Ecrittératures

31 juillet 2010

Les Malatiatsi de Vienne (1953)

Filed under: GALERIE — denisdonikian @ 7:28
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A tous ceux qui ne sont plus là et qui ont accompagné notre enfance.

Cette photo regroupe les Malatiatsi qui habitaient pour la plupart le fameux Kemp si bien décrit par Jean Ayanian, aujourd’hui décédé, et présent au deuxième rang ( si on excepte  le rang des enfants) à gauche, en habit militaire. Elle a été prise  à l’occasion du prochain départ pour l’Amérique de Bego Derminassian, de sa femme et de son fils Jacques-Hagop (Jacques se trouve sous le I de ECONOMIQUE, juste au dessus de sa mère et de son père qui occupe le centre du premier rang des adultes)

Tous les adultes des premier et second rangs sont aujourd’hui décédés, à part quelques femmes plus jeunes dont les deux qui se trouvent à l’extrême droite de la photo, l’une étant ma belle-soeur Anahid et l’autre ma soeur, chacune portant leur enfant, respectivement Jacques et Christiane. Parmi elles, à l’extrême gauche, en robe à carreaux près de son époux Aram (décédé), Marie Kulhandjian ( 85 ans aujourd’hui),dont les deux filles sont tout devant à gauche ( la seconde se prénomme Annie et la troisième  Christiane, ainsi que leur jeune frère Gaby  le quatrième)

Au premier rang des adultes à gauche, se trouve le père Donabédian (son fils Marcel est le premier à gauche du dernier rang), puis le père Gaspar ( qui m’a appris à pêcher et qui m’emmenait dans les bois pour chercher des châtaignes), ensuite Madame Ayanian ( avec le dernier enfant d’Aram), la mère d’Aram, et d’un second mariage celle de Jean déjà nommé et de Fernande (troisième à partir de la gauche au dernier rang des adultes)

Au dernier rang à droite se trouve mon frère Michel, portant son premier enfant, Guy, mon père Iskender, et mon beau-frère Maurice ( tous les trois décédés). Ma mère Takouhie est à l’extrême droite, debout.

Jean Ayanian a fait l’éloge dans son livre des grands-mères arméniennes, ici au premier rang, de part et d’autre de Bego, dit Bego Aghpar, qui était très respecté et écouté parmi les Malatiatsi. Je me souviens qu’il avait un oeil de verre.

(Juste au-dessous de Bego se tient le jeune Henri Tachdjian, dont la soeur Louise est la quatrième du dernier rang à partir de la gauche, et la mère au côté droit de Jean.)

Une mention pour les deux frères Tchoboyan ( à l’extrême droite du rang des enfants) et surtout pour leur grand-mère (située juste au-dessus de Daniel Tchoboyan et la troisième dame en noir à côté de ma belle-soeur ). Une grand-mère d’une infinie tendresse et d’une grande beauté.

Ces petites mémés, si discrètes et si actives, qui avaient tant souffert, étaient la douceur même. Une douceur de femme arménienne.
Je suis sous le E final de ECONOMIQUE, entre Jacques Der Minassian à qui je viens d’envoyer la photo, et Marcel Terzyagopian.

La photo  a été prise dans une cour adjacente au Kemp qui servait de jeu de boules et qui aujourd’hui est occupée par un garage.
Derrière le mur du fond passe la fameuse Nationale 7, qui connut les premiers bouchons avec l’afflux des vacanciers partant pour la côte d’azur et qu’on regardait passer avec envie.

Ces gens ont peuplé mon enfance. Ils ont en quelque sorte et sans le vouloir fait mon éducation. J’ignorais encore de quel enfer ils venaient et quels durs combats ils avaient menés pour survivre.
Mais ils étaient dans la paix et dans la bonne humeur.
Je les aime tous, comme s’ils étaient encore le chant discret de mon enfance qui circule en moi avec mon  sang.

