Ecrittératures

29 novembre 2011

A propos de VIDURES (1) par Myriam Anderson

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 9:33
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Analyse de Myriam Anderson

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C’est une journée dans la vie de Gam’, une journée qui contient toute une vie.
Unité de temps, unité de lieu, unité d’action, matière première de tragédie classique que Denis Donikian sculpte en roman-monde. On est au pied du mont Ararat, sous le bleu du ciel et le rire des mouettes moqueuses, les pieds dans la boue, entre la grande décharge et le cimetière, peut-être le chemin le plus court pour raconter la vie sur terre. Et tout est vrai. Poète contrarié, journaliste-pamphlétaire clandestin, vagabond magnifique, fils en fugue, orphelin inconsolable, chiffonnier de fortune dans une Arménie en ruine qui ressemble diablement à sa décharge – cette “apocalypse en sursis”, Gam’ conduit cette danse folle, dangereuse et salvatrice, épique et dérisoire : la traversée d’un jour parmi les sans-riens qui fouillent les entrailles de la ville pour en faire leur festin.
Et Gam’ nous prête ses yeux, ses oreilles et ses sens pour appréhender une réalité de fable ou de mauvaise blague historique aussi invraisemblable que réaliste, aussi anachronique qu’actuelle. On est à la marge – dans l’ombre toujours vaguement menaçante d’un régime qui pour être indépendant n’en est pas moins autoritaire, mafieux, expéditif ; où la police envoie au feu ses voyous en costards à la gâchette facile, où tous les cadavres doivent disparaître.
Voici Dro, le “bouseux sensuel”, le patron de la décharge, qui a baptisé son chien et ses porcs préférés des surnoms des trois caricatures de présidents qui se sont succédés aux commandes de la petite république – et qui manie le tractopelle en scénographe de la pourriture. Voici Roubo, le gardien du cimetière, son voisin-frère-ennemi, collé toute la sainte journée à son tabouret, qui biberonne sa gnôle et surveille les entrées et sorties, aussi attaché à “ses” morts que l’autre l’est à ses porcs.
Et voici les chiffonniers, hommes, femmes, enfants, dont le désespoir et les épreuves n’ont jamais entamé la fierté. L’humanité en deuil d’elle-même que nous présente Denis Donikian nous colle au cœur : elle est à part égale effrayante et attachante pour ce qu’elle ravive de souvenirs autant que pour ce qu’elle promet – parce qu’elle nous pend au nez. Le regard qu’elle pose sur son absence d’horizon (de la décharge, on voit le cimetière et vice-versa) est chargé d’une lucidité acérée, d’un humour de dépossédés et d’un sens de la fête proche de l’instinct de survie.
C’est un pays, un peuple, qui a tout subi, injustice des hommes et de la nature, génocide et tremblement de terre, un pays qui s’est tout juste assez relevé, construit, pour céder aux fausses sirènes d’une comédie d’Indépendance conquise de haute lutte et aussitôt gangrénée par toutes les corruptions. Dans ce contexte sans merci, Denis Donikian échappe au folklore et aux lamentations légitimes pour mieux mener la ronde des affaiblis, explorer la hiérarchie sophistiquée de la misère et sonner l’heure du réveil.
Aux confins d’un pays en charpie, dans l’urgence reçue en héritage, parce que quand “on n’a plus d’avenir à offrir, on patauge dans la fatalité”, comme un chant contestataire improvisé pendant qu’il est trop tard, Vidures est un hymne à la résistance humaine (à la survivance de l’humain), fort d’un constat paradoxal qui vaut pour tout un peuple : Vivre était encore possible après qu’on avait touché le fond.
Vidures est une allégorie de l’Arménie dans un miroir tendu à toute la planète. Un hymne et un appel, un hymne et un coup de tonnerre pour rallumer les âmes, secouer les corps et rendre aux esprits le seul pouvoir qui vaille : celui des mots choisis, celui des histoires transmises, pour nourrir la mémoire qui est le meilleur moyen de transport vers l’avenir. Il y a dans ce texte une puissance rare et fondamentale – et fondamentalement singulière, qui évoque des grandes voix à la pelle (on pense à Beckett, à Shakespeare, à Céline, à Hrabal…) et/mais qui ne ressemble à rien.
Il y a, au-delà du souffle narratif, un texte qui fonce vent debout contre les pseudo-fatalités de l’histoire, une révolte qui creuse et qui jaillit, une rage pleine d’amour contre ses semblables si aisément vaincus, si vite démissionnaires. Il y a, enlacés, la colère et la joie de vivre, l’ordure et la poésie, le rire et l’impossible. Le “vin fou des légendes” et la honte bus d’un même trait. Il y a les messies narcissiques et les révoltés désarmés, des hommes qui font les morts et des morts qui ne lâchent rien.
Der Vorghomia ! crie au petit matin Gam’, perché sur sa colline qui domine la ville. Ce sont les premiers mots de Vidures. Ils signifient : Seigneur, prends pitié ! Pourtant, après avoir résonné tout au long du roman, ils sonnent à nos oreilles comme un toast et comme un cri de guerre. Comme une improbable promesse. Comme une prière active.

