Ecrittératures

31 juillet 2012

E viva Armenia ! (9)

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,E VIVA ARMENIA ! — denisdonikian @ 2:25

 

Arméniens pauvres. Pauvre Arménie !

L’Arménie est un vaste marais de misère parsemé d’îlots plantés de hauts arbres à l’abri desquels prospèrent de cyniques roitelets. Ces îles communiquent entre elles pour tisser un réseau d’ententes multiples et préparer leurs pièges, leurs filets, leurs ruses de chasse afin de pomper le peuple jusqu’à sa dernière goutte de sang.

Nous avons assez dit dans Vidures à quelles extrémités on avait réduit les derniers des Arméniens, notre classe d’intouchables, pour éviter d’y revenir. ( On pourra lire également sur ce blog les articles suivants : Le caleçon du président, Tracteurs et détracteurs, Aznavour se rebiffe. Moi aussi (deuxième), Aznavour se rebiffe. Moi aussi., Histoires ordinaires de nos folies, Pauvre Arménien )

Le communisme tant décrié avait au moins ceci de bon qu’il menaçait de sa foudre les individus douteux, les voyous les plus durs, enfiévrés par l’esprit du capital. Aujourd’hui cet esprit a trouvé son terreau fertile pour faire de la politique à des « faims » personnelles.  La prospérité du petit nombre d’élus est proportionnelle à la désespérance de tous les autres. Longtemps en Arménie l’inadmissible, le scandaleux, le flagrant délit d’arrogance ont sévi sans même soulever le cœur des Arméniens. Mais nous verrons plus loin que sont de plus en plus comptés les jours des nantis de la politique officielle, des députés de la chose privée, de cette classe de privilégiés qu’entretient le pouvoir dans le seul but de se  perpétuer.

En attendant, les familles pauvres  d’hier s’appauvrissent davantage aujourd’hui. Les chiffres sont froids, mais la déréliction s’éprouve dans la chair même.

L’agence nationale des statistiques estime que 70% des familles ayant au moins quatre enfants vivraient dans la pauvreté. Alors que 36 % de la population dans son ensemble vit en dessous du seuil de pauvreté. « À l’heure actuelle, seulement 67 % des familles extrêmement pauvres et 26 % des familles pauvres reçoivent des prestations familiales sur une base régulière. Mais c’est encore en dessous des niveaux de 2008, » estime Emil Sahakian, porte-parole pour le bureau arménien de l’Organisation des Nations Unies pour l’enfance UNICEF. Il démontre par ailleurs qu’il en coûterait seulement 0,1% du Produit Intérieur Brut de l’Arménie si l’État couvrait en prestations familiales tous les ménages classés comme « extrêmement pauvres ».

En somme, l’Etat, dans son immense générosité, est plus soucieux des nababs qui le soutiennent que de la piétaille qui le pompe. C’est stratégique et c’est l’Arménie.

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Voir également ICI

 

30 juillet 2012

E viva Armenia ! (8)

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,E VIVA ARMENIA ! — denisdonikian @ 4:38

Petits meurtres entre amis

Puisque l’Etat arménien n’est pas à un paradoxe près, on peut enfiler ses perles comme des brochettes. S’en accommoder par résignation peut entraîner des souffrances, des cris, votre bon sens s’en trouver mal. La logique arménienne est une danseuse du ventre dont les contorsions feraient rire une jument en train de piétiner un ministre de la santé. Tel est le génie du peuple. C’est que cet Etat veut bien courir après l’Europe pourvu qu’on lui laisse sa culture de l’extravagance. Ainsi, dans l’état actuel des choses, le peuple arménien étant menacé dans son intégrité même, on pourrait attendre de ses dirigeants qu’ils préservent le petit reste que leur a légué l’histoire. Par exemple, qu’ils aient une politique hygiéniste et nataliste primant sur tout. De fait, la préservation de l’espèce arménienne est le cadet de leurs soucis. L’Etat affairiste est un Etat meurtrier : il encourage les entreprises qui rapportent, même celles dont l’activité est reconnue pour donner des maladies graves et entraîner la mort.

Avec l’Arménie, les cigarettiers n’ont pas d’allié plus complaisant.  Voici dix ans, alors que les pays européens tiraient la sonnette d’alarme sur les méfaits du tabac et mettaient en place une réglementation pour limiter le tabagisme actif et passif,  on pouvait voir, suspendus sur les grandes artères d’Erevan, des panneaux publicitaires vantant telle ou telle marque de cigarette. Aujourd’hui, tout le monde sait que le tabac est cancérigène, sauf l’Arménie. L’Arménie, c’est business business. Et comme la cigarette y contribue, on augmente la dose. Il faut bien peupler les hôpitaux ! Etant donné que les maternités sont de moins en moins fréquentées, place aux cancéreux ! Dernièrement, une nouvelle à vous faire cracher les poumons est passée totalement inaperçue tant elle était stupéfiante. Une session du gouvernement arménien se serait tenue à Artashat, dans la province de l’Ararat, à 40 km au sud d’Erevan. A cette occasion, on aurait révisé la décision antérieure sur le nombre de cigarettes par paquet. Si jusqu’ici les producteurs pouvaient y placer 10 ou 20 cigarettes, désormais les compagnies de tabac seraient autorisées à en mettre de 25 à 40. Le génie arménien, je vous dis. Le génie arménien. A l’heure où on estime que le tabac tue environ 6 millions de personnes chaque année dans le monde, où l’Europe exige que les paquets soient illustrés d’une photo choc, les Arméniens auraient-ils inventé la manière de les bourrer avec 40 clopes ? Ne cherchez pas ailleurs. Ça se passe bien en Arménie juste avant que le ministère de la santé n’annonce que 54,7 % des hommes arméniens âgés de 20 à 65 ans fument.

