Ecrittératures

20 décembre 2009

Un décembre allemand (3)


par Denis Donikian

3) Le manti arménien et le restaurant turc

«  Mais je me tue à te dire qu’un restaurant arménien à Berlin, qui plus est l’ex-Berlin est, c’est aussi incongru qu’une danseuse du ventre dans l’enceinte de l’ONU. Le type doit faire pousser sa vigne sur son balcon pour faire son dolma et c’est tout. D’ailleurs aucune vigne n’aurait l’idée de se laisser pousser des feuilles sous un climat totalitaire. Plutôt crever. » Mon ami ex-allemand de l’est insiste. C’est un fou d’Arménie et comme je suis arménien, il me croit fou comme lui. « Nous allons nous faire arnaquer. On nous fourguera des dolmas avec des ersatz de feuilles en plastique… » Je ne sais plus dans quelle straße se trouvait ce restaurant. Je me rappelle seulement qu’au début il y avait l’Institut français en travaux, jouxtant un sex-shop. Et partout de grands et beaux magasins. « Va falloir marcher longtemps. Au bout de  l’avenue, le bail y est certainement moins cher ». De guerre lasse, on se renseigne. Un marchand de pizza indique qu’il y a quelque chose comme ça à quelques mètres. Par charité, je ne dirai pas son nom, mais chacun le d’vinera. De l’extérieur, on avise une salle modeste. La carte ? Inversement proportionnelle au nom. Je veux dire : à nom historique, carte riquiqui. Mon ami pousse la porte. Trop tard. Arrive un jeune homme courtois, en chemise, le cou dissimulé sous un épais cache-nez. Il aurait aussi pu garder sa robe de chambre pour nous accueillir ! Fils d’un Arménien d’Iran qui aurait fait des études d’ingénieur à Erevan avant de devenir écrivain de langue arménienne à Berlin. Ses livres sont proposés à la vente dans le restaurant même comme on proposerait du vin chez un marchand de chaussettes. Quant à ce fils, marié à une Nordique (du genre blonde  suédoise ou norvégienne, j’imagine), il nous assure que sa fille parle parfaitement l’arménien. Mon ami s’extasie comme si on lui avait dit que la Vierge avait décidé d’apparaître dans le palais de Dodi Gago. Pour ma part, cet étalage d’activités honorables me paraît trop hétéroclite pour faire une vocation de grand chef. Sur la carte, on a du mal à trouver quelque chose d’arménien à part les feuilles de vigne, du concombre, de la viande au gril et peut-être des soupes. Mais pas de manti, pas de lahmedjou, pas de soubeurek, et même pas de beurek ni au fromage, ni à la viande. Le  service minimum, quoi. Nous commandons des feuilles de vigne. Grosses et chaudes, un goût de conserve  et de micro-onde. Le reste ? Riz, viande grillée, salade. Merci, pas de dessert. Restaurant arménien ? Mon cul. Pour la cuisine arménienne, il n’y  a pas mieux que les Turcs. Je consulte mon guide. Hasir restaurant, dans le Kreuzberg, la tête avancée d’Istanbul à Berlin. Le lendemain, nous y sommes. Mais là non plus pas de manti, pas de lahmedjou, pas de soubeurek, et même pas de beurek ni au fromage, ni à la viande. Mais cinq feuilles de vigne au lieu de quatre. Mieux que chez l’Arménien. Je sors dégoûté, tandis que mon ami ex-allemand de l’est, fou d’Arménie, exulte. Il m’avouera n’avoir jamais mangé de manti. Normal, je suis le seul à avoir connu ma mère. Je lui décris le plat, le soyeux de la pâte, l’onctuosité du madzoun, le mariage de l’ail et de la menthe séchée sur le lit de la langue… Il salive. Nous voyageons. Leipzig, Weimar, Dresde, Buchenwald, là où le manti reste aussi inconnu que le Thüringer Rostbrätl ou le Fränkisches Schäufele mit Kartoffelknödeln à un Arménien de Kapan.

De retour à Berlin, avant mon départ pour la France, je propose à mon ami ex-allemand de l’est que nous finissions en beauté par un manti. Nous voici de nouveau dans le quartier Kreuzberg. Comment faire pour trouver le meilleur restaurant faisant du manti ? Nous posons la question à un triumvirat jeunes Turcs dévorant un donnër kebab. « C’est simple, allez à l’Orient ECK. Vous tombez bien, le mercredi ils servent du manti fait maison. » On se précipite.  Cinq euros le plat. Mamma mia ! Mon ami ex-allemand de l’est en a repris. Ce jour-là, dans ce restaurant turc, il a su ce que voulait dire être arménien.

*

Pour en savoir plus sur ce plat d’origine chinoise :

Recette arménienne du manti.

Recette turque du manti. ou en video

Recette russe du pelmeni.


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Un commentaire »

  1. Bravo, Denis!

    Ton ami ex-allemand de l’est

    Commentaire par L'ami ex-allemand de l’est — 20 décembre 2009 @ 8:55 | Réponse


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