Myriam ANDERSON

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27 novembre 2011

Comment la vérité vient à la Turquie

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 3:02
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Avertissement  : Si nous donnons à lire cet article de Mehmet Ali Birand, journaliste à Hürriyet Daily News, c’est qu’il révèle à quel point le désir de vérité est en travail dans la société civile turque.  Voici ce que ce Monsieur écrivait le 9 février 2005, dans le Turkish Daily News : » Les Arméniens ont été assidus dans le respect de leurs objectifs depuis les 75 dernières années.Ils sont publié des milliers de livres et d’articles. Ils ont fondé des chaires dans les universités et convaincu l’opinion internationale. Et à la longue ils ont gagné la reconnaissance internationale en dépit du fait que leurs données étaient insuffisantes et qu’elles ne reflétaient pas la vérité ».  Cette dernière phrase lui valut  une cinglante réplique de ma part dans une lettre ouverte parue sur le site Yevrobatsi, puis reproduite dans mon livre Vers l’Europe (Actual Art, 2008, page 111). Précédemment, rebondissant sur les excuses d’Erdogan concernant les massacres du Dersim, Mehmet Ali Birand ajoutait qu’il n’y avait pas  » d’autre solution que de faire face aux fautes que nous avons faites dans notre histoire et discuter de nos responsabilités » et que le problème arménien entrait dans cette catégorie. Voilà une évolution intellectuelle qui mérite d’être signalée, même s’il ne faut pas l’étendre à toute la société turque.  Il n’empêche. De tels propos dans la bouche d’un éditorialiste sont courageux en ce qu’ils ne présentent plus la vérité  du génocide des Arméniens comme l’effet de la propagande arménienne,  mais comme un fait historique qui mériterait d’être regardé en face.

A lire également : Pas plus que la pie n’est voleuse, la Turquie n’est menteuse.

Mais aussi ICI

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Pourquoi les archives de l’Etat-major ne devraient-elles pas être ouvertes ?

par Mehmet Ali Birand

Hürriyet Daily News, 25.11.2011

 

 

Sincèrement, je considère le débat sur le Dersim comme important. Peu importe, en vérité, que le Premier ministre ait révélé des documents d’archive déjà connus ou qu’il ait mis ce sujet sur le devant de la scène afin de miner le principal parti d’opposition, le CHP, Parti Républicain du Peuple. L’important est que le Premier ministre ait ouvert le couvercle de la boite de Pandore, que l’on gardait fermé. Cette boite ne pourra plus jamais l’être à nouveau. La Turquie trouvera ainsi le courage de faire face aux sombres pages de son passé.

Parallèlement, le débat sur le Dersim met aussi au jour une autre réalité. A savoir, l’impossibilité d’ouvrir les archives de l’Etat-major. Les archives les plus importantes du passé se trouvent entre les mains de l’Etat-major. Ce qui est bien naturel, puisque la force la plus importante de l’époque précédente était l’armée. En outre, tant que ces archives ne seront pas mises au jour, il est évident qu’il ne sera pas possible d’organiser un débat sain.

Alors, pourquoi et aux yeux de qui ces archives sont-elles dissimulées ? Chaque pays dévoile ses archives, quelle qu’en soit la confidentialité, après un certain laps de temps, alors que nous, nous vivons derrière un voile de confidentialité. Pourquoi ?

Je n’arrive pas à trouver de réponse réaliste à ces questions.

Les procureurs devraient interroger Çiller à propos du 28 Février (1)

Finalement, le 28 février fera l’objet d’une enquête. Si vous me posez la question, il est grand temps de le faire.

