami s’extasie comme si on lui avait dit que la Vierge avait décidé d’apparaître dans le palais de Dodi Gago. Pour ma part, cet étalage d’activités honorables me paraît trop hétéroclite pour faire une vocation de grand chef. Sur la carte, on a du mal à trouver quelque chose d’arménien à part les feuilles de vigne, du concombre, de la viande au gril et peut-être des soupes. Mais pas de manti, pas de lahmedjou, pas de soubeurek, et même pas de beurek ni au fromage, ni à la viande. Le  service minimum, quoi. Nous commandons des feuilles de vigne. Grosses et chaudes, un goût de conserve  et de micro-onde. Le reste ? Riz, viande grillée, salade. Merci, pas de dessert. Restaurant arménien ? Mon cul. Pour la cuisine arménienne, il n’y  a pas mieux que les Turcs. Je consulte mon guide. Hasir restaurant, dans le Kreuzberg, la tête avancée d’Istanbul à Berlin. Le lendemain, nous y sommes. Mais là non plus pas de manti, pas de lahmedjou, pas de soubeurek, et même pas de beurek ni au fromage, ni à la viande. Mais cinq feuilles de vigne au lieu de quatre. Mieux que chez l’Arménien. Je sors dégoûté, tandis que mon ami ex-allemand de l’est, fou d’Arménie, exulte. Il m’avouera n’avoir jamais mangé de manti. Normal, je suis le seul à avoir connu ma mère. Je lui décris le plat, le soyeux de la pâte, l’onctuosité du madzoun, le mariage de l’ail et de la menthe séchée sur le lit de la langue… Il salive. Nous voyageons. Leipzig, Weimar, Dresde, Buchenwald, là où le manti reste aussi inconnu que le Thüringer Rostbrätl ou le Fränkisches Schäufele mit Kartoffelknödeln à un Arménien de Kapan.

De retour à Berlin, avant mon départ pour la France, je propose à mon ami ex-allemand de l’est que nous finissions en beauté par un manti. Nous voici de nouveau dans le quartier Kreuzberg. Comment faire pour trouver le meilleur restaurant faisant du manti ? Nous posons la question à un triumvirat jeunes Turcs dévorant un donnër kebab. « C’est simple, allez à l’Orient ECK. Vous tombez bien, le mercredi ils servent du manti fait maison. » On se précipite.  Cinq euros le plat. Mamma mia ! Mon ami ex-allemand de l’est en a repris. Ce jour-là, dans ce restaurant turc, il a su ce que voulait dire être arménien.

*

Pour en savoir plus sur ce plat d’origine chinoise :

Recette arménienne du manti.

Recette turque du manti. ou en video

Recette russe du pelmeni.


19 décembre 2009

Un décembre allemand (2)

par Denis Donikian

2)      Etudes comparées des phallus de pierre allemands et arméniens

Donc, pris d’un mal de constipation en plein Berlin, je cours en pharmacie accompagné de mon ami allemand qui me servira d’interprète.  Mais comment dire ? Epreintes douloureuses ? L’ami n’a pas un vocabulaire allant jusqu’à ce mot quelque peu affecté. Je lui conseille d’évoquer un embouteillage de voitures dans un goulot d’étranglement. La pharmacienne acquiesce. Mais je préviens. Pas de suppositoire, surtout pas de suppositoire !  Je serai intraitable. Conscient qu’en Allemagne tout est carré plutôt que rond, j’imagine les affres de mon muscle anal sous la pression de quatre angles droits, même s’ils venaient à beurrer mes chairs au passage, de surcroît parmi les plus sensibles de ma personne.

Que votre corps soit en état de douleur extrême, et voici qu’il déforme votre perception du monde qui l’entoure. Vous voyez partout des agressions potentielles. Promenez-vous en plein Berlin, l’anus en feu, vous m’en direz des nouvelles. Le Fernsehturm, la tour de la télévision, nommée l’asperge par les Berlinois,  sur l’Alexanderplatz, devient une lance d’empalement de 365 mètres. De quoi vous embrocher mille fois. Le moindre clocher d’église vous semble un clystère. Rien qu’à voir le Kaiser-Wilhelm-Gedächtnis-Kirche, brisée au sommet, vous éprouvez la sensation que le morceau manquant est resté en vous. Les bâtiments officiels en forme de temple pseudo-grec, qui pullulent partout et même sur l’Unter den Linden,  comme le Zeughaus, vous narguent de leurs frontons en triangle qui sont autant d’angles rentrant, je ne vous dis pas où. Quant à leurs colonnes, elles ont beau avoir des rondeurs, vous préférez ne pas vous attarder à leurs pieds. Je ne vous parlerai pas de la déesse de la Victoire sur la porte de Brandebourg, ni de cette lance qu’elle brandit et qui vous pique au train.

