Ecrittératures

20 décembre 2011

Médaillés et médailleurs

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,Denis Donikian m'agace — denisdonikian @ 6:07

L’homme est ainsi fait qu’il aime les médailles. En avoir sur la poitrine, c’est montrer qu’il en a dans le pantalon. Et plus elles tintinnabulent, plus ça le met en joie. Ce petit bruit de clochette annonce le médaillé émérite et lui ouvre un chemin de gloire dans la foule des anonymes. Car la médaille met l’homme plus haut que les autres hommes. La médaille est un signe distinctif, je veux dire un signe qui distingue le médaillé de ceux qui ne le sont pas.

Au temps des soviets, les breloques staliniennes faisaient merveille durant les cérémonies. Ça défilait sur les grandes places comme des sapins de Noël. Rien que pour ça, on avait  une veste qu’on ressortait aux anniversaires du peuple. Occasions cycliques et solennelles. Et les hommes décorés prenaient la figure de l’emploi, à savoir celle qu’exigeait d’eux l’idéologie dominante et distributrice.

C’est que toute idéologie sait bien à quel miel prendre les hommes. Celui de la vanité. Qu’il est doux son nom prononcé haut et fort dans une assemblée d’autres médaillés comme soi et par des médailleurs officiels. C’est comme  si vous étiez tout à coup béni des dieux. Et dès lors qu’on aura breloqué votre costume et baisé vos deux joues, vous n’aurez d’autre vie qu’une vie consacrée à vos médailleurs. Que vous le vouliez ou non, vous voici inféodé à la religion qui a fait de vous son apôtre.

L’Arménie d’aujourd’hui est fille de l’Arménie d’hier, à savoir l’Arménie soviétique. En tout, même en matière de médaille. Elle fait usage des décorations aussi bien dans son monde qu’au dehors, à savoir la diaspora. Le vingtième anniversaire de la République d’Arménie a été une belle occasion, cynique et solennelle, pour accrocher des médailles à nos sapins de Noel les plus en vue.  Les superlatifs, ce soir-là, ont fusé dans tous les coins. Les médaillés ont arboré des sourires empreints de narcissisme béat.   Et on ne sait selon quel tour de passe-passe, la diaspora de France, par quelques-uns de ses représentants,  est devenue une chose arménienne, un prolongement de l’Arménie. Pour tout dire, une voix de l’Arménie actuelle, de l’Arménie républicaine, de l’Arménie prospère, etc.

Loin de moi l’idée de mettre en doute la valeur et les qualités de nos élus médaillés d’un soir. Loin de moi. Loin de moi. Les mérites sont reconnus autant qu’ils sont indéniables. Mais je n’aime pas qu’on mélange les catégories, que le politique s’insinue dans l’artistique, que l’art se soumette au pouvoir, que la pensée qui émancipe se laisse piéger par la pensée qui aliène.

Passe encore qu’un artiste soit valorisé par ses pairs. On sait alors que c’est l’exigence esthétique qui reconnaît l’excellence esthétique. Quoi de plus gratuit ? Quoi de plus gratifiant ? Mais quand le pouvoir se substitue à l’ensemble d’une profession pour élever un artiste au rang des meilleurs, selon quel critère le fait-il ? Quelle arrière-pensée sinon celle d’intégrer le bénéficiaire dans ses rangs ? En d’autres termes, l’artiste qui fait choix d’accepter sa médaille d’un pouvoir quelconque accepte en même temps la figure politique de ce pouvoir. Il en accepte les actes autant que les paroles. Sinon l’artiste qui a de la dignité n’entre pas dans ce jeu malsain et ne serre pas les mains sales du pouvoir. Puisque tout pouvoir politique a forcément les mains sales, et le pouvoir actuel en Arménie autant que tout autre.

En acceptant de se faire médailler par l’Arménie d’aujourd’hui, l’Arménie qui appauvrit, qui humilie, qui jette les opposants en prison, une Arménie arbitraire, corrompue et cynique, les artistes de la diaspora se sont fait tondre. Et s’ils avaient à dire des choses critiques, à lancer des cris d’alarme ce soir-là, ils se sont auto-censurés. Car il y a parfois un honneur à refuser les honneurs. A préférer la lucidité aux vanités de ce monde. A défendre l’Arménie réelle contre une Arménie imaginaire, l’Arménie des hommes contre une Arménie dite éternelle.

*

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3 commentaires »

  1.  » la pensée qui émancipe se laisse piéger par la pensée qui aliène…. » – une parmi d’autres que je veux souligner, car,
    cher Denis, tu uses de formules avec une maestria toute … donikienne, qui ne cesse d’étonner !

    Commentaire par dzovinar — 20 décembre 2011 @ 6:50 | Réponse

  2. Le mérite n’a pas besoin de médaille joujou !
    Insensible aux sirènes de la reconnaissance, le Russe Gregori Perelman a refusé la médaille Fields,
    équivalent du Nobel pour les maths.

    Commentaire par Louise Kiffer — 20 décembre 2011 @ 10:38 | Réponse

  3. Bon pour Gregori Perelman je crois que le problème est un peu plus compliqué et qu’il ne s’agit pas seulement d’un courageux refus de médaille et du milion de dollars qui allaient avec . Il vit , d’aprés la presse , depuis longtemps maintenant avec sa vieille maman dans une maison misérable et en s’étant complètement coupé de toute forme de société humaine .
    Donig

    Commentaire par Donig — 20 décembre 2011 @ 2:55 | Réponse


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