Ecrittératures

27 novembre 2010

POUR NIKOL PASHINYAN

Filed under: APPEL à DIFFUSER — denisdonikian @ 2:58
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Appel de journalistes et de militants de la société civile arménienne à leurs confrères à travers le monde pour qu’ils réunissent LEURS voix afin de défendre Nikol Pashinyan, prisonnier politique

Des journalistes et des éditeurs arméniens se sont rassemblés pour prendre la défense de leur collègue emprisonné, le rédacteur en chef du journal Haykakan Zhamanak [Le Temps d’Arménie], Nikol Pashinyan, prisonnier politique.

Les éditeurs et les journalistes de grands journaux et sites internet arméniens ont organisé une action de protestation à Erevan, exhortant les autorités arméniennes à faire cesser les agressions visant Nikol Pashinyan actuellement incarcéré et à le libérer immédiatement. Le 23 novembre 2010, plusieurs journaux arméniens ont paru avec la manchette « Libérez Nikol » en une.

Nikol Pashinyan, 35 ans, est un journaliste et un militant du Congrès National Arménien, mouvement d’opposition, et fait l’objet de persécutions au titre de ses opinions politiques depuis mars 2008. Pashinyan a été emprisonné en juin 2009 en relation avec les événements dramatiques du 1er mars 2008 à Erevan, qui ont suivi les élections présidentielles frauduleuses du 19 février 2008. Ce journaliste est accusé d’incitation à la violence contre les autorités et à des désordres de masse en violation de la loi. Le jugement du tribunal fut entaché d’abus sans nombre de la loi, dont la moindre n’a pas été la violation grossière du principe d’égalité entre l’accusation et la défense.

En dépit des vives critiques, dont les autorités arméniennes ont fait l’objet de la part de l’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe, du gouvernement des Etats-Unis et de nombreuses autres organisations internationales et de gouvernements étrangers, concernant le jugement et la mise en détention de Pashinyan, le problème demeure entier et Nikol Pashniyan purge actuellement sa peine de trois ans et demi à la prison de Kosh.

Récemment, il a fait l’objet d’abus physiques et psychologiques, alors qu’il se trouve en prison, à cause de son refus de cesser d’écrire des articles pour son journal depuis la prison et de ses critiques continuelles du gouvernement. Pashinyan a été agressé à quatre reprises ces deux derniers mois, la dernière agression datant du 17 novembre 2010. Deux individus masqués l’ont agressé, alors qu’il dormait. Avant même qu’une enquête n’ait été diligentée, les autorités de la prison ont publié une déclaration prétendant que rien n’était arrivé et que Nikol « avait vu cela en rêve ». Ce n’est qu’après que le journaliste ait fait état de preuves – le drap de son lit couvert d’empreintes de bottes militaires et de traces de sang -, qu’une enquête a été lancée. Les menaces concernant la santé et la vie de Pashinyan demeurent très grandes.

« Nous en appelons à nos confrères, journalistes et militants des droits de l’homme à travers le monde, afin qu’ils nous aident dans notre combat pour la liberté et la justice. Nous sommes persuadés que des actions de solidarité internationale retiendront les autorités arméniennes et renforceront la société civile arménienne dans son combat pour une Arménie sans prisonniers politiques. », souligne Isabella Sargsyan, du Comité Arménien de l’Assemblée des Citoyens d’Helsinki.

On peut  signer une pétition ICI.

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25 novembre 2010

Jeu des listes

Filed under: APPEL à DIFFUSER — denisdonikian @ 10:09

Que faut-il pour que l’Arménie aille mieux ? Changer le sang des Arméniens, me dit un jour  un citoyen d’Arménie. Restait à savoir pour quel autre sang.

Sans aller jusque-là, tous ceux qui critiquent l’Arménie devraient aussi suggérer selon quelles priorités on pourrait rendre l’Arménie plus acceptable qu’elle n’est.

Chers lecteurs, à vous de jouer, si vous avez encore l’audace de l’innovation et du réalisme.
Que chacun fasse, dans la zone commentaire, une liste de cinq propositions parmi les plus urgentes et les plus réalisables pour faire de l’Arménie un pays exemplaire et attractif.

Elles seront directement envoyées au président Sarkissian.

A vos plumes…

PAS FACILE N’EST-CE PAS ?

22 novembre 2010

Engagé ou désengagé ?

Filed under: APPEL à DIFFUSER — denisdonikian @ 2:58

 

Me trouvant un jour en conférence avec un écrivain de la diaspora, je soulevai la question de l’engagement en littérature. Je soutenais qu’un écrivain de la diaspora avait le devoir de dénoncer les anomalies démocratiques de l’Arménie. Dans ma pensée, l’art ne pouvait être indifférent à toutes les formes d’injustice en général. Quant à lui, il était d’un avis tout à fait contraire, ayant choisi la voie de l’art  contre celle de l’engagement.

En d’autres termes, l’écrivain de la diaspora doit-il :

1)   S’engager sur les injustices  qui sévissent en Arménie ou ailleurs ?

2)   S’en désintéresser au seul profit de son art ?

Merci de répondre dans la rubrique commentaire, si ce thème vous inspire.

20 novembre 2010

L’exil forcé d’R. l’Arménien

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,Denis Donikian m'agace — denisdonikian @ 5:50
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Photo Denis Donikian ( copyright) février 2008

*

par Denis Donikian

Des réfugiés arméniens habitaient dans le voisinage. On me l’avait dit. Mais pas envie de m’y coller. Un couple de sexagénaires et un autre plus jeune. L’homme âgé avait frôlé la mort. Les pompiers arrivés à temps. Des gens typés, reconnaissables à distance, nettement pas d’ici… Mais voilà qu’un jour, je passe sous leur immeuble. Un jeune homme bricolait une voiture. Un air à ne pas s’y tromper, cheveu très noir et regard de là-bas. J’aurais pu marcher froid et hâtif. Le magnétisme tribal ne fera qu’une bouchée de mes résolutions. Puisqu’il en était et que j’en étais aussi. On fait connaissance. Il avait un problème avec son alarme. Il m’invite à monter pour prendre quelque chose. Ses parents, sa femme, deux petits garçons. Café, gâteau… une hospitalité comme au pays. On parle, on se découvre. Mais eux, sur leur garde, ne se livrent que par gouttes. Le père, un géant avec un air de chien égaré, c’est Souren, et sa femme, Loussia, grande aussi, forte, les cheveux et les yeux clairs. Le fils, R. (R comme Roubo, Roubik, Roublov, Robert K. ou ce qu’on veut) et Nariné, sa femme, fine et frêle. En moi-même, je m’étonne quand même. Cet appartement, une voiture… Toute une famille ensemble… Je savais le gouvernement plus dissuasif. S’il serrait le garrot aux étrangers, c’était pour les mener à l’asphyxie. Plus facile dès lors de renvoyer chez lui un ramolli qu’un dur bien vif. De fait, ceux-ci étaient dans les procédures… D’autres bribes de leur histoire me seront données au fil des rencontres. Chacune plus extrême l’une que l’autre. D’abord histoire de chasse à l’homme. On frise l’abîme, la peur aux tripes, toujours la peur. Ensuite les choses reprennent leur cours, avant de culbuter dans un autre cul-de-sac. Une histoire d’errance qui commence le 1er mars 2008 à Erevan, après des semaines de protestation contre des élections frauduleuses. La nuit précédente, les contestataires, installés derrière l’Opéra, en avaient été chassés par la matraque. Ils y bivouaquaient la nuit pour être sûr de tenir leur meeting le jour. Le cœur de la ville n’arrêtait pas de résonner. Insultes au président et à sa clique. À la longue, ça devient forcément intenable. L’autre côté, on s’exaspère. Trop de vérités poussées dans les haut-parleurs. Jusqu’au jour où l’élu fraudeur prend la mouche. Il fait nettoyer l’endroit.  Militairement et radicalement. Les coups pleuvent. Le sang coule. On invente des preuves de désordre public et de retour à l’anarchie. Le bon citoyen, choisi pour son caractère bien assis, s’indigne à la télévision. On avait déjà perdu patience… Qu’à cela ne tienne. À peine chassés, et suivant un mot d’ordre, mais pacifique, les opposants vont inonder les abords de l’ambassade de France. La France… Ça, c’est un pays. Un modèle. Une générosité. Un humanisme… Accourus en hâte, les sbires au président poussent leurs troupiers, casqués comme à la mascarade, à occuper la place. La foule qui enfle de colère côtoie durant quelques heures les bataillons qui la menacent. Bientôt, ça devient presque intenable. Les manifestants lancent des appels au calme. L’atmosphère est électrique. Mais sur le coup du soir, on assiste à des départs d’actes illégaux. Le président sortant déclare l’état d’urgence. C’était voulu. Des infiltrés à sa botte avaient déjà cassé des vitrines pour mettre la troupe sur pied de guerre. Au cœur de la nuit, des morts vont tomber. R. était au cœur de l’affrontement. Il me dira qu’il a vu de ses yeux des gens s’écrouler. Beaucoup plus que la dizaine de morts officiels. « Mais comment ils ont fait pour les effacer ceux-là ? C’est une chose qui me paraît incroyable. »  Le lendemain, la chasse aux opposants commence. On repère les militants sur des photos. R. entre en clandestinité. « Là où j’étais, m’avouera-t-il, ils pouvaient toujours chercher. » Quatre mois passent. Une convocation au commissariat parvient à son adresse habituelle. C’était le signal pour décamper. Il passe en Géorgie avec de faux papiers. Souren l’accompagne, mais ressent déjà les premiers essoufflements. Il est mal. Gros pompeur d’américaines dans une république enfin libre, indépendante et capitaliste, il s’était enfumé avec la bénédiction de ces publicités panoramiques qui émaillaient alors les rues d’Erevan. Et voilà un père et son fils sur des routes inconnues. L’un traqué par la mauvaise démocratie de son pays, l’autre par sa mauvaise respiration. Après la Géorgie, ils poussent jusqu’à Moscou, traversent l’Europe, s’arrêtent en France. La belle France. La France etcetera. En train, en avion ou en voiture ? Je l’ignore. Toujours est-il que R. a dû souvent se demander si son père n’allait pas se figer en chemin. Et souvent il a dû se dire : « J’ai beau savoir pourquoi tout ça. Mais où ça me mène ? » Trois jours plus tard on l’opérait du cœur, le Souren.  La France, on dira ce qu’on voudra, elle est humaine. Et que devient R. pendant ce temps ? On l’oriente vers un 115. Le numéro vert des urgences sociales pour les sans-abri. Humaine, oui, la France. R. demande un coin pour dormir. Comme il est seul, on lui colle une bauge parfumée à l’urine. N’importe quel paria rêvant de liberté le prendrait pour une punition. Les épreuves, R. il connaissait. Combien de fois il avait dû accepter l’inacceptable ? Mais là, devant ce noir pisseux, ses narines renâclent, sa gorge est prise. Il suffoque. Tout près, dans une autre maison du même 115, il avise des chambres avec lits, le tout propre et correct. Il fait comprendre qu’il voudrait y aller. « C’est ça ou rien. Là, c’est pour les familles… » Il fait comprendre qu’il ne peut pas. « Ça ou rien. »  Sa nuit, R. préfère la passer dehors, à fumer. Et comme ça plusieurs autres. D’ailleurs, pour les sans-abri pacifiques, le 115, c’est l’enfer, les bagarres de voyous, les vols. La rue plutôt que ses murs.  L’arrogance d’R. déplaît. On trace au rouge une croix sur son nom en guise de non définitif. Des fois que, faute de mieux, il oserait revenir, ce métèque aux goûts d’aristo. Une autre association va prendre en charge le père convalescent et le fils. Puis, histoire de vivre en famille, viennent la mère, sa bru et les deux garçons. Un plus grand appartement leur est prêté jusqu’à la décision officielle sur leur statut. Pas au-delà. Et pas un jour de plus. Douze mois qu’ils vont attendre. Heureusement, on a des économies. Et puis R. se débrouille. Il est honnête, trouve à s’employer dans le noir. Ils connaissent un début d’installation. Grâce à la télévision, ils revoient leur pays à distance. Pas le pays comme il est, mais le pays comme le maquille le président fraudeur. Qu’importe. On corrige automatiquement.  Ces gens qu’on a violés à coups de mensonges, ils savent reconnaître les non-sens. Et  les enfers qu’ils ont quittés. Même s’ils ont accepté de tout perdre, de vivre dans le noir d’une langue inconnue, d’un travail impossible, ils savent ce qu’ils ont déjà gagné. À commencer par la santé du père. Car là-bas, les bouchers de la médecine voulaient lui sectionner les jambes tellement il s’était gâté les artères. « Maintenant il faut marcher, marcher chaque jour », lui avait recommandé son chirurgien français après l’opération. Régulièrement, Souren se mit à la promenade. Il m’est arrivé de reconnaître sa haute silhouette qui errait dans les rues du quartier. De temps en temps, je leur rendais visite. Ils étaient en suspens, dans une attente ni joyeuse, ni triste. Leurs garçons jouaient comme deux enfants jouent n’importe où avec n’importe quel objet. Jusqu’au jour où je perçus derrière leur dignité des signes qui ne trompaient pas. Ceux d’une angoisse revenue. Les réponses à leur demande d’asile venaient de tomber. Aussitôt, après des mois d’accalmie, la monstruosité du monde avait de nouveau embrumé leur esprit. Après les traques en Arménie, la fuite à travers l’Europe, l’opération du père. Maintenant, c’était ça. La rue. Leur séparation. La menace de renvoi au pays. Et, en bout de course, la prison pour R. L’organisme qui les hébergeait ne voulait rien savoir. C’est qu’il y a des limites à l’humanisme. Celles qui obligent des étrangers sans toit à laisser leur place à d’autres étrangers sans toit. Souren étant trop gravement malade, dans leur grande bonté, les autorités lui accordent un droit d’asile d’une année. Avec sa femme, il peut même prétendre à un logement. Mais la mairie n’aura rien à leur proposer. Pour R., pas question d’être séparé de ses parents. Ils sont une seule et même famille. Ils supporteraient les épreuves ensemble comme ils l’avaient toujours fait. Impensable autrement. Les Arméniens, ça vit comme ça. Surtout en pays froid, policé, où se parle une autre langue que la sienne, qui a d’autres habitudes…

