Ecrittératures

8 janvier 2012

Je suis un enfant du mensonge

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,Denis Donikian m'agace — denisdonikian @ 2:28

Je suis une vie que je n’ai pas voulue. On peut choisir des choses, un mode d’existence, mais on n’échappe pas à cette chose qui est la cause souterraine de tout, de nos mythes intimes et de nos folies récurrentes.

Qu’est-ce qui me fait aller et venir en Arménie depuis des années, enchanté de m’y rendre, aussitôt écœuré de voir trahi mon propre enchantement ? On cherche à respirer, on ne rencontre que l’asphyxie.

Comme Arménien de la diaspora, je suis la création d’un mensonge. Enfant de parents dépossédés de leur enfance, brutalement et sans retour, de ce vert paradis qu’ils surajoutèrent ou substituèrent à l’enfance même de leurs propres enfants. Mes parents m’ont dépossédé de ma propre enfance au profit de la leur, plus merveilleuse que la mienne, d’autant plus merveilleuse qu’elle fut brutalement perdue et sans retour.

Ma mère me vantait les abricots de Malatia en faisant le geste d’en tenir un, gros comme ça. Pour un enfant de survivants, ce geste vous ouvrait aux images de l’Eden. L’Eden, l’Eden… L’Eden dont on vous chasse est l’Eden qui vous hantera toute votre vie, la vôtre et celle de toutes les générations qui naîtront de vous.

Mais s’ils avaient une saveur particulière, une grosseur peu commune, une couleur à nulle autre pareille, ces abricots de Malatia restaient des abricots. Ceux décrits par ma mère m’étaient racontés pour que je les cherche sans que me soit donné l’espoir de les trouver jamais.

Depuis, ma tête est tout entière cette quête-là. Je vais, je viens, je voyage pour assouvir une nostalgie qui n’est pas la mienne et qui m’a été inoculée au plus vif de mes images du monde en formation dans mon esprit.

Plus de cinquante ans après que mes parents l’avaient quittée, je me suis rendu à Malatia, la ville même où ils étaient nés, forcément pour toucher des yeux et reconnaître à pleine bouche les abricots de ma mère. La place où mon père aurait été apprenti boulanger n’était qu’une minable petite place, leur rue, si c’était encore leur rue, qu’une ruelle étroite et poussiéreuse, et leur chapelle avait été transformée en dépotoir…

Or, poursuivant ma quête, c’est en Arménie que j’ai cru toucher des yeux et reconnaître avec ma bouche ces abricots, les meilleurs au monde, dans le verger d’un cousin. En Arménie, loin de Malatia, mais dans une Arménie quand même. Ces abricots qui étaient censés m’ouvrir toutes sortes de portes sur le paradis arménien. Mais dans cette Arménie, c’est l’enfer de l’enfermement que j’ai retrouvé, la bêtise politique, la concurrence animale des hommes. Dans une Arménie, soviétique puis indépendante, j’ai vu des Arméniens asservis aux démences d’une démocratie falsifiée, citoyens d’une république de l’arbitraire et du mensonge.

C’est en Arménie que, agressé dans mon sommeil mythologique, j’ai compris qu’être arménien, c’était être fou et que j’étais moi-même perdu pour la raison.

On m’aura donc menti sur le monde. Et ce sont les miens qui m’auront fait ce que je suis. C’est leur folie héritée de l’histoire qui m’aura à mon tour rendu fou. Que pouvaient-ils faire d’autre ? Mais pas seulement eux. Par le silence qu’il faisait peser sur le génocide de 1915, sur le saccage de l’Eden, sur la déportation et la fuite de ceux qui y furent nés, le monde lui-même m’avait entretenu dans l’idée que rien n’avait eu lieu. Depuis cette date, tous sans exception, chacun à sa manière, les Arméniens se débattent comme des fous pour obtenir du monde le retour de la lumière.

Oui, ce fut un long silence et ce fut un temps de mensonge. Pendant des années, on a menti sur l’histoire et l’histoire a menti sur les Arméniens. Déjà, la folie des bourreaux avait rendu fous les survivants, d’une folie qui vous rend sourd au monde et muet sur votre monde. Durant cinquante années, ces Arméniens n’ont fait que murmurer entre eux sans oser dire au monde ce qu’ils savaient de ce monde-là. Ils y vivaient mais ne l’habitaient pas. Ils ne cessaient d’en être chassés.

Mes années d’enfance ont entendu ces murmures de massacres et ma jeunesse a fermenté dans ce meurtre de la mémoire arménienne. Mais, à la longue, plus éhonté devenait le mensonge du monde, plus fous devenaient les Arméniens. Cette folie arménienne, je la reconnais comme mienne aujourd’hui, au moment où le mensonge perpétue sa logique de l’effacement des Arméniens.