Mais rien n’est plus douloureux que le mémorial dédié à l’Holocauste juif tant les angles de ces fausses pierres tombales semblent foncer sur vous qui avez fait l’erreur d’entrer dans son labyrinthe dans l’état sensible où vous êtes.

Cherchant un des derniers vestiges du Mur, j’ai dû longer, sur la Wilhelmstraße, l’horreur architecturale absolue pour mon corps anal, le bâtiment de ministère de l’Air du IIIe Reich, inauguré en 1935, au moment où Hermann Göring  était nommé commandant en chef de la Luftwaffe. On s’étonne que cet homme tout en graisse et rondeurs ait apprécié cet art maigre, tout en angles puissants et agressifs. Un supplice, je ne vous dis pas. Comme si des lames de rasoir vous coupaient lentement le globe de vos yeux.

Mais que n’ai-je vu sur la Spree, ce vieux pont, aux entrées duquel se dressent des colonnes aussi franches que des phallus de pierre. En Arménie, un phallus de pierre ressemble à un phallus en état de tumescence maximale, avec son gland qui quête et sa taille à hauteur de femme. Mais là, mes amis ! Toute l’arrogance allemande, la force conquérante, mathématique et prussienne. Si les Grecs ont inventé la colonne ronde, les Allemands ne pouvaient faire mieux que de la tailler à angles vifs. On dirait ces machins de guerre avides de violer le cul des nuages, lesquels prennent de la hauteur pour éviter d’être déchirés et fuient à toute vitesse dans l’espoir de moutonner sur des zones moins dangereuses. Mais vous, avec votre derrière enflammé par le sang et bourré par la constipation, vous sentez que vous marchez vite pour vous précipiter dans des lieux plus cléments, les mains plaquées sur votre cul en guise de protection. L’ennui, c’est que pareille attitude pourrait paraître insultante aux yeux des Berlinois hétérosexuels, et même des autres. L’obsession anale ne court pas les straßen.

P.S. : Promis, après le bas, demain, je parle du haut.

*

Photos : Denis Donikian  (copyright)


18 décembre 2009

Un décembre allemand.(1)


Etudes comparées des toilettes allemandes, françaises et arméniennes.

par Denis Donikian

Akh, les toilettes publiques à l’allemande ! Aussi propres que des baignoires. L’Allemagne est le pays idéal pour les incontinents. Où que vous soyez, elles vous attendent les bras ouverts comme des midinettes en gants blancs, une main pour chaque fesse. Les Allemands ne sont pas pudiques. Question cul, ils assument. Le voyageur n’est jamais abandonné à sa désespérance vésicale. Que ce soit au restaurant ou en pleine ville, WC est écrit en grosses lettres comme s’il s’agissait d’un parti politique ou d’une enseigne de grand magasin. Comme dans la grande gare de Leipzig. Le sigle messianique pour les vessies au bord des larmes. Visible partout, omniprésent.  C’est par là. Dans cette direction. Maintenant tournez à droite.  Vous brûlez. Deux silhouettes d’homme et de femme vous attendent comme vos parents quand, petit, vous aviez un pissou à expulser.

En ces jours de Noël, chaque ville allemande a son marché. Une multitude de stands façon chalet vous propose mille cadeaux divers et variés. Et comme on pense à tout en Allemagne, les toilettes ne font pas défaut. Avec un Allemand aryen qui travaille à demeure, affecté à la propreté du lieu. En France, on vous colle un émigré viet ou black comme si la merde des Français, c’était pour eux.  Mais en Allemagne, surtout dans les ex pays de l’Est, où le chômage règne,  être dame pipi pour un homme, c’est un vrai travail. Un travail noble. Et qui personnalise l’endroit. La vespasienne automatisée est d’ailleurs antipatriotique. La machine vole un emploi jeune. Et puis le nettoyage mécanique n’est jamais aussi sûr qu’un nettoyage fait main.

L’astuce allemande, c’est de faire payer le service. Entre 50 centimes d’euro et un euro tout rond. Car il faut ce qu’il faut. Et comme on a du plaisir à manger, il faut avoir du plaisir à évacuer. C’est freudien. Et quand l’appétit de vidange vous prend au derrière, on ne regarde pas à la dépense. Il est vrai qu’un euro l’expulsion des matières fécales, c’est peu démocratique. Au regard de ceux qui font la manche, pour qui un centime d’euro est un début de richesse, en payer cent pour ses besoins naturels, ça frise la violation des droits de l’homme. A croire que ces toilettes à 1 euro la passe situent l’usager en 1ère classe dans une société qui prétend être égalitaire pour tous.