A l’heure où j’écris, cette famille en est là. C’est sa nuit. Celle de l’impuissance. La nuit des hommes, la nuit de leur absurdité. Mais ce n’est pas la nuit de ceux qui ont fait du paradis arménien une malédiction.

 

Collage Denis Donikian

15 novembre 2010

Histoires ordinaires de nos folies

Collage de Bakhchanian

Qu’on se le dise. L’Arménie est un pays normal peuplé d’Arméniens normaux. En Arménie, on sait remettre sur le marché des bouteilles de Coca-Cola invendues en falsifiant leurs dates de péremption mieux que dans n’importe quel pays du monde, excepté chez les Pygmées. Et on sait transformer un haut lieu spirituel en haut lieu de biseness. Ce qui voudrait peut-être dire que si les Pygmées avaient possédé un soupçon de monument comme Tatev, ils ne seraient pas restés aussi petits et nus et pourraient boire aujourd’hui du Coca-Cola.

De fait,  les capacités du génie propre aux Arméniens restent largement méconnues. Les secrets de leurs astuces pour faire de l’argent en étonneraient plus d’un. À commencer par les Arméniens eux-mêmes, lesquels sont capables de s’aimer mutuellement jusqu’à la mort. C’est d’autant plus vrai que l’armée arménienne le prouve régulièrement. Même si elle fait un moins bon score que la police arménienne. Le citoyen arménien qui entre dans les locaux de la police arménienne n’a pas toujours le temps de se demander s’il va en sortir normalement. Ne parlons pas de la justice arménienne qui a l’art de s’appuyer sur les lois pour transformer une amnistie en instrument de condamnation. C’est que la justice arménienne parle d’une seule voix, celle du président arménien. Représentant suprême du génie arménien, tout président arménien a pour fonction d’aimer les Arméniens jusqu’à la mort. Et rien qu’en frappant des mains, comme cela s’est passé au restaurant Paplavok quand Poghos Poghossian a été pris en flagrant délit de crise cardiaque dans les toilettes. Voilà comment, en attendant d’être providentielle, l’Arménie est devenue une république présidentielle. Une république arménienne se fait présidentielle quand le président élu par la force de génie du peuple arménien peut entrer en fonction en tenue de basket et quitter son mandat habillé de 4 milliards de dollars. Ou alors quand il construit au centre-ville, sur le dos d’une poignée d’expulsés maladifs, des immeubles de haut standing, habités par le vide, tandis que des Arméniens, victimes d’un séisme, attendent un logement providentiel. Heureusement qu’en Arménie il y a le mariage pour se loger. Toute jeune fille a cette chance, qui voit son amour dogmatique se transformer en obligations domestiques le jour où elle est « donnée » à sa belle-famille. Par bonheur, mais seulement si c’est une femme normale, elle aura des enfants, dont elle fera des Arméniens normaux, sinon normés, grâce au système éducatif arménien. En effet, en Arménie, l’enseignement général est tel qu’il génère systématiquement des cours particuliers. Ce qui détériore le niveau de l’enseignement améliore le revenu des enseignants. Grâce à ce système, le garçon arménien fera du biseness et la fille arménienne fera des études. Et tous deux fonderont de nouvelles familles arméniennes. Le tout avec la bénédiction d’une Église arménienne qui déteste la concurrence religieuse et perd l’esprit quand on lui parle d’Arméniens gays, musulmans ou devenus Témoins de Jéhovah. Normal me direz-vous. N’est pas arménien qui veut.  Sommée par les Évangiles (Luc 16,9-15.) de choisir entre Dieu et l’argent, l’Église arménienne a choisi l’argent et Dieu, l’un étant au service de l’autre et réciproquement. Ainsi, un évêque nommé par son Église pour ses mérites est un évêque qui doit mériter de payer sa charge à cette même Église, vu qu’il pourra se rembourser par la suite de la manière qu’il conviendra à Dieu. De toute façon, la diaspora patriotique sait apporter sa contribution au vaste effort de guerre que déploient les Arméniens pour passer du rang de Pygmées à celui de gens pauvres. Exception faite de ces Arméniens qui vendent du Coca-Cola à ces pauvres Arméniens, faute d’en fournir aux Pygmées qui n’ont pas la chance de posséder un établissement financier aussi rentable que Tatev.

Ainsi, force est de reconnaître que la particularité du génie arménien, c’est d’ajouter de l’absurdité arménienne à l’absurdité générale de l’existence. Si partout ailleurs dans le monde, on s’évertue à la réduire grâce à un usage raisonné de la politique et de la technique, en Arménie, on l’augmente parce que ça rapporte. ( En Arménie, si hier, on faisait la publicité des cigarettes dans les rues de Erevan pour faire tourner les usines à tabac, c’était dans le but de faire fonctionner demain les hôpitaux, soit aujourd’hui, sur fond de campagne anti-tabac). De sorte que tout citoyen arménien se sent un jour assez riche d’absurdités arméniennes pour décider de voyager dans le monde, histoire d’aimer l’Arménie à distance. Non pas que l’Arménien ne soit pas fou d’Arménie. Mais il arrive un moment où l’Arménie le rend tellement fou qu’il se fout pas mal de l’obligation patriotique d’y rester. Et dans le fond, c’est bien cela qu’il a perdu pour rester normal, notre Arménien. Le sens du sens. Le goût de la vie. L’attachement à ce qui donne du sens à sa vie….

Mais allez chercher du sens dans un pays insensé !

12 novembre 2010

ACTU 1 (Actualité Commentée par une Tête Ubuesque)

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 7:58
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Collage de Bakhchanian

Le fait :

Selon une étude menée par la représentation arménienne de la Fondation internationale pour la population de l’ONU, 46% des Arméniens ne verraient pas leur avenir en Arménie et souhaiteraient quitter le pays.

Le commentaire :

Si l’Arménie est peuplée pour moitié d’Arméniens qui se verraient bien à l’étranger au point de vouloir quitter l’Arménie, on est en droit de penser que l’autre moitié, majoritaire de 4%, s’y sentirait assez bien pour souhaiter y rester.

C’est déjà dire que les autochtones qui peuplent l’Arménie se composent de deux types de citoyens : de citoyens réellement citoyens et de citoyens virtuellement étrangers. En d’autres termes, de citoyens mentalement citoyens et de citoyens mentalement étrangers, les premiers habitant l’Arménie par le corps et par l’esprit, les seconds par le corps mais pas en esprit.

Ainsi, grâce à ses 46% de citoyens en instance de divorce avec leur citoyenneté, l’Arménie pourrait concourir pour inscrire son nom au livre des records du mécontentement politique. D’ailleurs, il ne serait pas vain de chercher à savoir si ce n’est pas à elle, l’Arménie, que revient le concept de citoyen autochtone étranger.

(L’arrivée des communistes au Sud Viet Nam, en avril 1975, avait provoqué dans les mois qui suivirent un terrible exode parmi les opposants vietnamiens. Si l’on estime à 300 000 ces « boat people » qui périrent en mer, combien plus nombreux furent ceux qui réussirent à quitter leur pays. Pour autant, cette hémorragie ne pouvait fragiliser un Viet Nam réunifié fort d’environ 60 millions d’habitants. Laissons à chacun le soin de tirer les conclusions pour un pays de 3 millions d’habitants dont la moitié a la tête ailleurs).

Mais qui sont ces Arméniens qui ne se voient aucun avenir en Arménie et qui désirent la quitter ? Est-ce à dire que le formatage patriotique qu’ils y ont connu n’aura été d’aucune efficacité pour les retenir ? Que ni les poèmes de Tcharents, ni ceux de Parouïr Sevak, ni les chants de Komitas, ni la beauté de l’Ararat n’auront réussi à ancrer en eux le goût irrésistible du pays ? Qu’en définitive, les répulsions qu’inspire la politique du moment auront eu raison des enthousiasmes produits par la poétique pour que ces citoyens désabusés préfèrent les aléas du déracinement aux imperfections de la réalité sociale arménienne, les risques d’un esclavage social dans un pays raisonnable aux désespérances proposées par les absurdités de leur pays d’origine ?

