Ecrittératures

12 août 2010

« Années maudites » de Yervant Odian

Présenté pour la première fois dans le périodique Jamanak (Temps) entre février et septembre 1919,  le récit que Yervant Odian a intitulé  Années maudites, 1914-1919, souvenirs personnels, publié en livre seulement en 2004 (Éd. Naïri, Erevan), vient de paraître sous deux traductions préfacées par Krikor Beledian, l’une en anglais (Gomidas Institute, Londres, 2009), l’autre dans une version française proposée par Léon Ketcheyan (Éditions Parenthèses, Marseille, 2010) sous le titre apocryphe de Journal de déportation. Yervant Odian raconte son périple, qui, de son arrestation à Constantinople, le 7 septembre 1915, le conduira jusqu’au cœur de la phase finale du génocide, à Al Busseira, au-delà de Deir ez Zor, dans les déserts de Syrie.

Obéissant à la règle journalistique de soumission aux faits, Odian répond à la brutalité des événements par un style brut, dépouillé de tout pathos littéraire, de tout jugement éthique, de tout commentaire d’ordre politique, et même de toute révolte, contrairement aux témoignages habituels du génocide (comme celui d’Aram Andonian). Il se contente d’évoquer les répercussions morales d’un monde où la discrimination anti-arménienne devient loi dans un contexte de turcisation absolue. Dès lors, kafkaïen avant la lettre, il se mue en un personnage de roman en proie à une culpabilité sans responsabilité, au cours d’une narration qui se donne à lire peu à peu comme une histoire universelle du mal.

L’arrestation tardive de Yervant Odian lui vaudra d’échapper au sort tragique des intellectuels arméniens emportés dans la rafle du 24 avril 1915. Par ailleurs, tout au long d’une odyssée faite d’emprisonnements, de fuites et de traques, il bénéficiera de complicités, d’aides pécuniaires ou d’appuis de toutes sortes, tantôt en raison de sa notoriété acquise par ses trente années de journalisme, tantôt en tant qu’Arménien. De fait, tout en provoquant un sauve-qui-peut généralisé parmi les victimes, la déportation suscite un vaste réseau de solidarités destiné à pallier des comportements arbitraires, à soulager des cas de misère extrême ou à combattre l’absurdité des règlements officiels.

Livre d’initiation au mal absolu, Années maudites constituent un voyage dans l’enfer réel d’une nation conduite vers son anéantissement, chaque membre, grand ou petit, étant marqué d’une faute imaginaire, celle de la trahison. Non seulement il dresse une tragique galerie de portraits d’Arméniens célèbres ou ordinaires confrontés à une déchéance désespérée et à la nécessité de survivre, mais décrit aussi des scènes de chasse à l’homme et de rapine dans lesquelles ils font figure de proie tant de la part des policiers turcs que d’individus mal intentionnés. En ce sens, Yervant Odian montre à maintes reprises que les femmes auront été sans nul doute les victimes les plus exposées du peuple arménien, tant par le viol que l’islamisation ou l’esclavage sexuel.

De fait, Yervant Odian, en se contentant d’énumérer la litanie de ses malheurs, démontre l’intention génocidaire des autorités turques. À l’exemple de tous ses compatriotes, victimes d’un ostracisme permanent visant à les neutraliser par un exil forcé aux marges du pays, il vit constamment sous la menace programmée d’une mort par abandon. Dans ce contexte de guerre, la déportation devient l’euphémisme recouvrant une politique d’extermination dont chaque bureaucrate turc devient l’instrument.

Voir également, sur la rafle du 24 avril 1915.

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Un commentaire »

  1. C’est le seul livre que j’ai lu en arménien. Je ne comprends pas qu’il n’ait paru que maintenant. C’est un livre bien plus éclairant que de nombreux livres historiques sur le sujet. C’est un texte brillant. L’édition anglaise est meilleure que la française qui, elle, ne possède aucun cliché.
    Signalons une préface médiocre, confuse et avec de nombreuses redites.

    Commentaire par kibarian — 28 août 2010 @ 8:06 | Réponse


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