Ecrittératures

13 août 2010

« Journal de déportation ». Ah quel titre ! À quel titre ?


Dans ses souvenirs personnels sur les années 1914-1919, intitulés Anidzial dariner, soit en français  Années maudites, Yervant Odian raconte comment il fut obligé de changer de nom. Devenu Aziz Nouri, islamisé et négociant en lampes. Une question de survie. Comme ces femmes arméniennes qui porteront sur leur peau le tatouage symbolisant leur désarménisation. Marquées au sceau d’une schizophrénie résignée.

Pour sa part, Yervant Odian n’aura de cesse qu’il réintègre son patronyme. Son livre raconte l’odyssée qui, en trois ans et demi, va de la perte à la récupération de ce nom qu’il aura mis trente ans à construire par l’écriture. Puis, après son retour à une vie normale, il intitulera par l’expression Années maudites sa chute dans l’abîme de la désidentification forcée. C’est ce qu’il a voulu donner comme nom à ces pages de son existence arrachées à l’oubli de soi. Titre on ne peut plus adéquat comme l’ultime révolte contre la malédiction qui aura pesé sur tous les Arméniens durant cette période noire d’une guerre à l’intérieur de la guerre. Guerre ethnique au sein d’une guerre mondiale.

Renseignement pris, les Éditions Parenthèses, qui ne sont pas à leur premier coup de baguette magique, ont délibérément décidé de substituer au titre choisi par Yervant Odian celui de Journal de déportation. Un éditeur a le droit de penser à sa boutique. Mais a-t-il tous les droits, même d’abuser de l’absence des ayants droits, en l’occurrence ceux de Yervant Odian ?

Il est vrai que Journal de déportation constitue un titre plus porteur qu ‘Années maudites. Il vous cible une clientèle bien plus large que le cercle de plus en plus étroit des lecteurs arméniens. Une clientèle qui commence avec la communauté juive, nation « exemplaire » dans ce domaine,  et qui englobe toutes les formes d’exil, collectif ou individuel, tous les déplacements de population qui racontent l’histoire d’une humanité en proie à la terreur.   Donc, ce titre fait vendre. Mais ce n’est pas un beau titre. Car ce n’est pas un titre vrai. Ce n’est pas un titre de Yervant Odian. C’est un titre des Éditions Parenthèses. Un titre commercial et non un titre humain. Et c’est encore le rapt d’une identité. Un tatouage tragique et farfelu sur la peau d’une couverture résignée à l’impuissance. Une affaire d’éthique.

Ce n’est pas un titre vrai car Yervant Odian n’a pas écrit son livre au jour le jour. Mais seulement après son retour à Constantinople. D’ailleurs, le pouvait-il ? Certes, durant certaines périodes d’accalmie il parvient à prendre des notes. Trois cahiers pleins qu’il dissimule dans une cachette et qu’il se résout finalement à détruire de crainte que sa découverte ne compromette ses amis et ne mette en danger sa propre existence. Mais comment peut écrire un homme qu’on chasse en permanence vers le désert pour qu’il y crève comme un chien ? L’homme traqué a la tête bien trop chaotique pour faire une pause. Harcelé, il regarde de tous côtés,  surtout devant. Il cherche une issue de survie. Mais les Éditions Parenthèses ont un cœur bien trop commercial pour l’entendre de cette oreille. Les Éditions Parenthèse forcent Yervant Odian à sortir chaque soir un papier qui n’existe pas, d’un tiroir qui n’existe pas, et à écrire sur une table qui n’a pas sa place dans une prison bondée de brigands et puant la saleté. À telle enseigne qu’on est en droit de se demander si les Éditions Parenthèses, bien pourvues en papier de toute sorte et en tables de bureau, ont pris soin de soumettre la traduction à une relecture scrupuleuse, comme on le fait dans toute bonne maison de publication avant de mettre un livre sur le marché. Histoire non seulement d’effacer les anomalies qui auraient échappé au traducteur, mais aussi de comprendre qu’Yervant Odian  n’était pas en mesure de tenir un journal concernant sa déportation. D’autant que s’il l’avait vraiment fait, son livre écrit à chaud n’aurait pas pris la forme que lui confère la distance due à ce qu’il nomme en sous-titre des « souvenirs personnels ». L’expression Journal de déportation détruit d’emblée la poétique du livre. En ce sens, disons-le tout de go, ce titre apocryphe relève aussi d’une affaire esthétique.

Malheureusement, le premier sur lequel retombe pareil faux pas est le traducteur. Les naïfs auront beau jeu de l’incriminer pour avoir trahi l’auteur en affublant son livre d’un titre fallacieux. Déjà, ici ou là, des voix protestent à son encontre. Ignorant quel homme scrupuleux est le traducteur. Et si respectueux de Yervant Odian qu’on n’aurait pas eu besoin de lui téléphoner pour apprendre de sa bouche que ce surtitre n’est pas sorti de sa plume. Mais quand on met un traducteur devant le fait accompli, que la couverture est tirée, le livre imprimé, que lui reste-t-il contre quoi se battre sinon le dégoût et la démission.  D’où il ressort de cette affaire qu’elle est également une affaire morale.

