Ecrittératures

4 août 2010

Le syndrome de la godasse ou le complexe arménien du number one.


Rendons à César ce qui revient à César et aux Arméniens cette chaussure de cuir récemment découverte d’environ 5 500 ans. Et qu’on ne me demande pas si les Arméniens existaient en ce temps-là comme Arméniens aussi bien qu’ils existent aujourd’hui. Et si oui, s’ils étaient hier ce qu’ils sont encore maintenant. Ni si le pied droit qui porta cette chaussure il y a 5 500 ans était un pied arménien. Ni s’il y a 5 500 ans, des frontières délimitaient un pays qui se serait appelé Arménie où auraient vécu exclusivement des Arméniens. Mais surtout qu’on n’aille pas me dire que d’autres chaussures plus anciennes ont été découvertes avant celle-ci. Comme ces « sandales en corde et autres matières organiques vieilles de 7 000 ans, mises au jour dans la grotte d’Arnold Research Cave, dans l’Etat de Missouri (Etats-Unis) en 1975, et leurs quasi contemporaines exhumées en 1993 dans une cavité du désert de Judée, en Israël », ainsi qu’ose le stipuler la méchante revue Sciences et Avenir. C’est scandaleux que ces sandales ! On parle de cuir ici, et non de corde.  Alors que le lecteur arménien, outré par des assertions qui humilient une fois encore la nation arménienne écrive pour protester à la rédaction de Sciences et Avenir (33 rue Vivienne 75083 Paris cedex 02. e-mail : redaction@sciences-et-avenir.com, téléphone : 01 55 35 56 00). Y en a marre ! C’est du négationnisme de cordonnier. Non content de nous nier par l’histoire, voici qu’on nous nie par la science. Que dis-je ? C’est le génie des Arméniens qu’on veut  passer à la trappe. Intolérable ! Y en a marre ! Marre de marre !

Comme hier ils furent réduits à n’être rien, aujourd’hui les Arméniens voudraient être tout, même ce qu’ils ne sont pas. Mais comme ils ne peuvent être tout, ils cherchent partout des motifs qui les mettent au premier rang des hommes. Car être premier, c’est être quelque chose. Et tout d’abord, c’est faire mentir l’histoire qui a cru rabaisser les Arméniens au niveau le plus bas de l’humanité, là où trottent les chiens et où se faufilent les cafards.

Aujourd’hui les Arméniens n’ont de cesse qu’ils dépassent les autres peuples, multipliant les exemples qui prouveraient leur excellence, quitte à transformer la réalité en fiction et à mettre les choses au diapason de leur mythologie.

C’est ainsi qu’ils se targuent d’être la première nation au monde à avoir embrassé le christianisme comme religion d’Etat.  Embrassé l’embrassement du prochain comme soi-même dans l’élan furieux d’une révélation. Comme si brusquement, à un moment donné de leur histoire, sous le coup d’une grâce divine sans pareille, ils étaient tous passés unanimement dans le camp de la nouvelle religion. Jetant aux orties leurs vieilles croyances, leurs mythes archaïques, leur mentalité terrienne pour ne pas dire paysanne. Comme si la « chose » avait eu lieu sans heurt, sans réticence, sans bataille. Comme si le sang n’avait pas été versé pour que s’impose l’ordre chrétien. Comme si les religions d’alors n’étaient pas en concurrence. Comme si les hommes animés d’intérêts farouches s’étaient soudainement convertis à l’amour de l’homme et à la paix en Dieu. Alors que les affrontements furent atroces, armées contre armées, haines contre haines. Certes, une date est une date. 301 après Jésus Christ restera toujours 301 après Jésus-Christ. Mais le mensonge sur l’histoire est tel qu’aujourd’hui les Arméniens ont du mal avec leur conversion générale spontanée. Ils en viennent même à rejeter comme non arméniens tous ces Arméniens convertis à l’Islam. Sans compter qu’aujourd’hui, en Arménie, l’amour de soi coiffe à chaque seconde l’amour de l’autre au poteau.

Dans le même ordre d’idée, celle où les Arméniens furent excellents, l’expression « premier génocide du XXème siècle ». À croire que nous aurions fait de sacrés efforts pour ça. C’est dire que les Juifs auraient été moins rapides que nous dans la course à l’extermination par les maîtres de guerre et qu’ils n’ont qu’à aller se rhabiller. Ils auront beau faire et beau dire, c’est nous qui avons souffert les premiers d’une volonté d’anéantissement. D’aucuns, encore des négationnistes mal intentionnés, affirment qu’en 1904 les Héréros de l’actuelle Namibie auraient subi un génocide quand la culture allemande représentée sur le terrain par le général Lothar von Trotha s’avisa de les civiliser.  D’accord. Une date est une date. 1904 après Jésus-Christ restera toujours 1904 après Jésus-Christ. Et non 1915. Mais nous, nous avons le nombre de notre côté. Le quantitatif engendre le qualitatif, non ? C’est incontournable. 1 500 000. Les Héréros n’ont qu’à s’accrocher derrière notre locomotive, il n’y aura jamais de place pour eux tellement nos wagons pour l’enfer étaient pleins à craquer.