Ceux qui s’en souviennent doivent savoir que le 28 février 1987, une « menace de coup d’Etat », fut mise à exécution de la manière la plus ouverte et déclarée, comparé à la période marquée par « l’agenda des coups d’Etat », contenant des préparatifs de coups d’Etat par certains hauts gradés durant les années 2003 et 2004.

Les services du Chef de l’Etat-major annoncèrent à qui voulait l’entendre qu’ils interviendraient, à moins que la coalition Erbakan-Çiller ne se démît.

Mettons à part une tentative de coup d’Etat qui était à l’étude. Même le Président d’alors, Süleyman Demirel, lorsqu’il fut accusé de ne pas avoir protesté contre cette tentative, est connu pour avoir déclaré : « Si le gouvernement n’avait pas démissionné, l’armée serait intervenue. J’ai empêché cela. »

Ce genre d’intervention militaire ouverte dans la vie politique a déjà été expérimentée, mais, d’une certaine manière, l’institution judiciaire n’a pas ou n’a pas voulu agir à ce sujet. Les juges qui ont ouvert des procès fondés sur les assertions et les raisonnements les plus improbables dans les affaires Ergenekon et Sledgehammer (Balyoz) et qui continuent de procéder à des arrestations aux dépens du consensus social, ont choisi de passer outre le 28 Février.

Finalement, on fit le nécessaire et l’affaire couvrant une autre période sombre de notre histoire récente a été ouverte.

Je le sais fort bien, car j’ai réalisé un documentaire sur cette période. Il s’agit d’un processus qui n’a aucun secret, une époque où des points de vue opposés s’affrontaient et où les militaires insistaient pour que l’affaire fût réglée à leur façon. La majorité des principaux acteurs (Necmetin Erbakan excepté) sont en vie.

Je conseillerais aux procureurs de commencer par l’ancien dirigeant du Parti de la Juste Voie (DYP), Tansu Çiller. Elle est celle qui connaît le mieux ce qui précéda ces événements et qui a fait quoi. Personne n’a vécu plus intimement le 28 Février qu’elle. Par ailleurs, à ce jour, elle n’a ouvertement partagé ses souvenirs avec qui que ce soit.

Vous verrez, cette enquête révèlera des jeux et des conspirations telles qu’elles nous stupéfieront au point que les arbres en perdront leur feuillage.

Pas de doute, Amberin ! Nous n’aimons pas les étrangers ! (2)

Dans un éditorial sur la chaîne Haber Türk, Amberin Zaman se demandait : « Les Turcs sont-ils racistes ? »

Elle disait répondre à cette question par un « Non ! » ferme, mais elle a maintenant changé d’avis. Journaliste originaire du Bangladesh, Amberin est qualifiée de « sale Bengalie » ou encore, du fait de ses prises de position sur la question arménienne, de « sale Arménienne ».

Le cliché – « Les Turcs sont tolérants envers les étrangers, ils sont hospitaliers, ouvrent leurs bras et aident » – n’est que mensonge.

Vérité amère… Que nul ne s’en offense, mais Amberin Zaman a raison.

NdT

  1. Allusion au renversement, le 28 février 1997, du gouvernement élu de l’islamiste Necmetin Erbakan, par l’armée turque, au nom de la « défense de la laïcité ». Tansu Çiller, députée, fut Premier ministre de Turquie du 25 juin 1993 au 6 mars 1996.
  2. Allusion à Amberin Zaman, correspondante en Turquie de The Economist, à l’origine d’une récente polémique sur un complot visant l’actuel Premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan.

Source : http://www.hurriyetdailynews.com/n.php?n=why-would-the-archive-of-the-general-staff-not-be-opened-2011-11-25

Traduction : Georges Festa pour Denis Donikian – 11.2011

26 novembre 2011

BLOG PHOTO des BARSAMIAN

Filed under: GALERIE — denisdonikian @ 4:34

Alain et son fils Jean Bernard on effectué LEUR voyage en Arménie en mai 2011. Munis de leur appareil photographique, comme il se doit. Et voilà qu’il en ont rapporté des images époustouflantes de vie comme on n’en trouve peu. Le blog va nous aider à refaire le voyage avec eux. Tout y passe : églises, paysages, gens, autant de clichés qui prennent l’Arménie par surprise et qui effectivement nous surprennent à chaque fois. Comme le voyage s’est effectué au printemps, les verts éclatent vifs, doux ou profonds. Les églises sortent des brumes de l’hiver. Les femmes honorent le printemps en s’habillant pour rappeler la joie qu’il y a à vivre dans un pays en marche vers sa libération. Les horizons ont des profondeurs mystiques. Savourez ce blog, vous n’en reviendrez pas. Autant de photos qui pourraient servir de fond d’écran à votre ordinateur tellement elles vous plongent dans ce haut pays façonné par les dieux et par les hommes.