Intoxiquer pour intoxiquer, pourvu que ça fasse bouillir le chaudron économique. Qui songerait à avertir la jeunesse sur les dangers du tabagisme ? Qui aura vu à la télévision des clips de mise en garde ? Qu’on songe au tableau pathétique de ces familles où le mari enfume son monde : femme, nouveau-né, grand-père, grand-mère, veau, vache, cochon, couvée…  Mais fumer serait devenu patriotique : plus vous goudronnez vos poumons, plus vous enrichissez le pays. Pour autant, si l’Arménie regorge de pauvres, il est probable que l’argent de votre dépendance se jouera dans les casinos plutôt qu’il n’aille soulager les déchus de la société arménienne.

(Question goudronnage de poumons, les Arméniens ont aussi les brochettes appelées khorovadz. Cette viande qu’on parfume à la fumée de graisse brûlée et de charbon. Mais on ne va pas casser les habitudes culinaires du primitif qui sommeille en chaque Arménien.  Les traditions, c’est tellement bon ! Et c’est sacré.)

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Prochain article : Arméniens pauvres. Pauvre Arménie ! 

28 juillet 2012

E viva Armenia ! (7)

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,E VIVA ARMENIA ! — denisdonikian @ 10:49

Arménie terre d’écueil

 Hranouche Hakobian  n’a-t-elle pas été prise au piège de son appel à regagner la mère patrie avec l’émergence des événements syriens ? En effet, comment s’accommoder brusquement d’une immigration massive d’Arméniens moyens ou pauvres quand pendant vingt ans l’Arménie a mis le surplus de ses ressortissants à la porte dans le but de s’enrichir par le vide ? Pas de n’importe quel Arménien. Pas d’Arméniens islamisés qui correspondraient si peu à l’appellation contrôlée par notre Eglise orthodoxale, nationale et monocéphalique. Non. Mais des Arméniens en danger de mort. Des Arméniens en quête d’amour. Des Arméniens ayant tout quitté pour trouver un havre de paix.

Ici, mieux vaut donner la parole à un témoin local pour éviter d’ajouter une louche de fiel à ce qui a déjà été dénoncé. Evoquant, à la mi-juillet 2012,  l’accueil de ses compatriotes syriens par le gouvernement arménien, Haïk Aramian, dans son éditorial au journal Lragir, parle de « Haute trahison ». Ces Arméniens de Syrie qui avaient toujours été bien traités par le clan El-Assad, craindraient en effet des représailles de la part d’opposants qui viendraient prendre le pouvoir. Ne sachant à quel saint se vouer, ils n’auraient que l’Arménie où se tourner en toute urgence. L’Arménie comme le pays au monde qui leur serait le plus proche, le plus naturel. Mais, dit l’éditorialiste, « ils sont terriblement mal traités. Ils ont des problèmes avec les passeports et l’hébergement. En outre, le transporteur national arménien a profité de la commode occasion pour augmenter le prix des billets d’avion Alep-Erevan. La situation était similaire lorsque les Arméniens ont quitté l’Irak pour l’Arménie. »

Qu’on entende bien. Loin d’arrêter le business, le malheur arménien est d’abord une opportunité pour les affairistes d’améliorer leur ordinaire. On avait déjà vu, après le séisme, comment les logements de fortune offerts par les Européens étaient revendus aux déshérités. On savait aussi que le ministre de la santé avait revendu des appareils de dialyse offerts par l’UMAF (Union Médicale Arménienne de France)… Ici, le prix des billets d’avion fixé par la compagnie aérienne Armavia était de 670 dollars, soit 150 dollars de plus qu’un billet normal. En occident, les prix augmentent avec la demande en haute saison. En Arménie, ils augmentent avec la détresse des Arméniens. En fait, dans le cas présent, il semblerait que certains hommes d’affaires auraient voulu punir par une taxe des Arméniens en danger venus chercher refuge en Arménie.

Dans son immense et généreuse naïveté, Haik Aramian fait ensuite remarquer que l’état catastrophique de la démographie en l’Arménie devrait normalement inciter le gouvernement à accueillir ces arrivants à bras ouverts. Il précise : « Les Arméniens de ces communautés sont précieux, non seulement en termes de démographie, mais aussi ils ajoutent de la couleur et des compétences à la grise routine de l’Arménie. » Puis revenant à plus de lucidité : « Cependant, la réalité est tout autre. En fait, la haute trahison est commise. Bien qu’on ne puisse pas s’attendre à autre chose de la part du système pénal oligarchique qui vole, humilie et s’exclut en s’éloignant, non seulement de ses propres citoyens, mais aussi de nos compatriotes en difficulté pour son propre intérêt et les monopoles. »

La vérité concernant l’attitude du gouvernement envers ces réfugiés se tient dans la déclaration du porte-parole du Ministère de la diaspora, Tevos Nersisian, au cours d’un entretien au journal Haykakan Jamanak. « Nous ne sommes pas intéressés par la désintégration de notre communauté en Syrie ». Cette pensée court dans tous les ministères. Et ce n’est pas le fait que Hranouche Hakobian prétende être en contact quotidien avec la communauté arménienne de Syrie qui nous fera penser le contraire. Selon Vartan Oskanian, ancien Ministre des Affaires étrangères, « Pas un seul fonctionnaire arménien ne s’est rendu en Syrie depuis au moins huit mois ». C’est dire. Et le journaliste de Haykakan Jamanak d’ajouter : « En fait, nous avons besoin de la diaspora arménienne uniquement pour l’envoi de fonds, pour venir en Arménie quelques jours voir [le Mont] Ararat, louer des chambres à des prix astronomiques et justifier l’existence du Ministère de la diaspora ».

