Ecrittératures

21 février 2013

Vie, mort et disparition des Arménindiens d’Europe

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 12:54

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Tous les Arménindiens ne vivent pas dans leur réserve. La plupart, s’ingénient, autant qu’ils peuvent, à préserver leur identité fondamentale hors l’enclos peau de chagrin arraché à l’histoire. Mais ce sont des nostalgiques qui ont l’esprit perclus de ressentiments. Ils ont le cœur harcelé par la méprisante reconnaissance que leur témoignent en secret les étranges foules au milieu desquelles ils ont échoué. Car les foules ont peur du noir et les Arménindiens n’ont que le noir de leur mémoire à leur offrir. La nuit de leur humanité et la passion qu’ils déploient pour survivre au mortel confort de leur exil. Ici ou là, de temps en temps, ils se lisent mutuellement des discours qui revigorent le génie de l’ancestrale souvenance. Alors, les têtes s’enflamment. Des disputes éclatent. Et si des utopies de reconquête remontent le moral des aventureux, elles désarçonnent aussi les plus réalistes qui décryptent à longueur de journaux le récit chaque jour plus agressif, chaque jour plus arrogant de leurs bourreaux d’hier en mal de vivre au sein de l’empire économique des Européens. Mais tous ont la même envie de livrer le dernier combat au Crime qui les a décimés une fois et qui veut maintenant les avoir à l’usure en rasant les ruines ultimes de leur mémoire. Car de partout sourd le complot. Les principes d’une économie vorace percent de leurs flèches le moindre saint sébastien idéaliste. Les chefs d’industrie provoquent les derniers hoquets de tout Mohican qui oserait encore chantonner à voix basse le déclin du spirituel. Et dans ce carnage idéologique, les petits fumeurs de calumet pèsent aussi lourd qu’un nuage de lait dans un bain de café. Les jeunes fougueux s’irritent de la patience poreuse de leurs anciens. Les assis se résignent à la raison du temps, tandis que les petits-fils d’ancêtres massacrés chevauchent les vents d’une revanche qui pousse aux tripes. Ils livreront leurs ultimes batailles. Mais l’Hydre est indétectable tellement elle est partout. Elle agit là où ils ne savent pas qu’elle agit. Derrière les portes des hauts bâtiments officiels auxquels nos batailleurs n’ont pas accès. Elle agit au gré de ses hommes tentaculaires partis en éclaireurs, les plus aptes à pénétrer dans les cœurs des récalcitrants qu’il leur faut séduire et renverser. Elle agit en fomentant des stratégies patientes, en tissant des mensonges historiques, avec la précision mécanique de la bête qui avance vers sa proie en activant ses capacités mimétiques les plus éprouvées. Elle se fond dans le décor, elle fait croire, elle trompe la vue, mais le cœur de son obsession est une machine à dévorer les siècles qu’il a fallu pour que l’homme accède à son humanité. Certes, nos petits Sassouniotes, dépouillés de leurs foudroyantes épées, ont aujourd’hui plus d’une idée fulgurante à mettre en œuvre contre les traquenards tendus en vue de les anéantir. Certes… Mais leur fièvre combative souvent les égare. Le moindre carrefour les trouble. Ils ont la foi des satisfaits et déploient des ruses de civilisés. Leur âme n’est habillée que de leurs paroles. Pas une âme d’acier cynique aussi diaboliquement cynique que l’art de leurs prédateurs. Ils n’ont jamais appris de l’ennemi les finesses de lame qu’on vous plante dans le dos. Sans compter qu’ils ont aussi contre eux ceux-là mêmes de leurs frères qui impérialisent la lutte contre l’Hydre au nom de tous et qui pratiqueraient des civilités incongrues dans un monde de brutes. De sorte qu’un spectateur étranger très real politicien pourrait éprouver un semblant de pitié à l’égard de ce petit reste en mal de reconnaissance, tant ce reste, loin d’être un noyau dur et bien circonscrit, s’affaire sur tous les fronts sans orchestrer son combat et dans une dispersion qui témoigne de personnalités profondément désorientées. Mais pour asseoir leur fondation, les grandes machineries des pays conquérants avancent en époussetant sur leur passage ces peuples de moucherons qui les harcèlent et n’ont pour toute force qu’un droit minoritaire à faire prévaloir et pour toute possibilité d’existence d’être la mauvaise conscience des empires ainsi constitués. Qui se souvient encore des Indiens d’Amérique ? Demain, qui parlera de vous, Arménindiens d’Europe ?

