Ecrittératures

24 février 2013

L’Etat immoral

 

Pré-élections présidentielles par Mkrtitch Matévossian

Pré-élections présidentielles par Mkrtitch Matévossian

 

Comme il fallait s’y attendre, les dernières élections en Arménie ont été entachées de fraudes, massives diront certains, sans incidence estimeront les autres. Pour ces derniers, les fraudes électorales seraient donc comme le sel. Outrepasser la règle n’aurait aucune incidence sur le goût de vos dolmas et ne devrait pas vous empêcher de les manger. Eh bien, allez-y ! Mangez-les salés si ça vous chante ! Et voyez si votre palais tiendra le coup longtemps ! Depuis l’indépendance, les Arméniens trouvent que la dose de sel électoral dépasse le supportable. Voilà vingt ans que le sel de la politique officielle leur brûle la langue et leur incendie le cerveau. Pendant ce temps, les maîtres fraudeurs mangent leurs dolmas en toute quiétude. Si le sel venait à leur piquer la langue, ils seraient indignés et s’en prendraient au chef de cuisine. Mais l’indignation n’est pas d’actualité en politique. L’indignation morale, c’est l’argument des opposants quand l’amoralisme des intérêts est celui du pouvoir.

L’Arménie a-t-elle le devoir de respecter la morale électorale ou l’obligation de défendre ses intérêts ? C’est toute la question. En d’autres termes, l’environnement hostile (Azerbaïdjan et Turquie)  et problématique (Géorgie et Iran) dans lequel elle se trouve, lui permet-elle d’être morale ou lui enjoint-elle de ne pas compromettre ses intérêts ?

La réponse à cette question est d’autant plus difficile que l’Arménie a réussi la gageure de se donner des airs de société stable dans un contexte de guerre fiévreux. D’autant plus stable qu’elle a réussi parfois à faire oublier qu’elle était en guerre. Or, reste à savoir de quel côté doit pencher la conscience d’un président. Certainement du côté des intérêts de la nation, quitte à exiger d’elle des sacrifices et des souffrances aussi nécessaires qu’il les voudrait provisoires. Mais 90 % du peuple arménien souffre moralement ou physiquement et la conscience immédiate de ces citoyens porte sur leur intérêt à moins souffrir. C’est pourquoi, leurs revendications sont d’ordre social alors que le président n’a d’autre préoccupation que la pérennité de la nation dans son histoire. Quand les citoyens les plus précaires se battent quotidiennement pour ne pas crever, le président se démène pour que la nation arménienne ne soit ni anéantie ni asservie.

On est donc dans une véritable quadrature du cercle. Concernant les Arméniens de la diaspora, les uns souffrent de voir la grande majorité des Arméniens d’Arménie souffrir au nez et à la barbe des nantis les plus arrogants, les autres soutiennent la force tranquille d’un président qui doit accepter d’être impopulaire  pour ne pas vendre le pays.

Dès lors, nous pouvons comprendre que le président Sarkissian, homme de guerre et Karabaghtsi, soit hanté par une conscience obsidionale, comme le fut son prédécesseur. Ce complexe de la citadelle assiégée induit des comportements d’autant plus extrêmes qu’ils répugnent à toute soumission à aucune morale reconnue par les instances internationales. S’il affiche de temps en temps des colères éthiques, c’est pour fustiger ses ennemis (comme le président Aliev  pour avoir gracié et érigé en héros le boucher Ramil Safarov). C’est que la morale du président Sarkissian est et restera toujours une morale de l’intérêt.  Ce principe vient une fois de plus de prévaloir lors des dernières élections, suivant en cela l’exemple de ses deux prédécesseurs. Dans ce cas de figure, le président  Sarkissian a pour morale politique de ne pas respecter la morale ordinaire des hommes. Conformément au principe machiavélique de tout faire pour conquérir le pouvoir et de tout faire pour le conserver. L’homme qui tient tête à l’Azerbaïdjan, qui tient tête à l’Europe, qui ruse avec la Russie, qui a su neutraliser les grandes gueules de l’opposition et qui a réussi à faire le désert autour de lui avant les élections présidentielles fera une bouchée de Raffi Hovanissian. Qu’on se le dise ! Et qu’on le dise au principal intéressé.

