Ecrittératures

12 novembre 2010

ACTU 1 (Actualité Commentée par une Tête Ubuesque)

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 7:58
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Collage de Bakhchanian

Le fait :

Selon une étude menée par la représentation arménienne de la Fondation internationale pour la population de l’ONU, 46% des Arméniens ne verraient pas leur avenir en Arménie et souhaiteraient quitter le pays.

Le commentaire :

Si l’Arménie est peuplée pour moitié d’Arméniens qui se verraient bien à l’étranger au point de vouloir quitter l’Arménie, on est en droit de penser que l’autre moitié, majoritaire de 4%, s’y sentirait assez bien pour souhaiter y rester.

C’est déjà dire que les autochtones qui peuplent l’Arménie se composent de deux types de citoyens : de citoyens réellement citoyens et de citoyens virtuellement étrangers. En d’autres termes, de citoyens mentalement citoyens et de citoyens mentalement étrangers, les premiers habitant l’Arménie par le corps et par l’esprit, les seconds par le corps mais pas en esprit.

Ainsi, grâce à ses 46% de citoyens en instance de divorce avec leur citoyenneté, l’Arménie pourrait concourir pour inscrire son nom au livre des records du mécontentement politique. D’ailleurs, il ne serait pas vain de chercher à savoir si ce n’est pas à elle, l’Arménie, que revient le concept de citoyen autochtone étranger.

(L’arrivée des communistes au Sud Viet Nam, en avril 1975, avait provoqué dans les mois qui suivirent un terrible exode parmi les opposants vietnamiens. Si l’on estime à 300 000 ces « boat people » qui périrent en mer, combien plus nombreux furent ceux qui réussirent à quitter leur pays. Pour autant, cette hémorragie ne pouvait fragiliser un Viet Nam réunifié fort d’environ 60 millions d’habitants. Laissons à chacun le soin de tirer les conclusions pour un pays de 3 millions d’habitants dont la moitié a la tête ailleurs).

Mais qui sont ces Arméniens qui ne se voient aucun avenir en Arménie et qui désirent la quitter ? Est-ce à dire que le formatage patriotique qu’ils y ont connu n’aura été d’aucune efficacité pour les retenir ? Que ni les poèmes de Tcharents, ni ceux de Parouïr Sevak, ni les chants de Komitas, ni la beauté de l’Ararat n’auront réussi à ancrer en eux le goût irrésistible du pays ? Qu’en définitive, les répulsions qu’inspire la politique du moment auront eu raison des enthousiasmes produits par la poétique pour que ces citoyens désabusés préfèrent les aléas du déracinement aux imperfections de la réalité sociale arménienne, les risques d’un esclavage social dans un pays raisonnable aux désespérances proposées par les absurdités de leur pays d’origine ?

En tout cas, ces 46% montrent que le « nous » des Arméniens, ce sens du collectif si puissant quand leurs frontières sont à défendre, se délite aujourd’hui au contact de l’individualisme européen. Nul doute que les partisans du départ, fatigués que leurs hommes politiques répondent par le mépris et l’arrogance à leur attente sociale la plus élémentaire, n’aient un temps balancé entre l’amour de leur pays et l’amour d’eux-mêmes. Mais quand tout se ferme autour de vous, que les institutions politiques deviennent les instruments d’une souffrance existentielle, quelle foi un citoyen normal peut-il encore développer envers son pays ? Surtout s’il a à défendre l’avenir de ses enfants, sachant que pour un père arménien l’éducation est un devoir sacré. En donnant à l’étranger la formation que son enfant ne peut recevoir chez lui, il aura le sentiment d’avoir accompli ce devoir et réussi sa vie, quitte à occuper un emploi sous-qualifié lui permettant d’assurer le quotidien.

Mais quelle signification donner au fait qu’un citoyen d’Arménie veuille quitter son pays pour la raison qu’il n’y a aucun avenir ? Probablement que ce manque d’avenir équivaut à un sentiment de frustration politique et de noir absolu. Ce sentiment n’est pas seulement celui qu’on éprouve quand rien n’est plus possible. Il reflète aussi l’impression  que vous êtes la proie d’absurdités aliénantes et indestructibles. Sentiment d’impuissance qui confine au désespoir. Le manque d’avenir, c’est d’avoir le manque pour tout avenir, quand on cherche du sens à sa vie alors même que le sens a déserté la vie.

