Ecrittératures

18 février 2012

L’Arménie m’est un roman

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 3:06

Et si le meilleur de l’Arménie n’était d’exister que pour être un roman ? Car on ne l’habite pas. Mais on fait jouer aux habitants une certaine comédie de l’existence humaine. On me dira, certes, que tous les pays font dans le même genre. Non pas. Si je parle au nom de mes sens et de mon coeur, la France et bien des pays européens gèlent mon imaginaire et sont dépourvus d’intérêt romanesque. Je m’en étonne moi-même. La France des grands romanciers m’est une France trop normale pour exciter toute audace créatrice. C’est un répulsif, une chambre froide, un monde poli par l’ennui. Un monde qui a perdu la vertu du tragique et qui en rit pour tenter de lui échapper. D’ailleurs, les romans qui s’y écrivent en font le diagnostic. Ils commentent pour la plupart les stagnations de la vie. Il me suffit de rentrer d’Arménie pour sentir brutalement le changement de climat. Dès l’aéroport, la discipline des contrées modernes me happe et tempère mon allure.  Mon pas se soumet au pas général. Je suis un corps sans cesse harcelé de slogans et qui n’a d’autre hâte que celle de leur échapper. Certains me diront que voilà bien de quoi écrire. Mais tous ceux qui ont pris leur plume avant moi pour décrire ce monde écœurant ont déjà fait le tour du propriétaire. Un monde pris au piège de sa propre vitesse et de son cynisme. Non. Mieux vaut l’expatriation. Et la patrie de mon écriture reste l’Arménie. Depuis quarante ans, l’Arménie. Comme d’autres pays  pour d’autres créateurs amoureux.

L’Arménie depuis quarante ans n’a jamais été autre chose qu’un pays à forte teneur romanesque. Depuis quarante ans que je la fréquente, j’ai appris à voir combien les hommes se confrontent aux duretés de la vie. A peine avez-vous posé le pied sur cette terre qu’elle vous parle littéralement. Elle ne vous lâchera plus tout au long de votre séjour. L’Arménie est un pays bavard. Qui gémit, se plaint, pleure, demande, s’exhibe… Quand elle se tait, c’est pour donner la parole aux paysages les plus puissants au monde. Dès lors, tout en vous devient verbe. Vous ne pouvez pas demeurer inerte, il faut qu’à votre tour votre parole se libère, cherche la note juste, dise la bonne hauteur de vos émotions. Quant à ceux qui n’ont pas l’écriture pour mode de vie, je sais qu’en eux aussi ce pays déchaîne des choses sourdes, douces et violentes plus qu’ailleurs. Est-ce là l’effet d’un exotisme ? J’en doute. Mais pour un Arménien de l’extérieur, l’Arménie n’est pas un pays aussi éloigné de son âme que n’importe quel autre. Il y trouve des repères précieux qui soutiennent son imaginaire même si son existence n’adhère pas pleinement aux vicissitudes et aux vices des autochtones. Dedans tout étant dehors, c’est alors que les choses se meuvent devant ses yeux comme s’il tissait une trame romanesque. Aux indigènes, il manquera toujours cette inadéquation qui agit sur l’esprit de leurs frères étrangers. Les indigènes sont dans une telle conscience de leur monde qu’ils sont empêchés de le conformer au policé des sociétés européennes ou même animales. Dès lors, l’absurde devient la règle, la cruauté sa putain. La matière vivante grouille de débordements, vacille en quête d’équilibre, se cherche une voie et plonge dans les grossièretés de l’inattendu. Et le mensonge est tel que le quotidien vous semble une songerie.  La vie explose de tous côtés. Il suffit alors de recueillir les fragments d’une existence collective déglinguée et de les réajuster pour les composer en un système romanesque vivant.