 

*

Tout d’abord aujourd’hui, mais bien moins qu’hier, force est d’admettre que ces élections ont encore une fois montré l’immaturité politique tant de ces électeurs qui librement voté sous la force d’une contrainte, d’un chantage ou d’un billet que de ceux qui se sont érigés en agents de cette force.

Le score de Raffi Hovanissian de 36,7 % en a surpris plus d’un. Sûrement le président sortant lui-même et tous les Républicains à sa suite. Un score réel mais faussé par les fraudes adverses. Raffi Hovanissian se sent dès lors pousser des ailes de président. Défalquant ces fraudes du score de Serge Sarkissian, il se déclare l’élu du peuple arménien et va réclamer son dû auprès de l’usurpateur. Comme si les fraudes étaient précisément quantifiables et comme si Serge Sarkissian avait cessé d’être lui-même pour accepter de lui céder son fauteuil. Dès lors, voilà que cette brusque poussée de la confiance populaire au bénéfice de Raffi Hovanissian lui monte à la tête. Et ce que n’a pas réussi Lévon Ter Pétrossian, Raffi Hovanissian croit pouvoir le faire en soulevant ses partisans jusqu’à la victoire finale.

Raffi Hovanissian, c’est l’anti-Sarkissian. Qui ne s’en réjouirait ? Après la déroute de Ter Pétrossian, renvoyé à ses chères études par la force des lassitudes, Raffi Hovanissian représente le guide de substitution, le sauveur, le messie dont le peuple a besoin pour respirer l’air du pays plutôt que de s’empoisonner le cerveau avec le climat délétère qu’ont orchestré  Sarkissian et sa clique oligarchique. Raffi Hovanissian est un homme des deux mondes, venu de la diaspora et vivant en Arménie. Relativement pur ( bien qu’il ait fricoté comme ministre des affaires étrangères avec Ter Pétrossian), net de tout lien avec la grande bourgeoisie des maffieux, homme du renouveau, admirablement secondé par des hommes et des femmes qui n’ont jamais hésité à descendre dans la rue pour défendre les droits des citoyens (Zarouhie Postandjian, Ludmilla Haroutunian…), Raffi Hovanissian veut préserver l’avenir des enfants et n’hésite pas à réveiller les mythes pour donner à rêver à des gens qui sont au fond du trou.

On peut espérer qu’avec lui, la diaspora sera respectée et mise à contribution comme une entité nationale à part entière. Le ministère actuel qui lui est consacré, en s’imposant à la diaspora plutôt qu’en mettant en œuvre un partenariat véritable, n’a fait que réveiller des méfiances et susciter des sarcasmes. On aurait pu attendre qu’un membre de la diaspora soit invité à remplir par exemple une fonction de vice-ministre. Mais non. Ce ministère n’est qu’une façade pour rapatrier l’argent de la diaspora sans aucune contre partie. Sachant que les ambassadeurs d’Arménie, distributeurs de médailles, n’ont pas d’autres consignes que de flatter les uns et les autres pour mieux les manipuler. Avec Hovanissian, il est certain que la confiance de la diaspora envers la mère patrie trouverait une voie nouvelle pour des investissements qui ne seraient que bénéfiques au pays et à la population.