Les Arméniens de Syrie s’en rendront vite compte et quitteront l’Arménie comme l’ont fait les Arméniens d’Irak. S’il n’y a rien de bon pour les natifs d’Arménie, on se demande comment le gouvernement pourrait apporter quelque chose à partir de ce rien-là à des Arméniens qui ont tout perdu, même l’espoir d’être correctement accueillis par le seul pays au monde qui leur ressemble un peu.

En vérité, rien n’est plus stupide que de vouloir confier sa vie à un régime qui a de la stupidité et du cynisme à revendre. Qu’on songe aux Arméniens de France partis en 1947 la fleur à la bouche pour rejoindre les verts pâturages de la terre ancestrale. Qu’on songe au racisme interne dont ils ont fait l’objet de la part de leurs frères en place. On se demande si ce n’est pas le même fonds de rejet qui a cours aujourd’hui avec les Arméniens de Syrie, demain avec ceux d’Iran.

En somme, si la France devait par malheur subir les fléaux de la peste et du choléra réunis, mieux vaudrait aux membres de la communauté arménienne mourir sur place que de chercher refuge en Arménie. Sachant qu’ici on peut être soigné par humanité. Et que là-bas on vous donnerait la mort par intérêt.

P.S. Depuis que le texte ci-dessus a été écrit des changements auraient eu lieu en faveur des Arméniens de Syrie. On peut se réjouir que des manifestations aient dénoncé l’inertie des autorités envers les frères de Syrie en difficulté. Ainsi leur serait facilité l’octroi de la citoyenneté arménienne. Environ 6.000 ressortissants syriens d’origine arménienne auraient demandé leur naturalisation à l’Arménie depuis le début des événements en Syrie. En cas d’urgence, le gouvernement serait prêt aussi à multiplier les vols entre Alep et Erevan. Mais dans le même temps, Hovannes Sahakian, responsable du Parti républicain, aurait souligné qu’Erevan ne souhaitait pas encourager les Arméniens syriens à quitter leur pays en masse et à organiser leur évacuation, pour le moment. Par ailleurs, un des leaders de la communauté arménienne de Syrie aurait déclaré, sous couvert d’anonymat : « En fait, il n’y a pas de programme d’Etat spécifique visant à soutenir la migration des Arméniens de Syrie vers leur patrie ». Ajoutant : « …les Arméniens de Syrie veulent retourner dans leur patrie historique, trouver un logement et ouvrir leur entreprise. De très nombreux hommes d’affaires arméniens de Syrie souhaitaient déménager leur entreprise en Arménie. Cependant, après avoir fait une étude de terrain et avoir pris connaissance des « règles du jeu », ils ont abandonné cette idée. Ils ont été effrayés par les lois et l’iniquité qui règnent en Arménie ». « En Arménie, les impôts sont très élevés, et l’on peut tout simplement faire faillite. Tout le monde sait l’attitude qu’a l’Arménie envers les Arméniens de la diaspora, en particulier envers les entrepreneurs : on doit payer un pot de vin à quelqu’un, payer pour les durs à cuire, et en même temps payer des impôts élevés. En général, le climat des affaires en Arménie n’encourage pas les Arméniens de Syrie à investir dans leur patrie historique, même s’ils ont un immense désir de le faire ».

Ces propos corroborent l’idée selon laquelle, en réalité, l’Arménie n’est pas à même d’accueillir en masse des Arméniens de la diaspora. On ne saurait le lui reprocher étant donnée l’insuffisance des infrastructures. Par ailleurs, les Arméniens peuvent fuir la Syrie pour sauver leur peau, mais leurs habitudes culturelles auront beaucoup de mal à s’adapter à la mentalité arménienne, au-delà du fait qu’ils auront perdu leurs propres repères. Mais on voit aussi que les lois et la corruption qui règnent en Arménie ne donnent pas envie aux entreprises syriennes tenues par des Arméniens de s’y implanter. Ce qui est fort dommageable pour le pays, car il se coupe d’un moyen qui lui est offert pour prospérer. Ce cas démontre l’inconséquence des propos de Hranouche Hagobian quand elle demande à la diaspora d’investir en Arménie. C’est dire encore une fois que l’Arménie a l’art sinon de s’autodétruire du moins de multiplier des obstacles devant ceux qui pourraient donner du travail aux Arméniens. Ces événements syriens, pour tragiques qu’ils soient, étaient une occasion rêvée pour que des entrepreneurs de la diaspora s’impliquent en Arménie et pour que l’Arménie fasse tout pour les y aider. Mais qu’est-ce qui peut arriver à bout de la bêtise, de l’inertie et de l’arrogance ?

 

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Prochain article :  Petits meurtres entre amis

27 juillet 2012

E viva Armenia ! (6)

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,E VIVA ARMENIA ! — denisdonikian @ 11:53
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L’émigration catastrophe