Mes expériences arméniennes en la matière ne sont pas aussi enthousiastes. En Arménie, tout ce qui touche aux fonctions naturelles semble tabou. Une traductrice de Cioran aurait buté sur le mot merde. Comme si elle avait eu un monstre répugnant devant elle. Pourtant, elle fait ça tous les jours. Chaque jour, sa nature profonde lui monte aux narines comme une preuve que le malodorant est humain, essentiellement humain. Eh bien non ! De la même façon, cherchez des yeux des toilettes publiques au centre d’Erevan, vous ne trouverez pas. Si elles existent, c’est à peu d’exemplaires. Il faut demander. Se renseigner. Votre Ipod restera muet. J’en connais une. J’y ai mes habitudes. Les deux dames pipi qui se relaient se contentent d’empocher les 50 drams et sont plus souvent assises sur leur cul qu’à nettoyer après  les ratés opérés par le cul des autres. Mais ça reste propre, même si la propreté des toilettes n’est pas une obsession arménienne. Comme en Allemagne vous pouvez entrer dans des toilettes publiques les yeux fermés, en Arménie, il vaut mieux voir où vous ne devez pas mettre les mains, sachant qu’il est exclu de poser vos fesses où que ce soit.

Mais pourquoi, me direz-vous, l’Arménie ne prend pas modèle sur l’Allemagne ? Pas fous les Arméniens. Ils savent où conduit l’obsession de propreté. Ils savent d’expérience que tout nettoyage sanitaire est l’antichambre d’un nettoyage ethnique. C’est pourquoi les pays où la merde est non-dite bien qu’elle soit partout sont des pays qui prennent tous les hommes pour ce qu’ils sont non pour ce qu’ils devraient être ou ne pas être. Des pays d’accueil, en somme. Mais, tout de même, la propreté allemande, c’est aussi un respect de l’homme, non ?

Pour aller plus loin : WC allemands contre WC français

Le chewing-gum arménité

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 3:43
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par Denis Donikian

Il y a des mots dont on use et abuse, qu’on éructe et qu’on pète, qui vous chatouillent, qui vous mouillent, qu’on mâchonne à longueur de discours, agréables au palais et doux à l’oreille, bref des mots dont on sait tout et qui vous laissent muet si on vous demande de les définir avec précision. Les Arméniens sont de grands ruminants d’arménité.

Je le reconnais d’autant plus que je mastique ce mot depuis plusieurs décennies. C’est même sans forfanterie que je peux affirmer l’avoir entendu pour la première fois dans ma propre bouche. C’était au cours d’une réunion du Centre d’Etudes Arméniennes, dans les années 60. Je militais alors parmi des militants réceptifs comme des militaires. Mais depuis ces années-là, je cours derrière le mot que ma bouche aurait inventé. Si par bonheur, il m’arrive de lui serrer le cou avec les dents, il parvient toujours à fuir d’un côté ou de l’autre.  Et depuis que je le mâchonne, de sucré qu’il était devenu fade, il prend les formes qu’il veut que je ne veux pas.

Pour faire court, en un mot comme en deux, arménité serait un composé d’Arménie et d’identité. Et comme il y a francité, il y a arménité. Mais aussi germanité, turcité, bachibouzoukité, tombouctoucité, papoucité, élasticité, etc. Rien de plus simple donc. L’arménité équivaudrait à quelque chose comme l’identité arménienne. Mais l’identité arménienne de quel Arménien ? Mais de toi, fils de ian, et de tous les –ian de ton espèce, voyons !