Pour ce qui est des représentants de la diaspora de France, on ne peut que déplorer le silence complice qu’ils se sont toujours gardés de briser pour dénoncer les malversations électorales actuelles, les atteintes aux droits démocratiques ou la grande misère des Arméniens. Leurs raisons sont plus que déraisonnables. Le CCAF, généralement si prompt à jeter la pierre sur les moindres fautes morales de nos ennemis de toujours  ferait bien d’admettre que son mutisme, son défaut d’indignation, l’absence de toute déclaration portent préjudice au travail des démocrates en Arménie et contribuent à encourager la corruption. D’ailleurs, ces frauduleuses élections dont le caractère honteux se répercute sur les Arméniens du monde entier dessert la cause même de la reconnaissance de notre génocide en ce qu’elles jettent la suspicion sur nos revendications de justice et de vérité.

Il reste que Raffi Hovanissian, colosse aux pieds d’argile, donne l’impression d’être un sentimental exalté comme en produit souvent notre diaspora. Et que peut un romantique de la patrie contre un cynique de la nation ? C’est le pot de terre contre le pot de fer. Serge Sarkissian en a vu d’autres. C’est un stratège qui a usé plus d’un adversaire sous la râpe de ses ruses. C’est que la machine républicaine fonctionne avec l’aide des oligarques qui viennent manger dans sa main pourvu qu’ils puissent sauvegarder leurs intérêts.

Si l’Arménie était un pays normal, et Serge Sarkissian moins un homme de clan qu’un politique soucieux de respecter la voix du peuple, Raffi Hovanissian serait choisi pour être son premier ministre. Mais les conflits seraient tels que la cohabitation tournerait vite au pugilat. Car ce sont deux cultures de la politique qui seraient en concurrence. Un autre poste ministériel ne saurait combler les espérances dont Hovanissian a été investi par ses électeurs. Par conséquent tout laisse à penser que l’Arménie est tombée dans un traquenard dont la population ne sortira pas indemne.

La reconnaissance de ses erreurs par Serge Sarkissian durant sa campagne n’était qu’une ruse électorale de plus pour amadouer les votants. Oubliant que les « erreurs » d’un homme politique sont des catastrophes sociales. Sarkissian est lui-même l’erreur politique du pays et une catastrophe à lui tout seul. Son dernier mandat n’a été marqué par aucune réforme au bénéfice du peuple.  Plutôt que de créer des usines, il a poussé les Arméniens à s’expatrier. Car si l’homme est remarquable, c’est pour le peu de souci qu’il a du bien public, donnant ainsi l’exemple de l’arbitraire, du cynisme et de l’amoralisme à l’ensemble des jeunes générations. Il n’a pas compris que la sécurité nationale pour laquelle il milite presque exclusivement ne va pas sans une confiance du peuple envers son chef. La fracture politique est aujourd’hui à son comble et va certainement s’aggraver. Sarkissian n’aura pas cru qu’un pays fort est avant tout un pays où la démocratie joue à plein, où chaque citoyen est une vie qui comprend son développement dans sa relation au développement des autres. Relation qui en l’occurrence se ferait aussi avec les membres de la diaspora comme partie prenante d’une même famille culturelle.

Pour l’instant, le peuple arménien devra certainement encore attendre. Serge Sarkissian ne changera rien à l’état des choses pour la raison qu’il ne changera pas lui-même. L’atmosphère toxique va se poursuivre et la désespérance obliger certains à quitter le pays. Mais c’est par le pourrissement que viendra le changement. Nul doute qu’après cinq années de vaches maigres et d’aigre vie, les Arméniens, incapables de révolution violente, atteindront enfin le bout du tunnel.