En tout cas, ces 46% montrent que le « nous » des Arméniens, ce sens du collectif si puissant quand leurs frontières sont à défendre, se délite aujourd’hui au contact de l’individualisme européen. Nul doute que les partisans du départ, fatigués que leurs hommes politiques répondent par le mépris et l’arrogance à leur attente sociale la plus élémentaire, n’aient un temps balancé entre l’amour de leur pays et l’amour d’eux-mêmes. Mais quand tout se ferme autour de vous, que les institutions politiques deviennent les instruments d’une souffrance existentielle, quelle foi un citoyen normal peut-il encore développer envers son pays ? Surtout s’il a à défendre l’avenir de ses enfants, sachant que pour un père arménien l’éducation est un devoir sacré. En donnant à l’étranger la formation que son enfant ne peut recevoir chez lui, il aura le sentiment d’avoir accompli ce devoir et réussi sa vie, quitte à occuper un emploi sous-qualifié lui permettant d’assurer le quotidien.

Mais quelle signification donner au fait qu’un citoyen d’Arménie veuille quitter son pays pour la raison qu’il n’y a aucun avenir ? Probablement que ce manque d’avenir équivaut à un sentiment de frustration politique et de noir absolu. Ce sentiment n’est pas seulement celui qu’on éprouve quand rien n’est plus possible. Il reflète aussi l’impression  que vous êtes la proie d’absurdités aliénantes et indestructibles. Sentiment d’impuissance qui confine au désespoir. Le manque d’avenir, c’est d’avoir le manque pour tout avenir, quand on cherche du sens à sa vie alors même que le sens a déserté la vie.

(C’est ce que j’ai ressenti en parlant avec des inconnus rencontrés au cours de mes pérégrinations. Ils étaient tous dans le ressentiment. A Vorotan’, village perdu du Siounik, Robert A. était passé de la rancœur au désespoir en l’espace des quelques mois qui séparèrent nos deux rencontres. L’homme était prêt à sacrifier ses biens et ses terres pour se rendre soit en Russie, soit en Amérique. Et combien d’autres comme lui ?)

Il est vrai que si 46% des Arméniens se voient sans avenir en Arménie,  il en reste 56% à penser le contraire. Mais pensent-ils le contraire vraiment ? Combien de personnes dans ces 56% seraient-elles réellement contentes de l’Arménie pour l’avenir qu’elle leur réserve ? On peut imaginer qu’un jeune faisant des études et n’ayant pas été confronté à la nécessité de trouver un emploi n’ait aucune raison encore de douter des capacités de son pays à lui en donner un. On est en droit de se demander aussi quel désir de s’expatrier peut éprouver un retraité âgé et malade quand ses enfants perdus dans un autre pays lui complètent sa maigre pension ? Trop tard pour eux. Mais ce n’est sûrement pas l’envie qui manque aux jeunes et aux vieux de vouloir quitter leur pays, à l’image de ceux qui sont confrontés à la dure réalité. Une envie assez vague, inspirée par la morosité générale, mais qui semble soit empêchée, soit en sursis. De fait, qui sait si ces 56% ne sont pas potentiellement des âmes errantes qui attendent le moment propice pour abandonner l’Arménie à ceux qui la rongent de tous les côtés.

Reconnaissons que ceux qui partent sont mus par deux motivations, l’une explicite, l’autre plus secrète. L’explicite se tient dans la recherche d’un avenir individuel au mépris de tout avenir collectif. La secrète, c’est de partir dans le but non avoué de faire la nique aux politiques. On se venge avec les pieds de ceux qui sont à la tête du pays, sachant que ces derniers ont assez de cynisme pour continuer leurs basses besognes comme si de rien n’était.

Les Arméniens qui partent peuvent étonner en ce qu’ils semblent n’éprouver aucun devoir envers l’Arménie. Citoyens arméniens par accident, ils souhaitent devenir les citoyens d’une autre nation par choix. Certains diront même des citoyens du monde.

Dans le fond, ils n’ont d’autre choix que de mettre en œuvre leur expulsion de la politique en s’expulsant volontairement du pays. L’Arménien est  intrinsèquement un être expulsé.

11 novembre 2010

Trois grâces (3 et dernière)

Filed under: THEÂTRE,Trois grâces — denisdonikian @ 2:26
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Les trois grasses.

Dessin de mobidic

(avec son aimable autorisation)

*

Rinette : Vous l’avez vu comme moi ?

Rosy : Comme toi. Vu… Cul… Nu…

Marny : Comment ça, nu ? Endimanché, plutôt.

Rinette : Et quelle classe, mes cochonnes ! Quelle classe ! Sec comme un éclat. Une étoile. Il a traversé… comme une étoile.

Rosy : Apparition… Disparition …

Marny : Et nous, malédiction. Toujours le cul à l’eau. Voilà comme on se retrouve. Le cul à l’eau.

Rinette : C’était pas lui, alors ?

Rosy : Pas lui… Un autre.

Rinette : Donc pas pour nous.

Rosy : Pas pour nous. Non.

Marny : Pressé comme il était, il devait courir la chèvre.

Rinette : Que ne suis-je une chèvre ?

Marny à Rinette : Continue comme ça, tu tomberas dans les confusions, ma belle.

Rinette : Une chèvre… Ah, une chèvre !

Rosy : Une chèvre pour faire la grosse vie.

Rinette : Une grosse vie avec un grand jack.

Rosy : Pour se faire un fun d’éléphant.

Rinette : Se prendre une suée. Une bonne. Bonne à mourir. Une bien grasse… Lard contre lard.

Rosy : Se faire donner son biscuit par une jeunesse… Ah !

Rinette : Se chauffer le four avec un grand fou. Poudré. Cravaté. Distingué.

Rosy : Nu…

Rinette : Ah ! Crier ah !

Rosy : Gueuler la grande vie.

Rinette : Être aux petits oiseaux.

Rosy : Se pâmer  violette jusqu’aux oreilles.

Rinette : Avoir un kick à tout faire sauter.

Rosy : Un gros kick.

Rinette : Ah ! Et après…

Rosy : Après…

Rinette : Dormir à poumons heureux.

Rosy : À poumons heureux… Comme ce serait chocolat !

Rinette : Ah !

Marny : En attendant, moi j’en ai plein mon capot. Et de vos ah ! et de celui qui se laisse désirer. Il nous a goulument avalées, le bitch. Oubliées corps et biens. Ou bien il se mouille la luette dans un tripot. Et nous alors ? On n’a pas droit à prendre une goutte ?

Rinette : S’il tarde trop, je sens que je vais périmer sur place. À la longue, ma poésie va prendre un goût de tinette.

Marny : À croire qu’on nous laisserait délibérément vieillir là, sur notre cul. Qu’il vienne, ce chien mouillé ! Il va savoir comment je m’appelle.

Rosy : Au lieu de nous soigner aux petits oignons, pas vrai ?

Rinette : Ça nous met dans la peur. Pauvres oies sans culotte débarquées dans un chaudron à soupe.

Marny : Plutôt que de se ronger le fiel, on devrait décider une sortie.

Rinette : Quoi ? Reprendre l’air ? Vous n’y pensez pas. Moi, je  ne suis pas très chaude.

Rosy : Rien qu’à l’idée d’atterrir dans ma cuisine, je suis déjà gelée comme un rat d’église… Ici, au moins on pourra se déboutonner à bouche que veux-tu.

Rinette : Décamper ? Décamper pour quoi ? Pour où ? Plutôt l’attendre, ce coco.

Marny : Peut-être même un suceux de cul.

Rosy : Et qu’il fasse pas son homme devant moi, je pourrais te l’envoyer péter dans les fleurs…

Marny : Je crains que tout ça va tourner en jeu de chien. C’est tout de même blessant. Je me sens mouchée à vif.

Rinette : Vous voyez ça ? Un jeune poulet se faire dépecer à grosses dents par trois molosses débâclant sur lui…

Marny : Et surtout déchainés au dernier degré.

Rosy : Quelle dégelée ce serait, mes furies ! Un soulagement.

(Brusquement des deux côtés de la scène surgissent l’hôtesse et le jeune homme. Ils viennent à la rencontre l’un de l’autre comme s’ils s’étaient reconnus, improvisant un tango érotique, sous l’œil des trois femmes, agacées d’abord, puis ébahies. C’est une danse effrénée et lascive, que les trois femmes miment par l’expression de leur visage, tandis qu’elles suivent du regard les trajectoires amoureuses des deux personnages. Puis le couple se sépare et chacun disparaît dans une des deux portes aussi brutalement qu’à son apparition sur la scène…)

(Un temps)

Rinette : Pfftt … La vie tout de même quel courant d’air !

Rosy : Flamme effacée par un pet de travers…

Marny : Que reste-t-il du bric-à-brac entre un homme aux abois et une fille de l’air ?

Rinette : Mais la poésie, mon garçon. Qu’est-ce que tu crois ? Il reste la poésie.

Marny : La poésie… Drôle de conception.  Deux singes en rabotte, l’un crachant dans la fourche de l’autre, et c’est de la poésie…

Rinette : Tu oublies que les singes, Marny, ne savent pas écrire… Écrire, c’est la cerise après qu’on s’est fait crémer le gâteau.

Rosy : La cerise sur la cerise, Marny chérie.

Marny : Tu prêches quoi ? D’être primitif ? On peut s’inventer les cris qu’on veut et chanter comme une corneille. Moi, je ne gratte pas dans ce genre de démangeaison.

Rinette : D’être primitif ? Cesse de zarzater un peu à faire ta tête de cochon ! Tu trouves pas qu’elle pèse parfois, la civilisation ? Qu’elle empêche au corps de lâcher sa musique ?

Rosy : C’est vrai, quoi. La civilisation, ça encombre des moments. Et ça vous clôture la nudité. Parfois, on en a plein le cul. Jusqu’au trognon qu’elle nous traque.

Marny : Et comment, dites-moi, comment vous êtes arrivées jusqu’ici ? Couchées sur un tapis magique, peut-être ? La civilisation, c’est pain blanc, pain noir et pain gris. Il faut s’accommoder. C’est toujours mieux que le désert ou les cavernes.

Rinette : Je dis pas ça. Joue pas à l’extravagante. Simplement j’aimerais de temps en temps des parenthèses de sauvagerie. Au lieu de courir comme on nous fait. Ainsi moi pour la télévision. Je travaille comme un bourreau. Alors, je me fais des jérémiades. J’en ai plein la boîte à poux.  Que parfois ça me déborde. Il me faut de l’art et du primitif pour me dépaqueter.

Rosy : Toutes ces machines à vous dominer le mental. On devrait tout faire avec la main pour prendre son pied.

Rinette : Moi, j’ai de la paresse à revendre. Tu comprends ? Je verrais bien que chaque jour de la semaine soit un dimanche. Et dimanche, le seul qui soit contrariant. Pour faire ses devoirs d’État.

Marny : Ça vaut pas une chique votre théorie du harem.
Rinette : Du harem ?

Marny : Accomplir son devoir pour les voluptés d’un maître et le reste du temps fainéanter avec les coussins.  Il faut être plein comme une éponge pour penser à faire son flanc-mou sa vie durant. Vous croyez pas que vous avez l’air cornichon ?

Rinette : Si tu veux tout savoir. J’en ai marre de me faire fourrer. Au pays, c’est mon âme qui gèle.