ARMENIE PERE & FILS

25 novembre 2011

VIDURES : entre le dur à dire et le dur à vivre (10)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 4:03

Entretien sur Vidures

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Le journaliste : La nourriture joue un rôle majeur dans votre roman, surtout dans la deuxième partie, cette grande ripaille où même les morts ne résistent pas à l’odeur de viande grillée. Ils  traversent la route pour venir s’infiltrer dans les corps des chiffonniers et savourer dans leur bouche le goût perdu de la vie.

L’auteur : C’est un roman très physiologique que Vidures. Ça pète, ça chie, ça pisse, ça mange…

Le journaliste : Et pas seulement les hommes et les femmes, mais aussi tous les animaux : porcs, rats, souris, insectes…

L’auteur : Maintenant, j’en ai assez de parler. Arrêtons-nous là. Je dois préparer des feuilles de vigne pour la famille.

Le journaliste : Mais nous avons encore tant de choses à voir.

L’auteur : Les dolmas d’abord.

Le journaliste : A propos, j’ai rencontré dans Vidures une expression rare pour désigner une jeune fille : dolma patatogh

L’auteur : Ah ! Une fille d’intérieur.

Le journaliste : Vous êtes un dolma patatogh.

L’auteur : En fait, quand je roule mes feuilles de vigne, je retrouve les gestes de ma mère. Je la vois, lèvres pincées, tout entière appliquée à sa tâche.

Le journaliste : C’est une figure que vous évoquez dans le livre.

L’auteur : Eh oui, car nous devons tout à nos mères… Surtout le plaisir de faire et de manger des dolmas. Maintenant rangez votre micro et suivez moi dans la cuisine. Et lavez-vous les mains, s’il vous plaît, car vous allez apprendre à emmailloter la farce avec une feuille de vigne… D’ailleurs, Vidures n’est qu’une vaste farce…

24 novembre 2011

VIDURES : entre le dur à dire et le dur à vivre (9)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 4:40

Entretien sur Vidures

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Le journaliste : Parlons de vos écritures si vous le voulez bien. Car en effet le lecteur se trouve plongé dans une grande diversité de formes.

L’auteur : En fait,  en ce qui concerne ces formes, Vidures  tire profit de tout ce que j’ai écrit auparavant. C’est pourquoi il vient si tard et heureusement.

Le journaliste : Il est vrai, qu’à y regarder de près, vous n’êtes pas l’homme d’une seule écriture. Toutes celles que vous avez expérimentées se trouvent là, même si l’on décèle en profondeur un ton qui vous est propre.

L’auteur : Un ton qui m’est propre… Difficile à croire. Je ne suis pas l’homme d’un seul livre. Je suis plusieurs hommes…

Le journaliste : Plusieurs hommes…

L’auteur : Caméléon, si vous voulez. J’épouse le décor, je ne m’impose pas à lui. Les grands écrivains se reconnaissent dès les premiers mots. Je parle de ceux qui enferment le monde dans la voix qui est la leur. Proust, Céline, Victor Hugo… Leur musique module la réalité en même temps qu’elle la décrypte. Comme je ne suis pas un grand écrivain, chez moi, c’est la réalité qui commande le ton. Par exemple, mes livres de voyage. Ce que je vois ( reliefs, routes, villages, gens…) semble produire chez moi tel ou tel rythme d’écriture ( contemplation,  ironie, humour, analyse…).  Les choses requièrent un certain mode d’appréhension et pas un autre. Dès lors, la voix intime de l’auteur s’adapte à son environnement. Quand je suis dans tel paysage, je prends la forme qu’il appelle en moi pour que je le restitue. Avec Vidures, il me semble avoir travaillé de la même manière. Mes phrases devaient épouser le chaos, le bric-à-brac de la décharge, mais aussi l’incertitude intime des personnages. On n’est pas dans le lisse, mais dans le râpeux, le gluant, l’informe, ou l’ironie amère, le regard lourd, le rire tragique, l’ivresse dans laquelle tous les mondes sont confondus. Parfois au contraire, la paix plane sur la décharge et la phrase se détend.

