Ecrittératures

20 novembre 2010

L’exil forcé d’R. l’Arménien

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,Denis Donikian m'agace — denisdonikian @ 5:50
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Photo Denis Donikian ( copyright) février 2008

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par Denis Donikian

Des réfugiés arméniens habitaient dans le voisinage. On me l’avait dit. Mais pas envie de m’y coller. Un couple de sexagénaires et un autre plus jeune. L’homme âgé avait frôlé la mort. Les pompiers arrivés à temps. Des gens typés, reconnaissables à distance, nettement pas d’ici… Mais voilà qu’un jour, je passe sous leur immeuble. Un jeune homme bricolait une voiture. Un air à ne pas s’y tromper, cheveu très noir et regard de là-bas. J’aurais pu marcher froid et hâtif. Le magnétisme tribal ne fera qu’une bouchée de mes résolutions. Puisqu’il en était et que j’en étais aussi. On fait connaissance. Il avait un problème avec son alarme. Il m’invite à monter pour prendre quelque chose. Ses parents, sa femme, deux petits garçons. Café, gâteau… une hospitalité comme au pays. On parle, on se découvre. Mais eux, sur leur garde, ne se livrent que par gouttes. Le père, un géant avec un air de chien égaré, c’est Souren, et sa femme, Loussia, grande aussi, forte, les cheveux et les yeux clairs. Le fils, R. (R comme Roubo, Roubik, Roublov, Robert K. ou ce qu’on veut) et Nariné, sa femme, fine et frêle. En moi-même, je m’étonne quand même. Cet appartement, une voiture… Toute une famille ensemble… Je savais le gouvernement plus dissuasif. S’il serrait le garrot aux étrangers, c’était pour les mener à l’asphyxie. Plus facile dès lors de renvoyer chez lui un ramolli qu’un dur bien vif. De fait, ceux-ci étaient dans les procédures… D’autres bribes de leur histoire me seront données au fil des rencontres. Chacune plus extrême l’une que l’autre. D’abord histoire de chasse à l’homme. On frise l’abîme, la peur aux tripes, toujours la peur. Ensuite les choses reprennent leur cours, avant de culbuter dans un autre cul-de-sac. Une histoire d’errance qui commence le 1er mars 2008 à Erevan, après des semaines de protestation contre des élections frauduleuses. La nuit précédente, les contestataires, installés derrière l’Opéra, en avaient été chassés par la matraque. Ils y bivouaquaient la nuit pour être sûr de tenir leur meeting le jour. Le cœur de la ville n’arrêtait pas de résonner. Insultes au président et à sa clique. À la longue, ça devient forcément intenable. L’autre côté, on s’exaspère. Trop de vérités poussées dans les haut-parleurs. Jusqu’au jour où l’élu fraudeur prend la mouche. Il fait nettoyer l’endroit.  Militairement et radicalement. Les coups pleuvent. Le sang coule. On invente des preuves de désordre public et de retour à l’anarchie. Le bon citoyen, choisi pour son caractère bien assis, s’indigne à la télévision. On avait déjà perdu patience… Qu’à cela ne tienne. À peine chassés, et suivant un mot d’ordre, mais pacifique, les opposants vont inonder les abords de l’ambassade de France. La France… Ça, c’est un pays. Un modèle. Une générosité. Un humanisme… Accourus en hâte, les sbires au président poussent leurs troupiers, casqués comme à la mascarade, à occuper la place. La foule qui enfle de colère côtoie durant quelques heures les bataillons qui la menacent. Bientôt, ça devient presque intenable. Les manifestants lancent des appels au calme. L’atmosphère est électrique. Mais sur le coup du soir, on assiste à des départs d’actes illégaux. Le président sortant déclare l’état d’urgence. C’était voulu. Des infiltrés à sa botte avaient déjà cassé des vitrines pour mettre la troupe sur pied de guerre. Au cœur de la nuit, des morts vont tomber. R. était au cœur de l’affrontement. Il me dira qu’il a vu de ses yeux des gens s’écrouler. Beaucoup plus que la dizaine de morts officiels. « Mais comment ils ont fait pour les effacer ceux-là ? C’est une chose qui me paraît incroyable. »  Le lendemain, la chasse aux opposants commence. On repère les militants sur des photos. R. entre en clandestinité. « Là où j’étais, m’avouera-t-il, ils pouvaient toujours chercher. » Quatre mois passent. Une convocation au commissariat parvient à son adresse habituelle. C’était le signal pour décamper. Il passe en Géorgie avec de faux papiers. Souren l’accompagne, mais ressent déjà les premiers essoufflements. Il est mal. Gros pompeur d’américaines dans une république enfin libre, indépendante et capitaliste, il s’était enfumé avec la bénédiction de ces publicités panoramiques qui émaillaient alors les rues d’Erevan. Et voilà un père et son fils sur des routes inconnues. L’un traqué par la mauvaise démocratie de son pays, l’autre par sa mauvaise respiration. Après la Géorgie, ils poussent jusqu’à Moscou, traversent l’Europe, s’arrêtent en France. La belle France. La France etcetera. En train, en avion ou en voiture ? Je l’ignore. Toujours est-il que R. a dû souvent se demander si son père n’allait pas se figer en chemin. Et souvent il a dû se dire : « J’ai beau savoir pourquoi tout ça. Mais où ça me mène ? » Trois jours plus tard on l’opérait du cœur, le Souren.  