Dans la rubrique « L’Arménie ajoute aujourd’hui de la perte aux pertes d’hier et d’avant-hier », l’émigration entamée dès avant l’indépendance commence seulement à inquiéter. On oublie trop souvent que les vingt ans d’existence de la République d’Arménie ont été vingt ans d’hémorragie continue. Vingt années durant lesquelles tout a été fait par l’Arménie pour jeter des Arméniens hors de leur pays. Qu’on n’aille pas croire que seules les conditions économiques, conjointement à un désir de changer d’air, soient à l’origine des départs. Nous l’avons déjà écrit par ailleurs. De fait, il s’agit d’une politique délibérée de la part des gouvernements successifs visant à créer, parallèlement à la diaspora existante, une diaspora directement issue de l’Arménie et forcément conduite à alimenter les finances nationales. A quoi bon s’ingénier à mettre en place des usines alors qu’on peut envoyer une main-d’œuvre corvéable à merci dans des pays où elles existent déjà ? Sachant que les expatriés aideront nécessairement ceux de leur famille qui seront restés. Les trois présidents ont su jouer le sort de l’Arménie avec cette manne. Ceux qui voyaient dans l’émigration le signe palpable de leur échec économique ignoraient qu’elle était voulue, décidée et orchestrée en sous-main.  Qui sait d’ailleurs si la création de cette diaspora n’aura pas épargné à l’Arménie de sombrer corps et biens au cours des premières années, les plus difficiles, de son indépendance ? L’histoire nous le dira. Mais c’était aussi jouer avec le feu. A savoir l’enracinement des exilés dans les pays d’accueil, leur éloignement culturel, l’appauvrissement démographique du pays et l’irrépressible sauve-qui-peut de citoyens portés par le désespoir, la défiance et l’écœurement. Après dix ans de ce courant migratoire désastreux, nous tirions déjà la sonnette d’alarme dans notre livre Un Nôtre Pays. Sachant que le mouvement vers la sortie des Arméniens agirait comme une contagion qui finirait par échapper à tout contrôle. Nous n’espérions pas alors réveiller le président en exercice d’une quelconque dogmatique autosatisfaction. Mais nous l’avons dit parce qu’il fallait le dire.

Pour ancrer les Arméniens au pays, la diaspora  a cru bon, par Phonéton interposé, d’aider les Arméniens là où c’était le plus urgent. Oubliant trop souvent, comme le dit Victor Hugo qu ‘« On fait la charité quand on n’a pas su imposer la justice ». C’était donner raison à la politique d’expatriation des divers gouvernements puisque cette diaspora, dans son immense sagesse patriotique, permettait à ces dirigeants de se décharger sur elle. Mais partout ailleurs, où on ne bénéficiait des aides ni de la diaspora ni du gouvernement, la pauvreté s’est accentuée. Loin d’être considérée comme un partenaire à part entière, cette diaspora vache à lait fut abreuvée de discours patriotiques flatteurs pour la traire au seul profit d’une oligarchie sans vergogne.

En fin de compte, après vingt années d’hémorragie out of Armenia, en juillet 2011, Hranouche Hakobian, ministre de la diaspora, reconnaît que l’émigration massive fait problème mais ne constitue pas une « catastrophe nationale ». On peut donc aller dormir.  D’autant que selon elle, ces migrations seraient temporaires, surtout pour ceux qui ont choisi la Russie. Oubliant de dire que lorsque la crise temporaire des conditions économiques et sociales devient du temporaire durable, les migrants refusent de revenir se jeter dans le même guêpier. La grande trouvaille de Hranouche Hakobian, c’est le Ari Toun, le Rentre-à-la-maison. Si au moins elle pouvait préparer le lit, dresser la table, créer des usines, normaliser la justice… les gens ne demanderaient pas mieux. Mais son Ari Toun est un Aghi Toun, une maison amère. C’est comme si un squelette arborant un sourire faussement patriotique offrait du lokoum saupoudré de poivre à une chèvre. Son autre idée de génie, c’est de demander à la diaspora d’investir en Arménie au lieu de la critiquer. Négligeant le fait que depuis l’indépendance, la  diaspora ne pense qu’à ça. Mais l’enthousiasme du début a laissé place au dépit. Si au moins Madame Hagopian pouvait balayer les prédateurs qu’entretient le gouvernement dont elle fait partie. Pour qu’elle revienne à la décence, il faudrait lui rappeler comment on a poussé la propriétaire du Café de Paris à jeter l’éponge en vendant son affaire. L’exemple même d’une volonté d’investissement de la part d’un membre de la diaspora et dont on a pourri le patriotisme.  Hélas, en sa grande largesse, Madame la ministre de notre diaspora semble ignorer que le vœu le plus cher de beaucoup d’Arméniens de l’extérieur, c’est de contribuer à transformer l’Arménie en une Helvétie du Caucase. Mais aussi que les corrompus officiels lui ont assez souvent fait prendre les vessies pour des lanternes pour qu’aujourd’hui la tendance soit à la méfiance, sinon réduite au don de personne à personne.

Récemment, Naïra ZOHRABIAN, membre de la délégation arménienne à l’APCE (Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe), aurait déclaré que chaque jour l’Arménie perdait l’équivalent d’un petit village de 400 personnes. Depuis 1992, 1,7 million d’Arméniens auraient quitté la mère patrie et le Karabakh. En d’autres termes, plus que le génocide arménien. Ajoutant : « Nous allons bientôt perdre non seulement l’Artsakh, l’Arménie et son peuple pour toujours ». Mais non, chère madame, il ne faut pas exagérer. Voilà trente siècles que les Arméniens existent. Ce n’est pas aujourd’hui qu’ils vont disparaître. La diaspora, dans son immense optimisme et son romantisme indécrottable, ne saurait y croire ni l’accepter.

Il n’empêche. Selon un récent sondage auprès de 4 000 personnes allant de 18 à 50 ans, fait aussi bien dans la capitale que dans les provinces, 35 % des citoyens arméniens seraient partants… pour partir.  Faites les comptes !

 

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Prochain article : Arménie, terre d’écueil

26 juillet 2012

E viva Armenia (5)

Filed under: E VIVA ARMENIA ! — denisdonikian @ 11:34

Trois personnes seulement m’ont donné raison contre Chabouh Kibarian partisan de modérer mes propos sur l’Arménie.