(C’est ce que j’ai ressenti en parlant avec des inconnus rencontrés au cours de mes pérégrinations. Ils étaient tous dans le ressentiment. A Vorotan’, village perdu du Siounik, Robert A. était passé de la rancœur au désespoir en l’espace des quelques mois qui séparèrent nos deux rencontres. L’homme était prêt à sacrifier ses biens et ses terres pour se rendre soit en Russie, soit en Amérique. Et combien d’autres comme lui ?)

Il est vrai que si 46% des Arméniens se voient sans avenir en Arménie,  il en reste 56% à penser le contraire. Mais pensent-ils le contraire vraiment ? Combien de personnes dans ces 56% seraient-elles réellement contentes de l’Arménie pour l’avenir qu’elle leur réserve ? On peut imaginer qu’un jeune faisant des études et n’ayant pas été confronté à la nécessité de trouver un emploi n’ait aucune raison encore de douter des capacités de son pays à lui en donner un. On est en droit de se demander aussi quel désir de s’expatrier peut éprouver un retraité âgé et malade quand ses enfants perdus dans un autre pays lui complètent sa maigre pension ? Trop tard pour eux. Mais ce n’est sûrement pas l’envie qui manque aux jeunes et aux vieux de vouloir quitter leur pays, à l’image de ceux qui sont confrontés à la dure réalité. Une envie assez vague, inspirée par la morosité générale, mais qui semble soit empêchée, soit en sursis. De fait, qui sait si ces 56% ne sont pas potentiellement des âmes errantes qui attendent le moment propice pour abandonner l’Arménie à ceux qui la rongent de tous les côtés.

Reconnaissons que ceux qui partent sont mus par deux motivations, l’une explicite, l’autre plus secrète. L’explicite se tient dans la recherche d’un avenir individuel au mépris de tout avenir collectif. La secrète, c’est de partir dans le but non avoué de faire la nique aux politiques. On se venge avec les pieds de ceux qui sont à la tête du pays, sachant que ces derniers ont assez de cynisme pour continuer leurs basses besognes comme si de rien n’était.

Les Arméniens qui partent peuvent étonner en ce qu’ils semblent n’éprouver aucun devoir envers l’Arménie. Citoyens arméniens par accident, ils souhaitent devenir les citoyens d’une autre nation par choix. Certains diront même des citoyens du monde.

Dans le fond, ils n’ont d’autre choix que de mettre en œuvre leur expulsion de la politique en s’expulsant volontairement du pays. L’Arménien est  intrinsèquement un être expulsé.

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7 commentaires »

  1. 46 % souhaitent quitter l’Arménie, quel pourcentage met ce souhait à exécution ?
    S’expatrier représente de nombreuses démarches, on ne peut pas aller à l’étranger
    sans certitude d’un logement, d’un travail., et d’une protection santé.
    On pense que les jeunes s’adaptent plus facilement, c’est vrai pour la langue, la culture… mais ils ont perdu leur réseau d’amis, pour eux aussi l’expatriation est souvent mal vécue.

    Commentaire par Louise Kiffer — 14 novembre 2010 @ 10:13 | Réponse

  2. mon cher Denis, ces 46% ces sont les individus formatés par 70 ans de communisme.
    ils n’ont jamais été habitués à prendre des initiatives, à entreprendre, contrairement aux rescapés du génocide qui se sont établis en Occident
    ce sont des assistés, et ils savent qu’en Europe il existe un SMIC de l’assistanat pour tous les résidents
    après ça on dit que les arméniens sont débrouillards

    Commentaire par samtilbian — 14 novembre 2010 @ 1:57 | Réponse

    • Propos étonnants, cher Sam, surtout venant de quelqu’un qui fréquente l’Arménie et qui doit savoir que demander un poste de médecin, d’enseignant ou autre, ça te coûte 3000 dollars au bas mot.
      Qu’ouvrir un commerce, c’est pire. Il faut chaque fois arroser l’un et arroser l’autre. (C’était déjà vrai quand j’écrivais Un Nôtre Pays que certains lecteurs trouvaient pessimiste ou exagéré)
      Des Arméniens qui travaillent, qui ne cherchent même que ça, du travail, la Russie est est pleine. on en trouve même en Sibérie et dans certains pays d’Europe.
      Sans compter que parmi les candidats à l’exil on trouvent des aussi des opposants qui ont été repérés lors des manifestations du 1er mars.
      Plutôt que de répondre à une convocation, ils ont préféré quitter l’Arménie. Plutôt souffrir ailleurs et rester en vie, que de crever dans les geôles arméniennes. L’amour du pays a des limites que les raisons de survivre connaissent bien.

