Ecrittératures

5 janvier 2010

Des Arméniens font la queue au Père Lachaise

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par Seda Grigoryan

Hetq.am, 28.12.09

« J’espère qu’ils nous donneront de bonnes choses demain. Ce sont les fêtes. », déclare une dame qui attend dans la file, derrière une autre femme, plus âgée. Elles parlent en arménien.

Des gens attendent, alignés, devant le Père Lachaise à Paris, leur distribution quotidienne de nourriture, grâce à la générosité de la Mairie de Paris. La majorité de ceux qui attendent sont des immigrés illégaux; pour la plupart des Tchétchènes, des Yézidis et des Arméniens.

Le Père Lachaise est le plus grand cimetière de Paris et attire chaque année des centaines de milliers de visiteurs. Il est célèbre pour les nombreuses célébrités en tous genres qui y sont enterrées.

Attendant aussi dans la file, je me dis que leurs proches et amis restés en Arménie doivent être quelque peu jaloux. Après tout, ils ont réussi à arriver en France. Mais qui sait, aux quatre coins de la ville, qu’ils ont fait tout ce voyage pour manger un morceau, par un froid soir hivernal de fête ?

Ce n’est pas la tombe du Général Andranik qui les attire ici, mais la nécessité de pourvoir à leur subsistance. Restés en Arménie, ces gens n’auraient jamais songé à se rendre dans un cimetière pour recevoir une nourriture des plus nécessaire. « On n’a pas besoin du reste. On mange juste beaucoup. On est Arméniens, non ? Et la nourriture est chère ici. On vient ici à la base pour manger. », me confie une autre Arménienne, qui fait la queue avec sa fille. Après avoir reçu sa part, elle essaie d’échanger son fromage contre un peu de pain que d’autres n’ont pas encore mangé.

Beaucoup regrettent d’avoir quitté l’Arménie, mais…

Je demande à certains : « Vous n’avez pas envie de rentrer en Arménie ? » – « Ecoute, on a payé un max d’argent pour être ici. Où peut-on aller ? Au début, je n’y arrivais pas, mais maintenant je m’adapte. Mon cadet va à l’école primaire et l’autre au lycée. On est arrivés il y a huit mois. Ils nous ont déjà refusé le statut de résident une fois, alors on a refait une demande. On attend la réponse. »

Un des Arméniens à qui je parle est venu en France pour raisons médicales. Des amis et sa famille avaient collecté suffisamment d’argent pour une opération chirurgicale en Arménie, mais quelqu’un leur apprit qu’il pouvait trouver un meilleur traitement en France. Ils ont suivi son conseil, rendu l’argent qu’ils avaient collecté et vendu leur maison. Ils sont ici depuis un mois.

« Ils nous ont dit que tout serait arrangé; que quelqu’un viendrait nous chercher à l’aéroport. On nous a promis de l’argent et un endroit où  s’installer. Mais ça fait maintenant un mois et on n’a même pas vu un médecin pour un examen. On va d’hôtel en hôtel. On regrette le jour où on est arrivés. Mais qu’est-ce qu’on peut faire ? On a vendu la maison en Arménie. »

D’après le ministère français de l’Immigration, 1 143 Arméniens ont obtenu une carte de résident en 2008 (statistiques des années précédentes : 2007 : 898, 2006 : 941, 2005 : 1128, 2004 : 825 et 2003 : 523). En 2008, 535 citoyens de la république d’Arménie ont obtenu le statut de réfugié. Ce chiffre dépasse ceux de 2007 et 2006.

En 2008, 980 Arméniens ont signé des contrats avec l’Office Français de l’Immigration et de l’Intégration. Ce contrat est souscrit avec des personnes qui ont quitté à titre temporaire ou permanent leur pays de résidence et souhaitent s’intégrer dans la société française. (Pour une explication plus détaillée des différents permis de résidence pour les citoyens n’appartenant pas à l’Union Européenne, consulter le site http://riviera.angloinfo.com/countries/france/residency.asp).