Je voulais en donner la preuve. Je l’ai fait avec Vidures. Longtemps j’ai marché dans Erevan et hors de Erevan avec l’impression d’entrer dans la chair du roman arménien. Jusqu’au jour où les souvenirs d’une fréquentation de quarante ans ont fusionné. Et même les éléments qui ne sont pas entrés directement dans la composition du texte semblent présents en filigrane. Ils jouent comme soutiens invisibles aux images, aux symboles et aux faits qui y sont décrits. Sans eux, tout s’écroulerait. Mais la preuve par Vidures que  l’Arménie est un roman serait qu’un lecteur, un seul, après les visites obligées aux monastères, demande à un taxi de le conduire à la décharge et au cimetière qui se font face sur la route de Noubarachen… Ou bien qu’il jette à la poubelle de sa résidence un exemplaire du livre, certain qu’il rejoindra son lieu d’inspiration. N’est-ce pas déjà un roman qui se dessine ?

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2 commentaires »

  1. Personnellement je comprends le sentiment de Denis. Je comprend ce qu’il exprime. Sur tout ce que l’Arménie a pu lui inspirer et lui inspire encore.
    Depuis mon aller retour dans ce pays que je n’ai découvert qu’UNE seule et unique fois, je suis touché au plus profond de mes sens et encore bouleversé de ce voyage.
    Très sincèrement je ne crois pas être arrivé au bout de mes peines et je suis loin d’en avoir fait le tour.
    Alors imaginez lorsque cela fait 40 ans que vous sillonnez un pays, combien cela peut vous marquer à vif ?
    De voir l’évolution et les changements au fur et à mesure des évènements que le pays a traversé…doit être un véritable traumatisme .
    Mais la force et le pouvoir de Denis est tel que grâce à lui, grâce à ses écrits, nous pouvons mieux comprendre ce pays.
    Denis a l’art de nous dire avec sincérité, justesse et de décrire sans complaisance ce qu’il s’y passe et nous avons les réponses, non seulement à toutes les questions que nous pouvons nous poser mais à toutes celles qui nous sortent de l’esprit.
    Merci encore Denis pour toute l’énergie que tu nous transmet, merci de nous faire comprendre ce qu’était, ce qu’est et les espoirs que nous pouvons tirer de tes pensées tes opinions et émotions sur ce pays oublié de beaucoup et que l’on nomme Arménie.
    Merci!

    Commentaire par Alain BARSAMIAN — 18 février 2012 @ 10:55 | Réponse

  2. *** Quand à ceux qui n’ont pas l’écriture pour mode de vie , je sais qu’en eux aussi ce pays déchaîne des choses sourdes , douces et violentes plus qu’ailleurs .
    Denis Donikian . *** ( C’est malheureusement mon cas , Denis ! )

    *** Je voudrais voir quelle force au monde peut détruire cette race , cette petite tribu de gens sans importance dont l’histoire est terminée , dont les guerres sont perdues , dont les structures se sont écroulées , dont la littérature n’est plus lue , la musique n’est pas écoutée , et dont les prières ne sont pas exaucées .
    Allez-y , détruisez l’Arménie ( je pense aux politiques actuels et aux oligarques à l’intérieur de l’Arménie . Donig ) ! Voyez si vous pouvez le faire . Envoyez-les dans le désert . Laissez-les sans pain ni eau . Brûlez leurs maisons et leurs églises . Voyez alors s’ils ne riront pas de nouveau , voyez s’ils ne chanteront ni ne prieront de nouveau. Car il suffirait que deux d’entre eux se rencontrent , n’importe ou dans le monde , pour qu’ils créent une nouvelle Arménie . William SAROYAN .***

    Cette page , Denis ,  » l’Arménie m’est un roman  » me conforte dans ce bonheur d’être un membre de cette communauté et ce malgré toutes les peines , tous les tourments et toutes les tragédies vécues et ressenties pour elle et par elle . Tous nos jeunes d’Arménie et de la diaspora sont prêts à prendre cette relève indispensable qui leur revient .

    Donig .

    Commentaire par Donig . — 19 février 2012 @ 1:58 | Réponse


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