Et quand un Arménien est au sommet de l’humanité, reconnu par tous les hommes pour telle prouesse ou telle performance, c’est comme si tous les Arméniens en leur entier ressuscitaient dans l’estime des nations. Aznavour par exemple. Ne disons pas qu’Aznavour est arménien. Aznavour est tous les Arméniens. Il est aussi bien Garabed, l’épicier de la rue Beaumont à Marseille que Robert Kotcharian, ex président de la république d’Arménie. Peu importe d’ailleurs que celui-ci ait utilisé sa période présidentielle pour se mettre un magot de 4 milliards de côté. D’ailleurs, l’épicier Garabed l’y a certainement aidé en donnant un peu de ses économies au fonds arménien. Il est vrai que si ce même Garabed avait été aussi célèbre qu’Aznavour, il aurait pu faire mieux pour Kotcharian en demandant à l’Union européenne de mettre la main à la poche pour secourir la pauvrette Arménie. D’ailleurs quand Aznavour chante sur les scènes du monde entier, c’est tout bénèf pour les Arméniens. Même pour Kotcharian qui n’a pas la même voix que lui, vu qu’il a une voix de fausset. Je n’ai pas dit de falsificateur. En tout cas, la voix d’Aznavour, c’est la voix de tous les Arméniens. Quand il parle pour nous, on dirait que c’est nous qui parlons. Comme le jour où  il a déclaré que tout le monde pouvait mourir d’une crise cardiaque, au moment où, au sortir du Paplavok, boîte de jazz à Erevan, un sbire de son ami Kotcharian venait de tabasser à mort un certain Boghos Boghossian, dans les chiottes (auxquelles on avait affecté la vieille Siranouch pour les nettoyer, histoire de lui compléter sa retraite par les pourboires). Une voix d’or, Aznavour. Et qu’on ne s’avise pas de nous le salir, notre monument de sagesse, d’art et de charité.

Dans le domaine du rare, les Arméniens ont Geghart. La moindre mouche touristique arménienne ne peut faire que d’y coller sa trompe à pomper de la merveille. Ah ! Oh ! Ih ! Ah ! On lui montre une église creusée dans la roche à mains nues et elle croit que c’est elle qui a fait ça. De fait, comme les Arméniens n’ont d’autre culture qu’une culture du soi, tout ce qu’on leur montre d’original comme arménien fait miroir. Un Arménien se voit dans Geghart comme dans Aznavour (pas forcément dans Kotcharian, je vous l’accorde). C’est que tout Arménien qui se respecte, même celui qui a la possibilité de voyager loin,  ne s’embarrasse pas du relatif. Le jugement arménien est d’autant plus entier que tout objet arménien est forcément un objet absolu. Ainsi, pour un Arménien, s’extasier sur Geghart suppose qu’on ne doit pas venir lui troubler son plaisir avec Petra. D’ailleurs, il trouverait toujours de quoi mettre Geghart au-dessus de Petra, même si Petra pourrait contenir des dizaines de Geghart. Sans quoi, c’est son esprit qui dégringolerait dans le caniveau en se faufilant comme un cafard cherchant un trou où se cacher. Or, l’Arménien a besoin d’extraordinaire pour rester arménien. C’est pourquoi il a peur de quitter ses frontières. Dérian, Tcharents, Parouïr Sevak seraient-ils des génies si on les comparait à Verlaine, Maïakovski ou Claudel ? La culture arménienne est nationale, car c’est une question vitale.

Cette tendance à vouloir se hisser à tout prix et à la moindre occasion au premier rang des hommes relève du pathologique. C’est le syndrome de la godasse, par référence à cette vieille chaussure qu’on situerait comme la plus ancienne de l’humanité. Il n’y a que les gogos pour y croire. Combien de fois ne m’a-t-on pas dit en Arménie que De Gaulle était arménien ? (Ou né en Arménie, ce qui suppose qu’il avait quelque chose d’arménien). Et même Chirac. Et que le lieu géographique du paradis biblique serait l’Arménie. (Au point où nous en sommes, pourquoi pas ?) De fait, cette propension de l’imaginaire arménien à s’élever au sommet par le truchement d’hommes célébrés par toute la terre montre à quel point les Arméniens se sentent encore rabaissés. Et ceux qui systématisent dans des journaux internes à la communauté ce complexe arménien du number one sont d’autant plus malades qu’ils le propagent en entretenant ce ridicule comme un signe de santé nationale. Il est vrai qu’il ne faut pas dire qu’à l’époque soviétique les chaussures fabriquées en Arménie avaient la réputation de ne durer que trois jours. Un record.