Denis Donikian

 

 

 

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21 février 2013

Vie, mort et disparition des Arménindiens d’Europe

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Tous les Arménindiens ne vivent pas dans leur réserve. La plupart, s’ingénient, autant qu’ils peuvent, à préserver leur identité fondamentale hors l’enclos peau de chagrin arraché à l’histoire. Mais ce sont des nostalgiques qui ont l’esprit perclus de ressentiments. Ils ont le cœur harcelé par la méprisante reconnaissance que leur témoignent en secret les étranges foules au milieu desquelles ils ont échoué. Car les foules ont peur du noir et les Arménindiens n’ont que le noir de leur mémoire à leur offrir. La nuit de leur humanité et la passion qu’ils déploient pour survivre au mortel confort de leur exil. Ici ou là, de temps en temps, ils se lisent mutuellement des discours qui revigorent le génie de l’ancestrale souvenance. Alors, les têtes s’enflamment. Des disputes éclatent. Et si des utopies de reconquête remontent le moral des aventureux, elles désarçonnent aussi les plus réalistes qui décryptent à longueur de journaux le récit chaque jour plus agressif, chaque jour plus arrogant de leurs bourreaux d’hier en mal de vivre au sein de l’empire économique des Européens. Mais tous ont la même envie de livrer le dernier combat au Crime qui les a décimés une fois et qui veut maintenant les avoir à l’usure en rasant les ruines ultimes de leur mémoire. Car de partout sourd le complot. Les principes d’une économie vorace percent de leurs flèches le moindre saint sébastien idéaliste. Les chefs d’industrie provoquent les derniers hoquets de tout Mohican qui oserait encore chantonner à voix basse le déclin du spirituel. Et dans ce carnage idéologique, les petits fumeurs de calumet pèsent aussi lourd qu’un nuage de lait dans un bain de café. Les jeunes fougueux s’irritent de la patience poreuse de leurs anciens. Les assis se résignent à la raison du temps, tandis que les petits-fils d’ancêtres massacrés chevauchent les vents d’une revanche qui pousse aux tripes. Ils livreront leurs ultimes batailles. Mais l’Hydre est indétectable tellement elle est partout. Elle agit là où ils ne savent pas qu’elle agit. Derrière les portes des hauts bâtiments officiels auxquels nos batailleurs n’ont pas accès. Elle agit au gré de ses hommes tentaculaires partis en éclaireurs, les plus aptes à pénétrer dans les cœurs des récalcitrants qu’il leur faut séduire et renverser. Elle agit en fomentant des stratégies patientes, en tissant des mensonges historiques, avec la précision mécanique de la bête qui avance vers sa proie en activant ses capacités mimétiques les plus éprouvées. Elle se fond dans le décor, elle fait croire, elle trompe la vue, mais le cœur de son obsession est une machine à dévorer les siècles qu’il a fallu pour que l’homme accède à son humanité. Certes, nos petits Sassouniotes, dépouillés de leurs foudroyantes épées, ont aujourd’hui plus d’une idée fulgurante à mettre en œuvre contre les traquenards tendus en vue de les anéantir. Certes… Mais leur fièvre combative souvent les égare. Le moindre carrefour les trouble. Ils ont la foi des satisfaits et déploient des ruses de civilisés. Leur âme n’est habillée que de leurs paroles. Pas une âme d’acier cynique aussi diaboliquement cynique que l’art de leurs prédateurs. Ils n’ont jamais appris de l’ennemi les finesses de lame qu’on vous plante dans le dos. Sans compter qu’ils ont aussi contre eux ceux-là mêmes de leurs frères qui impérialisent la lutte contre l’Hydre au nom de tous et qui pratiqueraient des civilités incongrues dans un monde de brutes. De sorte qu’un spectateur étranger très real politicien pourrait éprouver un semblant de pitié à l’égard de ce petit reste en mal de reconnaissance, tant ce reste, loin d’être un noyau dur et bien circonscrit, s’affaire sur tous les fronts sans orchestrer son combat et dans une dispersion qui témoigne de personnalités profondément désorientées. Mais pour asseoir leur fondation, les grandes machineries des pays conquérants avancent en époussetant sur leur passage ces peuples de moucherons qui les harcèlent et n’ont pour toute force qu’un droit minoritaire à faire prévaloir et pour toute possibilité d’existence d’être la mauvaise conscience des empires ainsi constitués. Qui se souvient encore des Indiens d’Amérique ? Demain, qui parlera de vous, Arménindiens d’Europe ?