Si, comme Arménien de la diaspora, je suis en proie au désenchantement chaque fois que je me rends en Arménie, que dire du désenchantement des Arméniens qui y habitent, en proie aux folies de leur propre pays ? Venu en ce pays pour que viennent à moi ces merveilles qui sont les mensonges dont sont faits mes rêves d’Arménie, je suis envahi par l’absurde et le chaos. Venu avec mes folies pour m’en guérir, me voici plongé dans un pays de fous. Enfant d’un mensonge, je rencontre des enfants d’un autre mensonge, celui de leur histoire au quotidien. Eux et moi, frères floués, troués par d’insondables trahisons. Venu pour habiter enfin le monde le temps de quelques jours en Arménie, je me retrouve parmi des Arméniens qui n’habitent plus l’Arménie, sinon comme des fantômes ou des pantins manipulés, tant la politique du pays arménien a trahi la mystique des Arméniens pour leur pays.

Comme mienne aussi, je reconnais la folie qui habite les Arméniens d’Arménie, chaque jour plus impuissants à enrayer les logiques politiques de l’absurde qui sévissent en toute impunité contre leur humanité même.

Ma vie n’est vraiment pas la vie que j’aurais voulue, elle est restée celle d’une démence de l’histoire qui frappe encore, toujours et de toutes parts tout Arménien. Mais ce chaos qui m’habite et qui anime tout Arménien, qu’il soit de la diaspora ou d’Arménie, refusant de mourir de la mort même où on voudrait l’emmurer, est de ces chaos actifs qui condamnent les hommes à fabriquer leur humanité. Si, comme Arménien de la diaspora ou comme Arménien d’Arménie, je suis en lutte contre la surdité et l’absurdité du monde, c’est que je tiens les Arméniens, à l’égal d’autres hommes impliqués dans d’autres causes, pour des acteurs de la conscience qui habite ce monde-là.

Dans ce sens, si ma vie n’est vraiment pas la vie que j’ai voulue, c’est peut-être que la vie m’a voulu comme ça pour quelque chose qui serait « moi-même plus moi-même que moi ».  

Amen !

Octobre 2006

*

Texte repris et publié dans notre ouvrage Vers L’Europe, du négationnisme au dialogue arméno-turc (Actual Art, Erevan, 2008)

6 commentaires »

  1. Aucun texte ne saurait, mieux que celui-là, être repris à son compte par chaque arménien. C’est vrai, nous ne cessons de rêver à l’Arménie de nos parents. C’est toujours elle qui nourrit notre espérance, notre foi en l’avenir ; ces attentes ne seraient-elles donc que des rêves impossibles…Je veux croire que non.

    Commentaire par dzovinar — 8 janvier 2012 @ 7:38 | Réponse

  2. Nous ne pouvons pas reprocher à nos parents de nous avoir transmis leur nostalgie. Ma mère essayait de fair des « toutoumébeureks » défaut de toutoum, elle les faisait avec des carottes, qu’elle critiquait, car ‘là-bas’ elles étaient sucrées. Et tout le reste était à l’avenant. ces récits étaient nos contes de fées, nous y croyions comme les enfants y croient.
    La vie réelle se charge de nous désenchanter, mais selon notre caractère, nous réagissons avec amertume ou entrain.

    Commentaire par Louise Kiffer — 8 janvier 2012 @ 7:45 | Réponse

  3. Grâce à ce texte, je comprends mieux cette rage que tu as d’aller et venir en Arménie depuis des années.
    Tes écrits, Denis,éveillent en moi le « Hay » que j’ai toujours été…
    Même si humainement je me sens citoyen du monde…sans renier pour autant mes origines…Je pense qu’avoir conscience de ses racines est essentiel pour comprendre le malheur des autres.
    Depuis mon retour d’Arménie, le peu de temps que je consacre à la lecture, puisque mon blog me prend une bonne partie de mon temps, c’est lire du « Donikian » !
    Cette écriture m’emballe et me permet de me sentir plus proche de mon passé.
    Sans doute qu’inconsciemment depuis mon enfance , je ressentais un « manque »… mais un manque de quoi? je suis incapable de le dire…très sincèrement…
    Mon enfance a sans doute été sur protégée, et l’on a du m’épargner les côtés négatifs du passé, même si j’en ai entendu des bribes, en m’éduquant « peut être » dans ce qu’il y avait de meilleurs dans le « Haygagan »…?!
    A présent que j’ai les esprits plus clairs…je m’interroge et je constate…Ce n’est que le début d’une analyse…
    Merci…mais à qui? de m’avoir permis de te rencontrer.