Le journaliste : Mais que dire des textes mystiques et érotiques que vous êtes allés chercher dans la littérature arménienne classique ?

L’auteur : Détrompez-vous. Vous ne les y trouverez pas tels quels. Ce sont des imitations pures. Mon Narek n’est pas le Narek de l’histoire, ni mon Koutchak.

Le journaliste : Et pourtant…

L’auteur : Oui, et pourtant…

Le journaliste : On s’y croirait.

L’auteur : Je me suis amusé.

Le journaliste : Et cela va irriter nos savants, qui sait…

L’auteur : Je suis là pour ça.  L’important est de créer l’illusion. Par ailleurs, mon livre raconte une histoire inscrite dans l’histoire, c’est-à-dire une fiction qui s’insère dans une réalité donnée. Le lecteur est dans l’illusion d’une réalité, non dans la réalité même.

Le journaliste : Mais une illusion révélatrice de cette réalité.

L’auteur : Qui sait si au sortir de Vidures, le lecteur ne se sentira pas enrichi d’un monde qui n’existe pas mais qui lui aura permis de mieux voir le monde qui existe.

Le journaliste : Et l’écriture…

L’auteur : L’écriture, c’est un peu la mer inconnue sur laquelle on s’embarque. Une mer de vagues permanentes qui peuvent se soulever en tempête ou retrouver l’accalmie la plus absolue.

23 novembre 2011

VIDURES : entre le dur à dire et le dur à vivre (8)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 3:34

Entretien sur Vidures

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Le journaliste : Je vois que vous ne portez pas certains écrivains dans votre cœur.

L’auteur : Aucune estime pour ceux qui prennent la littérature pour la putain de leurs ambitions ou de leur moi.

Le journaliste : Seulement eux ?

L’auteur : Ecrire, c’est forcément écrire contre.

Le journaliste : Contre ?

L’auteur : Que croyez-vous ? La littérature est un champ de bataille. L’écrivain a pour ennemis tous les autres. Son écriture est à elle seule déjà une manière de dénoncer leur médiocrité.

Le journaliste : On attendrait plus de tolérance de la part d’intellectuels partageant la même passion.

L’auteur : N’en croyez rien. Les coups bas, la jalousie, la méchanceté sont aussi de ce monde-là. L’homme est souvent au-dessous de son œuvre. Et pour que son œuvre soit reconnue, il peut lui arriver de se prêter au pire. Aux infidélités, aux trahisons, à coucher avec n’importe qui pour ça.

Le journaliste :  Que voulez-vous dire par écrire contre ?

L’auteur : Un roman est forcément un choix d’écriture. Ce choix, quand il est réfléchi, est le rejet de tous les autres. Sauf quand, par facilité, on suit une mode purement commerciale.  Les grands littérateurs, quand ils sont contemporains d’une même époque, ne s’aiment pas. Voyez ce que dit Sartre de Camus. Quant au microcosme littéraire arménien d’Erevan, c’est un panier de crabes. Non seulement l’Union des écrivains et les modernes s’entredéchirent, mais aussi les modernes entre eux.

Le journaliste : Mais ce « écrire contre » comme vous dites, c’est aussi une manière d’affirmer un style. Céline qui fait de l’anti-Proust. Le symétrique exactement inverse de Proust. Et vous, contre qui écrivez-vous ?

L’auteur : Vous aurez remarqué que dans Vidures les chapitres se suivent mais ne se ressemblent pas. Je veux dire que d’un chapitre à un autre, j’ai essayé de sortir d’un moule pour en adopter un autre qui lui soit différent. Je saute du narratif au dialogue quasi théâtral, puis je rebondis sur le monologue intérieur… J’invente des formes, je ne les aligne pas à la queue leu leu selon le même schéma.  Cette façon de faire déstabilise le lecteur, mais en même temps le dépayse tout en stimulant son attention. Ce n’est pas une pratique courante dans le roman actuel. Et c’est un risque quand on cherche à se faire éditer. Car ce n’est pas commercial.

Le journaliste : Vous écrivez donc contre votre temps.

L’auteur : Pour autant, il convient de ne pas perdre la notion du temps.

Le journaliste : Là, je perds pied.

L’auteur : Restez donc avec nous… Le tout est de rester tout en cherchant l’ailleurs.