Marny : Mais alors, inventez-vous un plan de nègre, mes gueuses ! Transformez-vous en trous de passage ! Et ne revenez pas au pays pour y conter vos peurs !  Ici, au moins vous pourrez soigner vos roulis et tangages érotiques, ajouter du gras à votre lard et faire du fromage de chèvre pour vous consoler des nuages noirs de votre exil…

Rinette : Et ma mère ? Dis-moi ! Ma mère… Qui la gardera ? On n’abandonne pas un hôpital à ses malades. Ni un pays à sa mauvaise herbe. Et comment j’écrirai si j’ai pas son froid d’enfer pour me mettre du génie à l’ouvrage ?

Marny : Dring-dring, Rinette. Tu es dring-dring avec tes doutances.  Une fois je pars, une fois je reste.

Rosy (à Rinette) : Vrai, je ne te vois pas crier comme un aveugle qui a perdu son bâton. Mais, moi, je n’ai ni frère ni mère pour m’enchaîner. Et ce pays de fond de cour ne m’aime pas assez pour que  je couche avec ses maladies. Je suis partante pour rester.

Marny : Partante pour rester… Toi aussi ? Que tu m’as l’air fadasse avec tes couleuvres de langage qu’on ne sait si tu lâches ou si tu tiens ! Des arguments d’oiseau sans cervelle, rien de plus.

Rosy : D’oiseau sans cervelle.  Mais ma toune, fais d’abord le tour de mon jardin, ça t’évitera de courir après ton souffle. Espèce de tomboy !

Marny : Et toi, t’es qu’une têteuse de nuages !  Faut être tata pour être stoquée sur un pays étranger dont on n’a vu que son hall d’aéroport. Tu vas en chier des briques d’être toute seule, sans ami, sans maison, et tout le bataclan. Et dis-moi, sous quel prétexte vas-tu demander de rester ? L’asile politique ? L’asile économique ?

Rosy : Ni l’un, ni l’autre. Je vais demander l’asile érotique ?

Marny : Ah la mouche à trois culs ! L’asile érotique, hein ? Et tu vas leur jeter ta trouvaille en pleine face ?

Rosy : Oui. En faisant valoir que c’est une sous-catégorie de l’asile politique.

Marny : Et dis-moi. Que vas-tu montrer aux représentants de l’immigration ? Que t’es plus en mesure d’exprimer tes fureurs utérines dans ton propre pays ?  Qu’on t’interdit de jouer aux fesses sous tes draps ? À la rigueur, si tu faisais minouche avec une pelleteuse de nuages comme toi, je comprendrais. Mais t’es pas du genre à aller aux femmes, Rosy. Tout juste à faire des rêves en couleurs.

Rosy : Va te chauffer la guerloute au soleil de tes ancêtres ! Va ! Ici au moins on peut filer le train qu’on veut.

Marny : Vous écœurez le peuple avec votre poésie cacologique, mes vieilles. Des écœurantes, je vous dis. Le pays a besoin de vos plumes et à la première occasion vous prenez l’air pour jouer aux pigeons voyageurs. Eh bien, je vous dis que vous êtes dans les patates. Vous ferez rien moins que de vous encagez dans un trou à rat.

Rinette : Mais je suis déjà dans un trou à rat, qu’est-ce que tu crois ?

Marny : Toi, tu te mêles dans tes papiers. Une fois oui, une fois non.

Rinette : J’ai la tête en compote. Je voudrais prendre ma décampe tellement je suis pauvre chez nous. Pauvre comme la peste. C’est comme une camisole de force. Et quand tu sais que tes voisins ont les mêmes démangeaisons de bougeotte que toi, que tout le pays veut s’en aller chez le diable, tu perds l’idée toi aussi. Tu veux partir rien que sur une jambe… Ou bien tu restes, et tu te fais graisser pour nourrir ta viande et pas laisser mourir tes malades. C’est mon cas.

Marny : En attendant, avec votre esprit élastique, on pourrait jacasser long comme d’ici à demain. Mais on va pas s’enterrer là ? Moi, ce pays, il m’a déjà fait attraper ma niaise.

Rinette : On devrait tambouriner aux murs.

Rosy : Ou bien chanter comme des perdues.

Rinette : On est perdues, c’est sûr…

Marny : Et on n’a personne à tarauder. À part la voix dans ce téléphone …

Rosy : Voilà des heures qu’on passe son temps à taponner pour rien.

Marny : Pourtant, ils avaient nos portraits, non ?

Rosy : Je pense bien. Si j’avais su, je me serais fait des yeux comme deux pistolets.

Rinette : Pas besoin de tes pistolets. Avec nos faces à grimaces, faites comme des forçures,  ils ont dû partir à la fine épouvante.

Rosy : Ou peut-être en vacances. Pour éviter de nous accueillir.

Rinette : Qui sait ? Ils ont pu même s’inventer un enterrement.

Marny : Ne vous mangez pas le derrière de la tête. Après tout, c’est pas la fin du monde.

Rinette : C’est pas un génocide…

Rosy : Juste un flop.

Rinette : Encore heureux qu’on n’ait pas le flux.

Marny : Ou qu’on n’ait pas faim comme des enragées.

Rinette : Avec quoi on mangerait ? On n’a pas un sou d’ici…

Rosy : Ça, on pourrait le gagner.

Rinette : Le gagner ?

Rosy : Y aura bien un jars pour crocheter une fille, non ?

Rinette : Il faudrait d’emblée éliminer les gueux. Un gueux, ça prend mais ça paie pas. Par définition.

Rosy : Non. Mais un coq à belles plumes qui voudrait son content.

Rinette : Un chaud de la pipe de préférence.

Rosy : Un monsieur. Un moneymaker…

Rinette : Qui ne soit pas trop près de ses pièces, tout de même.

Rosy : Comment le savoir ? Tu lances une colle, là. Ça ne marche pas dans les rues avec une couronne, les gars qui ont la galette.

Rinette : Ceux-là ne sont pas donneux en général.  Mais ils devront cracher avant qu’on les laisse goutter dans notre ciboire.

Rosy : Parce que tu connais les tarifs du coin, toi ?

Rinette : Connais pas.

Marny : Et dans quelle monnaie vous vous ferez payer pour qu’ils voient les petits oiseaux, vos chanteurs de charme ? Monnaie locale ou dollar ?

Rosy : Quelle monnaie locale ? En dollar.

Marny : Il est vrai qu’un amateur des fesses a toujours du dollar dans la culotte.

Rinette : Alors, monnaie locale. Sinon qu’il aille se hâler la broche.

Rosy : Et tu la connais, cette monnaie locale ?

Rinette : Le buchlu, non ?

Marny : Quel buchlu ? Le buchlu est la monnaie du Buchluland. Or, nous ne sommes pas dans le Buchluland. Le Buchluland doit se trouver en Afrique. Dommage. Vous qui quêtez le retour à la sauvagerie primitive.

Rinette : Alors où ? Où sommes-nous, dites ?

Rosy : Mais dans un trou du cul d’aéroport où des inconnus attendent de nous accueillir.

Rinette : Mais où attendent-ils, ces inconnus ?

Rosy : Je ne suis pas assez devineuse pour ça. Mais ce qui est clair, c’est que nous sommes trois dindes qui se sont laissées embarquer et qui en ont plein leur collet d’être attendues.

Rinette : Ça ne résout pas notre problème. Combien leur demander à nos cornichons sans vinaigre ?
Rosy : On prendra d’abord ce qu’ils donneront. Mais sachant qu’ils donneront moins que le montant réel de la chouchouterie, on leur réclamera le double.

Rinette : Le double. Tu n’est pas chicaneuse, toi au moins.

Rosy : Et comme ça ils auront droit à la grande visite.

Marny : Et comme ça ils auront droit à la grande visite… Mais vous allez vous pogner une dose à vous offrir au tout venant. Faire dodo avec un baveux de passage… Faut être craquée au plafond pour catiner comme vous faites !

Rosy : Puisqu’on est à côté de la carte, fais l’homme et sers-nous ta logique !

Marny : Il n’y a pas d’autre logique que de sucer le temps jusqu’à la moelle.

Rinette : Sucer le temps, c’est long.

( Brusquement les lumières s’éteignent)

Rosy : Tiens, chez eux aussi, la lumière ça peut déguerpir.

Rinette : Moi, le noir me met dans des peurs bleues.

Marny : Vous ne trouvez pas que ça sent le ouistiti ?

Rosy : On n’est pas en odeur de sainteté, ici. On le sait maintenant.

Rinette : J’ai les nerfs. J’ai les nerfs.

Rosy : Et moi j’ai ma dilatation qui s’énerve. Je me disais bien qu’on était sur leur liste noire. Ils veulent nous faire comprendre de repasser la ligne en sens inverse.

Rinette : On serait devenus haïssables à ce point ?

Marny : Vous avez trop jasé. Ils ont entendu vos mauvaises pensées. Ils veulent plus de nous.

Rinette : Il faut qu’on se sorte de là.

Rosy : Sortir ? Mais où sont les portes ?

(Tout à coup, la lumière revient. Dans l’encadrement de la porte de droite, apparaît l’homme en costume, appuyé au chambranle, éclairé par une forte lumière venant dans son dos. Dans l’autre porte, l’hôtesse de l’air, dans une attitude identique, elle aussi éclairée dans le dos. Les trois femmes ont le dos au public, face aux deux personnages).

L’homme : Bienvenue, mes jolies !

La femme : Embarquement immédiat !

RIDEAU

 

 

*

Copyright Denis Donikian ( Reproduction interdite)

10 novembre 2010

Trois grâces (2)

Filed under: THEÂTRE,Trois grâces — denisdonikian @ 1:30
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Les trois grasses.

Dessin de mobidic

(avec son aimable autorisation)

Rosy : Il y a des jours où…

Marny :  On regrette d’avoir plaqué sa cuisine.

Rosy : Des jours où le temps se morpionne tellement…

Rinette : Qu’on voudrait se consoler. Toute seule.

(Un temps)

Marny : Mais vous l’avez vue, cette gougoune ?

Rinette : Habillée comme une guedouche. Sortie tout droit d’un Boeing venant d’Arabistan.

Rosy : C’est qu’elle était montée, la pâte molle. Vous avez vu comme elle piquait du talon pour faire parloter ses fesses ?

Marny : Je lui aurais bien flanqué une mornifle à celle-là.

Rinette : Qu’est-ce qu’elle croyait ? Nous donner des leçons de déhanchement ? À traverser la salle comme un tréteau de mode.
Rosy : Laide comme un cul avec ça.

Rinette : Une autruche faisant son fier pet…

Marny : Et plus de poudre sur le nez que de plomb dans la tête…

Rosy : Tu la vois, cette pas-grand-chose, se faire huiler la poulie ?  Tout juste bonne pour faire un score d’un soir dans un parking. Rien de plus.

Marny : Surtout avec des quenouilles pareilles. De vraies perches. Et aussi maigre qu’un râteau avec ça.

Rosy : Un râteau ? Un cure-dent plutôt. Elle ferait mieux de faire cailler son pipi hors de nos yeux, cette pigouille.

Rinette : J’y pense… Et s’ils s’étaient mis en tête de nous envoyer une poudrée comme elle ?

Marny : Ah les renards ! Les ratoureux ! Ils oseraient, vous croyez ?

Rinette : C’est qu’il nous faudra bien quelqu’un pour aller dans le trafic. Un beau déniaisé si possible.