C’est trop peu. Et dans ce cas je renonce à publier les autres textes

sur la pauvreté, l’immigration, l’Eglise, le climat d’impunité et l’affaire Vahé Avétian.

Je n’ai plus envie de gratter dans nos pathologies.

Merci à tous.

Les articles à venir auront besoin de votre soutien. N’accablons pas Chabouh Kibarian même si son point de vue m’est totalement étranger et incompréhensible. Que fait l’opposition en Arménie sinon de crier sa souffrance ?Toutes les oppositions, depuis les mères de soldat assassiné jusqu’aux mouvements de défense de l’espace public. Ils n’ont pas nos scrupules car ils n’ont pas le romantisme de l’Arménie. Je pense à cet Arménien qui s’appelle Gaspari et qui est de toutes les manifestations ( qu’on appelle axias là-bas) et qui crie à la gueule des  flics qu’ils sont des « takank », rebuts, déchets. Comment ne pas être à leurs côtés. Il ne faut pas jeter la pierre à Chabouh. Dentiste et membre de l’UMAF, il vient de partir pour l’Arménie afin de soigner les dents des villageois. C’est très bien. Même si, comme le disait Victor Hugo : « On fait la charité quand on n’a pas su imposer la justice ».  Alors pourquoi l’UMAF ne demande-t-elle  pas au ministre de la santé qu’il exige des étudiants en dentaire d’aller dans les villages pendant leurs vacances au lieu de laisser ça à la diaspora ? Parce  que l’idée ne lui rapporte rien. Mais quand l’UMAF envoie quinze appareils de dialyse, il les revend. Ce qui veut dire que l’Arménie avec l’aide de la diaspora avait des solutions pratiques à ses problèmes. Le ministre de la santé montre que le problème de l’Arménie est un problème de mentalité. Autre exemple. Qui sait la contrainte que constituent des séances de dialyse ? Trois fois par semaine, à raison de quatre heures chaque fois. Sans parler de ce que ça coûte. Ni de l’absence totale de perspective de greffe. Pourquoi ? Parce qu’en Arménie la culture du don d’organe n’existe pas. Pas à ma connaissance en tout cas. Dès lors pourquoi l’UMAF ne ferait-elle pas campagne auprès du ministre de la santé pour qu’il sensibilise la population au don d’organes ? Parce que ça ne rapporte rien. Et parce qu’en Arménie la compassion, le fait de penser à la souffrance de l’autre n’existe pas. Pourquoi n’existe-t-elle pas ? Parce que la seule institution à pouvoir le faire, c’est l’Eglise. Et l’Eglise est plus occupée à « etchmiadziniser » les paroissiens de la diaspora, à construire des églises nouvelles qu’à s’occuper de mettre en pratique le message des évangiles.

A Louise, partisane d’une critique équilibrée, je réponds qu’à bien lire mes livres et mes articles, on pourrait se rendre compte que j’ai à maintes reprises montré qu’il y avait des gens en Arménie sur qui on pouvait fonder l’espoir que les choses changeront un jour. Mais quand un train n’arrive pas à l’heure 9 fois sur 10, on ne peut pas rester équilibré dans sa critique. Or actuellement les souffrances, les rancoeurs, les frustrations des Arméniens sont  plus nombreuses et plus visibles que les raisons d’avoir confiance en l’avenir. 1 700 000 émigrés depuis l’indépendance, plus que le génocide, que vous faut-il de plus pour vous alarmer ? S’il ne faut pas jouer au Cassandre, il faut éviter aussi le romantisme béat. Il y a trente ans quand j’enseignais l’écologie à mes élèves, ils se moquaient doucement de moi. Maintenant les problèmes de pollution ne sont même pas à nos pieds. Nous avons les pieds dedans.

25 juillet 2012

E viva Armenia i (4)

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,E VIVA ARMENIA ! — denisdonikian @ 11:38

Deux points de vue.

Nous transcrivons un commentaire car il pose une question cruciale. Puis notre réponse.

Merci de dire ce que vous en pensez.

Tu es indécrottable, Denis. Je pense que tu as tort de crier sur les toits que les gouvernants d’Arménie sont des pourris, car à force de le faire, tu finis par trouver des oreilles complaisantes pour dénigrer tous les Arméniens. Et tu vas aboutir au résultat inverse de celui que tu escomptais. Cf. Paris-Match où la leçon aurait dû te servir. Tu peux ensuite protester de ta bonne foi, personne ne publiera ta réponse. Tu sais pourtant qu’il existe de puissants lobbys recrutant chez les éditorialistes et autres ordures. Qui font preuve d’une malhonnêteté égale à celle des oligarques.
Et je ne me fais pas le complice de ces marchands du Temple.