Le journaliste : Vous voulez me jeter en pleine confusion.

L’auteur : Plutôt que de confusion, parlons de fusion des styles. Dans Vidures, les genres, les arts, les tonalités se succèdent : théâtre, poésie, journalisme, art lyrique, biographie, musique, dessin, pamphlet etc. Mais toujours selon un système précis où les éléments s’emboitent les uns dans les autres pour maintenir l’édifice debout.

Le journaliste : Qu’est-ce qu’une littérature commerciale pour vous ?

L’auteur : Quand l’auteur prend le livre pour une savonnette.

Le journaliste : Une savonnette ?

L’auteur : Un produit qu’il doit vendre à un maximum de personnes.

Le journaliste : Je vois : le quantitatif comme garant de la qualité.

L’auteur : J’ai connu en Arménie un écrivain qui a promu son roman selon les mêmes méthodes de vente que pour les produits courants de consommation.  Avec spots publicitaires à la télévision, etc. Il est allé jusqu’à faire tester son manuscrit par trois lecteurs d’âges différents : un adolescent, un adulte, une personne âgée. Exactement comme on ferait tester un yoghourt.

Le journaliste : Vous m’étonnez.

L’auteur : A l’époque, je n’en étais pas choqué. Mais après Vidures, oui.

Le journaliste : Expliquez voir…

L’auteur : Vous voyez bien ce qu’est Vidures. Les écritures sont au fondement des thèmes qu’elles expriment. S’il m’avait fallu adopter la méthode de ce romancier commercial, j’aurais dû niveler les formes d’expression pour rendre le livre plus consommable. Cette influence du lecteur potentiel sur l’auteur fait toute la différence entre un livre qui affirme son identité propre et un autre qui la dilue dans l’uniformisation généralisée. Inutile de vous dire qu’on attend d’un écrivain qu’il échappe à la standardisation de l’existence. Non qu’il s’y soumette.

21 novembre 2011

VIDURES : entre le dur à dire et le dur à vivre (7)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 4:23

Entretien sur Vidures 

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Le journaliste : Si je vous entends bien, le récit non plus n’est pas votre tasse de thé.

L’auteur : La plupart des romans d’aujourd’hui sont des récits transformés en roman. C’est-à-dire du vécu que l’auteur dépersonnalise en quelque sorte. Mais là encore, il reste prisonnier des faits. Il se laisse porter par eux sans jamais pouvoir les dépasser.

Le journaliste : Vous ne pouvez pas reprocher à un peintre de vouloir reproduire son modèle.

L’auteur : Justement. L’art consiste à défigurer le réel. Du moins à le transcender. Voyez Picasso. C’est Grégoire Samsa changé en cafard…

Le journaliste : Vous n’aimez pas la photographie, dans ce cas.

L’auteur : Là n’est pas la question. Mais relisez dans Vidures les pages que je consacre à la photographie. Même si parfois, on ne sait si je suis sérieux ou ironique.

Le journaliste : Pour en revenir au récit, chez bien des auteurs arméniens d’aujourd’hui, c’est le genre qui prime.

L’auteur : Forcément. Depuis le génocide, les Arméniens ne sont que mémoire. Le procédé le plus courant consiste à retrouver des photographies anciennes, ou même à chercher des photographies qui ont pu disparaître avec la catastrophe, et à reconstituer le passé. Des livres de ce genre, il s’en publie une dizaine par an, si ce n’est plus. Je pourrais vous citer des titres. J’appelle cela une littérature de valise retrouvée, celle dans laquelle on entasse les photographies de famille. Moi-même, dans Vidures, je n’ai pas échappé à ce procédé. Mais ça ne prend qu’une page ou deux…

Le journaliste : Mais qu’est-ce que vous leur reprochez à ces auteurs ?

L’auteur : La facilité. Et le fait de ressasser l’histoire au lieu de la transcender. A l’extrême, tout est déjà écrit puisque tout est là à disposition. On dirait une littérature de professeur.

Le journaliste : Littérature de professeur… Je ne comprends pas.

L’auteur : Les professeurs sont des hommes du passé, vous le savez bien. Si ce passé n’existait pas, ils seraient perdus. De quoi parleraient-ils ? Il y a chez nous des écrivains qui ne sont que passé. Ou pour reprendre un jeu de mots célèbre, des hommes du passif. A telle enseigne que le présent n’existe pas pour eux. Des hommes enfermés dans des livres…

Le journaliste : Comme vous y allez !