Mais le plus grave est la confusion qui découle d’une pareille bévue. Laissons au profane le soin de démêler si Yervant Odian a écrit un ou deux  livres sur son exil des années 1915-1919. Journal de déportation et Années maudites fonctionnent comme deux titres de deux textes sur une même épreuve de la souffrance. Mais le mal semble déjà avoir été fait quand on retrouve dans tel ouvrage récemment paru ou telle recension  le seul titre de Journal de déportation. Je n’ose même pas envisager le cas du chercheur peu scrupuleux mentionnant ce dernier titre comme un ouvrage de Yervant Odian. Les autres auront à spécifier dans leur bibliographie qu’il s’agit d’une mauvaise traduction du titre originel. Une faute qui se répercutera sans fin et dont le traducteur fera sans fin les frais. Une faute éditoriale.

Regrettable, me direz-vous. Non, criminel. Un crime de lèse identité. Une monstrueuse spoliation. Une bêtise.

*

A lire également Pratiques d’un éditeur.

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8 commentaires »

  1. Mais quand les Editions Parenthèses se décideront-elles à respecter les auteurs et les traducteurs qu’elles publient ?
    L’impunité ne pourra pas durer indéfiniment…
    S. Juranics

    Commentaire par S. Juranics — 13 août 2010 @ 3:18 | Réponse

  2. Aucune surprise de la part de ces gens qui sont bien connus pour leurs oeuvres.
    On pourrait s’abstenir de commentaires, vu le niveau, mais à défaut de justice, ayons soif de vérité pour tous ceux qui ont leur conscience pour eux.
    O. Alloyan

    Commentaire par Olivia Alloyan — 13 août 2010 @ 3:26 | Réponse

  3. Pour l’année de l’Arménie, en 2007-2008, le livre de Yervant Odian « Anidzial Darinér » avait été annoncé en traduction aux Editions Parenthèses :Les Années Maudites. (récit de déportation 1915-18).J’ai aussitôt écrit aux Ed. Parenthèses à Marseille pour commander le livre, car un ami d’Istanbul qui l’avait lu en arménien m’avait écrit que l’auteur avait rencontré mon grand-père à deux reprises, avec sa famille. Les Ed. Parenthèses m’ont écrit qu’ils ne savaient pas s’ils allaient l’éditer, ni quand. L’Année de l’Arménie était terminée…
    J’ai vu que le livre avait été traduit en anglais, je l’ai commandé à Alapage : « Accursed Years » .’My exil and return from Der Zor ‘ Ce livre m’a beaucoup intéressée. Il y avait un introduction traduite en anglais. J’ai écrit à Krikor Bélédian, pour lui demander s’il pouvait m’envoyer une copie de son texte original en français. Il m’a répondu très aimablement que son original était en arménien et qu’il l’avait envoyé à Marseille.
    Quand le livre est enfin paru en français, « Journal de déportation » (je suis d’accord avec la critique de Denis) je l’ai acheté, et j en ai été contente, car il y avait des suppléments qui n’étaient pas dans la version anglaise.
    J’ai trouvé les passages où l’auteur a rencontré mon grand-père, mais sans en dire plus. Il a juste écrit qu’il avait rencontré « Missak effendi et sa famille ». Et aussi à une autre occasion, puisqu’ils ont suivi le même chemin.
    En revanche, il écrit dans son journal qu’ayant visité un orphelinat, il a demandé aux enfants qui voulait être son fils adoptif. Tous,naturellement ! Finalement, son choix s’est porté sur un nommé Hagop. Il ne parle plus de cet enfant ensuite (il est vrai qu’il a perdu ses derniers carnets).
    Or, mon père dans son journal, dit qu’un soir, étant en retard pour rentrer à l’orphelinat à Constantinople, a couché chez un camarade d’école Hagop, à qui Yervant Odian avait donné une chambre. Il donne même l’adresse.
    Il y a quelques jours j’ai reçu un courriel de Nicolas C. que je ne connais pas du tout, et qui m’écrit qu’ayant lu le journal de mon père, il a vu qu’il avait couché chez un camarade qui habitait dans la même rue que ses grand-parents. Peut-être s’étaient-ils rencontrés ?
    Il ne faut pas dire que tous les survivants qui ont écrit leur journal l’ont écrit des années plus tard. Publié peut-être, mais mon père l’a écrit dès l’âge de 14 ans, à chaque arrêt il écrivait où ils étaient et ce qui se passait. En cas d’impossibilité, il a laissé son cahier à sa mère, qui était à Alep. Et l’a repris dès son évasion. Il n’a pas écrit son journal pour être publié, ça ne lui venait même pas à l’esprit, c’était pour lui –même. Et quand il est arrivé en France, il avait d’autres chats à fouetter que d’écrire ses souvenirs, il était complètement démuni.
    Yervant Odian écrit qu’il avait rempli 6 carnets, il en a perdu trois au cours de la déportation. Mais lui était un écrivain et journaliste, il a pu compléter ses notes.