Commentaire par Chabouh Kibarian — 25 juillet 2012 

  • Je réponds à Chabouh Kibarian pour lui dire que c’est l’éternelle question. En tant qu’Arménien, doit-on dénoncer certaines vérités sur l’Arménie ou les taire pour ne pas nuire à l’image du pays et éviter que des gens mal intentionnés ne les exploitent ? Se taire ou parler ? Evidemment je ne partage pas le point de vue de Chabouh qui peut-être exige de la Turquie qu’elle affronte ses vérités mais pas de l’Arménie. Chabouh est partisan du non-dit, de la dissimulation et pourquoi pas du mensonge pour ne pas nuire à son propre camp. Reste à savoir qui du partisan du non-dit ou du partisan de la vérité nuit à son propre camp. En 1947, si certaines vérités avaient été dites, 150 000 Arméniens ne seraient pas partis au casse-pipe à l’appel de Staline pour repeupler l’Arménie. Aujourd’hui, il vaut mieux taire que le ministre de la santé en Arménie aurait revendu 15 machines pour dialyse offerts par l’UMAF, comme ça si une autre association achète 15 machines à traire les vaches, le ministre de l’agriculture pourra les revendre sans problème. Quand un sbire de Kotcharian tabasse à mort un certain Boghos Boghossian dans le restaurant Paplavok, il vaut mieux éviter d’en parler comme ça les Arméniens qui entrent dans un commissariat pourront encore et encore ne plus en sortir, et des types comme ce Vahe Avétian, médecin militaire, tabassé à mort par les sbires de l’oligarque Roubo Nemets pourront encore subir le même sort. Il faut taire tout ça car des gens mal intentionnés pourraient l’exploiter contre nous. Qu’importe qu’en Arménie se soit installé avec la complicité des gens comme Chabouh un climat d’impunité. Car Chabouh n’aura jamais un fils qui se fera tabasser à mort dans ce pays dont il n’approuve pas la corruption, sinon en silence, sous ses couvertures, afin que personne ne le sache. En ce qui me concerne je trouve cette attitude pitoyable, infantile et complice.

    Réponse par Denis Donikian

E viva Armenia ! (3)

L’émigration catastrophe

Dans la rubrique « L’Arménie ajoute aujourd’hui de la perte aux pertes d’hier et d’avant-hier », l’émigration entamée dès avant l’indépendance commence seulement à inquiéter. On oublie trop souvent que les vingt ans d’existence de la République d’Arménie ont été vingt ans d’hémorragie continue. Vingt années durant lesquelles tout a été fait par l’Arménie pour jeter des Arméniens hors de leur pays. Qu’on n’aille pas croire que seules les conditions économiques, conjointement à un désir de changer d’air, soient à l’origine des départs. Nous l’avons déjà écrit par ailleurs. De fait, il s’agit d’une politique délibérée de la part des gouvernements successifs visant à créer, parallèlement à la diaspora existante, une diaspora directement issue de l’Arménie et forcément conduite à alimenter les finances nationales. A quoi bon s’ingénier à mettre en place des usines alors qu’on peut envoyer une main-d’œuvre corvéable à merci dans des pays où elles existent déjà ? Sachant que les expatriés aideront nécessairement ceux de leur famille qui seront restés. Les trois présidents ont su jouer le sort de l’Arménie avec cette manne. Ceux qui voyaient dans l’émigration le signe palpable de leur échec économique ignoraient qu’elle était voulue, décidée et orchestrée en sous-main.  Qui sait d’ailleurs si la création de cette diaspora n’aura pas épargné à l’Arménie de sombrer corps et biens au cours des premières années, les plus difficiles, de son indépendance ? L’histoire nous le dira. Mais c’était aussi jouer avec le feu. A savoir l’enracinement des exilés dans les pays d’accueil, leur éloignement culturel, l’appauvrissement démographique du pays et l’irrépressible sauve-qui-peut de citoyens portés par le désespoir, la défiance et l’écœurement. Après dix ans de ce courant migratoire désastreux, nous tirions déjà la sonnette d’alarme dans notre livre Un Nôtre Pays. Sachant que le mouvement vers la sortie des Arméniens agirait comme une contagion qui finirait par échapper à tout contrôle. Nous n’espérions pas alors réveiller le président en exercice d’une quelconque dogmatique autosatisfaction. Mais nous l’avons dit parce qu’il fallait le dire.

Pour ancrer les Arméniens au pays, la diaspora  a cru bon, par Phonéton interposé, d’aider les Arméniens là où c’était le plus urgent. Oubliant trop souvent, comme le dit Victor Hugo qu ‘« On fait la charité quand on n’a pas su imposer la justice ». C’était donner raison à la politique d’expatriation des divers gouvernements puisque cette diaspora, dans son immense sagesse patriotique, permettait à ces dirigeants de se décharger sur elle. Mais partout ailleurs, où on ne bénéficiait des aides ni de la diaspora ni du gouvernement, la pauvreté s’est accentuée. Loin d’être considérée comme un partenaire à part entière, cette diaspora vache à lait fut abreuvée de discours patriotiques flatteurs pour la traire au seul profit d’une oligarchie sans vergogne.

En fin de compte, après vingt années d’hémorragie out of Armenia, en juillet 2011, Hranouche Hakobian, ministre de la diaspora, reconnaît que l’émigration massive fait problème mais ne constitue pas une « catastrophe nationale ». On peut donc aller dormir.  D’autant que selon elle, ces migrations seraient temporaires, surtout pour ceux qui ont choisi la Russie. Oubliant de dire que lorsque la crise temporaire des conditions économiques et sociales devient du temporaire durable, les migrants refusent de revenir se jeter dans le même guêpier. La grande trouvaille de Hranouche Hakobian, c’est le Ari Toun, le Rentre-à-la-maison. Si au moins elle pouvait préparer le lit, dresser la table, créer des usines, normaliser la justice… les gens ne demanderaient pas mieux. Mais son Ari Toun est un Aghi Toun, une maison amère. C’est comme si un squelette arborant un sourire faussement patriotique offrait du lokoum saupoudré de poivre à une chèvre. Son autre idée de génie, c’est de demander à la diaspora d’investir en Arménie au lieu de la critiquer. Négligeant le fait que depuis l’indépendance, la  diaspora ne pense qu’à ça. Mais l’enthousiasme du début a laissé place au dépit. Si au moins Madame Hagopian pouvait balayer les prédateurs qu’entretient le gouvernement dont elle fait partie. Pour qu’elle revienne à la décence, il faudrait lui rappeler comment on a poussé la propriétaire du Café de Paris à jeter l’éponge en vendant son affaire. L’exemple même d’une volonté d’investissement de la part d’un membre de la diaspora et dont on a pourri le patriotisme.  Hélas, en sa grande largesse, Madame la ministre de notre diaspora semble ignorer que le vœu le plus cher de beaucoup d’Arméniens de l’extérieur, c’est de contribuer à transformer l’Arménie en une Helvétie du Caucase. Mais aussi que les corrompus officiels lui ont assez souvent fait prendre les vessies pour des lanternes pour qu’aujourd’hui la tendance soit à la méfiance, sinon réduite au don de personne à personne.

