Ecrittératures

27 mai 2012

Vient de paraître: Le vardig de medz mayrig.

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,Denis Donikian m'agace — denisdonikian @ 5:55

 

 

 

Depuis quelques années, les éditions Guillemets publient dans leur collection Arméniales des ouvrages sur la mémoire arménienne, écrits à partir de documents, photographiques ou autres. En l’occurrence, cette fois, il s’agit d’un linge intime qui va susciter dans l’esprit du petit-fils de celle qui le portait une série d’évocations propres à rejoindre la grande histoire, celle du génocide de 1915. Garabed Garabédian, garagiste de son métier, a voulu par ce livre non seulement apporter sa contribution à la littérature du témoignage, mais surtout ressusciter la figure d’une mère arménienne à travers les tribulations de sa culotte. Une culotte, il faut le dire, sans conteste confectionnée sur les hauts plateaux anatoliens où sévissent les froids et parfois les viols. Dure à l’arraché, bien fermée aux cuisses, remontant plus haut que le nombril et surtout coupée dans un tissu si rêche qu’il devait probablement gratter aux fesses.

 

Denis Donikian : Comment vous est venue l’idée de ce livre.

Garabed Garabédian : Comme garagiste mécanicien, j’avais toujours besoin de chiffons. Un jour, j’ai demandé à ma mère de m’en trouver. Elle m’a dit d’aller voir au grenier. J’y ai découvert une valise en carton que mes grands-parents avaient utilisée durant leur exode pour venir en France. Et là, qu’est-ce que je vois ?

DD : Le vardig de medz mayrig Aroussiag, c’est-à-dire la culotte de votre grand-mère.

GG : C’est ça. Propre, repassé et tout… Il faut dire que dans mon enfance on étendait le linge sur des fils au milieu du jardin. Et les vardigs de ma grand-mère flottaient au vent, vu qu’ils étaient assez larges. C’est ainsi qu’ils se sont incrustés dans ma mémoire.

 

DD : Et maintenant que vous êtes à la retraite, vous avez voulu ressusciter votre grand-mère à travers l’une de ses culottes.

GG : Pas seulement ma grand-mère, mais toute l’histoire oubliée des Arméniens de Malatia.

 

DD : Encore fallait-il remplir cette culotte d’évocations adéquates.

GG : Je pars de l’invention de l’alphabet arménien, de la christianisation de notre peuple, en passant par la bataille d’Avaraïr, puis je brosse un large tableau de l’invasion par les Turcs des territoires arméniens, sans oublier le sublime Ararat, et j’aboutis ainsi forcément au vardig de ma grand-mère qui est le moment où tout se déchire…

 

DD : Vous voulez parler du vardig ?

GG : Le vardig est ici le symbole du destin arménien. Celui de ma grand-mère ne s’est jamais déchiré. C’était comme si elle avait eu un drapeau dans ses pantalons. Au pays, les femmes portaient des sortes de pantalon. D’ailleurs, les vardigs de ma grand-mère serraient bien au corps. Si bien que lorsque des villageoises turques se mirent à fouiller les déportées arméniennes jusqu’en leurs intimités en quête de bijoux ou d’argent, avec elle, elles durent renoncer assez vite , car elles avaient beau tirer dessus, ça restait collé au corps. C’est ainsi que ma grand-mère a sauvé tous les siens de la famine.

 

DD : Et c’est grâce à son vardig que vous êtes en vie.

GG : C’était la moindre des choses de lui rendre hommage, non ? D’ailleurs, quand je l’ai eu en mains, l’idée m’est venue d’en confectionner en série dans toutes les tailles, avec comme slogan publicitaire : culotte anti-viol garantie, ayant traversé sans encombre un génocide.

 

DD : Mais votre grand-mère devait avoir un truc quand même pour faire ses besoins naturels quand ça devenait urgent.

GG : Elle devait avoir sa méthode, c’est sûr.