Ce « contrat d’accueil et d’intégration » stipule que les étrangers suivent un cours d’éducation civique et de langue française. Avant d’obtenir un permis de séjour de dix ans, les étrangers doivent satisfaire aux trois conditions d’intégration suivantes : s’engager personnellement à accepter les principes régissant la République française, démontrer qu’ils s’y conforment de fait, et posséder une connaissance satisfaisante de la langue française. D’après le ministère, au premier trimestre 2009, 943 Arméniens ont souscrit ce genre de contrats.

Un plan de retour est aussi opérationnel. Ceux qui souhaitent regagner volontairement leur pays d’origine reçoivent des avantages sociaux. Dans certains cas, le montant peut atteindre 7 000 euros afin de démarrer une petite affaire après leur retour. D’après l’Office de l’Immigration et de l’Intégration, 34 personnes sont rentrées en Arménie en 2008 et 72 autres cas sont actuellement suivis.

Une dame dans la file me confie : « Ils nous ont dit aux services sociaux que notre Président leur a ordonné de ne plus accepter quiconque. Ils disent qu’après le 10 décembre ils n’accepteront plus d’Arméniens. »

Pour les Arméniens le droit d’asile n’est plus automatique

A l’association France Terre d’asile, des rumeurs circulent sur cette décision présidentielle. De nombreux immigrés nouvellement arrivés se rendent habituellement là afin de demander ce genre de statut. Le jour où nous y sommes allés, trois familles arméniennes remplissaient leurs dossiers. Ils venaient d’un village en Arménie. « En fait, je maudis le jour où je suis venu ici. Au moins, en Arménie, tu sais que c’est ton pays. Ici, tu ne connais même pas la langue. Tu dois faire avec. », me dit l’un d’eux.

Lorsqu’on demande l’asile, il faut avoir de bonnes raisons pour être parti. C’est là l’obstacle majeur. Durant les années qui ont suivi la guerre en Artsakh, beaucoup de gens affirmaient qu’ils rencontraient de nombreux problèmes liés au conflit – questions religieuses et nationales, le fait qu’ils soient mariés à des Turcs, etc. « Tu leur dis que tu es né à Sumgait, mais que tu as perdu ton ancien passeport. Ce n’est pas un problème. Tu peux leur montrer un faux certificat fabriqué en Arménie. Tu ne peux pas fabriquer un faux passeport azerbaïdjanais, pas vrai ? », enchérit un autre Arménien. Beaucoup disent maintenant que ce « système » ne marche plus.

Après les événements du 1er mars 2008, beaucoup avouent s’être déclarés victimes de ce qui suivit. Même cette astuce a fait long feu. « Maintenant on ne sait pas quoi écrire pour expliquer qu’on demande l’asile. On cherche à noter de tous les côtés, n’importe quoi. Les autorités serrent vraiment la vis aux Arméniens. Ils disent que le président arménien s’est plaint à son collègue français, en lui disant : « Pourquoi acceptez-vous tous ces Arméniens ? Tout est normal en Arménie. » », souligne un autre.

Difficile de dire avec quelle ingéniosité ces Arméniens et d’autres s’en tireront cette fois encore. Quoi qu’il en soit, repartir n’est pas une option pour la plupart d’entre eux. Ils ont vendu leurs maisons et dilapidé leurs économies. Certains affirment qu’ils tiendront bon en France, suffisamment longtemps pour se faire un peu d’argent; qu’ils rentreront en Arménie avec cet argent en poche pour avoir un toit. Beaucoup de ceux à qui je parle regrettent d’avoir quitté l’Arménie.

« Au moins, si la frontière était ouverte, ce serait plus facile d’aller et venir. On viendrait ici, constater que la vie n’est pas celle qu’on croyait, et puis on rentrerait. On n’aurait pas claqué tout cet argent. Alors que maintenant on est obligés de rester. »

Source : http://hetq.am/en/society/migrants/

Traduction : © Georges Festa pour Denis Donikian – 01.2010

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