Récemment, Naïra ZOHRABIAN, membre de la délégation arménienne à l’APCE (Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe), aurait déclaré que chaque jour l’Arménie perdait l’équivalent d’un petit village de 400 personnes. Depuis 1992, 1,7 million d’Arméniens auraient quitté la mère patrie et le Karabakh. En d’autres termes, plus que le génocide arménien. Ajoutant : « Nous allons bientôt perdre non seulement l’Artsakh, l’Arménie et son peuple pour toujours ». Mais non, chère madame, il ne faut pas exagérer. Voilà trente siècles que les Arméniens existent. Ce n’est pas aujourd’hui qu’ils vont disparaître. La diaspora, dans son immense optimisme et son romantisme indécrottable, ne saurait y croire ni l’accepter.

Il n’empêche. Selon un récent sondage auprès de 4 000 personnes allant de 18 à 50 ans, fait aussi bien dans la capitale que dans les provinces, 35 % des citoyens arméniens seraient partants… pour partir.  Faites les comptes !

 

 

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A suivre sur ce blog :

Arménie terre d’écueil

Petits meurtres entre amis

Arméniens pauvres. Pauvre Arménie !

Une Eglise gestionnaire de machines à sous.

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Pour réécouter  l’émission  En Sol Majeur avec Denis Donikian vous pouvez cliquer ICI

24 juillet 2012

E viva Armenia ! (2)

Le suicide, marqueur de désespérance.

 

Selon un rapport du site Eurasianet, le nombre de suicides et de tentatives de suicides en Arménie – 647 cas en 2011- aurait cru de 30% depuis la crise de 2009. « Dans 57% des cas, le suicide touche les chômeurs de 30 à 65 ans. Mais on observe surtout une recrudescence des suicides chez les personnes de plus de 65 ans », précise Kariné Kouyoumdjian, directrice du département de recensement de la population au Service statistique d’Etat. « Les gens n’ont plus d’espoir en l’avenir, les prix augmentent [alors que la pension de retraite moyenne est de 62 euros par mois], les retraités se sentent abandonnés », explique le psychologue Rouben Bogossian. Si la tradition caucasienne consistant à prendre soin des anciens a toujours cours en Arménie, « les familles ne s’en sortent plus, le niveau de chômage non officiel est bien supérieur au taux officiel de 6% », analyse Eurasianet, avant de souligner que l’émigration économique « affaiblit les liens familiaux ».

 

Sous le mandat du président Sarkissian, et tandis qu’il se pavane dans les capitales étrangères, des Arméniens pensent au suicide ou passent à l’acte. Suicides par pendaison ou par un saut dans le vide. Suicides de chômeurs ou de retraités… Si le suicide est présent dans tous les pays, même et surtout dans les plus nantis, en Arménie il constitue un marqueur de la désespérance générale. Car ceux qui ne songent ni à se pendre, ni à se jeter d’un pont, mais qui éprouvent au quotidien un sentiment d’abandon absolu, sont les suicidés de cette société impropre à promouvoir le bien-être civil. Suicidés d’une justice aux ordres, d’un pouvoir politique arbitraire, d’une Eglise tournée vers le national, d’un gouvernement incapable de donner du travail, d’un président toujours en voyage, toujours trop loin, qui n’a plus les yeux pour voir ni les oreilles pour entendre les plus malheureux des citoyens dont il a la charge… Tout est fait pour que l’on s’y sente rejeté, que l’autonomie économique de chacun soit constamment fragilisée sinon impossible, qu’on se voie du mauvais côté de la ligne. De fait, le vrai scandale en Arménie, c’est d’avoir rendu le scandale visible à tout instant. Comme le privilège ne se cache plus puisque se montrer constitue sa raison d’être, il écrase dans sa déchéance l’homme ordinaire et le pousse au ressentiment. En Arménie, la possibilité de se construire des maisons luxueuses (à condition d’être gros et de faire allégeance à plus gros que soi), de conduire une voiture non moins luxueuse, de se payer des restaurants luxueux eux aussi, sont en soi des actes propres à humilier ceux qui ont à peine de quoi s’abriter, à peine de quoi se déplacer, à peine de quoi se nourrir. Or, à force d’être du mauvais côté de la ligne, on franchit forcément celle de la vie, pour ne plus se voir aussi bas dans l’échelle sociale.