Rosy : Vrai. Tu nous vois nous mouver les fesses derrière une baveuse enculassée comme une vache de prêtre ? J’ai du mal.

Rinette : Et pourtant si c’était, on n’aurait rien à rétorquer.

Rosy : Marny, téléphone, toi qui bredouilles de l’anglais ! Comment est-ce qu’on reconnaîtra le cowboy qui doit nous prendre ? Demande-leur en faisant des finesses !

Rinette : Et comme ça, ils sauront quel est notre credo. Un homme… Même s’il a la tête comme une face de pet…

Rosy : Ou comme une fesse. C’est un monsieur qu’on désire. Dis-leur !

Marny : En tout cas, il nous faut sortir de cette merdouille. On est comme des chiennes pataugeant dans l’eau bénite. (Marny consulte un document. Puis décroche le téléphone, fais un numéro). I am Marny, you know. Yes… Yes… Yes… No. A man, please. We want a man meet us, no woman. No… Méret kounem. No ! OK… OK…Ya… OK…

Je crois qu’ils ont compris. Ils nous envoient un taxi, avec un homme.

Rinette : Un homme… Quel homme ?

Marny : Le chauffeur pardi !

Rosy : Le chauffeur. Et rien d’autre ?

Marny : Rien d’autre. Du moins, je crois. Après tout, on ne va pas attendre la lune à marmotter comme on fait depuis plus de deux heures, non ? C’est pas la fin du monde si on nous fournit un homme qui n’est pas mettable. Comme si c’était pour une partie de fesses dans un taxi ! Vous n’êtes pas à crever dans un génocide, que je sache ? Alors lâchez-moi ces faces de mi-carême !

Rinette : C’est pas un génocide, c’est sûr. Mais un homme, ça nous aurait mis de la mine dans le crayon. Après tout ce temps perdu à attendre on ne sait qui. Moi je ne suis déjà plus dans ma soupe.

Rosy : On vient. On leur livre la marchandise. On pourrait au moins être reçus comme des paons…

Marny : Et quoi ? C’est notre lot d’attendre, non ? Attendre toujours. Il y a plus de quarante ans, moi, que j’attends. Pas vous ? Nous sommes nées pour attendre. Notre pays tout entier est une salle d’attente. Et nous attendons…

Rosy : L’électricité qui ne vient pas. L’eau qui se fait désirer. Nous attendons… Du bonheur…

Marny : De la démocratie…

Rosy : Des bordels pour femmes…

Rinette : Que les femmes soient autorisées à lâcher un beugle quand elles sont sous leur mari. C’est naturel, un beugle.

Rosy : Nous attendons un monsieur à tête de Jésus. Qu’il vienne nous l’ouvrir l’huître perlière avec son couteau. À force, nous avons attrapé la morfondure. Déjà que nous avions du gros lard à faire notre lavage à la main…

Rinette : Qu’est-ce que vous proposez alors ? D’attendre cet inconnu qui ne vient pas ou bien de se crisser au large ? D’attendre ce qu’on nous a promis ou de plus attendre du tout ? Faut-il qu’on retourne à notre froid national ? Dans un pays qui marche avec des prières ? Où la justice vous met à quatre pattes. Avec des élections de loups contre renards. Des prisons pleines de maudits. Des écoles pleines de perroquets. Une Église qui fait son argent de la Croix. Des ravageurs qui étouffent dans leur graisse et des ravagés qui peinent à la pelle. Des chiées de gens qui en ont plein le capot. Des chiées qui sont à la gogaille. Quel pays, non, que le nôtre ! Qui vous fait aller et par en haut et par en bas.

Marny : Il reste une chose de vraie, c’est que des gens qui parlent instruit nous ont invitées. Même si c’est pas un cadeau, c’est notre pays qu’on va mettre en dimanche.  Et avec des poésies qu’on a écrites dans nos cuisines.

Rosy : Quand ce pays veut bien remettre la lumière après nous l’avoir retirée.

Marny : (à Rinette) Pas la tienne de poésie, en tout cas. Je t’entends déjà hurler comme une démone en train de jouer aux fesses avec les mots.

Rinette : C’est mieux que la pluie qui tombe dans la tienne.

Rosy : C’est bon… C’est bon… Finissez avec vos jalouseries. On va pas se batailler comme des coqs jusqu’à ce que l’autre arrive !

Rinette : S’il arrive.

Marny : Il faudra bien… Ça fait une pipe qu’on attend…

Rinette : On peut toujours croire aux contes de fées. Je penche plutôt qu’on nous fait jouer des cocues.

Rosy : Je le pense aussi. Tout ça commence à tourner en eau de vaisselle, mes petits cœurs. Ne dites pas qu’on ne s’est pas fait fourrer. On a beau se suer le cerveau, on se demande où toute cette chiennerie veut nous conduire. Je vais finir par me lâcher en convulsions à cause de ce méchant. Je tremblote déjà. Sans compter que depuis le temps, j’aimerais bien me vidanger l’arrosoir. Et ça, mes majorettes, ça n’attend pas.

Marny : Et s’il arrivait par surprise, le tête d’eau qui nous fait perdre notre temps ? C’est qu’on taponne depuis notre descente d’avion.

Rosy : C’est bien pour ça que je suis à rebrousse-poil.  Je me sers les tripes. Peur que ça déborde. Vous me voyez laisser ma carte de visite sur leurs carreaux ? Ils l’auraient bien mérité, après tout. Mais nous avons encore un zeste de civilisation.  Ça nous épargne de passer par-dessus la palissade.

Rinette : Et si c’était l’armée rouge qui déclenchait les hostilités, comme ça, sans crier gare ?

Rosy : Alors là, je serais dans l’eau chaude. Et si le bonhomme débarquait sur le coup,  ce serait Waterloo.

Rinette : Bénis le ciel alors et gratte-toi la fourche ! Tant que ça ne vient pas, ça ne vient pas.

Marny : Pour toi aussi,  d’ailleurs, ça ne vient pas… Hein, Rinette ? Sciante je suis, sciante je reste. Tu es dans le rouge depuis quand, dis ? Tu n’écris plus. On croyait que tu l’avais dans les sangs la poésie. Mais rien. Et cela depuis des lustres. Certains disent que tu es à la fin de ton rouleau. Que t’es bloquée dans le coude. Tu ne rimes plus. Ton mental n’est plus en rut d’écriture. Et tu nous contes des pipes avec tes poèmes vieux comme les pierres d’il y a plusieurs années. Des resucées comme des orémus. Parfois on ferait mieux de barrer ses mâchoires.

Rinette : Vrai, je suis dans une mauvaise passe. Une misère du diable qui me force à écrire des miettes de petites choses. Ça ne donne que du micmac. Je me vois comme un os vidé de sa moelle. Vous comprenez… Je patauge dans la dèche. Ma mère est à bout d’âge et marche vers son lit de mort. Et mon frère, c’est un enterrement à lui tout seul. Il n’a pas le génie de la gagne. Surtout dans un pays où les gras durs font la nique à ceux qui ont le cul sur la paille. Vous savez toutes ces choses. Alors je peux plus passer mon temps à bretter avec les bœufs. Ni à écrire des coquetteries déguisées en courants d’air. Ni des scènes où on joue aux fesses.  De celles pour lesquelles je me fais descendre et qui vous font perdre les nerfs.

Marny : Il y a des jours comme ça. On est tout en démanche. Un corps sans âme. Des jours de pluie.  Où on se sent parqué dans le malheur.

Rosy : Sauf que c’est pas un génocide…

Rinette : Maintenant, je travaille d’arrache-poil pour me faire de l’argent.  Je ne peux plus niaiser aux portes. Je me brûle à la télévision. Avec ma petite notoriété et ma verve, on me fait noter des fifilles, des grenouilles, des girafes. Tout un zoo de gros zéros qui dansent la gigue ou pissent de la voix dans le but d’être élus champions d’un jour.

Rosy : Un beau chiart, tout ça. Quel gâchis !

Rinette : Je fais bon visage. Je clapote des mains.  Je ris à point. Mais au moins, je ne me laisse pas bosser par la malchance. J’assume la famille. Je pourvois à l’ordinaire. Je débourse pour les hôpitaux. Et vous savez qu’y mettre le pied vous coûte une somme, avant même le premier soin. Maintenant, je n’écris plus. Mais j’attends de remonter la côte.

Marny : C’est triste de jeter toute sa semence dans le même champ. Triste…

Rosy : Mais toi, Marny ? Je crois savoir que t’es cassée comme un clou. Je me trompe ?

Marny : Je ne vais pas vous conter des romances. Je flagellais les empotés et déculottais leurs impostures dans une gazette. Histoire de fournir mon effort de guerre contre les tromperies. J’aime me jeter dans le trouble des bassesses. Chaque matin je me levais du mauvais bout à lire dans les journaux comment les loups nous rongeaient le pays. J’avais des impatiences. Je me vouais à donner l’heure juste. On ne peut pas se faire saucer tout le temps par un président qui empiffre sa famille et fait au peuple des promesses d’ivrogne.  Mais cette gazette avait elle aussi son esprit de paroisse. C’était pas l’évangile, loin de là. Plutôt un nid de guêpes. Ils m’énervaient à jouer de l’égoïne ou à chapitrer les bouchés d’en face. Ils n’avaient pas plus qu’eux de moralité démocratique.  Pendant ce temps, tout le pays courait à la démence. Déjà qu’il avait la débâcle avec ces gens au dernier trou qui décampaient ailleurs. Jusqu’au jour où j’ai été débandée à mon tour. Prise en sandwich entre la peste et le choléra, j’ai pété une crise de nerfs. Et je me suis mise à la rue moi-même plutôt que de me livrer à des manigances… C’est pas moi qui aurais fait le limoneux.

Rosy : Personne n’est blanc comme neige.

Rinette : Et maintenant ? Tu fais ton petit bonheur toi-même… Tu te consoles en te caressant le champignon. Pas vrai ?

Marny : Toi tu m’éreintes à croire que tu me connais comme si tu m’avais tricotée. Ne me prends pas pour une valise ! Va te pogner le cul ailleurs et lâche-moi un peu avec tes vieux légumes ! Tu me pompes.

Rinette : Mange pas tes lacets comme ça ! Ton cœur va se mettre à débattre comme une cloche. Je voulais pas faire l’haïssable, pour une fois. Juré craché. Mais on dirait que j’ai mis le doigt sur ton bobo.

Marny : Si tu veux tout savoir, je vais t’ouvrir la trappe une bonne fois pour toutes. Mon vagin, je l’ai remisé dans la cave et j’écris au grenier.

Rosy : Sous le toit…  Pour entendre les gouttes ?

Marny : Tu beurres épais, ma grosse. J’aime mieux écrire en pluie qu’avoir les épaules carrées.

(Brusquement, paraît un homme, du coté droit de la scène.  Grand, racé, en costume de ville, il se met à traverser l’espace d’un pas nerveux et rapide. Il s’arrête une ou deux fois, fait mine de chercher quelqu’un, sans tenir compte des trois femmes qui le regardent, ébahies.  L’arrivée de l’homme les a figées sur place, comme si elles étaient transformées en statues. Sa disparition, côté gauche, va les laisser inertes un moment. Elles se réveilleront lentement comme au sortir d’un songe…)

*

Copyright Denis Donikian ( Reproduction interdite)

8 novembre 2010

Trois grâces (1)

Filed under: Trois grâces — denisdonikian @ 8:10
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Les trois grasses.