 

DD : Mais qu’est-ce qui vous permet d’affirmer qu’elle a traversé toute l’Anatolie jusqu’aux déserts syriens sans encombre. Qui sait si elle n’a pas été violée par un soldat turc comme cela arrivait souvent.

GG : Ses vardigs témoignent pour elle. Aucun accroc nulle part. Un tissu aussi résistant que plusieurs fédaïs réunis.

 

DD : Ces choses–là ne s’avouent pas. Surtout à son petit-fils. Dieu sait si votre père n’avait pas du sang turc dans ses veines.

GG : Qu’est-ce que vous allez chercher ?

 

DD : Finalement qu’avez-vous fait du vardig de votre grand-mère trouvé dans sa valise en carton.

GG : Mais un livre, vous voyez bien. Un livre. Et puis, ce vardig d’Aroussiag, je l’ai encadré pour mon salon.

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8 commentaires »

  1. Quand j’étais petite, maman ne nous achetait pas de culottes, c’est ma grand’mère qui les cousait, avec un tissu solide.Elle nous cousait aussi des « soutiens gorge » alors que nous n’en avions pas encore besoin, loin de là ! Et nos mères nous prévenaient : « si un homme vous propose des
    bonbons, surtout n’acceptez pas ! »

    Commentaire par Louise Kiffer — 27 mai 2012 @ 6:37 | Réponse

  2. Rien que le titre m’a fait mourir de rire, car ce mot en arménien « vardig » a une connotation très humorisitique – c’est ce que j’ai toujours ressenti, peut-être à cause d’une ritournelle de mon enfance : « vaï Tamara, Tamara, vardigit patchan guereva, ver kaché vor tchereva, vertche chad amot gela … LOL !!! C’est vrai aussi, comme le souligne Louise, que nos grands-mères ou tantes de la maisonnée, confectionnaient leurs dessous ; c’est ainsi que m’échut le premier soutien-gorge que j’eus à porter (j’avais de quoi mettre dedans !) et qui était un « héritage » du vivant de ma tante (qui avait environ 25 ans à cette époque ) !!
    Pour en revenir au livre – tout de même – nul doute qu’il apporte la preuve que le vardig fut un rempart infranchissable en son temps … MDR !!!

    Merci Denis pour ce rafraichissant sourire dominical !

    Commentaire par dzovinar — 27 mai 2012 @ 8:01 | Réponse

  3. Le moindre indice qui surgit de notre mémoire est d’une importance capitale. Il nous transporte loin dans notre enfance et nous révèle, aujourd’hui, la richesse de ces souvenirs, notre richesse. Se laisser aller à une introspection est toujours une démarche positive. C’est nous réconcilier avec nous même et la clef du bonheur.
    Merci Denis !

    Commentaire par Barsamian — 27 mai 2012 @ 10:26 | Réponse

    • Barsamian ! Tu n’as pas vu que je me moquais de ce procédé et de ceux qui l’utilisent ? J’espère que oui.

      Commentaire par denisdonikian — 27 mai 2012 @ 1:26 | Réponse

  4. Avec ton histoire Denis , tu viens de me faire remonter presque 70 années en arrière . Ma Medz MaÏrig qui était de Zara ( je pense à elle presque chaque jour ) portait de longs caleçons qui arrivaient à ses genoux ( des tcharvas ? ) et me tricotait tous mes slips de garçon en fils de soie artificielle que ma mère ramenait de l’usine dans laquelle elle travaillait . Si j’en avais gardé un , je crois bien que je l’aurais encadré également …

    Commentaire par Donig . — 28 mai 2012 @ 2:12 | Réponse

  5. Denis…même tes fictions sont Géniales!

    Commentaire par Barsamian — 28 mai 2012 @ 3:24 | Réponse

  6. Et si Medz Mayrig avait rencontré un zouave ?…

    Commentaire par Laurent Mélikian — 29 mai 2012 @ 1:31 | Réponse


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