 

23 juillet 2012

E viva Armenia ! (1)

 

Etonnante Arménie ! J’avais décidé de ne plus m’y intéresser, de ne plus troubler mes siestes, de faire ma gymnastique et mon yoga. A force de ressasser les mêmes rancœurs, j’avais fini par me faire vomir pour m’alléger le cerveau. Mais voilà que cette Arménie me rappelle à l’ordre.  Depuis quelques jours, si j’ai le dos tourné pour jouer au golf, elle vient me taper sur l’épaule. Si je fais une marche de santé autour de mon lac aux cygnes, elle me tire par la manche. Bref, elle me titille jusqu’à l’énervement. Elle ne sait plus quoi inventer pour me poivrer l’existence et me mettre le nez sur sa comédie Armenia Super Star. En vérité, je ne sais plus si je dois rire ou pleurer au spectacle de ce pays pauvre entrelardé de millionnaires. Car en matière de politique burlesque et de scandales à répétition, l’Arménie, c’est une corne d’abondance. Elle n’a pas de pétrole. Pas de travail. Pas de démocratie. Pas de bananes. Pas de toilettes publiques. Mais comme elle a du caillou à revendre, elle en gave le citoyen pour l’écraser de l’intérieur comme aucun pays au monde ne sait le faire. Non contente d’avoir reçu des hommes et du ciel son lot de malheurs extrêmes, voilà qu’elle en produit à la pelle pour que ses fils et ses filles ne puissent jouir une seconde de la paix universelle à laquelle toute personne a droit. A croire que chez les peuples qui ont traversé les siècles, la bêtise soit consubstantielle à leur génie de la durée.  Or, l’Arménie traverse actuellement une forte zone de turbulences démocratiques qui sentent la poudre d’escampette, l’haleine des indignés, le sang des morts-pour-rien et le khorovadz qui brûle.

Si l’Arménie surprend l’observateur étranger, c’est qu’elle lui apparaît très vite comme un oxymore vivant. A savoir l’alliance permanente du stupide et du spirituel, d’une niaiserie et d’une finesse. Barboter dans cet antagonisme continu exige une grande aptitude d’adaptation. De sorte que seuls ceux qui y sont nés auraient les organes qui conviennent. Mais à la longue, soit ils se mettent à pratiquer eux-mêmes cette alliance, soit ils plongent dans une léthargie spirituelle profonde, soit ils se réveillent un jour des incohérences dogmatiques nationales. Quant aux Arméniens de l’extérieur, s’ils s’en amusent au début, ils se trouvent ensuite très vite saturés.  C’est qu’au départ, leur raison prend plaisir à l’exotisme de l’absurdité. Puis c’est la nausée qui leur vient.

Cette impression est d’autant plus vive que l’Arménie semble tout faire à l’envers, qu’elle agit visiblement à l’encontre du bon sens, des urgences nationales et de ses intérêts. Quand il faut consolider, elle fragilise ; quand il faut croître en nombre, elle décourage les naissances ; quand il faut s’appuyer sur les cerveaux, elle les oblige à fuir ; quand il faut ouvrir le pays aux investisseurs, elle produit de la méfiance ; quand il faut libérer les consciences, elle les plonge dans l’obscurantisme ; quand il faut épanouir, elle infantilise ; quand il faut donner du travail, elle le vend ; quand il faut rendre la justice, elle crée de l’impunité ; quand il faut défendre le pays, elle assassine ses défenseurs ; quand il faut promouvoir la vérité, elle ment ; quand il faut sauver, elle tue… Et ainsi de suite. On n’en finirait pas de faire l’inventaire des nœuds dans lesquels trois présidents ont durement enserré les citoyens depuis l’indépendance du pays. Après 70 ans de tyrannie, dans l’âme de chaque Arménien, le rêve d’un pays fondé sur le bien public, la séparation des pouvoirs, la liberté d’expression et l’épanouissement de chacun, agonise à présent à force d’impuissance, d’ennui et d’écœurement. Après la tyrannie idéologique, la tyrannie de la corruption. Après la dictature d’un communisme impitoyable, le débridé d’un capitalisme aveugle, encouragé par trois chefs de basse cuisine : un trop lettré, un trop machiavélique, un trop militaire.

Si l’Arménie est un petit pays, ces trois-là, dans leur immense sagesse et quels qu’en soient leurs mérites par ailleurs, auront au moins réussi à le rendre plus petit encore, sinon plus honteux. Au génocide, au séisme, à la guerre, ils ont ajouté l’émigration économique en continu. Certes, les Arméniens ne seraient pas arméniens si l’ailleurs ne constituait l’autre patrie de leurs rêves. Mais qui veut quitter sa langue, la terre de son enfance, les paysages de son quotidien si ce n’est sous la contrainte d’une force ou l’urgence d’une survie ? Dans l’état actuel des choses, c’est l’invivable, l’irrespirable, l’inconfortable qui poussent les Arméniens à rechercher des pays normés,  normaux, pour ne pas dire humains.

Quand viendra le temps des bilans, chaque président sera décrit dans l’histoire comme l’initiateur, le fondateur ou le continuateur du malheur arménien. Dès lors, les mea culpa ne seront plus possibles. La vérité ne sera plus masquée. Aucune contrainte, aucune censure ne pourra intervenir pour montrer du doigt ceux qui auront dévoyé les aspirations démocratiques du peuple arménien, qui auront consolidé leur pouvoir par le chantage, la corruption, la falsification, qui auront détourné les aides extérieures à leur profit. En d’autres termes, qui auront apporté au peuple arménien des souffrances qu’il ne méritait pas.

Or, tout est fait pour que soit fragilisée l’assise démographique du pays. On croyait que chaque Arménien était précieux pour un gouvernement conscient des dommages causés par l’histoire, la nature et la guerre. Eh bien non !

20 juillet 2012

VIDURES sur RFI, émission En Sol Majeur

Filed under: APPEL à DIFFUSER — denisdonikian @ 5:32

Denis  Donikian sera l’invité de Yasmine Chouaki  dans l’émission EN SOL MJEUR

le mardi 24 juillet de 12 h à 13 h sur RFI (89 FM)

Pour écouter l’émission  En Sol Majeur,

vous pouvez cliquer ICI

 

 

En Sol Majeur joue la partition du métissage de façon ludique et musicale.

Des personnalités (politique, culture, sport, sciences) de « double culture »

nous font partager leur histoire jalonnée d’espérances, de combats, d’humiliations parfois,

de rêves souvent.

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