L’auteur : Sans compter que le récit n’est qu’une manière détournée d’imposer une histoire personnelle au lecteur, et souvent sur un mode horriblement narcissique.  C’est du journal intime transformé en quelque chose qu’on appelle faussement un roman. Cette graphomanie que Milan Kundera définit comme la « version la plus grotesque de la volonté de puissance ».

20 novembre 2011

VIDURES : entre le dur à dire et le dur à vivre (6)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 2:10

Entretien avec Denis Donikian sur VIDURES

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Le journaliste : Est-ce pour échapper au réel qu’on écrit un roman ?

L’auteur : Pour le dire plutôt. Pour l’interroger, l’interpeller.

Le journaliste : Le réel est donc la matière du roman. Le lecteur doit y retrouver son monde.

L’auteur : Son monde et plus que son monde. L’auteur se permet tout pour que le réel rende gorge. S’il restitue le réel tel qu’on le vit, il ne l’épuisera pas. Les romanciers qui ont croulé sous le poids de l’histoire, pour grands qu’ils aient pu être, écrivaient dans les limites d’une situation historique donnée. Mais en défintive, leur littérature ressortit à la chronique. Une chronique visant à émouvoir le lecteur. Même si je place très haut Soljenitsyne ou Chalamov, leurs livres restent des témoignages nécessaires à la conscience du monde pour faire pendant au mensonge d’Etat. On ne pouvait pas écrire autrement à cette époque. Mais ce genre de roman n’est pas ma tasse de thé.

Le journaliste : Vous voulez dire que ce sont des romans pour moi, journaliste.

L’auteur : Des romans où le fait prime sur l’inventivité.

Le journaliste : Mais les faits modulent les personnages. Comme dans votre roman.

L’auteur : A cette différence près, c’est que mes faits, je les invente.

Le journaliste : Pas absolument. Vos faits sont parfois calqués sur des faits ayant existé. Comme l’assaut final qui rappelle la nuit du 1er mars 2008 en Arménie.

L’auteur : Mon assaut est et n’est pas une répétition de la nuit du 1er mars. Même si les sentiments qu’ont dû éprouver les insurgés du 1er mars devaient être très proches des sentiments qui habitent mes chiffonniers.

Le journaliste : En vérité, faute de pouvoir restituer la nuit du 1er mars, vous l’avez…

L’auteur : Faute de vouloir plutôt…

Le journaliste : Vous l’avez prise pour modèle.

L’auteur : Disons-le comme ça…

Le journaliste : Si je vous comprends bien, vous inventez tout, mais de telle manière que le lecteur retrouve son monde.

L’auteur : Il doit à travers le roman retrouver les questions qu’il se pose sur son existence.

Le journaliste : Et si possible rester entier dans un monde qui le harcèle, qui en veut à sa peau.

L’auteur : Si cette dimension fait défaut, le roman est raté. Pour autant, vous aurez remarqué que je brouille les pistes. Le personnage central lui-même est dans la confusion la plus totale. Il ne sait ce qui appartient au cimetière, ni ce qui appartient à la décharge, ou à la ville. Les mondes s’interpénètrent. Le lecteur lui-même, dès lors qu’il plonge dans le livre, est happé par lui.  Dans « Cent ans de solitude », Gabriel Garcia Marquez écrit quelque part : « C’était comme si Dieu avait résolu de mettre à l’épreuve leur faculté de s’étonner et voulait maintenir les habitants de Macondo dans ce perpétuel va-et-vient entre le plaisir et le désenchantement, le doute et la révélation, tant et si bien qu’à la limite, nul ne savait déjà plus de science certaine où commençait et où finissait la réalité. » Où commençait et où finissait la réalité.

19 novembre 2011

Alain Barsamian: photographe

Filed under: GALERIE — denisdonikian @ 12:18

Au retour d’un voyage d’une dizaine de jours en Arménie, en mai 2011, avec son fils Jean-Bernard, également photographe,

Alain Barsamian nous a rapporté ces clichés somptueux qui parlent d’eux-mêmes.

Haykadzor …  Ani  avec les gorges de l’Akhourian… 

L’église de Ste Hripsimé, une des plus belles de cette 3ème région d’Armavir.