Un pays qui a saveur humaine

Filed under: Généralités,MARCHER en ARMENIE — denisdonikian @ 3:00


Pourquoi mon attachement à l’Arménie ? Pourquoi cette fréquentation frénétique depuis plus de quarante ans ? Cette envie de la fuir quand trop longtemps je m’y vautre ? Cette hâte à vouloir la retrouver si je reste éloigné d’elle de longs mois ? Affirmer qu’elle me parle plus qu’aucun autre pays reviendrait à dire que je m’y sens moins étranger qu’ailleurs. Pourtant, je n’ai rien de commun avec les gens qui  y vivent sinon un bout d’histoire et un fonds de tragédie. Pas même une culture, la mienne étant aussi impure qu’une eau de montagne qui aurait traîné dans divers territoires, emportant avec elle des éléments qu’elle leur aurait arrachés au passage. Alors quoi ?

Cette Arménie qui me tient à elle par la force d’une aussi extravagante raison, je l’ai approchée depuis quarante ans et maintenant que viennent les jours de la fin, je la devine comme ayant été la source inépuisable d’une humanité constamment narrative. L’Arménie m’aura parlé sans cesse. C’est qu’à mes yeux elle m’aura toujours paru déborder de quelque chose qu’elle nourrit en abondance avec plus d’intensité que d’autres pays qui sont résolument plus policés et plus stables. Certes, l’humain se manifeste partout où sont les hommes. Mais en Arménie cet humain-là, chaque homme l’exsude en permanence. Par son regard, par les traits de son visage, par sa parole et par son comportement. Durant mes quarante années de présence discontinue au pays, j’ai toujours été harcelé par la rengaine d’un désastre profond, d’une aliénation permanente, d’une soif de vie lisse et sapide. Dans les pays européens, cette infécondité démocratique semble avoir été surmontée, au point que les aspérités économiques de l’existence peuvent paraître circonscrites tant qu’elles sont combattues. Mais en Arménie, depuis quarante ans, la démocratie tombe de Charybde en Sylla, d’une république faussement populaire à une république sauvagement mutilante, d’un président prédateur à un autre président prédateur. Dès lors, chaque homme qui vous offre sa parole vous dit comment on l’ampute quotidiennement de ses rêves. Sinon de ses rêves, de son désir d’une réalité sociale apte à le réconcilier avec la vie même.

Pour preuve, les routes de ses campagnes qui sont des actes délibérés de torture  visant à maintenir l’Arménien dans le puits sans fond de sa rancœur. Plus les intempéries les creusent, plus le temps les ravage, et plus l’homme peste contre son destin. Les routes sont aux yeux des Arméniens qui les fréquentent à l’image de leur délabrement intime. Elles ajoutent du vieillissement au vieillissement. Elles tuent l’enthousiasme. Elles changent les impatiences en résignation. Mais aussi, comme chacun peut y lire la forme politique de son malheur, elles provoquent de sourdes protestations.

Ainsi m’a parlé le grumier dans la forêt de Kirants, qui joue chaque jour « le salaire de la peur » avec son camion d’un autre âge chargé de bois, se dandinant de droite et de gauche, en effleurant le risque de basculer dans la rivière. Ou l’apiculteur de cette même forêt de Kirants bavant sur les suceurs du sang arménien. Ou mon ami Noro criant son humiliation et sa honte sur la route torturante de Tatev.  Ou le bouquiniste de la rue Abovian qui ne manque pas de tenir les gouvernants pour responsables de l’état suicidaire du pays. Ou encore ce chauffeur de taxi qui lui fait écho dans les mêmes termes. Et tant d’autres encore qui vous donnent l’impression de bouillir dans un chaudron de sorcières.

C’est que les Arméniens sont de grands râleurs dans la soumission. S’ils se rassemblent, s’ils communient dans la protestation, les forces de l’inertie finissent souvent par avoir raison d’eux.  S’ils s’agrippent à vous, c’est pour déverser toute leur haine dans votre âme. Et c’est cela qui donne au pays un goût de très forte humanité, d’une humanité souffrante, d’une humanité en mal d’elle-même.