La France, on dira ce qu’on voudra, elle est humaine. Et que devient R. pendant ce temps ? On l’oriente vers un 115. Le numéro vert des urgences sociales pour les sans-abri. Humaine, oui, la France. R. demande un coin pour dormir. Comme il est seul, on lui colle une bauge parfumée à l’urine. N’importe quel paria rêvant de liberté le prendrait pour une punition. Les épreuves, R. il connaissait. Combien de fois il avait dû accepter l’inacceptable ? Mais là, devant ce noir pisseux, ses narines renâclent, sa gorge est prise. Il suffoque. Tout près, dans une autre maison du même 115, il avise des chambres avec lits, le tout propre et correct. Il fait comprendre qu’il voudrait y aller. « C’est ça ou rien. Là, c’est pour les familles… » Il fait comprendre qu’il ne peut pas. « Ça ou rien. »  Sa nuit, R. préfère la passer dehors, à fumer. Et comme ça plusieurs autres. D’ailleurs, pour les sans-abri pacifiques, le 115, c’est l’enfer, les bagarres de voyous, les vols. La rue plutôt que ses murs.  L’arrogance d’R. déplaît. On trace au rouge une croix sur son nom en guise de non définitif. Des fois que, faute de mieux, il oserait revenir, ce métèque aux goûts d’aristo. Une autre association va prendre en charge le père convalescent et le fils. Puis, histoire de vivre en famille, viennent la mère, sa bru et les deux garçons. Un plus grand appartement leur est prêté jusqu’à la décision officielle sur leur statut. Pas au-delà. Et pas un jour de plus. Douze mois qu’ils vont attendre. Heureusement, on a des économies. Et puis R. se débrouille. Il est honnête, trouve à s’employer dans le noir. Ils connaissent un début d’installation. Grâce à la télévision, ils revoient leur pays à distance. Pas le pays comme il est, mais le pays comme le maquille le président fraudeur. Qu’importe. On corrige automatiquement.  Ces gens qu’on a violés à coups de mensonges, ils savent reconnaître les non-sens. Et  les enfers qu’ils ont quittés. Même s’ils ont accepté de tout perdre, de vivre dans le noir d’une langue inconnue, d’un travail impossible, ils savent ce qu’ils ont déjà gagné. À commencer par la santé du père. Car là-bas, les bouchers de la médecine voulaient lui sectionner les jambes tellement il s’était gâté les artères. « Maintenant il faut marcher, marcher chaque jour », lui avait recommandé son chirurgien français après l’opération. Régulièrement, Souren se mit à la promenade. Il m’est arrivé de reconnaître sa haute silhouette qui errait dans les rues du quartier. De temps en temps, je leur rendais visite. Ils étaient en suspens, dans une attente ni joyeuse, ni triste. Leurs garçons jouaient comme deux enfants jouent n’importe où avec n’importe quel objet. Jusqu’au jour où je perçus derrière leur dignité des signes qui ne trompaient pas. Ceux d’une angoisse revenue. Les réponses à leur demande d’asile venaient de tomber. Aussitôt, après des mois d’accalmie, la monstruosité du monde avait de nouveau embrumé leur esprit. Après les traques en Arménie, la fuite à travers l’Europe, l’opération du père. Maintenant, c’était ça. La rue. Leur séparation. La menace de renvoi au pays. Et, en bout de course, la prison pour R. L’organisme qui les hébergeait ne voulait rien savoir. C’est qu’il y a des limites à l’humanisme. Celles qui obligent des étrangers sans toit à laisser leur place à d’autres étrangers sans toit. Souren étant trop gravement malade, dans leur grande bonté, les autorités lui accordent un droit d’asile d’une année. Avec sa femme, il peut même prétendre à un logement. Mais la mairie n’aura rien à leur proposer. Pour R., pas question d’être séparé de ses parents. Ils sont une seule et même famille. Ils supporteraient les épreuves ensemble comme ils l’avaient toujours fait. Impensable autrement. Les Arméniens, ça vit comme ça. Surtout en pays froid, policé, où se parle une autre langue que la sienne, qui a d’autres habitudes…