Dessin de mobidic

(avec son aimable autorisation)

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Personnages :

Rosy. En robe grise.

Rinette. Pantalon et châle à l’indienne, très colorés.

Marny. Pantalon et veste en jean’, avec  casquette assortie.

L’hôtesse de l’air : En tailleur d’hôtesse, talons hauts, très sexy.

L’homme : Grand, jeune, très mâle.

Lieu :

Un hall d’aéroport avec deux portes, l’une dans le coin droit, l’autre dans le coin gauche.

*

Marny : (Au téléphone) … You us forgotten ? You hurt me.  Person’ come for nous, alors ?  Uncredible, you know !   We three girls alone. Alone… Alone… Méret kounem ! Trafic ? What Trafic ? … OK. ( Elle raccroche). Méret…

Rosy : Et tu crois qu’il t’a comprise ? Avec ton anglais de bric et de broc, tu pourrais même pas prêcher l’évangile à une chèvre…

Marny : Une chèvre, hein ? Voyez-vous ça ! Mais toi tu m’as pénétrée, au moins ? Bécasse !

Rosy : Mon beatnik adoré, je sais bien qu’on est là à moisir depuis deux heures… Pas besoin de ton charabianglais pour ça. Nos amphitryons nous invitent à parler de notre poésie et ils sont même pas foutus de nous arracher à ce hall d’aéroport. Au moins, chez nous l’hospitalité, c’est sacré. Cinq heures d’avion, plus deux heures à croquer marmotte… Ça fait une journée dans les bras. Et toujours pas de messie pour nous sortir les épingles de notre fessier. Tu écris chez toi, tranquillement, sur ta table de cuisine, des choses à te tâter de joie.

Marny : À te tâter de joie…

Rosy : C’est à moi que je m’adresse… Tes vers à toi, ils sont équarris à la hache…

Marny : C’est ça parle pour toi. T’es une jasante, enfant de nanane !

Rosy : Et un jour, tu te retrouves assise à cul plat, dans un avion qui s’envole vers un pays dont tu ne sais rien. Tout ça parce qu’on t’a demandé de venir exhiber tes intimités à des gens dont tu ne soupçonnais pas l’existence.

Rinette : Tes intimités… Mais quelles intimités ? Mademoiselle aurait-elle l’obligeance de bien vouloir exhiber… ses intimités ?

Marny : Et pas n’importe quelle intimité. Des intimités de demoiselle. Des intimités non déviargées, en quelque sorte.

Rosy : Sac à chicane !

Rinette : Comme tu y vas ! C’est la seule géographie que tu connaisses, la géographie de tes intimités ? Le mont de Vénus, le pain de sucre et la vallée de larmes… Quant à celle de ton voisinage, c’est de la chnoute, hein ?

Marny : À peine si elle connaît la géographie de son appartement. Cuisine, chambre, toilettes.

Rinette : Ah ! Tu as beau jeu de ronger ton mors. Mais exulte,  au lieu de te monter ! Vieille moumoune ! Grâce à ta plume, tu es sortie de ta cuisine.

Marny : Qui plus est, une plume plantée dans ses intimités. Intimités antérieures ou postérieures ?

Rinette : Bonjour la visite… Mais Rosy, ma rose nanane, tu vois donc pas qu’ici, c’est la civilisation !  Allume tes lumières, Hottentote à cul en plateau ! Regarde un peu autour de toi ! Même dans cette salle d’attente. Ici, ma grosse, les murs sont montés droit, les plafonds blancs comme neige.  Tout est d’équerre. La géométrie n’épargne aucune construction. Pas comme chez nous où tout va de guingois. Ici, c’est de la culture à la brasse. La grande culture.

Marny : Ouais. Rien à voir avec ta cuisine.

Rosy : Pas besoin d’ouvrir grand les yeux pour voir qu’on n’est pas dans le cul du diable. N’empêche que leur grande culture nous met dans une grande attente. Ils nous passent de travers ou quoi ? Et cesse de me parler comme un curé. Avec tous ces falbalas sur ta carcasse de citrouille, tu vas nous faire rougir de honte. T’es une bergère qui vient de quitter ses moutons. Tu dois encore puer la crotte.

Rinette : Et tu t’es vue, tour de Babel ? Avec ta robe grise de haut en bas. Tu sors d’un pénitencier ?

Rosy : Oui d’un pénitencier, qu’est-ce que tu imagines ? C’est pas à toi que je vais apprendre comment on respire dans notre pays… Qu’est-ce qu’il est, hein ? Sinon un pénitencier. Notre naissance est une prison. Et notre sexe, une prison dans la prison. La fille donne sa fleur à son mari et s’enferraille à jamais dans sa famille. Ah, mariez-vous mes grâces ! Se marier, c’est comme se faire enfirouaper jusqu’à l’os. Un enterrement de première classe. La mise en caisse. Des clous partout. Et cherche une sortie dans le noir après ça… Notre culture, elle te met pas de la gripette dans le corps.  Ah ça non !

Marny : (À Rinette) Tiens, en parlant de sexe. Dans tes poèmes, tu sers de la vulve à la louche…Tu en as même un qui flatte ton clitoris… Dégoûtant.

Rosy : Tu sais ce que les journaux de la capitale disent de toi ? Ecrivain pornographique…  Auteur de caniveau…

Marny : Elle l’a bien cherché…

Rinette : Et alors ? C’est ce que notre corps a de mieux pour nous consoler d’être au monde, non ? Mon clitoris ! Quand je déprime, c’est lui qui me fait oublier notre pays merdocratique. Pas vous ? Il suffit de le titiller des doigts. Et tout le corps se met à chanter. Qu’il fasse beau, qu’il fasse gris, seul mon grigri me fait dodo. C’est comme une drogue à portée de mains.

Rosy : Résultat : t’es pas en odeur de sainteté dans les cercles littéraires. Seulement la proie de ceux qui te passent la lèche…

Marny : Sans compter que tu pues au nez d’une professeure qui s’égarouille chaque fois qu’elle donne la fessée à tes textes devant ses étudiantes. Si c’est toi qu’elle avait sous la main, elle te clouerait à ton cercueil.

Rinette : Celle-là, elle a déjà remisé son clitoris au placard. Quant à son vagin, il n’a pas pu se mouiller en lavette plus de trois fois.  Une pour chaque enfant. Dans notre culture, une mère n’a pas droit au cri de jouissance. Sinon, c’est une picrelle.

Rosy : Nous, on se rentre les doigts, mais rien ne sort. Faute de partir en balloune, on fait de la poésie.

Marny : Tu parles pour qui, là ? Question vie, je suis loin d’être donneuse. Si c’est pour être débandée… Merci. J’en ai fini avec les farfinages maintenant. Si j’attends quelque chose, c’est qu’on vienne nous chercher à cette heure. Car je n’ai même pas une taule pour me mouiller le gosier. Quel micmac, je vous jure !

Rosy : Toi ? Mais t’as une crotte sur le cœur.

Rinette : Faire des patatounes pour la jouissance, c’est ennuyant à la longue. Comme si tu marchais sans but, à gosser autour du même poteau. C’est bien parce qu’on est insatisfaite qu’on écrit. Dans le fond, nous autres, on a cette rage de l’enfantement dans les tripes et dans les méninges. Ça peut pas être retenu les idées qui font la bête…

Marny : C’est ça. Ta question est : si j’avais enfant et mari, écrirai-je ? Blessant. You hurt me.

Rosy : Toi un mari ? Mais tu t’emportes, voyons. Retiens-toi. Un peu de pudeur …

Marny : Parle pour toi, bouboule. Moi, j’ai mes substituts.

Rosy : En attendant, mes belles, le guide qui devrait nous accueillir avec des fleurs dans le cul n’est toujours pas là.

Rinette : Le guide… Et si c’était une femme ?

Rosy : Ils vont pas nous servir une femme ! Du genre hôtesse d’accueil et qui vous a un air chromé. Ce serait atroce.

Marny : Surtout si c’est une miss quelque chose et dure de comprenure question poésie…

Rosy : Pour trois poètes, une femme sublime et bêtasse, je dirais pas. Mais pour nous…

Marny : Mais pour nous, quoi ? Un homme ou une femme, qu’importe, pourvu qu’on nous sorte de là.

Rosy : Et si c’était ça le tataouinage qui les rend malades. Quel sexe nous envoyer pour nous tenir la main…

Marny : Mais un asexué, si ça leur fait plaisir !

Rosy : Ou un ange peut-être ?

Marny : Ou un eunuque.

Rinette : Un homme ? Une femme ? Ou peut-être les deux à la fois. Je veux dire deux en un. Une fofolle, ce serait rigolo, non ?

Rosy : À moins qu’ils soient tombés sur une tête de mailloche qui répugne à exécuter sa mission.

Rinette : Comment ça ?

Marny : Tu veux dire que aux yeux de  ce zig-là on passerait pour des monstres ? Je suis sans homme légal, je comprends. Vieille fille, je le comprends aussi. Je fais même la vilaine. Mais je tricoterai du vers d’ici jusqu’à demain, si je voulais. Aussi serré qu’une maille à mitaines, je le peux aussi. Ça vous pose un sexe, tout de même, la poésie ! C’est plus respectable qu’un toton qui fait le touitte à tour de bras, non ?

Rosy : C’est à se demander si notre réputation physique n’a pas précédé notre réputation poétique…

Marny : C’est bien ce que je disais. Tu nous prends pour des monstres. On n’est pas des étoiles, ni des enfants de chœur, mais des monstres … Toi, peut-être. Et même sûrement. Vieille sacoche !

Rinette : Tu veux qu’on se mette à poil pour comparer ?

Marny : Qu’est-ce qu’ils savent de nous, après tout ? Seulement ce que nous avons écrit. Rien d’autre. Des monstres… Je vous jure que je lui donne une dégelée s’il me regarde comme une Marie Caca.

Rosy : Il n’empêche… Si on était du genre vénus, est-ce qu’on aurait besoin d’écrire ? Non. Vous connaissez, vous, une diva ayant le démon de la poésie ?

(Silence)

Rinette : Et si c’était, qu’est-ce qu’elle écrirait, ta belle femme, d’ailleurs ? De la poésie de belle femme. Rien de plus.

Marny : De la poésie clitoridienne, tu veux dire ?

Rinette : Merci…

Marny : Halte là, mon bichon ! Ce n’est pas du tout ce que j’ai dit… Le poème sur ton clitoris, c’était pour qu’on parle de toi. Avec tes vers à coucher dehors, tu voulais réveiller les gens corrects. Mais tu es à côté de la coche, ma vieille. Dans le fond, tu dois jouir d’être traînée dans la boue. Tu construis à coups de scandale ton image de martyr. C’est finaud, je l’avoue. Les jeunes filles te connaissent parce qu’elles découvrent leur corps grâce à tes doigts de fée fouineuse. Et Dieu sait que tu leur en donnes des idées… de consolation.

Rosy : Plus mademoiselle fait dans le vaginal, plus elle jouit d’être mise à l’index.