© Photo Denis Donikian

30 juillet 2010

Le pays de la foi perdue

Filed under: Généralités,MARCHER en ARMENIE — denisdonikian @ 3:29
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Décharge de Gyumri . Photo de Denis Donikian ©

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L’indépendance  a débraillé les Arméniens. Leur langue se déboutonne à tout va. Ils s’offrent une débauche de paroles comme s’ils respiraient l’air du large, celui de la démocratie. Car plus ils parlent, plus ils se sentent citoyens. La critique subjective étant, à leurs yeux, consubstantielle au sentiment de citoyenneté. Mais cheminez dans ce pays à la rencontre de ses hommes et vous entendrez rarement de leur bouche autre chose que des paroles de frustration. Comme si le vent du large s’était rabattu contre eux en tempête. Et s’ils ne se plaignent pas ouvertement, leurs conditions de vie aussi absurdes qu’humiliantes suffisent à parler pour eux. Le pays est jugé à l’aune des amputations économiques et politiques que chacun subit. Qu’il soit, comme c’est souvent le cas, propriétaire de sa maison, l’Arménien ne se sent pas moins pauvre en raison du souci qui le mine au quotidien à devoir gagner sa pitance. Mais, ingénieux comme il est, il semble rarement à court. On se prépare contre l’hiver en confectionnant des conserves, en faisant sécher des légumes, en stockant du sucre, du riz ou du blé concassé… Ce qui alimente la critique est ce qui ronge l’âme, à savoir l’angoisse permanente liée aux nécessités de l’existence. De fait, il n’est pas erroné de dire que l’Arménie donne l’impression de baigner dans un pessimisme exacerbé qui déborde les cerveaux et autorise toutes sortes de fuites, qu’elles soient physiques ou mentales.

La trouble agitation qui sous-tend la vie sociale vient du fait que chaque citoyen doive engager sa force de survivance dans un ensemble inextricable d’autres forces tendues vers le même souci. L’image de vie policée que donne le pays n’est qu’illusion. Car sitôt qu’on pénètre dans la tête des gens tandis qu’ils se livrent à vous, on perçoit des luttes pour la préservation individuelle, des poussées rapaces et des flux d’intérêts qui s’entrecroisent et cherchent à grappiller constamment du bien partout où c’est possible, souvent même sur le bien d’autrui. La loi mentale dominante consiste à contenir ou à contourner les menaces des prédateurs en devenant prédateur soi-même. Le meurtre des entreprises publiques a jeté les Arméniens dans des formes de commerce qui épousent toute la panoplie de la rapine, allant de la tromperie ouverte au chantage à la compassion, l’autre étant vu comme une poche dont il faut aspirer le contenu. En ce sens, tous les moyens sont bons. (Mais pour un commerçant honnête, vendre équivaut à un acte de mendicité.) De fait, on vit dans un climat permanent de sourde violence, fondé sur un non moins permanent sentiment de suspicion.

On peut dire sans hésiter que les trois premiers présidents de la république d’Arménie ont une part égale de responsabilité dans l’orchestration du climat délétère qui sévit de nos jours. Ils ont troublé les règles et violé les institutions, soit en bafouant la voix des électeurs, soit en ouvrant les vannes d’un capitalisme frénétique, et donc en laissant s’exprimer les instincts les plus sauvages. Ils ont cassé les usines et favorisé le rapt des biens publics. Au travail des gens, ils ont préféré le travail de l’argent. Certes, toute guerre a des faims d’ogresse. L’Arménie a dû répondre à l’urgence de l’auto-défense et à la légitimité de son combat au Kharabagh. Mais dès lors, comment comprendre qu’au moment où elle sacrifiait ses enfants, aient émergé en toute impunité des fortunes colossales, les présidents donnant le la en la matière ? Comment fermer les yeux sur ces palais d’autant plus monstrueux qu’ils défient l’imagination et scandalisent le cœur ? C’est que les politiques semblent préoccupés à faire des lois qui favorisent davantage leurs intérêts qu’elles ne servent à effacer la pauvreté. Ainsi en créant une fratrie soudée autour de ses propres avantages, les chefs ont gardé l’assurance de conserver leur charge soit par le marchandage, soit par la force, soit par le mensonge, soit par la fraude.