Mars 2004

( in VERS L’EUROPE, du négationisme au dialogue arméno-turc, Actual Art, Erevan, 2008)


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5 commentaires »

  1. Je trouve ce point de vue un peu pessimiste. Certes l’ennemi est puissant, mais une statue d’argile. Nous avons été dispersés dans le monde entier après le terrible génocide de 1915-1918, mais nous avons gardé toujours l’espoir. Nous avons eu des enfants, qui connaissent notre histoire. Eux aussi auront des enfants aussi combattifs j’espère.. Notre combat va continuer à se multiplier.

    Commentaire par Louise Kiffer — 21 février 2013 @ 8:54 | Réponse

    • C’est l’optimisme des naîfs Arméniens qui a permis le génocide et qui est en train de nous faire disparaître. Le mouvement est inéluctable. Inutile de citer des preuves. Cette autre connerie qui consiste à dire  » nous avons été, nous sommes et nous serons », nous rend aveugles sur l’état critique où se trouve l’Arménie aujourd’hui. Que la diaspora disparaisse, c’est fatal. On a vu dans quel état sont les Arméniens d’Europe central aujourd’hui. Mais l’Arménie…

      Commentaire par denisdonikian — 21 février 2013 @ 9:12 | Réponse

  2. Seuls les Héros peuvent rétablir les situations désespérées et redonner confiance à tout un peuple,

    Mais il n’y a plus de Héros car les hommes de pouvoir n’ont aucun autre idéal que leurs ambitions personnelles.

    Si pour se rassurer un individu quel qu’il soit a besoin de croire ou espérer, c’est juste son problème.

    Mais c’est tout à fait légitime au XXI Siècle d’être pessimiste quand on voit l’état de la planète…Il n’est même pas nécessaire de se sentir arménien pour avoir conscience de la réalité.

    C’est une question de bon sens, la tiédeur et l’indulgence n’ont jamais fait bon ménage avec le radicalisme et l’honnêteté.

    Quant à nous en diaspora nous sommes tellement mal placé pour dire ce que le peuple arménien, d’Arménie s’entend, devrait faire et comment agir…

    Nous n’avons pas notre mot à dire afin de les aider. Ce n’est même pas une question financière, puisque la diaspora aide l’Arménie…

    Comment peut on encore croire, que même avec les DONS, un peuple puisse encore être dans un tel dénuement ?

    C’est bien parce qu’il y a volonté de l’empêcher de s’en sortir, de remonter la pente et de garder la tête hors de l’eau…

    Lisez et RELISEZ VIDURES, faites en votre livre de chevet et sans doute finirez vous par réaliser que l’espoir n’est pas plus un sentiment optimiste mais bien la preuve de notre impuissance.

    Commentaire par A. Barsamian — 21 février 2013 @ 12:01 | Réponse

  3. Même si vos points de vue ont de vraies raisons d’être, il faut quand même essayer de trouver des solutions. On ne peut pas dire « tout est foutu » et baisser les bras. Qui aurait pu croire, en son temps, que l’URSS, brusquement et selon toute attente, s’écroulerait comme château de cartes ? Et pourtant ! L’histoire réserve souvent bien des surprises.

    Commentaire par Dzovinar Melkonian — 22 février 2013 @ 4:30 | Réponse

    • Dzovinar, c’est toujours la même histoire. Pour faire bouger les choses, il faut du temps. Seuls ceux qui, dans la diaspora, en ont et qui le consacrent à la cause arménienne, peuvent y arriver. Les autres, embourbés dans leur embourgeoisement ou leurs occupations ordinaires sont les otages des premiers quant aux décisions à prendre. Par exemple, qui peut faire la leçon au CCAF, resté inactif devant l’élection frauduleuse de Sarkissian ?

      Commentaire par denisdonikian — 22 février 2013 @ 6:01 | Réponse


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