Ecrittératures

18 janvier 2010

Grand concours littéraire arménien

Photo Yoda Zoy

par Denis Donikian

L’Arménien appartient à la civilisation du livre. Et il le sait. L’autre jour, j’ai rencontré Nazar Aghpar dans un café d’Alfortville. Au lieu de lire du Denis Donikian ou je ne sais qui, il écrivait. C’est son droit, me direz-vous. Mais ils sont tous comme ça, les Arméniens, protesta-t-il. Il avait raison dans le fond. Si les Arméniens ne lisent pas, c’est qu’ils écrivent. Ils ne lisent pas pour avoir le temps d’écrire. Quitte à ne pas être lus. Ils écrivent parce qu’ils portent en eux la civilisation du livre. Ils la vivent. Ils l’alimentent. Donnez-leur un bout de papier et un crayon. Ils ne peuvent pas s’empêcher d’écrire. Ils écriraient même dans les toilettes, vu qu’on leur fournit le papier, mais pas le crayon. Le papier, n’importe lequel, ça excite leur logorrhée. Et si par malheur, ils s’enferment pour leur besoin principal avec un crayon, ils ne décollent plus de leur tinette. Ils jouissent de se répandre par le haut tandis qu’ils se vident par le bas. C’est spirituel et physique. Mais en général, ça leur vient surtout à la retraite. Quand tout à coup ils se rappellent qu’ils ont un témoignage à laisser aux générations futures. Même dans le plus grand malheur, ils ne lâchent pas l’espoir de prendre leur plume. Ce sont des Job. Pas besoin pour ça d’être allé à l’école. Une éducation élémentaire suffit. En plein génocide, on a eu des Arméniens qui écrivaient. Non seulement des instruits comme Kapikian, Aram Andonian, Grigoris Balakian ou Yervant Odian, mais d’autres, des anonymes qui durent affronter des années de plomb et de sang. Ils n’écrivaient pas en train de souffrir, mais ils souffraient en pensant qu’ils allaient écrire sur leurs souffrances.  Car une civilisation du livre ne saurait mourir d’un génocide, fût-il atroce, terrible, tout ce qu’on voudra. Aujourd’hui, les Turcs ont contre eux des tonnes de livres écrits par des Arméniens. Ils croyaient les effacer de la terre, ils sont maintenant submergés de mots témoignant de leur barbarie. Et c’est pas fini.

Le mois de décembre est le mois des salons du livre arménien. J’étais à celui d’Alfortville. Effrayant ! Il y avait plus d’ouvrages que d’acheteurs. Ils tapinaient ventre à cul, tandis que les clients déambulaient dans les allées aussi librement que sur la Promenade des Anglais. C’était la rue Saint-Denis un jour de Toussaint. Les livres minaudaient comme des putes à l’étalage, et les gens refusaient de faire l’amour avec l’un d’eux pour moins de vingt euros. Il faut dire que les titres arméniens ne font pas dans le sex-appeal. Ils sont noirs comme la mort. Ou rouges comme le massacre. On pourrait leur demander quelque chose d’érotique, histoire de relever un peu la sauce. Mais les Arméniens ne connaissent pas. Cherchez un Sade, un Verlaine, un Aragon, ou une Hô Xuân Hương, vous ne trouverez pas. Pour eux, l’amour, c’est contraire à Dieu. C’est fonctionnel, national, et rarement individuel. On y va pour faire des enfants. Car un enfant, c’est une revanche sur les forces de la mort. Seul titre détonnant dans cet ensemble morbide : Érotophylles et végétaliennes. Probablement une manière de favoriser la fornication des légumes. Allez savoir.

Donc voici ce que j’ai pensé. Vu que les auteurs arméniens croissent en nombre à mesure que décroît l’ombre de leurs lecteurs, je me suis dit qu’on pourrait mettre en place un concours de lecture. Histoire de récompenser tout lecteur d’origine arménienne s’intéressant à son « arménité ». Et donc de compenser le déficit de lecture qui engendre un déficit d’intérêt pour une diaspora en déficit de culture. Quelque chose de bisannuel pour ne pas lasser les fatigues. En commençant par exemple par des bandes dessinées, mais exclusivement centrées sur les Arméniens. L’avantage, c’est qu’il y en a peu et que chacun comporte à coup sûr beaucoup d’images. Si les signes d’intérêt se révèlent encourageants, alors on serait en mesure de proposer des romans d’amour sur fond de génocide. Les Arméniens aiment l’amour quand il est romantique et confronté à des méchants vraiment méchants. Une fois cette partie gagnée, on tenterait des histoires historiques. Car les Arméniens sont des êtres pétris d’histoire. L’histoire, ça  rend les Arméniens  hystériques. Surtout l’histoire tragique. Ils aiment tellement se lamenter que depuis que l’un d’eux a écrit Le livre des lamentations, ils se lamentent plus fort. C’est un peuple du pathos. Dans le  même ordre d’idées, on pousserait vers des histoires sur fond d’histoire mais sous forme de poème. Le pathétique y est plus intense. L’âme remue plus facilement.

Le gagnant ? Il aurait droit à un voyage en Arménie, tout gratuit, sauf le prix de l’avion, l’hôtel et les repas. Les boissons seraient à sa charge. On lui organiserait gratuitement une rencontre avec Hranoush Hagopian, la Ministre de la Diaspora, histoire de lui serrer la main au ministère de la civilisation du livre. Mais on ne pourrait pas demander à la Hranoush de pimenter la rencontre autrement. On aurait mieux que ça. Il serait accompagné de son auteur préféré. Denis Donikian a même promis de faire le voyage s’il avait la chance d’être choisi et de faire un strip-tease devant l’Ararat sous le regard du gagnant. Même si c’est une gagnante.

Qu’on se le dise !

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4 commentaires »

  1. Tu es insupportable ! Mais je t’adore quand même ! LOL

    Commentaire par Dzovinar — 19 janvier 2010 @ 8:43 | Réponse

  2. Même si on n’adhère pas toujours à toutes les élucubrations de nos grands hommes, on aime malgré tout ces gredins, c’est ça l’amitié inconditionnelle à l’arménienne !

    Commentaire par Dzovinar — 19 janvier 2010 @ 8:48 | Réponse

  3. eh bien on t’a pris au mot : on ne gagne rien sauf un trophee (mais je vais voir si certains offrent qque chose

    Commentaire par bakian — 22 janvier 2010 @ 10:30 | Réponse

  4. Pour faire plaisir à Denis, on pourrait offrir aux nominés une poupée Barbie !

    Commentaire par Louise Kiffer — 29 janvier 2010 @ 8:59 | Réponse


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