Ecrittératures

19 décembre 2009

Un décembre allemand (2)

par Denis Donikian

2)      Etudes comparées des phallus de pierre allemands et arméniens

Donc, pris d’un mal de constipation en plein Berlin, je cours en pharmacie accompagné de mon ami allemand qui me servira d’interprète.  Mais comment dire ? Epreintes douloureuses ? L’ami n’a pas un vocabulaire allant jusqu’à ce mot quelque peu affecté. Je lui conseille d’évoquer un embouteillage de voitures dans un goulot d’étranglement. La pharmacienne acquiesce. Mais je préviens. Pas de suppositoire, surtout pas de suppositoire !  Je serai intraitable. Conscient qu’en Allemagne tout est carré plutôt que rond, j’imagine les affres de mon muscle anal sous la pression de quatre angles droits, même s’ils venaient à beurrer mes chairs au passage, de surcroît parmi les plus sensibles de ma personne.

Que votre corps soit en état de douleur extrême, et voici qu’il déforme votre perception du monde qui l’entoure. Vous voyez partout des agressions potentielles. Promenez-vous en plein Berlin, l’anus en feu, vous m’en direz des nouvelles. Le Fernsehturm, la tour de la télévision, nommée l’asperge par les Berlinois,  sur l’Alexanderplatz, devient une lance d’empalement de 365 mètres. De quoi vous embrocher mille fois. Le moindre clocher d’église vous semble un clystère. Rien qu’à voir le Kaiser-Wilhelm-Gedächtnis-Kirche, brisée au sommet, vous éprouvez la sensation que le morceau manquant est resté en vous. Les bâtiments officiels en forme de temple pseudo-grec, qui pullulent partout et même sur l’Unter den Linden,  comme le Zeughaus, vous narguent de leurs frontons en triangle qui sont autant d’angles rentrant, je ne vous dis pas où. Quant à leurs colonnes, elles ont beau avoir des rondeurs, vous préférez ne pas vous attarder à leurs pieds. Je ne vous parlerai pas de la déesse de la Victoire sur la porte de Brandebourg, ni de cette lance qu’elle brandit et qui vous pique au train.

Mais rien n’est plus douloureux que le mémorial dédié à l’Holocauste juif tant les angles de ces fausses pierres tombales semblent foncer sur vous qui avez fait l’erreur d’entrer dans son labyrinthe dans l’état sensible où vous êtes.

Cherchant un des derniers vestiges du Mur, j’ai dû longer, sur la Wilhelmstraße, l’horreur architecturale absolue pour mon corps anal, le bâtiment de ministère de l’Air du IIIe Reich, inauguré en 1935, au moment où Hermann Göring  était nommé commandant en chef de la Luftwaffe. On s’étonne que cet homme tout en graisse et rondeurs ait apprécié cet art maigre, tout en angles puissants et agressifs. Un supplice, je ne vous dis pas. Comme si des lames de rasoir vous coupaient lentement le globe de vos yeux.

Mais que n’ai-je vu sur la Spree, ce vieux pont, aux entrées duquel se dressent des colonnes aussi franches que des phallus de pierre. En Arménie, un phallus de pierre ressemble à un phallus en état de tumescence maximale, avec son gland qui quête et sa taille à hauteur de femme. Mais là, mes amis ! Toute l’arrogance allemande, la force conquérante, mathématique et prussienne. Si les Grecs ont inventé la colonne ronde, les Allemands ne pouvaient faire mieux que de la tailler à angles vifs. On dirait ces machins de guerre avides de violer le cul des nuages, lesquels prennent de la hauteur pour éviter d’être déchirés et fuient à toute vitesse dans l’espoir de moutonner sur des zones moins dangereuses. Mais vous, avec votre derrière enflammé par le sang et bourré par la constipation, vous sentez que vous marchez vite pour vous précipiter dans des lieux plus cléments, les mains plaquées sur votre cul en guise de protection. L’ennui, c’est que pareille attitude pourrait paraître insultante aux yeux des Berlinois hétérosexuels, et même des autres. L’obsession anale ne court pas les straßen.

P.S. : Promis, après le bas, demain, je parle du haut.

*

Photos : Denis Donikian  (copyright)


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Un commentaire »

  1. C’est une vision cauchemardesque que tu nous offres ! Je crains le pire pour la suite !
    Je vais peut-être prévenir la chose, en enfilant un scaphandre !

    Commentaire par Dzovinar — 20 décembre 2009 @ 9:43 | Réponse


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