      Denis

      Commentaire par denisdonikian — 14 novembre 2010 @ 3:58 | Réponse

  3. 100 % des souris veulent sortir de la souricière : les unes sans avoir pu manger le fromage, les autres en l’ayant mangé.

    Commentaire par Jean-Claude Kebabdjian — 26 décembre 2010 @ 12:32 | Réponse

  4. Les Arméniens sont donc des Etres humains normaux qui cherchent le Bonheur et celui de leurs enfants ? Quel devoir envers quelle Arménie ? C’est terrible de dire ça mais l’Arménie dont on parle c’est l’Arménie au sens de concept ? auquel cas elle est en soi où que l’on soit ; ou l’Arménie le pays tel qu’il est aujourd’hui ? auquel cas pas facile vraisemblablement d’y projeter un avenir radieux pour soi et ses enfants… Entre le Génocide, le soviétisme, le capitalisme made in post-soviétisme, le Hayastantsi nouvelle-génération a sans doute le droit de tenter sa chance là où il pense qu’elle lui sourira. L’Etranger c’est l’espoir quand ça ne va pas et l’espoir fait vivre. Quel qu’en soit le prix. Terrible et triste constat, internationalement valable (Nord, Sud, Est, Ouest, all over the world). L’Arménien n’a pas besoin d’être en Arménie pour être Arménien. L’Arménien a besoin de joie, de bonheur, de liberté, d’avoir de quoi nourrir sa famille et payer son loyer, de vivre serein dans un environnement en paix et dans un système politique sain. Les Arméniens sont donc des Etres humains normaux qui cherchent le Bonheur et celui de leurs enfants. Merkhk Hayastan qui demeure donc un paradis perdu…

    Commentaire par A.M. — 3 janvier 2011 @ 1:21 | Réponse

  5. Mon cher Denis,
    On pourrait discourir pendant des heures sur la situation de nos compatriotes d’Arménie et leurs désirs profonds, mais une chose est sûre,c’est que l’arménien de france ou d’arménie restera un travailleur, même si ces derniers ont vécu sous un régime qui ne leur a pas appris à prendre des initiatives. Tous les arméniens émigrés que je cotoie sont entreprenants et pleins de bonne volonté pour se faire une place dans notre pays, dans quelque domaine que ce soit. C’est très difficile, mais ils persévèrent, comme nos parents. Je suis très triste pour ce  » paradis  » dont me parlait mon grand-père, mais auquel je n’ai jamais cru ! Adrienne Frommer

    Commentaire par FROMMER Adrienne — 15 janvier 2011 @ 9:29 | Réponse

    • Je constate aussi que l’arménien est travailleur (ce que je savais déjà) pour peu qu’on lui en laisse la possibilité. Quand ils viennent en France, pour les quelques exemples que je connais, ils le font sans savoir ce qui les attend, avec la seule certitude qu’ailleurs, ils pourront certainement vivre mieux qu’en Arménie. Ils prennent des risques inconsidérés tant ils sont certains que ce ne pourra jamais être pire que dans leur propre pays ! Et, après bien des difficultés, lorsqu’ils obtiennent leur autorisation – provisoire ! – de « s’installer », ils trouvent bon an mal an le moyen de subsister, leurs enfants vont à l’école française où ils se font généralement remarquer par leur motivation, jusqu’à ce que peu à peu, leur situation s’éclaircisse enfin – ce qui nécessite quelque 5 ou 6 et même 10 ans ! Mais ils se font une petite place au soleil, c’est à dire, une vie décente.

      Commentaire par Dzovinar — 26 février 2011 @ 5:50 | Réponse


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