A l’heure où j’écris, cette famille en est là. C’est sa nuit. Celle de l’impuissance. La nuit des hommes, la nuit de leur absurdité. Mais ce n’est pas la nuit de ceux qui ont fait du paradis arménien une malédiction.

 

Collage Denis Donikian

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2 commentaires »

  1. Cette histoire est douloureuse. Seule l’opération réussie du père est un bon point pour la France.
    Il aurait été souhaitable que le gouvernement reconnaisse que l’Arménie est à pays peu sûr, mais cela nous
    aurait aussi déplu. L’Arménie est sûre pour ceux qui acceptent tout, « qui ne font pas de politique »,
    il est temps que ça change, mais j’en doute. Le candidat à la présidence pour lequel votre héros manifestait ne semblait pas meilleur que ceux qui sont en place. On peut tomber parfois de Charybde en Scylla.
    La France non plus n’est pas un pays sûr pour les Arméniens. Voici ce qui s’est passé dans un quartier de Metz cette année:
    « Tout s’est passé à Borny. Les coups de feu aux environs de midi, sur le trottoir du boulevard d’Alsace. Des rues bouclées par la police. Les premières auditions d’une population qui ne sait jamais grand-chose dans pareilles circonstances, la routine d’une enquête vite confiée, ce 1 er avril, aux hommes de la Police judiciaire de Metz. Images connues dans ce quartier. « La population locale paraît toutefois complètement étrangère avec ce meurtre et cette histoire », commente un enquêteur.

    Les investigations apportent aujourd’hui la quasi-certitude que l’affaire n’est pas banale. Mais pourquoi Borny ? L’Arménien de 40 ans était un habitué du secteur : son meurtrier savait donc où le chercher. L’exécution a eu lieu en pleine rue.

    Il faut imaginer la scène : l’homme en sursis se tenait adossé à un mur. Un groupe de personnes s’est approché, une arme de poing de calibre 9 mm a été dégainée. Plusieurs projectiles ont atteint leur cible. La dernière a été tirée presque à bout portant, en pleine tête. « On ne voulait pas le laisser en vie, c’est certain. »

    Des demandeurs d’asile
    Ce « on » a peut-être pris un visage ces derniers jours. Des éléments matériels mènent les enquêteurs vers un homme appartenant à la communauté des Arméniens de Metz.

    Un demandeur d’asile, comme la victime, qui fréquentait ces derniers mois des foyers de l’agglomération. Depuis les faits, il a disparu de la circulation. Impossible pour le moment de savoir où il se trouve.

    « Personne ne parle depuis le début de l’enquête. Même la famille de la victime se montre peu disserte, révèle un proche du dossier. Retrouver cette personne serait intéressant car pour l’heure, on ignore tout du mobile du crime. »

    K. G.

    Commentaire par Louise Kiffer — 20 novembre 2010 @ 10:30 | Réponse

  2. L’Arménie vient d’être classée comme pays à risque.

    Commentaire par denisdonikian — 21 novembre 2010 @ 4:43 | Réponse


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