Il suffit d’avoir des yeux et des oreilles pour lire et entendre l’abîme qui s’est creusé entre les autorités et les citoyens. Un abîme de méfiance et de dégoût. La vie sociale n’est qu’une litanie de déchirements et la vie politique une rengaine d’inimitiés qui ruinent les rêves.

Depuis que je les fréquente, les Arméniens ont toujours affiché leur envie de déserter l’Arménie (tandis que ceux de la diaspora y cherchent un enchantement. C’est que l’Arménie se visite d’autant mieux qu’elle se vit mal). Hier, ils voulaient goûter au monde, aujourd’hui  le dégoût les pousse hors du pays. Nombreux sont ceux qui choisissent la fuite par le sauve-qui-peut, préférant les aléas d’une émigration hasardeuse à leur asphyxie au pays. Combien de familles amputées de leurs enfants n’avons-nous pas rencontrées ! Mais combien d’autres s’échappent en tirs groupés pour éviter cette amputation ! Les adolescents rêvent unanimement de partir loin et vite. Toutes les étudiantes en langues étrangères n’ont d’autre idée que celle de se trouver un homme à l’étranger avant qu’elles ne cèdent à la pression de leur famille et se condamne à supporter toute leur vie les affres d’une société archaïque. Plutôt la modernité hors du pays que l’indignité chez elles.  Quand on cesse d’attendre une lueur, on se cherche un ailleurs. En fait, on peut subir l’hostilité un temps, on ne peut la souffrir tout le temps.

Qu’on se mette un instant dans la peau d’un citoyen arménien. Ni aimé, ni respecté, ni protégé, ni rassuré. Ballotté entre un président illégitime et des politiciens affairistes, une police qui peut vous tuer un homme en garde à vue, une justice aux ordres, des journaux de plus en plus à l’étroit, une médecine douteuse, des hôpitaux sans humanisme, une système éducatif vénal, une Eglise riche, une armée qui humilie le troufion, une indépendance aliénée et toute une multitude grouillante de petits prédateurs aux aguets dans les rues et les administrations. Et faites-vous une vie avec ça. D’où ces expressions populaires : Khoujane yerkir (pays voyou), aprélou degh tchi (ce n’est pas un endroit où vivre).

Denis Donikian

© Photo Denis Donikian

Complément d’information :

D’après les résultats d’un sondage réalisé par le centre britannique d’opinion publique « Gallup international » (auprès de 13 000 personnes dans 12 républiques post-soviétiques, sans préciser le nombre de personnes interrogées en Arménie), 39% de la population arménienne souhaiteraient quitter définitivement le pays, alors que ce taux est de 14% pour la Géorgie et de 12% pour l’Azerbaïdjan. 44% de la population arménienne souhaitent quitter temporairement le pays pour l’étranger en quête d’un travail. Il s’agit des plus mauvais résultats dans l’espace de la CEI, selon Haykakan Jamanak.
Sur fond de ce sondage, Haykakan Jamanak rend également compte du « Rapport mondial sur le développement humain 2009 » publié par le PNUD, qui relève que depuis l’indépendance, le nombre de personnes ayant émigré d’Arménie se situe entre 800 000 et 1 000 000. Au cours du premier semestre de 2009, le nombre de personnes qui ont émigré d’Arménie est de 30 000 (23 100 pour la même période de 2008). Les auteurs du rapport observent que le souhait de quitter l’Arménie et l’indifférence vis-à-vis de l’avenir de ce pays s’enracinent de plus en plus au sein de la société arménienne.

Service de presse de l’ambassade de France en Arménie

29 juillet 2010

L’enlisement

Filed under: MARCHER en ARMENIE,Marz de Tavouch — denisdonikian @ 4:23
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Aghardzine ! Aghardzine !Aghardzine !

