Ecrittératures

5 février 2012

PROUVE-LE !

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 5:03

La grande blessure des Arméniens, profonde et désespérée blessure, permanente, vivante depuis un siècle, héritée depuis un siècle et jamais refermée, blessure que des hommes prennent un malin plaisir à raviver, des hommes sans humanité mais aussi des hommes prétendument humanistes, cette grande blessure, amère et mortelle des Arméniens du monde entier, c’est de devoir prouver, clamer, démontrer, crier, pleurer, se déchirer à dire et répéter que les morts de 1915 ne sont pas morts de mort naturelle, ne sont pas des morts ordinaires, mais des morts qu’on a forcés à mourir, par la faim forcée, la soif forcée, l’épuisement forcé, des morts qui n’en finissent pas d’avoir faim, d’avoir soif et qui sont fatigués de dire, de clamer, de prouver qu’ils sont morts sous le poids de la haine la plus horrible et que cette haine n’en finit pas de les faire mourir pour qu’ils se taisent, pour que leur voix s’épuise avec le temps, pour qu’ils n’aient jamais existé.

Depuis cent ans, au lieu de jouer au golf, d’écrire sur des paradis amoureux, de faire des enfants ouverts à la vie, les Arméniens sont minés par la voix de ces morts qu’on ne veut plus faire exister. Une conspiration des plus veules, venue du fin fond des années sanguinaires travaille à faire exister cette non-existence des Arméniens assassinés parce qu’ils étaient là où ils ne devaient plus être, parce qu’ils étaient ce qu’ils étaient, parce que des hommes ne les voulaient plus pour hommes à part entière. Et aujourd’hui, ce travail d’effacement se faufile même dans les intelligences les plus humanistes et son langage se substitue à l’indignation pour marteler que ce qui a existé n’a pas jamais réellement existé. Aujourd’hui, non seulement les bourreaux d’hier ont trouvé des héritiers dignes d’eux, mais aussi des porte-voix étrangers, des intellectuels capables d’intellectualiser la haine passée en raisonnements passifs, et qui démontrent que rien ne s’est passé comme les fils et les filles de victimes le disent, même s’ils consentent à dire qu’il s’est passé quelque chose.

Et c’est ainsi depuis cent ans. Mais aujourd’hui beaucoup plus qu’hier, les Arméniens vivants doivent prouver que des Arméniens ont trouvé la mort sans pouvoir comprendre, sans pouvoir se défendre, et qu’avant de mourir, ils ont été soumis à l’humiliation, transformés en objets de meurtre et de plaisir, de meurtre par plaisir, de plaisir par le meurtre, dépersonnalisés, animalisés par des hommes transformés en bêtes sanguinaires.  Les Arméniens doivent prouver ça. Ils croyaient trop naïvement que l’énormité du carnage suffisait comme preuve, mais non. Ils doivent entrer dans leur blessure pour l’étaler au grand jour car l’énormité du carnage est trop énorme pour être crédible. Les intellectuels qui ont l’art de tout intellectualiser doutent encore. Et les garants de la morale française qui intellectualisent la morale se gardent bien d’entendre le cri profond de la douleur arménienne. Ils préfèrent l’avenir au passé trouble et au nom de cet avenir tasser sous leurs pieds ce passé noir de l’humanité qui monte à leurs oreilles après cent années de solitude.

Les Arméniens vivants croyaient naïvement que le poids des Arméniens morts dans les annales de l’humanité serait assez pesant pour que leurs voix désespérées fassent l’unanimité des hommes. Mais non. L’humanité n’a cure des morts injustes et peut aisément les oublier si les morts ne lui rappellent pas qu’ils sont morts injustement. Ce sont ces morts qui subsistent en chaque survivant, en chaque héritier, pour que leur voix porte jusqu’aux oreilles des hommes qui ont l’humanité chevillée au cœur. Ainsi chaque Arménien donne-t-il de la voix pour que le grand Criminel reconnaisse son grand Crime. Chaque Arménien toujours et partout, inlassablement et jusqu’à plus soif, jusqu’à épuisement de ses forces, toujours et partout, dit, clame et crie, sans jamais rien céder aux intellectuels qui intellectualisent tout, que l’histoire de l’humanité, loin d’être encore pacifiée, doit reconnaître, panser et réparer la blessure arménienne comme toutes les blessures des blessés du monde doivent être reconnues, pansées et réparées.

Alors les Arméniens pourront jouer au golf, écrire des romans d’amour et faire des enfants ouverts à la vie.

Denis Donikian

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2 commentaires »

  1. Cet article exprime parfaitement ce que ma famille et moi ressentons douloureusement. Il me semble que jusque vers les années 80, nous vivions normalement, nous lisions beaucoup, nous nous intéressions à notre histoire,
    mais aussi à une variété de domaines…
    A l’école et autour de nous, on ne parlait jamais de génocide. Nous connaissions le passé de nos parents, nous en parlions parfois à nos camarades et amis, mais personne ne contestait les faits. Puis la Turquie s’est mise à nier le génocide, c‘est là que notre souffrance a commencé. Beaucoup d’entre nous ont commencé à restreindre leurs activités pour se concentrer sur les témoignages de la réalité du génocide. Mais le gouvernement turc continue toujours à nier.
    J’ai traduit des centaines et des centaines de récits, parlant des massacres continuels des Turcs et des Kurdes, de la façon dont tout cela se passait, dont tout a été organisé à partir de 1914, mais la Turquie a effacé les traces, et s’est mise à nier. Depuis, nous y pensons jour et nuit et nous souffrons de cette négation.
    Mes grands-parents et mes parents sont morts, ils racontaient souvent ce qu’ils avaient vécu, ils pensaient à leurs disparus, mais ils voulaient tourner la page, et vivre comme tout le monde. Pour moi, cela n’est plus possible.

    Commentaire par Louise Kiffer — 5 février 2012 @ 7:27 | Réponse

  2. Je garde espoir que ce déni perpétuel touche à sa fin, que l’état turc en ressente pleinement la honte, avant que mon existence ne s’achève ; je ne peux imaginer d’avoir à transmettre ce fardeau à mes enfants et petits enfants qui méritent une vie de lumière, tournée vers l’avenir. Notre peuple n’a-t-il pas assez souffert.

    Commentaire par dzovinar — 6 février 2012 @ 7:50 | Réponse


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