Ecrittératures

18 décembre 2009

Le chewing-gum arménité

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 3:43
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par Denis Donikian

Il y a des mots dont on use et abuse, qu’on éructe et qu’on pète, qui vous chatouillent, qui vous mouillent, qu’on mâchonne à longueur de discours, agréables au palais et doux à l’oreille, bref des mots dont on sait tout et qui vous laissent muet si on vous demande de les définir avec précision. Les Arméniens sont de grands ruminants d’arménité.

Je le reconnais d’autant plus que je mastique ce mot depuis plusieurs décennies. C’est même sans forfanterie que je peux affirmer l’avoir entendu pour la première fois dans ma propre bouche. C’était au cours d’une réunion du Centre d’Etudes Arméniennes, dans les années 60. Je militais alors parmi des militants réceptifs comme des militaires. Mais depuis ces années-là, je cours derrière le mot que ma bouche aurait inventé. Si par bonheur, il m’arrive de lui serrer le cou avec les dents, il parvient toujours à fuir d’un côté ou de l’autre.  Et depuis que je le mâchonne, de sucré qu’il était devenu fade, il prend les formes qu’il veut que je ne veux pas.

Pour faire court, en un mot comme en deux, arménité serait un composé d’Arménie et d’identité. Et comme il y a francité, il y a arménité. Mais aussi germanité, turcité, bachibouzoukité, tombouctoucité, papoucité, élasticité, etc. Rien de plus simple donc. L’arménité équivaudrait à quelque chose comme l’identité arménienne. Mais l’identité arménienne de quel Arménien ? Mais de toi, fils de ian, et de tous les –ian de ton espèce, voyons !

Je comprends, mais je bute. Car arménien je suis, et… arménien je ne suis pas. Qu’on le veuille ou non. Je ne suis pas un canari dans une cage. Si tous les canaris d’un même pays se ressemblent et possèdent toutes les caractéristiques du canari, tous les Arméniens de France ne se ressemblent pas et ne possèdent pas les caractéristiques de l’Arménien. Il y a de la France dans l’Arménien de France, comme il y a de l’Argentine dans l’Arménien d’Argentine et de l’Arménie dans l’Arménien d’Arménie. – Mais au moins, ils vont à l’église arménienne, parlent l’arménien et n’habitent pas chez les Turcs. – Que dis-tu là ? Je connais des Arméniens qui ne vont pas à l’église, d’autres qui sont musulmans, d’autres qui ne parlent pas l’arménien, et certains  ne parlent que le turc et vivent en Turquie… – C’est compliqué. Mais au moins, tous sont issus de la même histoire. L’histoire, c’est du fait. Et du fait indéniable. – La belle affaire, l’histoire. Tout ne dépend-il pas de la conscience que chacun a de cette histoire ? Il en est qui la portent comme un fardeau. D’autres pour qui elle n’a aucune consistance. Les accablés et les indifférents. Ceux-ci sont-ils moins heureux qui ne vivent que de leur commerce avec le temps présent ? J’en doute. Ils n’ont rien à porter et n’ont rien à faire porter.  La diaspora arménienne (encore un mot chewing-gum, celui-là), c’est 99 % d’Arméniens qui jouissent d’être vivants où qu’ils soient, et le reste se parfume à la dynamite arménienne. Certes, tous vocifèrent une fois l’an à date fixe comme s’ils rotaient après un mauvais repas. Une explosion gazeuse tout à fait naturelle comme l’âme en produit quand elle est compressée. Et le reste de l’année, chaque Arménien vit exactement comme un Français, un Argentin ou un Arménien consommateur et expectorant. Pour l’intermittent de l’arménité, ( J’y pense et puis j’oublie, C’est la, c’est la vie… comme chante Dutronc), ce machin, c’est cotonneux comme un nuage. Les formes changent dans son esprit au gré du vent qui passe. Et si l’Arménien aime à se définir, c’est par son ennemi de toujours, le Turc. En effet, la turcité prend une grande part dans la définition de l’arménité. L’Arménien partage avec le Turc le dolma et le sang. D’ailleurs, beaucoup de noms arméniens font écho à des mots turcs. Papazian, Deyermandjian, Pakhlavadjian, etc. Quant à me dire ce que sont les valeurs arméniennes, chacun en serait bien incapable. Et comme je l’ai évoqué plus haut, le mot diaspora est aussi de ces mots chewing-gum qui prennent toutes sortes de formes dans la bouche de celui qui les emploie et dans l’oreille de celui qui les écoute. Hier fait historique, on lui donne aujourd’hui un contenu spirituel. Or ce fait historique inscrit dans le temps pouvait-il rester identique à  lui-même ? Que non. La diaspora comme fait et comme contenu serait-elle moins en proie à la déliquescence qu’une autre réalité du même genre ? J’en doute. Diaspora ! Un mot gluant où viennent se prendre nos mouches arméniennes. Toute étude scientifique de la chose même est vouée à l’échec, tellement les contours sont flous et les composants prisonniers d’ensembles hétérogènes. 200 personnes, pas plus, massent le cœur d’un moribond pour le maintenir en vie. Heureux hommes !

Voilà pourquoi, les Arméniens ruminent. Ils rumineront encore longtemps car ils n’ont pas d’autre moyen pour digérer ce qu’ils broutent à longueur de jour. C’est là leur principale occupation. Mais quand les mots ne sont pas définis, la vie tourne à vide.

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5 commentaires »

  1. Alors, tu serais le responsable de ce mot que j’ai entendu, un jour, dans la bouche de ma tante, et qui a sonné à mes oreilles comme une incongruité ? Ce mot que j’ai fini par intégrer dans mon « mental » et qui désormais me poursuit comme une sentence : « Idôlatrer tu dois, ton arménité » ? Peste soit des intellos et de l’intellectuosité (moi aussi, je viens d’inventer un mot – LOL !)

    Commentaire par Dzovinar — 18 décembre 2009 @ 6:15 | Réponse

  2. ça fait du bien pour commencer la journée, grand Denis…
    Hay love you….

    Commentaire par Claire — 18 décembre 2009 @ 7:21 | Réponse

  3. Hay love you , Claire et Dzovinar …et Denis Donikian .

    Le ciel est bas sur avignon , le temps et triste , qques petits flocons de neige sont même tombés , pas assez gros pour être beaux . Le billet de Denis Donikian me renvoyait à moi-même , pas marrant tout çà . Et puis j’ai lu les commentaires de Claire et de Dzovinar dont l’humour m’a fait éclater de rire dans ma solitude du moment . Que du bonheur ! Il y a tant d’Arménité dans vos trois reflexions .
    Merci à vous trois .
    PS : Merci à Denis d’avoir volontairement omis  » arménitude  » .

    Commentaire par Avignon — 18 décembre 2009 @ 4:15 | Réponse

  4. Merci cher Denis pour la justesse de ta vision qui nous fait garder les pieds sur terre !

    Commentaire par christine sedef — 18 décembre 2009 @ 9:12 | Réponse

  5. A vomir!
    toun intch kordz ouniss mer metch

    sktir yeghir

    (Traduction par DD : qu’est-ce que tu as à faire parmi nous, toi. Fous le camp d’ici.)

    Commentaire par garevorian — 19 décembre 2009 @ 10:18 | Réponse


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