Gyumri, région de Shirak. « Cette ville est impressionnante dans tout son ensemble, elle est touchante, elle est bouleversante. »

« J’ai pris plaisir à voler cette photo entre une voiture et un arbre, celle d’une jeune femme vêtue pour le moins d’une façon très chic, qui se rend on ne sait où… « 

Le Temple de Garni, pour son coté symbolique en souvenir de Tiridate IV.

Région du Syunik. Le bordakar.

Cette pierre sur laquelle les femmes stériles venaient frotter leur ventre pour être fécondes !

Dans le trou de Khor Virab

Noradouz… Le cimetière de khatchkars le plus important d’Arménie. Région de Gegharkunik.

Région de Yerevan « Quoi qu’il en soit c’est le Massis qui aura toujours le dessus. »

Région du Tavush, 9ème région…Le monastère de Goshavank…

Spitak, 6ème région Le Lori. « Lorsque vous réalisez les dates de naissance de ces victimes de 1988, le cimetière de Spitak prend tout son sens » .


Région de Vayotsdzor, 10 ème Région … Un monastère à ne pas manquer, celui de Noravank .

« J’ai préféré montrer une fois de plus une photo volée , le prêtre immuable dans sa soutane séculaire en méditation… »

18 novembre 2011

VIDURES : entre le dur à dire et le dur à vivre (5)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 2:11

Entretien avec Denis Donikian sur Vidures

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Le journaliste : Montrer des monstruosités réelles.

L’auteur : Je vous vois venir, monsieur le journaliste. Il vous faut vos chiens écrasés pour votre chronique du monde tel qu’il est.

Le journaliste : Dois-je prendre cela pour une attaque ?

L’auteur : C’est que vous y tenez, à votre réel. Et ce que vous attendez d’un roman, c’est  du concret, de la chose historique, vérifiable, palpable…

Le journaliste : Cela me rassure et rassure le lecteur.

L’auteur : Et vous allez probablement m’interroger sur ce qui a été pris à la réalité et ce qui relève de l’imaginaire.

Le journaliste : Vraisemblablement.

L’auteur : Une lectrice inquiète m’a demandé récemment si l’on avait déjà assassiné des femmes journalistes en Arménie. Je l’ai rassurée en lui disant que non. C’est qu’elle avait lu le livre comme un document déguisé en roman.

Le journaliste : Alors ?

L’auteur : L’événement qui survient dans un roman n’est que l’aboutissement d’une réalité potentielle. En d’autres termes, le romancier rend réel dans le roman ce qui est potentiel dans la réalité.  On aurait pu assassiner une journaliste comme on a déjà assassiné des journalistes hommes.

Le journaliste : Mais les porcs transformés en colombes à la fin…

L’auteur : Les porcs ont existé et les colombes aussi. Il s’agissait d’établir toute une histoire pour partir des premiers et aboutir au tableau final des colombes volant au-dessus de la décharge. C’est le rapport entre les uns et les autres qui relève de l’histoire propre au roman.  En fait, ce qui est demandé au lecteur, c’est de se couler dans le roman en faisant sauter tous les verrous qui inhibent son imaginaire. Le temps du roman n’est pas le temps chronologique du monde. Le temps du roman, c’est le temps de tous les temps possibles, le temps chronologique mais aussi le temps au-delà du temps.

Le journaliste : Je l’ai bien vu, puisque vous faites parler une mère dans son cercueil.

L’auteur : Pas seulement. Mais avec ce passage je commence à brouiller les pistes. La puissance des mots est telle qu’elle stimule l’émergence d’univers parallèles.

Le journaliste : Vous semblez tenir à ce passage dans des formes du temps qui échappent à nos montres.

L’auteur : Avez-vous vu le dernier film de Woody Allen, Midnight in Paris ?

Le journaliste : Je l’ai vu.

L’auteur : L’histoire quitte le réel au moment où le héros entre dans la voiture et s’embarque pour le passé. A partir de là, le film devient fascinant.

Le journaliste : Et ce même héros perd la boule.

L’auteur : L’intérêt esthétique est évident. Le héros est malade de son imaginaire.

Le journaliste : Mais chez vous, les morts et les vivants s’interpénètrent. Et le lecteur est dans une confusion totale.

L’auteur : Vous savez comme moi, qu’il existe des cultures où les morts habitent parmi les vivants. Il n’y  a pas de séparation. Et la culture arménienne est infusée par l’âme de ceux qu’on a assassinés en masse.

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