Marny : Grosse cochonne ! C’est ça, tu n’es qu’une grosse cochonne…

Rinette : Voilà que vous grimpez sur vos argots, mes petites mémés fripées par les vents du désert. Faut pas. N’empêche que c’est avec des mots que vous compensez ce que votre corps ne vous a pas donné.  Ce que j’écris vous est haïssable ? En fait, c’est votre corps qui vous met dans la haine contre moi. Et vous croyez me blesser… Akh ! je fonds de détresse… You hurt me, you know… Au moins, mes belles, ma poésie est physique. Je ne tricote pas des mitaines pour les grands froids. Chez moi, tout est vivant ! C’est de la chair…

Marny : Du lard, tu veux dire.

Rinette : Mais oui, grosse dinde, du lard !

Marny : C’est ça, faut se rouler la bille pour écrire ce genre de patate…

Rinette : Mieux. Tremper sa plume dans l’encrier. Mais ton encrier à toi, y a longtemps qu’il est sec. Poétesse tu es née, poète tu mourras.

Marny : J’espère bien.

Rinette : Tu espères changer de sexe, c’est ça ? Tu fais pas dodo dans le tien. C’est comme rien. Vu comment tu te fringues, mon loulou. Tu piques déjà comme une chenille à poil.  Qui sait si le reste va pas finir par te pousser ?

Rosy : Le reste ? Quel reste ?

Marny : Et dire que je dois voyager avec cette punaise. Mon Dieu ! J’espère que tu ne vas pas vomir ta cerise sexuelle devant nos invitants. C’est ton peuple qui va rougir de honte.

Rinette : Au moins, c’est pas pire que pire, comme tes poèmes de pisse-vinaigre… Il faudrait chenailler loin pour pas t’entendre. Ou s’acheter un parapluie si on tient à les lire.

Rosy : Et une bonne douzaine de mouchoirs. Quand ça pleut pas, ça pleure… Une poésie qui prend l’eau.

Rinette : Un pissat de lamentation, oui… D’ailleurs, mes zizettes, qu’est-ce que vous croyez ? Qu’ici ils vont rosir jusqu’aux oreilles en écoutant ma poésie amoureuse ? Eh bien vous vous mettez le doigt dans la moumoute ! Bon. C’est clair comme de la vitre. Ces étrangers sont aussi froids que leurs salles d’aéroport. Mais ils ont couru bien plus vite que nous question noce de chiens. Chez nous quand l’épouse fait le trou, elle doit se bâillonner le reste du corps. Durant la passe copulatoire, quand notre homme ahane, sa femme doit faire la muette. Ici, pas de je veux je veux pas. Faut que ça déborde. Que ça brame, que ça vagisse, que ça piaille… Et vas-y que je t’engueule ! Vas-y que je t’engouffre ! On se décamisole les images. Tellement qu’elles vous montent à la tête comme si vous étiez aux petites vues. C’est votre cinéma qui défile, l’intime, celui de vos tréfonds. On se fait péter les bretelles. On se casse tous les boutons. On prend une voix du diable et on brasse des paradis… Leur mâle,  il aime ça quand il prend sa botte. Le cri d’amour, c’est un indicateur de performance. Sans compter qu’ils en ont une longue, ces étrangers, question littérature érotique. J’en ai lu des choses qui m’ont mise en bouillie. J’avais le nez dans la révélation.

(Tout à coup, surgit du côté gauche de la scène une hôtesse de l’air en uniforme : talons hauts et tailleur très moulant. Elle marche à pas très lents, très souples, donnant à voir le balancement de ses formes comme dans un défilé de mode mais à vitesse réduite. Médusées, fascinées, figées dans leurs derniers gestes, les trois femmes la suivront des yeux d’un côté de la scène jusqu’à l’autre. On entend seulement claquer les talons de l’hôtesse sur le sol. Sophistiquée et habitée par son image, la belle se plaît à faire entrer son corps dans le regard des trois grâces. En bout de course, elle disparaitra de la scène aussi furtivement qu’elle y était entrée. Long silence. Peu à peu, les trois femmes se réveilleront d’un rêve dont elles ne sauront s’il fut noir ou rose…)

*

Copyright : Denis Donikian ( Reproduction interdite)

1 novembre 2010

La nuit du prêtre chanteur (3)

Filed under: La nuit du prêtre chanteur — denisdonikian @ 3:03

3 – Jeux de cordes

Fenêtre sombre

Tous sont mal en point.

Certains sont recroquevillés sur leur banc, d’autres assis. Kom’ regarde dans le vide.

On entend des bruits de charrettes s’arrêtant sous les murs.

Ayash : Allez voir ! Allez-y !

Kamer : C’est plein de charrettes. Alignées le long du trottoir. On est bons pour le grand départ.
Chankiri : Ils auront attendu la nuit pour nous nous faire quitter la ville.

Ayash : C’est toujours la nuit que se font les sales besognes. Se tournant vers Chankiri. Sauf quand nous écrivons, mon cher.

Chankiri : Bien sûr. Sauf quand nous écrivons.

Chabouh : Qui sait s’ils ont pas repéré un bon terrain vague pour pouvoir nous égorger en douce un par un.

Kamer : Eh bien moi, je vais pas me laisser faire. Qu’ils y viennent !

Chabouh : Je tiens pas à mourir comme ça, non plus ! Plutôt me pendre.

Arzou : Calmez-vous, voyons ! Il faudrait qu’ils vous attachent les mains dans le dos. Nous allons voir comment ils vont nous obliger à sortir. Libres ou les poignets entravés.

Ayash : Entravés, nous le sommes déjà en quelque sorte. Alors que vous…

Chabouh : Oui, vous, c’est pas la même chose.

Chankiri : Vous, vous avez acquis le privilège d’aller où vous voulez.

Arzou : Vous croyez ça ? Je peux aller où je veux, hein ?  Même rentrer chez moi ?

Chankiri : Vous avez quand même pu franchir cette porte, non ? Alors dites un peu… Pour quelles raisons vous n’en avez pas profité…

Kamer : Vous auriez pu foutre le camp.

Arzou : Je vous l’ai déjà dit. Ils auraient fini par me rattraper. Tôt ou tard.

Ayash : Ils savent où monsieur a ses appartements.

Arzou : Ne me jetez pas la pierre. Vous n’avez pas connu la peur. Vous ne savez rien.

Ayash : La peur ! Vous croyez ça ? Mais quand j’écris, j’ai peur. J’ai peur à chaque mot. Qui sait ce qui va me tomber dessus si je dis ceci ou cela. La peur…

Arzou : Si tu avais eu ton fils écrasé sous une botte. Un pistolet braqué sur sa tempe. Et qu’on t’oblige à voir ça. Alors, tu es prêt à tout pour le sauver. À ce moment-là, on te dit : des noms, des adresses ! Et tu te mets à table. Tu laisses ta mémoire se vider comme si tu vomissais des mots. Et tu ignores encore que tu seras toi aussi un nom parmi les noms que tu as donnés.

Chankiri : Mais ils savaient, eux, que, tôt ou tard, les tiens, si je puis dire, te rattraperaient pour te trouer la peau.

Ayash : Alors pourquoi se fatigueraient-ils ?

Chankiri : Et en plus, comme ils auraient leur criminel sous la main, ce sera un alibi. Bien joué, je l’avoue.

Ayash : Mais je me tue à vous dire qu’ils n’ont pas besoin d’alibi ! Depuis 24 heures, nous leur appartenons corps et biens.

Kamer bas à Chabouh : Alibi ou pas alibi, je vais le serrer ce salaud. Après tout, c’est à cause de lui qu’on est dans ce trou. Si on le laisse, nous disparu, il pourrait reprendre du service.

Chabouh : Faire ça sous l’œil du prêtre ? Tu vas le déglinguer encore plus.

Kamer : Mais il est aveugle, ton curé ! Et les yeux ouverts encore ! Il n’entend que les bruits des bombes.

Ayash : Qu’est-ce que vous complotez tous les deux ? Vous apercevez autre chose ?

Chabouh : On se disait qu’ils allaient certainement nous évacuer.

Ayash : On le sait bien qu’ils vont nous évacuer.

Chankiri : Ils n’ont quand même pas fait venir autant de charrettes pour transporter des pastèques au marché !

Kamer : Je crois bien.

Chabouh : En tout cas, on comprend maintenant pourquoi ils avaient besoin d’eau. Leurs chevaux sont en train de boire. Le voyage sera long. Et qui sait interminable.

Ayash : Partir… Partir… Partir enfin. Depuis le temps que j’y songeais. Partir sans trop savoir où. Comme ça.  Au hasard des routes, au gré de leurs croisements… Il faut dire que je n’ai jamais eu le temps de mettre mes rêves à exécution. C’est que notre ville nous tient dans ses tentacules. Maintenant, je vais forcément le respirer l’air de ce pays.

Chankiri : L’air du large en quelque sorte.

Ayash : L’air de la terre…

Chankiri : Si vous appelez ça partir. Partir vers quoi ? Vers quelle désespérance ? L’exil ? Et après l’exil, la mort ?

Ayash : Et après la mort ?

Chankiri : Allez savoir ? Après la mort…

Ayash : Nous ne partirons pas en villégiature, c’est certain. Non. Il s’agit purement et simplement d’une déportation.

Chankiri : D’une déportation. C’est le mot. Une déportation…

Ayash : On vous arrache à votre quotidien sans vous demander votre avis. On vous arrache à votre femme, à vos enfants, à votre boutique, à vos chiens, à vos livres, à vos  lecteurs… On vous arrache… On vous arrache…

Kom’ : À vos villages. À vos chants. À vos lézards… Boum ! Boum !

Tous se tournent du côté de Kom’, surpris et tristes.

Une colère traverse les visages.

Arzou : J’ai mal…

Kamer : Ah tu peux !

Kamer quitte la fenêtre. Il s’approche du banc d’Arzou, s’assoit juste derrière lui.

Ayash : Je ne suis qu’un homme de plume. Autant dire, rien. Je réfléchis trop avant d’accomplir un acte. Et pourquoi ceci et pourquoi cela ? C’est paralysant à la fin. Je me vois mal attraper un chien pour le mettre à mort.

Kamer : Monsieur n’est qu’une fillette. Il tourne constamment son regard vers Arzou.

Ayash : Une fillette ? Je veux bien. Ou comme notre prêtre. Regardez-le. Il ne ferait pas de mal à une mouche.

Kamer : Les livres l’ont ramolli.

Chabouh : Ou ses prières. Est-ce que je lis, moi ? Je suis dans la viande, chaque jour. Chaque jour que Dieu fait, dans la viande.

Chankiri : À force de lire la vie des saints, on y perd en instinct.

Ayash : On y perd en instinct, mais on y gagne en humanité.

Chankiri : Quels aveugles vous faites ! La jungle a envahi la ville. Les hurlements des loups ont couvert nos propres voix. Les discours contre nous se sont multipliés en quelques de jours. Ils ont chauffé les foules. Il montre Kom’. Et lui, que peut-il avec ses chants contre la montée de la jungle ?

Ayash : Il faut dire qu’on ne l’aura pas préparé à se défendre.

Chankiri : Et si le chant n’était pour lui rien d’autre qu’une manière d’échapper à la menace de ces hurlements ?

Ayash : Une manière d’entretenir une sorte de naïveté angélique ?

Chankiri : On pourrait dire ça.