Denis Donikian

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5 commentaires »

  1. Et la France ? « ce qui n’est pas clair n’est pas français ! »
    La cuisine française !
    La Justice et la Liberté !

    Et l’Angleterre dont Alfonse Allais disait :
    L’Angleterre, c’est un pays extraordinaire. Ils sont complètement fous! Chez nous, toutes les rues portent des noms de victoires: Wagram, Austerlitz… Tandis que là-bas: Trafalgar Square, Waterloo Place… Ils n’ont choisi que des noms de défaites!

    En Angleterre, tout est permis, sauf ce qui est interdit. En Allemagne, tout est interdit, sauf ce qui est permis. En France, tout est permis, même ce qui est interdit. En U.R.S.S., tout est interdit, même ce qui est permis

    On pourrait continuer avec tous les pays, qui veulent tous se hisser au plus haut niveau

    Commentaire par Louise Kiffer — 4 août 2010 @ 8:16 | Réponse

  2. Oui, tu as raison. Mais, sais-tu que les grandes associations -type Croix-Rouge- ont un budget de fonctionnement de + de 75%.L’idéal c’est d’aller au contact direct de la population pour ne pas arroser ou être racketté.C’est un phénomène planétaire que la corruption, hélas!Ne vaut-il pas mieux donner un peu chacun, quitte à se faire e…par les maqueraux du pouvoir?Il arrive des miettes, certes. Sinon c’est la mort inéluctable du peuple arménien. Je dois dire que les pire ennemis des Arméniens sont les Arméniens eux-mêmes. Quant à la course au palmarès des victimes, la « Shoah »est le meilleur exemple de l’affirmation de son unicité comme cet insupportable mégalomane de Jacques Lanzmann. Que penser de l’expression « Il aurait mérité d’être juif »?
    Je me contente d’être un banal humain. Chabouh

    Commentaire par kibarian — 4 août 2010 @ 8:22 | Réponse

  3. Chère Louise, la rengaine qui consiste à exonérer les Arméniens de ce genre de bêtise en montrant que les autres nations sont à la même enseigne, est une forme d’indulgence qui n’est pas une preuve d’intelligence. ( Cela n’est pas dit contre toi bien sûr). C’est un argument fallacieux qui devrait conduire à l’extrême à éradiquer toute velléité critique. Dans le fond, comme les autres en font autant, pourquoi ne pas continuer ? Ma démonstration n’est d’ailleurs pas très bien comprise dans la mesure où ce complexe chez les Arméniens est post-génocidaire, alors que les peuples évoqués n’ont pas connu ce genre de « problème ». Sans compter que tout le reste de mon texte est occulté dans ta réponse.

    Commentaire par denisdonikian — 4 août 2010 @ 10:12 | Réponse

  4. Bravo pour cet exercice de haut niveau qui est un cri du coeur, de l’esprit et du ventre…

    Il mèle humour tout court, un autre humour de haute volée équivalent à l’humour juif, sarcasme, autodérision, psychanalyse, dénonciation, casse-tabous tous azimuts, parlé vrai, ras le bol, légèreté, gravité, profondeur, etc.

    Voilà qui rapproche réellement du  » Number ONE « …

    Merci de faire avancer ainsi le schmilblik.

    Dikran

    Commentaire par Anonyme — 4 août 2010 @ 5:49 | Réponse

  5. Bravo Donikian !
    article SUP !
    vous n’etes pas armenien comme Aznavour , vous etes ARMENIEN comme vos ancetres (si on e bien chretien – pas possible servir a deux maitres , impossible etre armenien et français a la fois) !
    les armeniens toujours nomber one sauf quand il y a question de se deffendre devant ennemi reel.
    Il f pas aller loin chercher des proves , dernierre guerre a nous montre que 90% armeniens sont de gringo , french ou russes avant etre armenien puisque uniquement une poigne – 10.000 volontaires, haydouks et soldats (sur 10 mln armeniens§ meme pas 10 % !!!) qui ont montre quil existe arme de defense & « destruction massive » – gros bouboul ! :)
    et le reste … on mange pasterma et dolma , on danse sous rabiz avec conciense trankil donc on peut se sentir armenien :)

    Commentaire par Cartophil — 2 novembre 2010 @ 11:14 | Réponse


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