    Commentaire par Alain BARSAMIAN — 8 janvier 2012 @ 10:50 | Réponse

  4. L’heure qui précède le lever du Soleil est la plus noire de la nuit. Pari Louys la Vie !!! :) Transformer le plomb en or, plonger dans le chaos et en ressortir fusant telle une énergie-Lumière. Denis, et si la Vie vous avait choisi comme un de ces grands Alchimistes ? ;) Annie.

    Commentaire par A.M. — 8 janvier 2012 @ 2:16 | Réponse

  5. Je ne sais quoi dire , quoi ajouter ( Bernard Dimey – le poète de Montmartre – dit dans une chanson : quand on à rien à dire et beaucoup de mal à se taire on atteint les sommets de l’imbécillité …) .
    Ton désenchantement me ( nous ) touche beaucoup Denis . Tu n’es responsable de rien et nos parents non plus . Bien au contraire , tu nous donnes beaucoup .
    Encore une fois , Dzovinar , Louise , Alain et Annie t’ont dit combien nous partageons tous ces souvenirs , tous ces rêves en partie perdus et , surtout , tout cet espoir qu’il nous faut savoir garder .
    Est-ce que tes écrits parviennent en Arménie ? Je suis sûr qu’un jour prochain , certains de ces enfants qui aujourd’hui s’amusent dans les rues de Yérévan ou dans des villages éloignés de la capitale prendront les décisions qui conviennent . Mais il est nécessaire pour cela que des poètes , ou des alchimistes , les fassent toujours rêver à un monde meilleur .

    Donig .

    Commentaire par Donig . — 8 janvier 2012 @ 4:25 | Réponse

  6. Je pense , Denis, que le mensonge peut n’être qu’un moment de la vérité. Tout dépend de la nature du mensonge.

    Le « mensonge » allégorique de ces fruits entre tous succulents fut certes une malédiction transmise , mais surtout une bénédiction lancée comme on lance un défi.

    Un défi de vie: « De toutes façons notre tragédie t’habitera quelle que soit notre capacité à la taire ou notre illusion à vouloir en empêcher la transmission, alors prends cette indicible souffrance sous la forme de délicieux fruits gorgés de vie . Ils seront le fil d’Ariane reliant notre Eden perdu à la vie d’homme qu’il te faut construire ». Car vivre est un devoir lorsqu’on est condamné à porter une telle part de mort en soi.

    L’Arménie perdue s’est tantôt sanctuarisée/nécrosée tantôt régénérée (selon les capacités et la force de vie de chacun) , mais surtout elle est devenue des millions. Tu es un parmi ces innombrables maudits porteurs d’arménité.

    Te faisant porter le poids d’un paradis par d’autres vécu et à jamais perdu, on te missionnait de te frayer coûte que coûte un chemin de vie . On ne sort pas indemne de pareilles injonctions : on en sort VIVANT .Et ce n’est pas facile d’être apostat à la mort semée en soi -par le bourreau, par les siens, par soi-même-

    Alors oui, ces petits mensonges sont l’humus nécessaire à la germination et l’éclosion de la vie.

    Il est d’autres mensonges, les vrais ceux-là, les définitifs, les implacables, qui doivent être pensés comme une expression de la MORT. En s’affirmant comme vérité irrévocable, le mensonge d’Etat turc est synonyme de mort perpétuellement reconduite dans le crime intemporel et toujours recommencé. Alors là oui, penser le mensonge c’est penser la mort.

    Et le mensonge organisé qui régit la vie des Hayastantsis n’est que le rejeton bâtard, le suppôt félon d’un mensonge dicté depuis les provinces de la mort (aujourd’hui devenues un grand Etat bien organisé et efficace avec un joli parlement et des lois qui sanctifient le mensonge et tant de rectilignes gazoducs et de si beaux détroits qui sont autant de goulots où s’étrangle la vérité…).

    Mais tu sais toi que la saveur de ces abricots de Malatia coule en toi depuis que les mots maternels porteurs de résilience endolorie t’en ont transmis la sève. Et ni la vérité monstrueuse d’une tragique réalité là-bas dans l’erzats de pays qui reste comme la soustraction d’une équation de mort jamais résolue , ni l’acharnement des tueurs de morts n’étoufferont l’espoir de voir germer les fruits de la vérité. Fruits que seul le Verbe féconde. Le Verbe féconde la terre autant qu’il la transmet (et ne sommes-nous pas de la terre ?).

    Et merci de partager avec nous autres Autres les fruits reçus et douloureusement cultivés car comme l’écrit Alain «  »Je pense qu’avoir conscience de ses racines est essentiel pour comprendre le malheur des autres » ». Car le narcisse-menq est une fleur puante et -pire que tout- stérile.

    Commentaire par Ruy — 8 janvier 2012 @ 9:00 | Réponse


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