J’avais ce nom en moi tandis que je marchais à l’aveugle, à la fois tendu et désespéré. Aucun signe n’était devant nous pour nous guider, aucune indication, sinon des chemins égarés qui tombaient derrière des collines incertaines ou se noyaient dans des champs. Au sortir de la forêt, des saignées dans la végétation nous laissent deviner des cheminements humains. La voie se partage en deux. L’une ou l’autre, c’est le même mystère. Nous avons pris celle de droite, croyant qu’elle plongerait dans la forêt d’où émergeraient sous nos yeux les toits mystiques d’Aghardzine. Et nous avons marché le front collé sur  l’inconnu. À mon approche, un serpent noir s’empressa de quitter une flaque pour se musser sous les herbes du bas-côté. Au bout d’une centaine de mètres, nous dûmes affronter une végétation anarchique. Plus nous cherchions notre chemin, plus il nous faisait la nique en se diluant dans des arborescences extravagantes. Nous nous trouvons à présent à la lisière d’un bois. Des arbres s’accrochent au versant d’un val obscur et peu engageant. Des troncs  couchés sur le sol agonisent dans un pourrissement miné par les humidités. J’ouvre la marche.  Bientôt j’avise une passe. La terre est d’un noir ironique. À peine y ai-je mis le pied qu’il s’enfonce. Me voici ventousé jusqu’à la cheville. Je crois que l’autre pied va rencontrer un sol plus ferme. Mais il coule lui aussi. Impossible de me dégager. Mes bâtons de marche ne me sont d’aucun secours. J’en tends un à mon compagnon pour qu’il me tire à lui. Une de mes chaussures est si fortement avalée par la boue qu’elle  reste engluée. Il me faut l’arracher de la main à la gueule monstrueuse qui me veut pour  proie. Je glisse. Je tombe. Mais je parviens à dégager l’autre pied. La chaussure ne l’a pas quitté. Enfin je retrouve la terre ferme. Seul, j’aurais été aspiré et la boue aurait digéré mon cadavre. Ma bouche aurait crié. Mais  vers qui?

Nous remontons la pente, retrouvons le chemin au serpent noir. Dans l’herbe, je me suis couché, les chaussures lourdes comme du plomb. Dépités, nous avons repris notre piste en sens inverse.

Nous ne verrons pas Aghardzine.

25 juillet 2010

Des pluies et des silences

Filed under: MARCHER en ARMENIE,Marz de Tavouch — denisdonikian @ 3:12
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Pour le citadin coutumier des cafés et des asphaltes, marcher suppose de consentir aux brusques variations du ciel. C’est dire que le temps est une composante de la marche. Qu’il fasse beau ou qu’il fasse mauvais, le marcheur a pour devoir de contenir son humeur contre l’assaut des intempéries. D’ailleurs, aurait-il d’autres choix ? Aucun. Que la pluie le surprenne en pleine forêt et l’oblige au plus vite à sortir sa cape, que les gouttes s’abattent sur lui avec la même force que sur la moindre feuille, que l’eau s’empare de ses chaussettes, que ses chaussures glissent sur les boues ou s’enfoncent dans les terres spongieuses, et le voici ramené à sa vulnérabilité d’homme primitif. C’est qu’il éprouve alors sa vie comme une fragile résistance au temps. Surtout dans ces moments où la forêt efface devant lui tout repère humain. Où les chemins sont sous la domination d’une végétation toute-puissante. Où aucun semblable ne vient à sa rencontre pour le rassurer et heureusement humaniser une nature donnant libre cours à l’expression de son élan vital.  Sans parler des silences que les bruits de la pluie rendent plus durs, plus terriblement sauvages, comme s’ils précédaient une menace. Ces silences sourds qu’aucun frottement, aucune cadence ne vient troubler. Silences de respiration végétale, si imperceptibles que les multitudes de vies qui fleurissent autour de vous semblent abîmées dans un sommeil de vastes profondeurs, et si chastes qu’ils vous fontt parfois désirer le bruit rauque de l’humaine agitation. De fait, si la pluie donne vie à l’activité organique de la nature, celle-ci fait son œuvre dans une discrétion la plus absolue, comme si son mutisme faisait partie intégrante de ses manifestations physiques, toutes ces plantes et leurs fleurs qui s’ingénient à déployer leurs différences, c’est-à-dire leurs personnalités morphologiques et olfactives.