Mars 2004

( in VERS L’EUROPE, du négationisme au dialogue arméno-turc, Actual Art, Erevan, 2008)


15 février 2013

L’écriture féline de Daniel Arsand

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Dès les premières pages de Que Tal, on est dans la ferveur. Que Tal est un livre de ferveur. Une ferveur qui ne vous lâchera pas. Mais c’est à peine si on devine l’objet de cette ferveur. Il vous fuit constamment, apparaît / disparaît dans la  fluidité  des lignes. Et comme vous le cherchez, vous êtes sans cesse projeté en avant dans votre lecture. Vous vous dites que l’auteur parle de son amant. Mais aucun indice ne vous l’indique avec précision. C’est que le véritable  sujet de ce livre étrange n’est pas l’objet qui l’a suscité, c’est  le rapport voluptueux de sa présence absente.

Où l’on voit que Daniel Arsand n’est pas un vulgaire scribouillard. Il sait mener l’excitation à son comble et la transmettre à son lecteur. Les mots vous saisissent tant la métaphore est débordante et fait glisser votre propre imagination vers des souvenirs où vous étiez vous-même dans un état de semblable fusion. Mais Daniel Arsand écrivain, met le feu à ses mots pour incendier son mal autant que pour l’éclairer.

Jusque-là, dans ses livres précédents, il s’était plié à la règle d’une syntaxe cartésienne. L’écriture était tirée au cordeau. C’était presque une écriture de notaire qui aurait vécu en secret une passion cachée. Mais avec Que Tal, Daniel Arsand mime la musculature du félin. Plus que jamais, le voici écrivant à l’instinct, portant le degré de sa dévotion au sein même de la forme. Sans cesse sur ses gardes pour défendre cet amour hétérodoxe contre les épouseurs d’unions normalisées. Il sort ses phrases comme un chat sortirait ses griffes. Assurément, c’est un tournant dans le travail de Daniel Arsand que cette manière de prose lyrique en ce qu’il semble atteindre ici une maturité qui l’autorise à toutes les audaces et à faire sauter les verrous d’une phraséologie trop souvent dogmatisée. Verrous de la pudeur et verrous de la grammaire.

Mais la ferveur vient aussi du manque, du vide, quand la mort brusquement vient tout déglinguer. C’est l’occasion pour lui de se réveiller pour reconnaître la puissance du temps. Défilent les morts de sa famille qui le rendraient presque orphelin de lui-même si Daniel Arsand n’était dans le fond marié à l’enchantement : pour les livres des autres, les amis, l’écriture.

L’enchantement dans QueTal opère un transfert d’objet. De son chat Que Tal (on le comprend maintenant quand il raconte sa mort par embolie, puis son incinération) à l’écriture. A l’occasion de la parution de son roman Un certain jour d’avril à Adana, Daniel Arsand a souvent rappelé que la mort de son chat l’avait brutalement renvoyé à la mort de son père et donc à la nécessité de ressusciter par l’écriture un pan de son histoire. Car loin d’être une complainte, la mort chez les Arméniens, c’est leur énergie. Daniel Arsand est un écrivain arménien d’expression française en ce sens qu’il transforme l’adversité en créativité. En ce sens, à mes yeux, ce qui sauve ce livre, à nul autre pareil, des abîmes où vous plongent les deuils en série, c’est leur sublimation en écriture. Ce livre est un livre de ferveur vouée à la puissance des mots.

Denis Donikian

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Que Tal , chez Phébus ( 90 pages) 10 euros

14 février 2013

Quel est ton nom ?