Je comprends, mais je bute. Car arménien je suis, et… arménien je ne suis pas. Qu’on le veuille ou non. Je ne suis pas un canari dans une cage. Si tous les canaris d’un même pays se ressemblent et possèdent toutes les caractéristiques du canari, tous les Arméniens de France ne se ressemblent pas et ne possèdent pas les caractéristiques de l’Arménien. Il y a de la France dans l’Arménien de France, comme il y a de l’Argentine dans l’Arménien d’Argentine et de l’Arménie dans l’Arménien d’Arménie. – Mais au moins, ils vont à l’église arménienne, parlent l’arménien et n’habitent pas chez les Turcs. – Que dis-tu là ? Je connais des Arméniens qui ne vont pas à l’église, d’autres qui sont musulmans, d’autres qui ne parlent pas l’arménien, et certains  ne parlent que le turc et vivent en Turquie… – C’est compliqué. Mais au moins, tous sont issus de la même histoire. L’histoire, c’est du fait. Et du fait indéniable. – La belle affaire, l’histoire. Tout ne dépend-il pas de la conscience que chacun a de cette histoire ? Il en est qui la portent comme un fardeau. D’autres pour qui elle n’a aucune consistance. Les accablés et les indifférents. Ceux-ci sont-ils moins heureux qui ne vivent que de leur commerce avec le temps présent ? J’en doute. Ils n’ont rien à porter et n’ont rien à faire porter.  La diaspora arménienne (encore un mot chewing-gum, celui-là), c’est 99 % d’Arméniens qui jouissent d’être vivants où qu’ils soient, et le reste se parfume à la dynamite arménienne. Certes, tous vocifèrent une fois l’an à date fixe comme s’ils rotaient après un mauvais repas. Une explosion gazeuse tout à fait naturelle comme l’âme en produit quand elle est compressée. Et le reste de l’année, chaque Arménien vit exactement comme un Français, un Argentin ou un Arménien consommateur et expectorant. Pour l’intermittent de l’arménité, ( J’y pense et puis j’oublie, C’est la, c’est la vie… comme chante Dutronc), ce machin, c’est cotonneux comme un nuage. Les formes changent dans son esprit au gré du vent qui passe. Et si l’Arménien aime à se définir, c’est par son ennemi de toujours, le Turc. En effet, la turcité prend une grande part dans la définition de l’arménité. L’Arménien partage avec le Turc le dolma et le sang. D’ailleurs, beaucoup de noms arméniens font écho à des mots turcs. Papazian, Deyermandjian, Pakhlavadjian, etc. Quant à me dire ce que sont les valeurs arméniennes, chacun en serait bien incapable. Et comme je l’ai évoqué plus haut, le mot diaspora est aussi de ces mots chewing-gum qui prennent toutes sortes de formes dans la bouche de celui qui les emploie et dans l’oreille de celui qui les écoute. Hier fait historique, on lui donne aujourd’hui un contenu spirituel. Or ce fait historique inscrit dans le temps pouvait-il rester identique à  lui-même ? Que non. La diaspora comme fait et comme contenu serait-elle moins en proie à la déliquescence qu’une autre réalité du même genre ? J’en doute. Diaspora ! Un mot gluant où viennent se prendre nos mouches arméniennes. Toute étude scientifique de la chose même est vouée à l’échec, tellement les contours sont flous et les composants prisonniers d’ensembles hétérogènes. 200 personnes, pas plus, massent le cœur d’un moribond pour le maintenir en vie. Heureux hommes !

Voilà pourquoi, les Arméniens ruminent. Ils rumineront encore longtemps car ils n’ont pas d’autre moyen pour digérer ce qu’ils broutent à longueur de jour. C’est là leur principale occupation. Mais quand les mots ne sont pas définis, la vie tourne à vide.

15 décembre 2009

Aphorisme (4)

Filed under: APHORISMES — denisdonikian @ 4:21
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La preuve que la Turquie n’est pas un pays normal, c’est qu’Aznavour n’y a jamais chanté.

14 décembre 2009

La maison (close) de Lepsius

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 12:27
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Dans la banlieue proche de Berlin, se trouve Potsdam, capitale du Brandebourg, riche de 138 000 habitants. C’est à Potsdam que Voltaire vint, le 21 juillet 1750, occuper le poste de Chambellan auprès du roi philosophe Frédéric II de Prusse. Après les premiers mois d’enchantement, vint la brouille amorcée par ce mot du roi que lui rapporta le philosophe La Mettrie   : « on presse l’orange et on en jette l’écorce ».  En janvier 1753, Voltaire renvoya à Frédéric les différents titres et décorations reçus à son arrivée et réussit à quitter Potsdam en mars.

C’est à Potsdam que se trouve le Schloss Sanssouci où séjourna Voltaire. Postérieur et plus imposant est le Château de style rococo (de rocaille) ou Palais Nouveau. Une écœurante merveille de mauvais goût où l’on vous fait déambuler en chaussons de feutre pour ne pas abîmer le parquet et le carrelage. Il est vrai que l’hiver n’est pas la meilleure saison pour apprécier les jardins.

Mais c’est à Potsdam que se trouve la demeure de Lepsius, Docteur en théologie et Président de la Mission allemande d’Orient et de la Société germano-arménienne, auteur du «  Rapport secret sur les massacres d’Arménie », mort en 1926.

L’Office du tourisme nous indique comment y aller, mais le chauffeur de l’autobus nous lâche dans un beau quartier aux résidences magnifiques sans trop savoir où se trouve celle du théologien. Nous marchons et nous demandons, jusqu’au moment où nous tombons sur une bâtisse isolée, hermétiquement close. Nous interrogeons un voisin qui travaille aux archives de l’écrivain Théodore Fontane, dans le bâtiment proche. Il nous explique que la maison a été remise à neuf et attend des financements pour qu’elle serve de bibliothèque aux chercheurs.

Crédit photos : Denis Donikian

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