23 juillet 2010

Dormir dans la forêt

Filed under: MARCHER en ARMENIE,Marz de Tavouch — denisdonikian @ 4:51
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Nous avons marché sans savoir, marché longtemps, et nous voici à présent dans la certitude que la nuit va tomber, même si, en ce jour de juin, l’heure tardive reste encore assez claire. Mais il nous faut devancer l’obscurité. Et la pluie qui pourrait à chaque instant se jouer de nous. C’est dans un coude du chemin que nous dresserons la tente, là où les herbes hautes feront un tapis de fortune. L’aire est relativement dégagée sur plusieurs mètres, tant à gauche qu’à droite. Le ciel ouvert largement. Des nuages s’y chevauchent, des sombres, des gris ou des blancs vaporeux. Et au-delà, s’ouvre parfois la douceur océane de l’espace.

À peine mise en place, tirée aux quatre coins, la tente produit aussitôt son effet d’île ancrée dans l’inconnu vivant de l’univers. Vulnérable aux bruits de la nuit. Impuissante aux moindres incidents. Mais elle tient dans ses bras notre solitaire incertitude.

Nous mettons sous sa protection tout ce qui risque d’être mouillé ou d’attirer les prédateurs. Aussitôt, les sacs à dos sont vidés, et l’intérieur se transforme en capharnaüm. Les chaussures resteront dehors sous le double toit. Les chaussettes trempées, elles aussi. Nous faisons chauffer des nouilles et nous mangeons tomates, concombres et pâté végétal. Les fermetures éclair des sacs de couchages vont et viennent sur leurs rails. Nos pieds sont mis au sec dans des chaussettes. Je tremble de froid. Je maudis l’idée d’avoir cru aux paroles du conseilleur qui m’avait indiqué ce chemin. Paroles faciles, marche naufragée.

Maintenant la pluie tombe. Le ciel sur nous déverse un surcroît de malédiction. Incontinent comme je le suis, je me lèverai à plusieurs reprises, chaque fois enlevant mes chaussettes, tirant la double fermeture éclair de l’entrée, affrontant le mal de mes articulations. Alors, debout dans la nuit, pieds nus dans les herbes humides, mais l’œil et l’oreille en alerte, je lâcherai mes eaux avant de recommencer une à deux heures plus tard.

J’ai des plongées dans un sommeil intermittent, hanté d’ours ou d’animaux à griffes et à crocs, espérant que la lumière du jour viendra au plus tôt nous remplir de sa bénédiction, après les troubles épreuves de la nuit.

22 juillet 2010

Un enfer de fleurs

Filed under: MARCHER en ARMENIE,Marz de Tavouch — denisdonikian @ 4:13
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Dès lors que nous aurons décidé de franchir les frontières du connu, nous défoncerons de la poitrine des murs et des murs de végétation. Brisant, pour avancer, ces architectures improvisées que construit chaque plante avec ses voisines, toutes animées par un même tropisme vers la lumière. C’est une quête où chacune se dresse et se faufile en jouant des coudes contre ses concurrentes. Ainsi se tressent d’inextricables forcements vers le ciel, toutes les tiges se tenant les unes aux autres selon une solidarité à la fois nécessaire et fragile. Et quand la jambe qui se tend en abat dix, des dizaines d’autres sont entraînées dans le même dérangement. L’homme, qui ne progresse qu’au rythme d’un pas multiplié et destructeur, ne laisse pour trace de son passage qu’une pitoyable détresse. Jusqu’au moment où son œil tombe en arrêt devant des émergences florales qu’une grâce subtile tient en suspens dans les airs, comme des notes de couleur produites au prix d’une surabondance de poussées. Pareilles à ces tiges velues de coquelicots aux têtes aveugles qui dansent autour de celle qui les a devancées en ouvrant son panache orange et rouge. Ou cet ophrys  d’un rose ardent. Ces clochettes suspendues par grappes d’un bleu plus vif qu’un ciel lumineux. Ces ombellifères jaunes déployés comme des parapluies. Ces boules cotonneuses.  Ces lys jaunes… Et quand la pluie accroche ses dernières gouttes sur les ombelles blanches, que le soleil jette sur elle sa profusion de lumière, votre œil se saisit du hasard divin où tout scintille dans le calme précaire d’un poudroiement d’étoiles.