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 4:39

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Je m’appelle Denis Donikian. Denis, parce que mes parents, qui n’avaient pas l’esprit inventif, ont suivi la suggestion de ma sœur qui n’avait pas non plus l’esprit très inventif. Mais Denis, c’est joli. Vos proches ne savent pas en général qu’un prénom ne se prononce pas toujours seul. Et qu’il faut qu’il soit en harmonie minimum avec le nom. Mon prénom arménien étant Donabed, je vous laisse deviner pourquoi j’ai horreur de la répétition. Laquelle se retrouve même dans ma date de naissance : 19 mai 19…

 

Un jour, à Erevan, j’ai été présenté à un grand peintre. Imaginez : «  Je vous présente Hagop Hagopian. – Enchanté. Je me présente : Denis Donikian ». Je n’ai pas ajouté Donabed, car je ne suis pas un fêtard, ni l’équivlent d’un Dionysos, dieu de la vigne et du vin. Hagop Hagopian est un grand peintre, mais un peintre répétitif. Ce n’est pas Picasso. Il a un style reconnaissable. Des couleurs reconnaissables elles  aussi. C’est sa marque de fabrique. Lui est en accord avec la répétition qui désigne son identité. De mon côté, j’ai toujours écrit contre toute imitation de moi-même. Mes livres ne se ressemblent pas.

 

Les Français ont du mal à croire que mon prénom se retrouve dans mon nom. Ils pensent qu’ils s’agit d’une erreur ou d’une plaisanterie. Alors, ils disent Donakian. Mais je n’aime pas Donakian.

 

Si je voulais chicaner, je dirais que mon nom est un nom d’emprunt, un nom par accident. Au moment où il s’apprêtait, comme beaucoup d’autres réfugiés, à quitter le Liban pour la France, mon père n’était pas présent lors de l’établissement de son passeport. Un ami, qui ignorait son nom véritable, savait seulement que c’était le fils de Dono. Le préposé aux passeports a inscrit Donikian. Si mon père, qui était boiteux, n’avait pas traîné la jambe, j’aurais porté le nom de Kechichian ou Kechedjian, comme ma tante, boiteuse elle aussi, qui en se mariant avec un réfugié mal-voyant en partance pour l’Amérique, a perdu le sien définitivement.

 

Je n’ai jamais vraiment cherché à savoir ce que signifiait kechich ou kechedj, mot turc. Et il me plaît que la racine de mon nom Donikian ne dise rien à personne, qu’elle ne soit pas rattachée à quelque chose d’immédiatement déchiffrable, comme Dolmadjian, Papazian ou autres.

 

Les nom et prénom mis bout à bout de certains Arméniens de la diaspora renferment toute leur histoire. Et plus précisément leur identité turque, arménienne et française, américaine ou russe…. Si je prends Dolmadjian Bernard, je peux le décomposer en dolma ( mot turc), ian ( désinence arménienne), Bernard ( prénom français). Il ne faut pas être sorcier pour comprendre que les racines arméniennes de Dolmadjian Bernard se trouvent en Turquie et que ses ancêtres ont subi la domination ottomane.  Que sa famille s’est ensuite réfugiée en France. Le –ian d’un tel nom  est donc coincé entre deux cultures. Une culture qu’on abandonne et une culture qu’on adopte. Une culture de harcèlement et une culture de secours. Car l’histoire de cette appellation identitaire est en elle-même une tragédie. Elle évoque un exil, un arrachement. Dolmadjian Bernard porte l’histoire arménienne d’un asservissement et d’une salvation. L’histoire d’une assimilation forcée en Turquie et d’une assimilation feutrée en France. Et notre Dolmadjian Bernard devra vivre avec le sceau de l’opprobre absolu sur son  nom et le sens de son salut relatif dans son prénom. Comme il est dans son nom, son bourreau se rappellera constamment à la mémoire de sa victime. Car le meurtre ne finit pas. Dolmadjian Bernard vit cette culture du mépris qui continue encore à le mépriser et à lui récuser le titre d’homme. Mais Bernard lutte constamment contre ce mépris et constamment doit revendiquer son humanité en la prouvant dans un pays qui le respecte à condition qu’il s’y perde.