    Commentaire par Louise Kiffer — 13 août 2010 @ 4:08 | Réponse

    • je ne peux pas relire tout le livre, car je l’ai passé à mes enfants. Mais dans la note du traducteur, tout au début, il écrit: ‘Odian was an acccute observer, who included in his account many anecdotes concerning people he met and events he saw. His performance in this regard is brillant; had he managed to keep the three notebooks that he had to destroy while in exile, his narrative would have been even richer’
      (Je vous préciserai plus tard à quelle occasion d’une fouille de la police il a été obligé de détruire ses carnets).

      Commentaire par Louise Kiffer — 14 août 2010 @ 5:22 | Réponse

  4. Chère Louise, on peut écrire des notes au cours d »une déportation, mais pas un livre comme celui de Yervant Odian. Par ailleurs, Yervant Odian s’est mis à la rédaction de son livre très peu de temps après son retour à Constantinople ( le 17 novembre 1918), puisque les premières livraisons paraissent dès février 1919.
    Krikor Beledian reconnaît qu’il ne s’agit pas d’un journal ( page 10 de la préface). Il faudrait d’ailleurs lui demander ce qu’il pense précisément de la liberté prise par l’éditeur. Je n’évoquerai pas ici ce qu’en pense le traducteur.

    Merci de me dire où se trouve le passage où Yervant Odian parle de six cahiers. J’ai cru lire qu’il y en avait trois.

    Commentaire par denisdonikian — 13 août 2010 @ 4:25 | Réponse

  5. Bonjour,

    Même si cela leur semble coutumier, je trouve choquant que les Editions Parenthèses aient autoritairement changé le titre de ce livre sans l’accord du traducteur (et de l’auteur, vu que celui-ci est décédé !).
    Il faut savoir que cet ouvrage, pour lequel les Editions Parenthèses ont touché une subvention de 4 250 euros du Centre National du Livre en 2006, était mentionné sur le site du CNL sous le titre « Les années maudites » (voir la page http://www.centrenationaldulivre.fr/IMG/pdf/Bilan_des_aides_cnl_2006.pdf).
    Il était toujours annoncé sous ce même titre sur le site officiel de l’Année de l’Arménie (voir la page http://www.armenie-mon-amie.com/Les-annees-maudites-un-livre-de.html) en 2007.
    C’est donc apparemment juste avant la sortie de ce livre que les Editions Parenthèses ont remplacé son titre par celui de « Journal de déportation ».

    Espérons que le deuxième ouvrage traduit par Lévon Ketcheyan (« Dans les ruines » de Zabel Essayan) et annoncé aux Editions Parenthèses pour… novembre 2006 (http://www.armenie-mon-amie.com/Dans-les-ruines-un-roman-de-Zabel.html?var_recherche=ketcheyan) – pour lequel celles-ci ont d’ailleurs touché une autre subvention de 2 380 euros du CNL – paraîtra bien… sous son titre.

    L’espoir fait vivre…

    Jacqueline Demerdjian

    Commentaire par Jacqueline Demerdjian — 14 août 2010 @ 3:38 | Réponse

    • Quelques précisions Jacqueline.
      La traduction du livre de Zabel Yessayan a été refusée par Parenthèses. Elle sera publiée aux Editions Phébus en 2011.
      Par ailleurs, savez-vous combien le traducteur a reçu pour son travail ? Quatre exemplaires d’un livre dont le titre avait été changé à son insu. Quatre exemplaires pour 4250 euros de subvention. Il faut savoir que la subvention n’est remise que si l’éditeur s’engage à verser au traducteur des émoluments respectant les barèmes définis par l’Association des Traducteurs de Langue Française. Demandez après ça au traducteur s’il a envie de continuer dans cette voie. Je veux dire dans la voie de la culture arménienne. Cette culture arménienne a d’ailleurs bon dos. Certains l’enrichissent, d’autres l’exploitent.

      Commentaire par denisdonikian — 14 août 2010 @ 7:01 | Réponse

  6. Mais alors, quid de la subvention de 2 380 euros attribuée par le CNL aux Editions Parenthèses pour l’ouvrage « Dans les ruines », que cet éditeur ne fera finalement pas paraître ?

    J’apprends donc que Levon Ketcheyan n’a reçu que quatre exemplaires pour son travail de traduction.
    J’ai vu récemment par hasard le même cas sur le net : un autre traducteur, Stéphane Juranics, n’a lui aussi reçu que quatre exemplaires de la part des Editions Parenthèses pour son travail d’adaptation française des textes de l’anthologie de poésie arménienne bilingue intitulée « Avis de recherche », alors qu’une subvention de 4 500 euros avait été attribuée par le CNL à Parenthèses pour cet ouvrage…

    Une constante chez cet éditeur ?

    J. D.

    Commentaire par Jacqueline Demerdjian — 15 août 2010 @ 3:48 | Réponse


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