20 juillet 2010

Vers Aghardzine

Filed under: MARCHER en ARMENIE,Marz de Tavouch — denisdonikian @ 7:04
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On nous avait dit que c’était possible. Partir de Fiolettovo pour gagner le couvent d’Aghardzine. A pied par les collines en traversant les forêts. Depuis, cette randonnée n’avait cessé de hanter notre imaginaire amoureux de randonnées profondes. Une folie. Une percée dans l’inconnu total. Un devoir de pèlerin d’avant les routes, sur les sentiers de la nature et de la spiritualité. Dans le pur, l’intouché, le mystique.

Nous nous sommes fiés à Vilik, chauffeur de taxi à Dilidjan’, pour qu’il nous aide à mettre le pied sur la bonne voie. Sur les premières pentes, les Molokans de Fiolettovo, buveurs de lait, cultivent le chou. Vilik interroge d’abord un frêle vieillard à barbe blanche couvert d’un chapeau de paille. Mais oui, qu’il fait, on peut rejoindre Aghardzine. Mais mieux vaut demander à plus jeune que moi. Comme mon voisin qui est là. Le voisin est un solide gaillard d’une quarantaine d’années. Parlant le russe et rien que le russe, il explique, réexplique, puis dessine, avec une patience empreinte de charité, l’itinéraire à suivre sur une minuscule feuille de carnet que lui présente Vilik. Il faut grimper jusqu’à la crête, dit-il. Vous devriez alors tomber sur un abri de fer rouillé couleur jaunâtre. Prendre ensuite le sentier de droite qui conduit à un col d’où on aperçoit des sortes de hangar, continue-t-il en faisant deux rectangles.  C’est là qu’il vous faudra demander. Un conseil : si vous vous perdez, n’hésitez pas à emprunter n’importe quel chemin sur votre droite de façon à tomber sur cette route. Nous échangeons des numéros de téléphone portable. De la sorte, dans les moments d’égarement, il nous suffira de téléphoner à Vilik qui téléphonera au Molokan’ et reviendra à nous.

Et maintenant, à nous le flanc de la colline. Abrupt, cruel, glissant, humide mais parsemé de  marguerites sauvages et de coquelicots.

Plus nous montons, plus le paysage sur la vallée et le village des Molokans s’ouvre à nous généreusement. Partout une abondance de fleurs poussant sans entrave. Il est trois heures de l’après-midi et le ciel s’assombrit déjà, grisant les verts et embrumant le bas des collines. Bientôt, nous voici juste au-dessous de la ligne où affleure le ventre des nuages. Puis tout se désagrège. Nous côtoyons des blancs vaporeux et mouvants. Mais les pieds immergés dans des flots de végétation ininterrompue, aux fleurs moins hautes en raison d’une lumière moins dense.  Nous rencontrons notre première pluie, fine et harcelante. Il faut sortir les capes. L’abri jaunâtre et le chemin se montrent à nous. Puis le col. Et nous tombons alors dans l’enfer. Celui où les chemins se laissent dévorer par l’intraitable marée verte. Un enfer de fleurs à hauteur d’homme. Personne ne sera passé par là, tant les herbes auront eu le temps et la joie de pousser librement vers le haut.


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