 

On pourrait croire que l’histoire de Dolmadjian Bernard s’arrête là. Mais non. L’histoire de Dolmadjian Bernard n’est pas une affaire d’identité administrative. C’est une affaire qui n’est pas réglée. Une affaire d’âme. Son nom, Dolmadjian Bernard ne le porte pas, il le souffre. Il voudrait bien n’être que Bernard, mais il se sentirait amputé. Il s’amputerait de tous ses ancêtres qui ont vécu, souffert et qui ont enduré la mort afin que lui, Dolmadjian Bernard, il soit. Il n’est pas de ceux qui se coupent de leur –ian ou qui change de nom. Aznavour, Henri Verneuil, que sais-je encore. De toute manière, Dolmadjian Bernard sent que ce « Dolmadjian Bernard » est consubstantiel à sa personne. Et cette racine turque dans le fond, il la veut car c’est la laisse qui le rattache au souvenir de sa terre. C’est cette entrave qui le fait aboyer urbi et orbi afin que le chien qu’on a voulu faire de lui retrouve un jour son droit à être un homme à part entière.

 

Une affaire d’âme donc. D’une âme travaillée par le souvenir d’une terre qu’il n’a jamais vue. Car dans le fond, c’est ce paradoxe qui constitue le nœud de son drame. Il est hanté par une terre qu’il n’a jamais vue. Mais il sait que son nom, peut-être, se sentirait apaisé au milieu des paysages que ses ancêtres ont vus, où ils ont souffert et où ils ont péri.

Seulement voilà. Sa vie ne verra pas ce moment des retrouvailles de l’âme avec le sol ancestral. Il le sait. Le sol ancestral a été effacé, néantisé, désarménisé. Le Malatia arménien n’est plus. Le Mouch arménien n’est plus ; ni l’Adana arménienne… Il y a bien une Arménie où pourrait vivre, faute de mieux, Dolmadjian Bernard. Mais ce n’est pas l’Arménie de ses pères. Ce n’est pas l’Arménie qu’ils ont vue, où ils ont souffert, où ils furent assassinés. C’est, comme je l’ai écrit un jour, « une nôtre Arménie ». Ni tout à fait la nôtre, ni tout à fait une autre.

 

Dès lors, Dolmadjian Bernard n’a pas d’autre patrie que son drame.

 

Denis Donikian

 

Voir également  YASMINE CHOUAKI au TEDx :

11 février 2013

La plaie et le couteau

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 4:29

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Je suis pour le rapprochement des peuples. Les hommes ne deviendront des hommes que le jour où ils s’inviteront à la même table pour se partager une même pizza.

Mais attention ! Cette table devra être ronde et la pizza prédécoupée en parts égales. C’est ainsi que veut faire l’Europe : partager les mêmes valeurs.

Seulement voilà : les valeurs ne conviennent pas aux voleurs. Toute valeur est contraignante, à commencer par l’obligation d’avoir à vivre avec l’autre.

Dans le partage de ces valeurs, les hommes qui sont assis à la même table n’ont pas la même identité. Les uns arrivent avec une plaie en plein cœur, les autres avec un couteau entre les dents.

Tout le problème du rapprochement des peuples est de faire dialoguer la plaie et le couteau. Car la plaie a une mémoire et le couteau un appétit. Et la mémoire est un passé dans le présent, l’appétit un présent dans le futur.

Je rêve qu’un jour la ville de Catane en Sicile soit jumelée avec le Vatican, que Lassa le soit avec Pékin, et Erevan avec Ankara.

Je rêve qu’un jour Washington soit jumelée avec la forêt amazonienne, le Japon avec les baleines, les voitures avec l’air, les agriculteurs avec les nappes phréatiques, l’argent avec le bonheur, les hommes avec l’humanité.

Moi avec mon ennemi et mon ennemi avec moi.

Novembre 2004

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