Ayash : Alors la lame du couteau ne rencontrera aucune résistance. Elle sera même encouragée à pénétrer dans son corps. Voilà ce qu’ont fait de nous nos livres de prières, ils ont émoussé notre méfiance. Ceux qui respectent la vie aveuglément, la vie finit toujours par les avoir.

Chankiri : On pourrait dire ça aussi.

Ayash : Pour survivre,  il faudrait donc savoir tuer ?  La civilisation, n’est-ce pas  là notre seule  maladie ?

Chankiri : Nous sommes le ventre mou de la culture. Et c’est pourquoi nous croupissons dans ce cloaque Une défaite. Le monde… C’est sauvage contre sauvage.

Brusquement, Kamer se jette sur Arzou, prend sa propre corde et la passe à son cou.

Chabouh : Serre ! Serre ! Finis-le ce traître !

Kamer : Je vais me le faire ! Je vais me le crever comme un vilain toutou !

Arzou se débat. Ayash essaie d’intervenir en saisissant les mains de Kamer qui le surpasse en force.

Ayash à Chankiri : Appelez le gardien ! Dépêchez-vous, bon sang !

Chankiri se lance vers la porte, mais sa corde trop courte le retient. Il tombe.

Kom’ : Boum ! Boum ! Monsieur le gendarme. Boum ! Boum !

Arzou est en train de s’étouffer. Kamer le tire côté coulisses. Ils tombent tous les deux derrière le banc. Kamer serre encore en faisant la grimace. Puis s’arrête. Il s’assoit. Souffle.

Ayash souffle aussi.

Un temps.

Ayash à Kamer : Il ne fallait pas prendre tant de peine. Ils auraient fait ça mieux que toi.

Chankiri : Comment ? Vous approuvez un acte aussi barbare ? Je ne vous comprends plus. A vous voir, j’avais parfois l’impression que vous serriez avec lui ?

Ayash : J’ai bien du mal à le savoir… L’instinct tribal peut-être…

Chabouh : En tout cas, voilà ce qui arrive quand on confond des personnes et quand on met du coupable dans le corps d’un innocent. L’innocent finit par se venger…

Kamer : Coriace le coco. Mais je lui ai fait ravaler tous les noms qu’il a dégobillés devant ses maîtres.

Chankiri : Je me demande comment tout ça va finir. Je me le demande.

Ayash : On dira qu’il s’est saoulé.

Chankiri : C’est ça. Il aura bu tellement d’eau qu’il aura perdu connaissance. Et ils nous croiront.

Chabouh : Si je ne retrouve pas ma boucherie, je ne veux plus vivre.

Ayash : Mais il y a votre femme ! Pour elle au moins…

Chabouh : Ma femme ? Je voudrais bien voir ce qu’elle aurait fait à ma place. Elle m’aurait appelé au secours. Ma femme ! Elle me lave les tabliers, c’est tout. Le reste du temps, elle se promène. Pendant que je tripote ma viande, Madame se parfume. Et moi, je pue la bidoche saignante.

Ayash : Vous voyez bien ! Vous êtes son Dieu.

Chabouh : Et moi, quel est le mien ? Quel est mon Dieu ? Il a même abandonné son prêtre, alors moi…

Chankiri : C’est quand nous sommes entourés de démons que Dieu nous aime le plus.

Chabouh : Blabla ! Tout ce que vous dites n’est que blabla. L’avenir est sombre. Et je ne veux pas qu’on me saigne comme un veau. Non. Je vois déjà le couteau qu’on va me planter dans la gorge. Et qui sait si on m’écrasera pas la tête avec une grosse pierre, encore. Sûrement dans un lieu où personne entendra mes cris. Plutôt crever de mes mains, je vous le dis ! Plutôt crever de mes mains ! Ouais…

Chankiri bas à Ayash : Il est en train de perdre la boule, celui-là.

Kom’ : Boum ! Boum ! Regardant sa corde : Boum mon lézard.

Ayash : Qu’est-ce qu’on y peut ? Rien. Il est envahi.

Chankiri : Voilà où ça mène quand on quitte le présent. Il faut rester là où nous sommes et pas se laisser déborder par des hypothèses, surtout les négatives. Nous avons le nez collé à l’inconnu, alors restons-y ! Le nez collé à l’inconnu.

Kamer revenu vers la fenêtre : Tiens on s’active de plus en plus en dessous. Ils commencent à embarquer des gens.

Chankiri : Et ces gens, ils ont les mains attachées, dis ? Regarde bien. Est-ce qu’ils sont attachés ?

Kamer : Je ne vois pas. Sont pas attachés. Non.

Chankiri : Alors, c’est bon signe.

Chabouh : Bon signe ?

Ayash : Il veut dire qu’on ne nous collera pas à un poteau d’exécution. C’est tout.

Chabouh : Ah, vous croyez ça, vous ? Ils font les gentils. Mais ils pensent qu’à nous liquider au premier tournant.

Kamer : Faut arrêter de croire ça, qu’ils sont comme nous, ces rats. Ils ont le sang dans le sang.

Ayash : Je ne sais plus ce que je dois penser. J’ai des amis parmi ces rats, comme vous dites.

Kamer : Les rats n’ont pas d’amis. Un rat reste un rat même en amitié.

Chankiri : Faut-il faire d’eux des hommes ?

Ayash : Il faut. Il le faut toujours… À Chabouh : Je suppose qu’on aperçoit des gardiens.

Chabouh : Beaucoup de gardiens. Un couloir de gardiens. Impossible de leur échapper. Chaque prisonnier marche entre deux murs d’hommes en armes.

Ayash : Et combien d’hommes par charrette ?

Kamer : Quatre. Avec deux gardiens pour empêcher qu’ils sautent, je suppose.

Ayash : C’est sérieux, alors.

Chabouh : Je vous le répète. On est cuits. Cuits. Vous savez comment je vois les choses ? Un couloir d’hommes, comme celui-ci. Qui va jusqu’au bord d’un ravin. Et nous, un par un, on nous force à passer dedans. Et ils nous frappent, nous frappent. Et une fois qu’on est arrivés au bout, ils nous balancent dans le précipice. Comme des sacs…

Ayash : Déplaisant. Fort déplaisant.

Chabouh, les yeux révulsés, se précipite sur sa corde, la prend et la passe à son cou, tire…

Kamer : Fais pas ça, vieux ! Il se jette sur Chabouh et desserre la corde. Tous les deux tombent à terre.

Kom’ : Faiblement Boum ! Boum !

Kamer : Tu veux crever avant l’heure ? C’est ça ?

Chabouh : Je veux en finir ! En finir une fois pour toutes !

Kamer : Et ta femme, qu’est-ce qu’elle fera, ta femme quand tu seras crevé ?

Chabouh : …Crèvera à son tour ! Qu’est-ce que tu crois ? Qu’ils vont l’épargner ? Personne ne sera épargné ! Personne ! Je te le dis, personne ! Ils prendront même les gosses. Et quand ils n’auront plus de gosses, ils iront les chercher dans les ventres de leur mère. Ils ont le sang dans le sang, comme tu dis. Le sang dans le sang.

La porte s’ouvre. Un gardien entre.

Le gardien : Ian’ Ayash !

Ayash : C’est moi.

Le gardien dénoue sa corde.

Le gardien : Suivez-moi. On vous demande. Une affaire de quelques minutes.

Ayash : Vous voyez ? Partir est un jeu d’enfant.

Ils sortent.

Silence.

Kom’ chantonne dans sa gorge.

Chabouh : Une affaire de quelques minutes… Quand ils vous disent ça, une affaire de quelques minutes, c’est l’inverse qu’il faut comprendre.

Chankiri : On part pour l’éternité.

Le gardien revient.

Le gardien : Ian’ Kamer !

Kamer : Là, mon gars.

Le gardien défait sa corde.

Le gardien : Suivez-moi.

Kamer : Allons-y ! Montrant Arzou au gardien : Regarde, ton ami fait le mort. Une affaire de quelques minutes.

Ils sortent.

Chabouh : Et maintenant, qu’est-ce qu’il nous reste ? Nous avons grandi. Nous avons travaillé. Nous avons aimé, donné, pris… Et maintenant qu’est-ce qu’il nous reste ?

Chankiri : Que fumée et mensonge.

Chabouh : Fumée et mensonge… Oui, c’est ça. J’aimais ouvrir ma boutique avant l’aube. Puis j’allais chez le boulanger me prendre un pain tout chaud. Comme quand j’étais gosse. J’ai toujours aimé le pain chaud, quand il vient de sortir du four. Notre rue sentait la boulange. Fallait que je mette de ce pain dans mon corps chaque fois avant de commencer mon travail. Une bonne chaleur de pâte cuite…

Chankiri : Moi aussi j’ai cette habitude de me lever avant tout le monde. Pour écrire, je ne connais pas d’heure plus propice. Je me fais un café comme on en fait chez nous. Son parfum me rappelle ma mère. Alors, j’entre en elle en quelque sorte. Ecrire, c’est rentrer dans un ventre. C’est à mon ventre qu’ils vont m’arracher.
Le gardien entre.

Le gardien : Ian’ Chankiri !

Chankiri : Me voici.

Le gardien lui défait sa corde.

Chankiri à Chabouh : Navré de vous laisser seul. Ou presque.

Chabouh : Entre un prêtre fou et un traître mort…

Chankiri : Ne tirez pas sur votre corde. Les temps sont incertains, mais il faut savoir les vivre jusqu’au bout.

Kom’ chantonne à bouche fermée un chant liturgique…

Chankiri sort devant le gardien.

Chabouh garde un instant les yeux sur le cadavre d’Arzou. Puis il regarde Kom’ en train de chantonner, comme ébahi.

Chabouh comme à lui-même : Lequel de nous deux maintenant ? Prends pitié, Seigneur ! Prends pitié !

Chabouh s’assoit, tient sa corde entre les mains… Il hésite.

Kom’ à Chabouh : Tu n’as pas honte ?

Chabouh se fige. Il pleure.

Le gardien entre.

Le gardien : Ian’ Chabouh !

Chabouh : Je suis Ian’ Chabouh.

Le gardien défait la corde.

Le gardien : Lève-toi et marche !

Chabouh suit le gardien comme halluciné. Ils sortent.

Kom’ : Le troupeau sans berger, égaré et confus, voici qu’il est frappé par une vague longtemps invisible venue du plus profond de la mer.  Des pêcheurs barbares ont jeté leurs filets sur ces poissons pleins de naïveté. Un poison pleut de l’atmosphère, contre quoi il n’est point de remède. D’un côté tout n’est qu’effroi, mort et oppression, de l’autre, indifférence, xénophobie et cœurs noirs. Vanité d’un côté, bestialité de l’autre. Notre corps est rompu, notre âme polluée, et notre vie est comme morte.

Un temps

Boum ! Boum ! Prends pitié Seigneur ! Boum ! Boum ! Prends pitié Seigneur !

Le gardien entre.

Il regarde le cadavre d’Arzou.

Il s’approche de Kom’.

Kom’ a un mouvement de recul.

Le gardien détache la corde du mur, puis tirant dessus, il s’engage dans la porte.

Le gardien à Kom’ : En route, vieille mule ! Y en a pour quelques minutes.

Il tire sur la corde et entraîne Kom’ qui est resté le pied entravé. Ils sortent.

On entend monter des coulisses le chant liturgique qui enfle et dévore peu à peu l’obscurité de la scène.

*

Fin de la pièce

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